‹ La mort et le diableChapitre 22 sur 56 · F. F. DEMON · texte numérisé non relu

F. F. DEMON

qui s'agitent dans le sein des flots; ceux qui planent à la surface des lacs ou qui donnent l'impulsion aux courants des rivières, ceux-ci vivent encore; ils n'onl fait que se cacher pour se transformer dans leurs retraites. Les chrétiens avaient cru que la Nature s'anéantirait aussitôt après la mort du rédempteur du genre humain, et la Nature ne mourut pas. Les saisons se succédèrent dans leur ordre habituel; les feuilles et les fleurs nouvelles continuèrent à être l'ornement des printemps, et la maturité des fruits fut, comme toujours, l'apanage des automnes. D'où provenait cette résistance? De ces dieux inférieurs, pauvres bannis que la malédiction des catholiques convertissait en diables. Ils ne pouvaient laisser périr la Nature, qui était leur asile, leur seul refuge.

Le chrétien s'indigne devant cette obstination diabolique et tonne contre cette Nature rebelle qui s'entête à poursuivre son cours, en se couvrant de verdure, en s'embellissant de fleurs, en nous offrant la tentation permanente de ses fruits. Pourquoi refuse-t-elle de se dessécher, de se flétrir comme embrasée parles feux d'un soleil brûlant? Pourquoi ne devient-elle pas stérile comme sous le souffle d'une bise glaciale? «Laboureurs, pourquoi semer en hiver? Pourquoi moissonner en été et vendanger en automne? Ne devons-nous pas bientôt rejoindre tous le Fils de Dieu dans son royaume? Femmes, renoncez à l'amour qui vous rend mères ! A quoi bon engendrer dans le péché des fils qui peuvent se damner? Filles, soyez vierges à jamais ! Jetez vos bijoux, brûlez vos parures ; maigrissez, car la beauté, œuvre du diable, rendrait impossible votre salut. Trêve au plaisir, et que la beauté s'efface. Pour mériter le bonheur éternel, le monde ne doit plus que gémir et pleurer en attendant sa destruction prochaine. Si la terre reverdit; si elle fournit encore de doux présents et d'utiles récoltes ; si les eaux s'épanchent et nourrissent une végétation touffue ; si les femmes sont fécondées, tout cela est l'ouvrage du diable, qui, dans le but de poursuivre

notre perte, nous enchaîne par ces moyens à ce monde de péché, à ce séjour du mal. »

La Nature, proscrite par l'Eglise, devient en effet éminemment diabolique. Le Christ avait dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Le Paradis terrestre que les Juifs avaient rêvé s'était déjà transformé, pour les judéochrétiens, en un Paradis céleste. Le rovaume de Jésus- Christ était celui des cieux. Cette nature inférieure, formée de matière ténébreuse qui n'était bonne qu'à emprisonner l'esprit, constituait l'empire de Satan. Dieu la lui ayant abandonnée, il l'avait recueillie.

A cette époque, tout prend dans la Nature je ne sais quel aspect diabolique aux yeux du chrétien qui s'obstine à ne pas vouloir se rendre compte de ses phénomènes au moyen de l'observation. Les arbres courbés sous l'effort du vent qui siffle et rugit lui semblent secoués par les démons de l'ouragan, qui hurlent de rage en ne trouvant que des croix dans les contrées qu'ils parcourent. Les rochers qui roulent au fond des précipices, comme si le vide les attirait par de mystérieux efforts; les rivières qui, dans leurs murmures, médisent de l'œuvre du Seigneur ; les mers mugissantes qui se gonflent et se hérissent, et qui menacent le ciel en soulevant leurs flots brisés aussitôt en tourbillons d'écume; le grondement de la tempête, les éclats déchirants du tonnerre, la lueur bleuâtre et infernale des éclairs, les reflets enflammés du soleil couchant; la nuit, que les mauvais esprits produisent en sortant des sombres abîmes pour éteindre la lumière que Dieu nous envoie avec leurs épaisses masses ténébreuses, il attribue tout aux démons, agents mystérieux de tous les phénomènes de la Nature.

La philosophie alexandrine expliquait tous les phénomènes par la grande âme du Monde, qui en était le moteur caché. Les chrétiens, après avoir rejeté la philosophie, ne pouvaient admettre cette explication. N'attribuant à Dieu que ce qui était mystique, ils devaient forcément attribuer

à un adversaire toul ce qui avait rapport à la matière. «Il faut abandonner la Nature, » se disent-ils ; et ils se retirenl dans les endroits privés de ses splendeurs ; là ils s'isolent et ils limitent autant que possible la satisfaction des besoins pour couper au malin esprit toutes les voies par lesquelles il pourrait avoir accès dans leur esprit. C'est dans cet état que le chrétien attend avidement l'heure où il pourra quitter ce monde méchant. Mais le cénobitisme ne le délivre pas de la tentation ; elle le poursuit jusque dans les retraites solitaires de la Thébaïde. Quand il émigré au désert, son imagination le peuple d'esprits malins.

A cette époque, toutes les contrées au sud d'Alexandrie, la montagne et le désert du Natron, les bords du Nil et l'île de Tabenne, furent envahis par une multitude d'ascètes qui fuyaient le monde pour conquérir leur salut. Le Natron en compta jusqu'à cinq mille. Pacôme en réunit à Pâques cinquante mille dans Tabenne (1). Oxirrincus renfermait dans ses murs dix mille cénobites et vingt mille pénitents. Il était devenu impossible de savoir le nombre de ceux qui fourmillaient sur les bords du Nil. Les plaines sablonneuses de la Lybie en contenaient de véritables essaims ; faute de place, ils débordaient clans l'Ethiopie. Ils vivaient dans les rochers, dans les creux des montagnes, au fond des cavernes formées par les carrières de porphyre épuisées, dans l'intérieur des hypogées, dans les temples ruinés, partout enfin. Il était devenu plus facile de rencontrer en Egypte un saint qu'un homme.

La Nature, qu'ils maudissaient, se vengeait sur eux ; leur cerveau souffrait tout d'abord des conséquences de leur régime. Dans leurs délires, les diables les tourmentaient cruellement (2) ; leur imagination gagnait en clarté

{\) Codex regulorum, édit. Julius Holstenius. Roma, 1661, t. 1, p. 61 .

(2) Les révélations de saint Pacome nous présentent, dans te délire de ce cénobite, la reproduction des croyances de l'ancienne Egypte transformées en croyances chrétiennes. Les anges y ont pris la place et le rùle que les dieux jouaient dans les mythes funéraires. Dans les visions

et en fixité tout ce que leur système nerveux perdait en sensibilité. Ils ne percevaient que les sensations illusoires dérivant des hallucinations auxquelles ils étaient en proie, et se représentaient les chimères aussi nettement et avec autant d'apparence de réalité que les faits du monde externe, qui se transmettent à nous par les sens. Dans ces conditions, l'illusion devient réalité ; par le seul effet de l'imagination, l'aride désert s'emplit de diables et s'anime ; des formes nouvelles en jaillissent qui surpassent celles de la Nature; la matière se transforme, et il n'y a pas d'être, de corps, de vibration, de rayon lumineux ou de bruit où l'anachorète n'aperçoit un allié du malin. Ces plaines et ces collines stériles et inhabitées sont à ses yeux d'immenses champs de batailles pleins d'ennemis de Jésus- Christ, pour lequel ils combattent. On connaît les incursions sauvages de ces hordes de saints maigres et défigurés, qui, semblables à des squelettes, couverts de haillons ou de peaux de mouton, la face voilée par le capuchon noir, descendaient à Alexandrie en hurlant des hymnes furieux contre l'arianisme pour noyer les hérésies dans le sang des hérétiques. On eût dit que le démon, comblant le vide immense que le christianisme avait fait dans le monde, avait pénétré jusque dans leur cerveau et l'ébranlait avec rage.

Mais cette création subjective antithétique du Christ se modifie lors de l'invasion des barbares. Quand les hordes

d'autres ascètes, les génies de Typhon, qui habitaient YAmenti, furent assimilés aux diables. Les chrétiens de l'Egypte célébraient, le trentième et le quarantième jour qui suivait la mort, des messes pour les trépassés qu'ils supposaient encore errants, et qui devaient, selon eux, s'incarner dans quarante différentes sortes de démons, avant d'être admis à genoux au tribunal du Christ. Voyez Vansleb, Histoire de l'Eglise >r Alexandrie, p. 111 et 140, et comparez avec E. de Rougé, Etude sur le Rituel funéraire (Revue archéologique, 1860, p. 79). Dans les visions de certains anachorètes les dècans et l'Annubis cynocéphale y apparaissent convertis en démons. La religion d'Osiris a subsisté parmi les chrétiens d'Egypte sous le nom de celle du Christ.

du Nord so précipitèrent sur les différentes parties de l'empire, elles y apportèrent leurs superstitions, leurs sorcières, leurs dieux terribles et leurs esprits familiers. Les Nixs (1), les Nornes, les Kobolds, les Trods, Elfs, Lutins et Fées descendirent avec eux du Septentrion. Nickar ou Hnickar, dans la mythologie Scandinave, était une des formes d'Odin, quand il habitait les lacs et les rivières de la Scandinavie, où il soulevait des tempêtes ou des ouragans. Il y avait dans l'île de Rugen un lac sombre, dont les eaux étaient troublées et les rives couvertes de bois sombres. C'est là qu'il tourmentait les pêcheurs en faisant chavirer leurs bateaux et en les lançant quelquefois jusqu'aux sommets des plus hauts sapins. Ce Nicker Scandinave était le père des Nixas des Teutons, hommes d'eau et femmes d'eau. Les Kobolds (2) et les Trolds (3) s'employaient dans le Nord comme domestiques pour faire le service de la maison. Les Elfes habitaient l'écorce des chênes des cotes ♦et des îles de la Baltique, et en sortaient en temps de guerre pour surveiller les côtes. Les lutins, malicieux plutôt que méchants, étaient des esprits maraudeurs qui erraient de château en château en effravant leurs habitants, en vidant les caves et en mangeant les vivres de l'office. Les fées avaient pour demeures les humides cavernes ouvertes sur les bords des ravins et des torrents. Tous ces esprits entrèrent dans l'empire avec les armées du Nord, et, chose étrange ! pendant que les Germains et les Latins s'entretuaient, les esprits envahisseurs et les esprits ruraux des contrées gréco-latines s'embrassèrent et se confondirent, et la Nature se vit, comme jamais, peuplée d'êtres imaginaires.

Le peuple crédule ne saurait être jamais monothéiste.

(i) J. Grimm, Deutsche Mythologie, 2me édit., p. 4o6 et seq.

(2) Joanncs Malctius, « Spiritus quosdam visibiles, qui lingua

RuthenicuJ'nltri, Germanica, Koboldi, dicantur. »

(3) OlausMagnus, « Sucones Trullas appellant... » Lib. III, cap. x et XII.

Un Dieu unique et abstrait est trop éloigné de lui, qui a besoin d'aide et de société. Il lui faut des esprits qui se mettent en contact avec lui, qui lui soient propices, qui le secourent et le défendent ; des êtres dans lesquels il puisse placer son affection et qui soient les confidents de ses chagrins. Les bons génies doivent veiller sur sa récolte, garder la maison, protéger le sommeil de ses enfants ; le pauvre peuple des campagnes est si misérable ! Et puis, il ne peut être en divorce avec la Nature, puisque c'est avec elle et par elle qu'il vit. C'est pour cela qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la craint, et qu'il la divinise sans même s'en rendre compte. Faute d'êtres réels, il la peuplera de ses créations fantastiques. C'est ainsi que le pauvre peuple des premiers siècles, naïvement chrétien, mais au fond païen inconscient, faisait des saints de toutes pièces et à tout propos pour les substituer aux dii minores. Chaque village se fabriquait le sien. Le dieu Terme, unique auparavant, changeait à chaque borne. Les saints étaient si nécessaires au peuple, qu'il les voyait partout. Il les rencontrait sous les chênes, à l'ombre des sapins, dans les creux des rochers, dans les grottes. Si pendant ses courses nocturnes il apercevait clans les bois une vague lueur, c'était à l'apparition d'un saint qu'elle était due. S'il trouvait parmi des ruines couvertes de lierre un vieux pénate vermoulu ou brisé, c'éiiiit, à son avis, une image bénie qu'il baptisait aussitôt et qui, désormais, demeurait consacré. Un voyageur, un vieillard venait-il à mourir sous un toit hospitalier ou au milieu d'un chemin, c'était un saint que Dieu amenait au village, et le village en faisait son patron. La chose alla même plus loin, et beaucoup de dieux égyptiens, grecs, celtes et germaniques furent sanctifiés (1). Mais le clergé goth et le clergé carlovingien, qui

(1) En Sicile, la vierge prit possession des sanctuaires de Cérès et de Vénus, et quelques statuettes de ces déesses furent considérées comme images de la mère du Christ (A. Beugnot. Hist. de la destruction du paganisme en Occident, 1. 111, p. 271). En Catalogne, on adora

SOi LE DEMON.

les voyaient su multiplier, suivant une progression géométrique, s'effrayèrent en face d'une semblable inondation et voulurent arrêter le couranten fermant la légende sacrée. Les anciens esprits de la Nature que le peuple avait sanctifiés y restèrent, et tous les autres furent déclarés les auxiliaires de Satan. La légende dorée étant fermée, le courant, au lieu de se tarir, ne fit que changer de route. Ne pouvant plus faire des saints, le peuple s'appliqua à faire des diables. Si les saints l'abandonnaient; s'ils n'étaient qu'au service du seigneur du château et du prieur de l'abbaye, à qui pouvait-il avoir recours, si ce n'est aux démons? Ainsi invoquait-il les esprits des bois pour lui indiquer les herbes qui devaient guérir ses maladies, pour soigner ses plants et pour lui donner le bien-être ; les lutins, pour qu'en dévorant toute la viande glacée que le seigneur conservait dans l'office et en épuisant le vin de ses tonneaux, ils lui apprissent à sentir la faim comme à ses misérables serfs ; les fées, pour qu'elles veillassent au berceau ses enfants nouveau-nés ; les femmes des eaux, pour leur demander do se charger de l'arrosage qui fertilise les champs, et d'arrêter par leurs enchantements les averses que le ciel envoie pour produire les inondations. C'est surtout la femme qui voit dans la Nature la vie et l'animation. Il lui semble qne les animaux la comprennent, quoique sans pouuoir lui répondre ; ils sont, à ses yeux, des êtres intelligents, mais malheureux, qui ont besoin de protection. Les arbres gémissent et soupirent au souffle de l'air ; les eaux ont un langage dont elle ne peut saisir le sens; elle croit que les plantes ne produisent des fleurs que pour pouvoir lui en faire présent, et la lune est pour elle une mystérieuse compagne. Les anciens dieux de la Nature ont été proscrits ; ils errent dans les bois, dans les lacs et dans les rivières, toujours cachés, et fuyant sans cesse le prêtre, le moine et l'évèque, qui les

comme telle une Isis noire, connue aujourd'hui sous le nom de vierge de Montserrat.

poursuivent de leurs malédictions. Elle croit qu'ils souffrent, car elle leur attribue sa sensibilité, et elle les plaint, les malheureux! car ils ne lui ont jamais fait de mal. Ils protégeaient ses ancêtres, et elle regarde encore avec tristesse le piédestal qu'ils ont laissé désert ou la niche restée vide.

Le peuple conserva toujours et partout le paganisme, quoique confus et altéré (1). Plusieurs documents officiels de l'époque carlovingienne rapportent que, dans certaines fêtes données la nuit dans l'intérieur des bois, les assistants couraient tout nus avec des flambeaux en chantant des hymnes à la lune (2) et divers dieux du paganisme ; mais la croyance dans le diable et son évocation par le peuple prévalut, surtout après Charlemagne.

Deux causes y contribuèrent à cette époque : le fait de la fermeture de la légende dorée et la constitution de la Féodalité. La première fit que les saints cessèrent d'être populaires ; par la seconde, l'homme libre, qui s'était joint au châtelain pour la défense du territoire, demeurait le vassal du seigneur; de vassal, il se transformait en serviteur, et de serviteur en serf, c'est-à-dire en rien — en homme de cinq sous — c'était le prix dont sa mort était payée.

La défense du territoire une fois terminée, le barbare seigneur du château etl'évêque, seigneur de la ville, accaparaient tout. Il ne restait rien pour le pauvre peuple, rien pour les misérables serfs qui vivaient en communion avec la Nature. Voilà pourquoi le peuple restait encore païen ; il ne faisait guère que supporter le Dieu du seigneur et de l'évèque; mais, au fond de son âme, les dieux

(1) Voir rénumération de ces pratiques payennes dans VIndiculus swperstitionum et paganicarum. Concile de Leptines, huitième siècle (Concil., édit. Lalibé).

(2) Les capitulaires de Charlemagne chargeaient le bras séculier de poursuivre ces restes des religions de l'antiquité (A.- L'eugnot, Hist. de la destruct. du paganisme en Occident, t. II, p. 332 et seq.).

de la Nature, malgré leur transformation, palpitaient encore.

Bientôt les diables devinrent visibles. Saint Augustin avait dit que, par suite du péché qui avait provoqué leur chute, les mauvais anges, subtils et invisibles jusqu'alors, étaient devenus épais. On pouvait donc voir le diable. Quelles formes adoptc-t-il? A cette époque, toutes celles qu'il revêt sont bestiales. Quoique tout ce qui dérive de la Nature soit diabolique, les animaux le sont 'en premier lieu, et surtout les animaux laids et de couleur foncée. La tortue, le serpent, le lézard, la souris, la chauve-souris, le chat, le chien noir, le loup, le renard, le porc et tous les animaux qui ont des cornes, le cachent sous leurs écailles ou sous leur poil (1). Une des formes que le malin affecte le plus fréquemment à cotte époque est celle du porc, que l'Egypte avait déjà désigné comme étant la demeure de l'âme des damnés, et dans le corps duquel Jésus transférait les diables, d'après l'affirmation de l'Evangile (2). Bientôt, cependant, il adopte une forme mixte. Il emprunte leurs parties Jà tous ces animaux et en fait un tout horrible. Le voici déjà transformé en une sorte de bouc noir et velu semblable à un satyre, avec des cornes au front,

{{) Tous les animaux immondes étaient excommuniés des agents du diable au neuvième siècle. Ainsi, dit un desexorcismesles plus usés à cette époque : « Ut fructus terne abruchis, muribus, talpis, serpentibus et aliis immundis spiritibus preservare digneris» (Lecomte, Annales ecclesiaslici francorum, t. VII, p. 718 et 720). Pour les formes bestiales que prenait le diable, consulter Bolland-, Art. sanct.,m august., p. 264 ; et xi august., p. 640, col. 1. Voir aussi Eistoriœ Francorum, Gaguin, chroniqueur du temps de Philippe le Beau.

(2) Le cochon était le symbole, l'image de Typhon en Egypte. Pour figurer un homme dissolu on gravait un porc (Har-Apal, liv. 11). Les Egyptiens, le quatorzième jour de chaque mois, sacrifiaient un cochon, ce qui signifiait l'immolation du vice de la sensualité. Saint Antoine, avec le porc, u'imlique-t-il pas autre chose que le saint dominant la chair. La fable des compagnons d'Ulysse changés en cochons par C.ircé, indique aussi la punition des excès auxquels s'étaient livrés ces marins. C'est encore la même allégorie que l'enfant prodigue parmi les cochons.

une longue queue, le groin d'un cochon, le pied d'une chèvre avec le sabot d'un cheval, des serres d'aigle aux mains et de grandes ailes de chauve-souris (1).

Les moines, les évêques et les rois eux-mêmes combattent le culte que le peuple rend au souverain ténébreux. Les campagnards, même lorsqu'ils sont de fervents catholiques, partagent leur dévotion entre le roi des cieux et le prince de ce monde. En Angleterre, en Allemagne, en France et dans le nord de l'Espagne, les bonnes gens rurales "offrent des présents aux esprits des champs, des eaux et des forêts (1). Rien de plus naturel ; ils leur donnent la récolte, tandis que l'Eglise et le seigneur féodal l'arrachent de leurs mains. Lorsqu'une tempête ravage leurs champs, le prêtre leur dit que c'est un châtiment de Dieu (3), et les esprits, par contre, ne les châtient jamais.

(1) Dans la plastique du moyen âge, le diable prend la forme d'un animal qui peut être fantastique, comme un dragon ou une sirène, un chien à tête humaine, etc. ; quand il conseille ou qu'il séduit, alors il symbolise un vice. Lorsqu'il agit, il prend, à de petites différences près, l'aspect que nous venons de décrire. On le représente parfois avec une queue terminée par une tète de serpent. Il apparaît grossièrement gravé dans la sculpture du onzième siècle, et on le retrouve déjà perfectionné dans le treizième siècle ; à cette époque il acquiert un caractère grotesque. A la fin du moyen âge il dégénère complètement. Voir Viollet-le- Duc, Dictionn. raisonné de V architecture. Diable.

Une description curieuse est celle qu'en donne Blasius Melanes in Vita S. Joannis: «. Cui visus ore vastum, Hammam naribus fumum fundens sulfureum... ferociens in specie nigerrimi ethiopes; capilli et barba stillabat quasi piscem callidam et liquidam, oculi ferrum ignitum et stricturas scintillans. »

(2) Grégoire 111 interdit le sacrifice aux fontaines et aux arbres et les évocations qu'on faisait dans les forêts à Bélus, Janus et Jupiter, Secundum paganum conmetudincm, en adorant ainsi les démons. (Concil., édit. Labbé, vol. IV, col. 1876.1482.)

(3) Quand Charlemagne donna la dîme au clergé, le peuple ne voulut pas la payer. Alors les moines menacèrent le peuple avec une lettre écr ite par Jésus-Christ lui-même, dans laquelle on prophétisait la perte de la récolte, si l'on ne payait pas aux couvent-;. En 793, une grande famine survint. On dit alors que c'était le châtiment de Dieu (Garinet, Hist. de la Magie, p. 37 et 38).

Mais bientôt les moines mirent sur le compte du diable tous les maux qui affligeaient les paysans. Si ce diable, déjà crochu, donnait des biens sur la terre, c'était afin de torturer dans l'autre monde les imbéciles qui tombaient dans les pièges qu'il tendait. S'il protège ici-bas quelques vivants, il tourmente horriblement dans l'enfer les morts qui tombent sous sa griffe. Ce fut alors que le misérable peuple frémit d'horreur. Vivre opprimé et pillé par le seigneur féodal pour aller subir après sa mort les souffrances de la féodalité plus cruelle encore qui régnait clans l'enfer ! C'était horrible. Mais comment faire? L'oppression était si tyrannique, si insupportable dans cette vie, qu'il fallait bien une compensation, un petit relâche. Que la vie est horrible sans un seul instant de jouissance, sans un moment de communion avec la Nature ! Mais en échange de quelque misérable expansion, de quelque joie mesquine, la perspective d'une servitude éternelle sous un seigneur bien plus terrible encore se présentait à l'esprit. On eut alors recours à une légende et à quelques écrits des saints pères pour donner à ce problème une solution momentanée, pour appliquer un remède à ce mal. Quand une loi se trouve en opposition avec la nature humaine, l'homme trouve immédiatement le moven de la contrecarrer. Le subterfuge est contenu dans la formule elle-même. La grâce fut instituée pour les lois arbitraires qu'il est impossible de supporter dans toute l'étendue de leur entière application. Les pouvoirs eux-mêmes exigent que la lettre soit observée, sans se préoccuper de l'esprit. On dit donc : « On peut, pourvu qu'on soit dévoué à l'Eglise, se servir impunément du diable sans lui payer la dette. La mauvaise foi est une arme de bon aloi dans les traités passés avec le malin. » Ce que Jésus-Christ fit à Satan pour racheter le genre humain, fut-ce autre chose qu'une fourberie? Voilà ce qu'on ajoutait à l'appui de cette théorie, en se référant à l'explication qu'Origène avait donnée sur la rédemption. Et pour appuyer cet avis, on

racontait que saint Théophile, tenté par le démon, dans nu moment d'orgueil, s'était engagé sous sa signature à lui livrer son âme contre des honneurs dont il devait jouir en échange; mais que, s'étant repenti plus tard d'avoir passé ce contrat, il eut recours à Marie, et que celle-ci arracha au diable l'abjuration en règle fournie par le saint (1).

Pour corroborer cette légende, il en surgit d'autres dont l'esprit était le même. Le roi Dagobert, prince plein de piété, s'était livré au libertinage grâce aux insinuations du malin. Mais comme il avait bâti des églises et qu'il avait enrichi des prêtres et des moines, un ermite, nommé Jean, fut averti le jour de la mort du roi que son âme était la proie du démon, et fut requis d'avoir à prier pour elle. Au beau milieu de sa prière, il se trouva transporté au bord de la mer et il vit au large une barque dont l'équipage était composé de diables qui rouaient de coups de bâton la pauvre âme du roi Dagobert. Ils l'emmenaient en Sicile pour la précipiter dans l'enfer par les bouches de l'Etna. L'ermite invoqua aussitôt saint Martin, saint Maurice et saint Denis, auxquels le roi avait jadis élevé des abbayes et les supplia de ne pas abandonner cette malheureuse âme. Les saints, compatissants, descendirent pour la racheter et l'emportèrent vers le ciel sur une toile triangulaire dont ils soutenaient les bouts (2).

Les moines dirent aussi que l'âme de Charlemagne aurait été emportée par les diables comme celle de Charles- Martel (3), à cause de ses péchés, si saint Michel, saint Denis et saint Jacques n'étaient arrivés à temps pour la racheter. « Pourquoi donc ne rachetaient-ils celle de Charles-

(1) Cette légende, quoique née au sixième siècle, ne devint populaire ne porta ses fruits que bien longtemps tiprès.et

(2) Garinet, Hist. de la Magie en France, p. 27, 28, 29.

(3) Charles-Martel, pour payer son armée, laquelle repoussa les Sarrasins d'Abdérame, s'empara de l'or de quelques monastères. Alors les moines dirent que leur victoire était due au diable ; on l'accusa ma-de

Martel ? demande le peuple crédule. — C'est, lui dit-on, parce que Charles-Martel avait commis d'injustes excès contre l'Eglise et qu'il ne s'en était poinl repenti. » « Pareille chose sérail arrivée à Pépin, qui s'était emparé d'une ville appartenant à l'Eglise, s'il ne s'était résigné à subir la flagellation qui lui fut infligée par saint Ilemy, après avoir rendu au taux de cent pour un ce qu'il avait usurpé aux serfs de Dieu. »

Après ces exemples, personne ne se prive plus du plaisir de flouer le diable. Grands et petits lui offrent leur âme (1) en feignant d'abjurer le Christ pour obtenir parce moyen la satisfaction de leurs désirs; mais avec le projet bien arrêté de ne pas remplir leurs engagements. « Que les chrétiens sont tricheurs! s'écrie le pauvre diable. Ils me promettent tout tant qu'ils ont besoin de mon aide et font fî de moi pour se réconcilier avec Jésus-Christ aussitôt qu'ils ont obtenu ce qu'ils attendaient de mon pouvoir (2). » Il a recours alors à un moyen par lequel il croit pouvoir éviter la duperie. «Je ne livre rien, dit-il, si ce n'est moyennant un contrat signé, et signé du sang de celui qui m'appelle (3). » Mais cette argutie ne lui

gic, et, après sa mort, on dit qu'il s'était damné. Saint Enchcr dit qu'en oraison il avait été transporté en enfer, et que là il vit Charles condamné par les saints qu'il avait dépouillés. Il écrivit à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin, d'aller ouvrir le tombeau de Charles-Martel. Ceux-ci assurèrent avoir trouvé le fond du tombeau brûlé, et qu'il s'en échappa un serpent avec de la fumée puante. (Bibliothèque nationale, in-8, n° 2447, p. 134.)

(1) Au moyen âge, on croyait que c'était à la croisée des chemins qu'on devait évoquer le diable pour le faire paraître. Cette croyance était dérivée de celle du paganisme sur liée aie. C'était dans le carrefour que les anciens croyaient qu'elle faisait de préférence ses apparitions. La déesse recevait, pour ce motif, chez les Grecs le surnom de rpi&SiTt?, et chez les Romains on l'appelait trima (S. Grimra , Deutsche Mythologie, p. 00-2).

(2) Légende <l<~,rt]r de Jacques Voragine.

(3) Soldan fait remonter au douzième siècle la croyance aux parles signés avec le diable (Geschichte der Hexenprocesse, p. 142).

réussit point. Les uns l'engagent pour construire des cathédrales, les autres pour construire des ponts, sans qu'aucun d'eux lui cède son âme en échange, conformément aux termes du contrat. L'âme d'une louve, une aspersion d'eau bénite ou l'os d'un saint par la figure, voilà ce que le malheureux reçoit pour sa peine. Le diable dégénère tant aux yeux du peuple, qu'il ne fait presque plus peur. Tout le monde se moque de lui et de ses roueries. Ses tours sont si grossiers, que le plus sot manant les déjoue.

Le caractère que le diable de cette époque acquiert parmi le peuple est véritablement original. L'imagination grossière des rustauds et des bourgeois en fait un pauvre diable. Il est si débonnaire, si humain, il intervient tellement dans les affaires domestiques des bonnes gens, qu'il finit par devenir bon lui-même. Il mange, il boit, il rit et chante; il vit de la vie intime des vilains. Il protège tout le monde, même ceux qui se moquent de lui, en payement de ses bienfaits.

Dans les pays du Nord, il se loue en qualité de domestique et remplit cet emploi clans la maison ; il donne l'avoine aux chevaux dans l'écurie, va tirer le vin à la cave et rôtit la viande dans la cuisine ; il file, il blanchit le linge avant que le maître s'éveille, et balaye les cours ; il exécute en un mot les travaux les plus vulgaires avec la meilleure bonhomie du monde (I).

Dans toute légende, il joue le personnage comique, et on le retrouve sous cet aspect dans un grand nombre de fabliaux. Il n'est pas de mystère dans lequel il n'ait le rôle de bouffon.

(1) Ronsard dit à propos des diables domestiques du Nord : On dit qu'en Norvègue ils se louent à gage, Et font comme valets des maisons le mesnage, Ils pansent les chevaux, ils vont tirer le vin ; Ils font cuire le vost, ils sérencent le lin ; Ils filent la fusée, et ies rôties nettoyent, Au lever de leur maistre et les places balayent.

A peine a-t-il osé tenter un saint, un moine ou un dévot, le voilà pris aussitôt dans un piège ou obligé de s'esquiver, la queue entre les jambes. Quels bons tours lui jouent moines et clercs (1) ! Et que les bonnes gens s'amusent de le voir tombé dans les mômes embûches qu'il avait dressées à d'autres ! Maître cornard tombe aux yeux du peuple dans un tel ridicule, qu'il finit par être le personnage le plus sympathique du théâtre du moyen âge. Il donne môme lieu en France à un genre tout spécial dans la littérature comique, il fournit matière aux diableries, mascarades joco-grotesques, qui deviennent parfois obscènes et dans lesquelle figurent au moins quatre diables (de là le dicton : « Faire le diable à quatre »), dans le royaume d'Aragon, origine de la danse des diables, dans laquelle ils sont toujours battus par saint Michel, avec de grands éclats de rire du peuple (2).

Le diable s'humanise tellement, qu'il n'exige même plus toujours l'âme de celui à qui il rend service. Ses prétentions sont plus modestes. Il exige seulement qu'on ne lui fasse pas injure, qu'on ne le calomnie point ou qu'on

(1) Pierre le Vénérable raconte qu'une fois le démon était allé à Gluny pour tenter un moine Le prieur, étant à table, fit le signe de la croix, et le pauvre démon fut forcé de s'enfoncer dans les latrines {Des Miracles, liv. I, chap. xvi). Saint Bernard raconte que saint Malachias avait une paillasse sur laquelle il couchait. Un moine, dans le corps duquel le diable était entré, se jeta sur la paillasse; alors le diable prit la fuite, tout fâché de ce qu'on le ebassait si vite.

(2) La danse des diables se conserve encore en Catalogne, dans le département de Tarragona, où elle est jouée h l'occasion de certaines fêtes. Ce sont des scènes dans lesquelles les personnages, drôlement habillés, récitent des vers en dansant, au son d'un tambourin et d'une espèce de flûte appelée dulzaina. Satan est assis sur un trône et les diables racontent les mauvais tours qu'ils font aux mortels en expliquant d'une façon comique, les vices des rois, des prélats, des clercs, des alcades, des seigneurs et des particuliers. Il y en a qui se vantent de leur bonbomie, en se lamentant des embûches que leur tendent les hommes. A la fin de la danse apparaît saint Michel qui renverse le trône. Satan dégringole, et les démons s'échappent en déroute en brûlant des feux d'artifice et des pétards, poursuivis à coup d'épéc par l'archange.

no le représente pas sous des traits laids ou horribles. Dans les Fabliaux de Meon, une légende raconte (1) qu'un jeune moine, qui dirigeait les travaux d'ornementation d'une abbaye, voyant que les sculpteurs gravaient sur la muraille des scènes de l'enfer dans lesquelles plusieurs diables torturaient les damnés, voulut mettre aussi la main à la pâte et en sculpta un dans un des bas-reliefs. Quoiqu'il n'eût jamais étudié la sculpture, il s'acquitta si bien de son travail, qu'il paraît qu'on n'avait jamais vu de diable aussi vilain que celui-là et qui causât autant de terreur (2).

Satan en fut offensé, et, la nuit venue, il lui apparut pour lui reprocher d'avoir ainsi exagéré sa laideur et pour le sommer d'effacer son image en la remplaçant par une autre figure moins repoussante. L'apparition se reproduisit par trois fois sans que le moine entêté fit le moindre cas des justes remontrances du plaignant. Ce que voyant, le diable changea de tactique. Il lui inspira une violente passion pour une dame du voisinage et le fit payer de retour. Par l'instigation du malin, les deux amants conçurent le projet sacrilège de se sauver en emportant le trésor du couvent.

Le moine, découvert au moment où il allait fuir, fat enfermé dans le cachot de l'abbaye. Là le diable lui apparut de nouveau et lui offrit de le délivrer, s'il s'engageait à effacer son horrible image en la reproduisant d'une façon plus convenable. Le moine ayant accepté cette condition de sa délivrance, le diable prit ses traits et sa place pour qu'il pût, comme chaque nuit, coucher dans sa cellule. Quand les autres moines virent que le lendemain

(1) Fabliaux de Meon, t. Il, p. 414.

(2) Ci horrible fa et si lez

Que très tous cels que le veoeint, Sur leur serement affermoient, Conques mes laide figure, Ne en taille ne en peinture, N'avoient-à uni jour veue.

leur camarade sortait tranquillement de sa cellule et qu'il leur apprit que rien ne lui étaii arrivé la veille, ils coururent au cachot et y trouvèrent le bon diable chargé de fers. Il secoua ses chaînes au premier exorcisme et s'esquiva en confirmant les soupçons de ceux qui, dès lors. d< meurèrent convaincus d'avoir été victimes d'une intrigue infernale. La légende ajoute que le moine reconnaissant tint sa promesse et que jamais on n'avait vu sur la pierre de diable aussi gentil que celui qu'il y sculpta.

Parfois, le diable est plus débonnaire encore ; il protège ceux qui l'invoquent sans leur rien exiger en retour. La tradition du marin qui, ayant promis à saint Michel d'illuminer son autel s'il arrivait au port, offrit aussi un cierge au diable après son arrivée, remonte à une époque antérieure à la moitié du moyen âge. Il existe plusieurs rapports sur les services rendus par messire Satan au bon marin. D'après les uns, il le transporte dans des contrées lointaines, afin qu'il puisse acquérir des preuves de l'infidélité de sa femme et qu'il soit à même de l'en punir. D'après d'autres, il lui révèle des trésors cachés ou lui indique des contrées à découvrir ou à explorer.

Le diable s'amuse aussi quelquefois à plaisanter ; il enlève les gens en l'air, il les chatouille, il les éveille au son de la trompette, il fait voler le bonnet des présidents des tribunaux, il bouche les seringues des apothicaires en fourrant sa queue dans le piston pour empêcher le liquide d'en sortir, il tire des pierres aux passants, il mange la viande des casseroles, il joue de la mandoline tout en chantant des couplets humoristiques, il met des chevilles aux serrures afin que l'on ne puisse ouvrir la porte, et il fait enfin toute sorte de farces aux bonnes gens comme s'il était leur camarade.

Le caractère comique du diable populaire du dixième au treizième siècle provient en partie des elfes et des lutins, des trolds, des kobolds et des autres esprits familiers du Nord. Le clergé chrétien, au lieu d'apprendre aux Barbares

qu'il convertissait que ces personnages de leurs superstitions populaires étaient purement fantastiques, leur dit que c'étaient des créatures diaboliques, des agents chargés par l'esprit malin de tenter les hommes et de leur dresser des embûches. D'après la mythologie teutonique, ces êtres imaginaires intervenaient ordinairement dans les affaires des hommes avec le caractère malicieux ou burlesque que nous avons décrit précédemment. Ce fut donc grâce à eux que le diable populaire du moyen âge prit ce caractère d'entremetteur qu'il n'avait pas dans les premiers temps du christianisme. Pour se rendre compte de l'influence que les esprits du Nord eurent sur le diable, il n'y a qu'à voir ses représentations et la façon dont il agit, lorsque n'étant déjà plus diable bestial, il prend l'aspect de pauvre diable (xic, xne et xnf siècles). Ces diables de cave, qui répandent le vin des tonneaux, qui volent l'argent des trésors, qui abîment les escaliers pour faire dégringoler ceux qui y montent, sont-ils autre chose que des lutins ? Le diable anglais que saint Edouard vit sur le tonneau qui contenait l'or du tribut, Danegeld, n'était pas autre chose, d'après l'enluminure du recueil du collège de la Trinité de Cambridge (1). Quoique revêtus d'un aspect terrible, les écuyers du chasseur noir qui le suivent en foule dans les airs en brandissant le dard ou la flèche et en conduisant la meute des chiens infernaux, ne sont que des berserker ou des einherjar, analogues aux elfes, gardiens des côtes de la Baltique. Ces étranges personnages que Woden mène à la chasse du loup Fenris se sont transformés en dévastateurs des contrées du Midi (2). Les Barbares, en ravageant tout ce qui se trouvait sur leur passage à leur entrée

(1) Ms. Trin., col. BX2.

[ï) 11 n'y a pas de doute que le chasseur terrible du. moyen âge n'est autre que Woden ; Woden est synonyme du vent (vâtà) et de fureur [wut), qui marche toujours satagata), Ch. Schoebel. Il est aussi dérivé indirectement d'Indra et Rudra, avec les maruts, qui les mènent à la poursuite des vritras.

dans les territoires de l'Empire, prêtèrent h leurs personnifications le même caractère.

D'autre part, ce qui rendit le personnage du diable ridicule aux yeux des bonnes gens, ce fut la facilité avec laquelle le pacte conclu avec lui pouvait se rompre, ainsi que nous l'avons dit, vu la permission que l'Eglise accordait de se servir de lui, pourvu que cela fût admajorem Dei gloriam. L'habitude de le tromper dans des intérêts divins fit que le peuple continua à le tromper dans des intérêts purement terrestres.

A mesure que le moyen âge avançait, la croyance au diable devenait si générale, qu'on le faisait intervenir en tout. On donnait une explication merveilleuse aux faits les plus ordinaires ; tel était le fond de la science à cette époque. Le miracle était l'explication naturelle de tout phénomène. On regardait comme des enchanteurs les grands fortunés (1), les guerriers victorieux (2), les savants(3), ceux

(1) Les Templiers furent-ils jugés et condamnés comme suppôts du diable, par la jalousie des moines et des prêtres. Leur grande fortune les perdit. En Languedoc, au moyen de la torture, on fit avouer à trois commandeurs que, dans un chapitre tenu à Montpellier de nuit, suivant l'usage, on avait exposé une tète en bois doré, à longue barbe et aux yeux d'escarboucle. Aussitôt le diable apparut sous la forme d'un chat, on l'adora, et il fit apparaître des démons en figure de femme, et chaque frère eut la sienne. On disait qu'à la réception dans l'ordre on faisait renier Jésus-Christ, en forçant le novice à cracher sur un crucifix; et l'on ajoutait qu'ils pratiquaient la sodomie.

(2) En France, sous Charles le Chauve, on dit que les Normands avaient triomphé avec l'aide du diable. Ils furent regardés comme étant des sorciers jusqu'à la conversion au christianisme de leur chef Rollon.

(3) Albert le Grand fut considéré comme un magicien à cause de son savoir. On dit de lui qu'il avait travaillé pendant trente ans à forger une figure artificielle sous divers aspects de constellations. On ajoutait que cet androïde était capable de répondre à toute question, et que maître Albert le consultait dans ses plus grandes difficultés. Saint Thomas, son élève, qui ne put supporter cette machine diabolique, la brisa à coups de bâton. Celui-ci était aussi regardé parle peuple comme un habile magicien (Sauvai, t. Il, p. 526). Les papes Léon 111, Sylvestre Il et Honorius 111 furent accusés de pacte avec le démon, et de faire sorcellerie. Au premier on attribua un livre de magie composé

qui offraient le modèle des vertus, et même les poètes. Virgile fut considéré comme un magicien pendant plus de trois siècles (1). Ce n'était qu'avec l'aide du diable qu'on pouvait être riche, habile, intelligent ou plein de génie. On écrivait l'histoire comme si elle était un ensemble d'aventures prodigieuses formant un roman magique. Tout ce qui arrivait dans la nature ou dans la société descendait du ciel ou montait de l'enfer. Les choses naturelles n'étaient que les manifestations sensibles des faits surnaturels.

Les saints intervenaient en toute chose. Saint Roch préservait les hommes de la peste, saint Udalric garantissait les moissons contre la dent des rats, saint Vincent chargeait de grappes les ceps de ses dévots, saint Nicolas et saint Spiridion calmaient les orages, sainte Lucie guérissait les maladies des yeux et saint Hubert la rage, saint George faisait pousser les moissons et tuait les araignées, saint Antoine éloignait spécialement les maléfices du diable, etc., etc. Mais, par contre, tous les maux étaient attribués au démon. C'était lui qui produisait les épidémies, lui qui faisait jaillir la foudre du sein des nuages sombres, et qui provoquait les éclats du tonnerre. C'était encore lui qui était la cause de la perte des objets, qui faisait sécher les raisins dans les vignes et qui donnait le croc-en-jambe à ceux qui tombaient. Il engendrait les rats qui rongeaient les grains et les fruits, les mythes et la pourriture, ainsi que la plupart des accidents et des maladies (2), et tout particulièrement les maladies nerveuses (3) ,

trois siècles plus tard, intitulé Enchiridion ; au troisième on lui en attribua un autre intitulé Grimoire.

(1) Voir Th. Wright, Narratives of Sorcery and Magie, 2e édit., t. I, p. 99 et suiv. Collin de Piancy [Légendes infernales) raconte toute la légende de Virgile magicien. Voir aussi J.-G.-Th. Graesse, Beitragc zur Literatur und Sage des Mittelalters, pari. ni.

(2) Quand une femme accouchait, si son enfant naissait mort, on disait que c était le diable qui l'avait étranglé. On lui attribuait aussi les avortemenK Voir Bollaud., Act. sanctor., 24 mai, p. 353 et 354.

(3) Les religieux, au moyen âge, attribuaient aux démons un désir

fil 8 LE DEMON.

telles que l'épilepsie, la folie, le délire et l'hystéricisme. Ainsi qu'aux temps apostoliques, on prit toutes les maladies pour des possessions démoniaques. C'étaient surtout les maladies nerveuses qui accréditaient celle croyance. Les vertiges, l'épilepsie, l'hystérie, le délire et la folie, dans lesquelles le malade est en proie à des mouvements insolites, prononce des paroles incohérentes, émet des idées désordonnées, exhale des cris furieux ou parfois même éclate en imprécations obscènes ou sacrilèges, étaient, pour l'entendement naïf du monde du moyen âge, l'irrécusable témoignage de la présence d'un ou de plusieurs démons dans le corps du malheureux patient. Pour la guérison de ces cas, on appelait, au lieu de médecin, quelque moine ou quelque prêtre dont la vertu était en grand renom; celui-ci accourait au secours du souffrant et exorcisait le diable pour lui faire abandonner sa proie. On attribuait la force déployée par le malade dans ces circonstances à la résistance qu'opposait l'esprit malin pour ne pas quitter le corps de sa victime (1). Si la maladie ne s'apaisait pas naturellement, on le mettait sur le compte de manque de pureté de l'exorciste ou du manque de foi de l'exorcisé (2), car on croyait que jamais, sans ces qualités, le démon n'abandonnait de corps. En présence de la ténacité des esprits, on recourait aux coups et aux traitements les plus durs et les plus cruels, et, lorsque le malheureux malade agitait convulsivement les bras, s'accrochait avec énergie aux objets environnants, on prenait furieusement la course, on le garrottait, on le chargeait de chaînes en alléguant que ses jambes et ses bras étaient

immodéré d'habiter le corps des hommes pour y produire des troubles. C'est une croyance identique à celle des Chaldéens, des Egyptiens, des Juifs et d'autres peuples orientaux. Martène, De antiquis eeclesiœ, liv. III, chap. îx, col. 985.

(1) Bolland., Act. sanctor., xi, octob., p. 556.

(2) Pour expliquer le manque de réussite des conjurés, l'Eglise disait que tous ceux qui chassent les démons ne sont pas toujours saints. Voyez Vanslcb, Histoire de l'Eglise d'Alexandrie, p. 245.

mus par l'esprit infernal, qui satisfaisait ainsi ses propres fureurs. Quand les symptômes se calmaient et que disparaissait l'attaque, il ne manquait jamais de pieuses personnes pour affirmer qu'elles avaient parfaitement vu sortir du corps de l'infortuné les démons (1) poussant d'horribles vociférations et vomissant un torrent d'atroces blasphèmes.

L'Eglise confirmait cette pathologie surnaturelle en lui appliquant une thérapeutique sacrée, dont les médicaments étaient les reliques, les prières, les signes de croix, l'eau bénite, les saintes huiles, les litanies des divers noms à la louange de Dieu, et des divers sobriquets en mépris du diable. L'exorcisme faisait partie intégrante de la liturgie ; il entrait dans les cérémonies principales ; il était l'accompagnement obligé de presque tous les rites. L'Eglise l'employait en prenant possession d'un lieu quelconque pour y exercer le moindre de ses actes. Les démons occupaient le monde entier, attendu que Satan en était le prince. Donc, pour pénétrer clans quelque endroit, pour prendre possession de quelque lieu que ce fût, il devenait indispensable de les chasrer par des signes de croix, à l'aide de paroles sacramentelles ou de l'eau bénite. On employa même l'eau bénite pour les cadavres, pour les animaux (2) et les plantes, afin d'empêcher l'esprit malin de s'introduire dans leurs corps.

Mais c'était après les religieux qu'il s'acharnait de préférence. Il donnait des nausées aux diacres et aux officiants durant la messe, et leur procurait des distractions pendant qu'ils étaient en oraison ; il faisait faire aux chantres fausses notes dans le choeur et attaquait d'accès de toux les prédicateurs en chaire il provoquait le som-

(1) Souvent on a parlé des démons qui sortent du corps des possédés vous la forme de mouches, de co bi iux et même de dragons. Voyez a i|>[>, Palœgraphia critica, i. III, p. 90.

(2) Boiland., Aet. sanctor., xirr, sept., p. TU. Durand, Ilational de "'•('. offic., part. \ II.

meil parmi les clercs pendant leurs méditations, et piquait par tout le corps les confesseurs dans leur confessionnal ; il se plaisait à enlaidir les moines; il rendait le nez rugueux aux uns et gerçait les lèvres aux autres ; il se suspendait à la lèvre inférieure de ceux qui voulaient fermer doucement la bouche et la leur rendait lippue. 11 s'attaquait aux religieuses, dans les couvents, en leur levant la robe devant le monde au beau milieu de l'église, et les violait malgré les anges gardiens, les reliques saintes, l'hostie consacrée et les exorcismes (1).

C'est de la luxure qu'il se servait souvent pour attaquer les religieux de préférence aux autres hommes. On crut que les diables aimaient et qu'ils se passionnait1] ît, et l'on attribua le sexe masculin aux uns et le sexe féminin aux autres. « Les premiers s'éprennent d'amour pour les femmes, dit-on, les seconds pour les hommes. Leur prédilection pour les humains est telle, qu'ils ne pardonnent pas même aux religieux. Tout chrétien est l'objet de leurs attaques. » L'antique croyance des incubes et des succubes acquiert au moyen âge un éclat qu'elle n'avait pas eu pendant l'antiquité, comme si, avant de disparaître, cette espèce de démon voulût régner pour la dernière fois avec tout son pouvoir.

Presque tous les peuples de l'Orient ont recouru aux incubes et aux succubes dans l'explication qu'ils ont donnée des rêves d'amour et des pollutions nocturnes. Ces génies figurent dans la démonologie chaldéenne. Les Juifs y ajoutent tellement foi, que les talmudistes ont af-

(1) Jacques Voragine, Légende dorée.

(2j II y avait des rabbins qui soutenaient que Sammael, prince des anges déchus, fut le démon qui séduit Eve, et qu'il cohabita avec elle avant Adam. De là naquirent d'autres dénions qui participaient aux deux natures, celle du père et celle de la mère. D'autres Talmudistes affirmèrent que ce fut Adam qui cohabita avec Lililh, ce démon femelle ; d'autres assurent que ce furent les deux, chacun de son coté, qui s'accouplèrent avec des démons, après avoir été chassés du paradis, jusqu'à l'année 130; à partir de cette date, Dieu leur pardonna, et ce

firme que Caïn était le fils d'Eve et d'un incube(2). Les Grecs et les Romains de la décadence admirent leur existence. Tite-Live croit que Romulus et Rémus, ainsi qu'Auguste, avaient été engendrés par un démon, Denys d'Halicarnasse et Pline 1" Ancien en assurent autant de Servius Tullius ; Plutarque et Quinte-Garce l'affirment d'Alexandre; Diogène de Laërce et saint Jérôme, de Platon; Suétone raconte que Scipion naquit d'une union semblable. Strabon et Pausanias le disent d'Aristomène ; Appien et Justin, de Séleucus, roi de Syrie. Saint Clément d'Alexandrie, Tertullien et saint Augustin (1) soutiennent dans leurs écrits l'existence des incubes et des succubes et de leurs relations avec les mortels. Saint Antoine et tous les saints de la Thébaïde en donnent (''gaiement témoignage, car ils déclarent être l'objet de leurs tentations quotidiennes. Du onzième au treizième siècle, circule la légende de Merlin l'Enchanteur, dans laquelle il est dit que ce personnage est le fruit d'un incube et d'une religieuse, fille de Gharlemagne. Et au quatorzième siècle, tout le monde proclame que l'Antéchrist aura la même origine.

Comment se soustraire à une croyance qui s'appuyait sur une aussi vieille tradition et sur de telles autorités à une époque où l'autorité et la tradition faisaient toute force ?

La passion exagérée de l'amour, de cet amour mystique désordonné, extatique, délirant, qui règne au moyen âge,

fut alors qu'Adam et Eve eurent des fils à son image. Voir toutes ces opinions si étranges dans le rabbin Salomon, in Psalm. LXXXIX, 13, et le rabbin Eliézer.

(I) Saint Augustin dit à ce propos : « C'est une opinion très-répandue et confirmée par le témoignage direct ou indirect de personnes absolument dignes de foi, que les Sylvains et les Faunes, vulgairement appelés incubes, tourmentent fréquemment les femmes pour en solliciter et en obtenir le coït. 11 existe encore des démons qui, sous le nom de duses, se livrent avec assiduité à ces impures pratiques Ces faits sont certifiés par des autorités si nombreuses et si graves, qu'il y aurait de l'impudence à vouloir les révoquer en doute. » De civitaic Dei, lib. XV, cap. mu.

•j-2-2 LE DEMON.

amour qui engendre un idéal le plus souvent illusoire dans chaque imagination, qui allume des besoins impératifs, irrésistibles, qui mène à l'hallucination, que l'abstinence

et le cilice sont impuissants à dominer et qui se transforme en une espèce d'érotomanie, telle fut la cause qui, sous l'apparence d'une réalité véritable, évoqua, à cette époque, ces démons familiers qu'on nommait l'incube et le succube. C'était un devoir que l'amour mystique en Dieu, à cette époque. Le cœur de l'homme enflammé, la route était ouverte au démon, et la nature prenait vite le dessus. Tirant son origine des cieux, l'amour conduisait ainsi jusqu'en enfer.

Produit subjectif des désirs de la femme du moyen âge, qui, le plus souvent, épuisait ses jours dans la solitude ou dans la réclusion, l'incube est un amoureux fou auquel il faut céder. Il n'a rien dans ses traits qui rappelle la laideur satanique; au contraire, il est jeune et paré ; ardent et persuasif; souple comme un sylphe.il se glisse en tous lieux; impertinent comme un lutin, il pénètre jusque dans les lits et surprend les femmes sans qu'on l'attende ; extrêmement opiniâtre, il prodigue les prières et les caresses, les larmes et les serments; ses baisers sont si brûlants, que presque toujours celle qu'il assiège finit, ivre de volupté, par lui rendre l'âme dans un soupir.

Le succube qui poursuit en particulier les moines avec obstination ne revêt pas davantage un aspect répugnant. Sa physionomie est celle d'une belle femme ; parfois, il prend la forme d'une altière matrone, aux opulents contours, aux vêtements magnifiques, bien fardée, couverte de joyaux; d'autres fois, il se montre sous les traits d'une reine entourée d'un immense cortège, ou sous ceux plus modestes d'une jeune fille toute rougissante d'émotion. Ses dents sont blanches comme le jasmin, ses bras et jambes merveilleusement arrondis. Quand elle s'est dépouillée des vêtements qui la couvrent et qu'elle apparaît dans l'éclat séducteur de sa nudité, on dirait une statue

d'albâtre qui a pris vie. Pour mieux tenter, elle cligne les yeux, ou elle rit en montrant de gracieuses fossettes; ses narines battent en mesure comme les mouvements d'élévation et de dépression de son sein ; elle s'avance, elle enlace sa proie, lui communique une ivresse débordante de plaisir, et l'illusion qu'elle provoque se résout en un cri de félicité suprême ; puis, sa face se recouvre de la sueur de l'agonie, son aspect devient celui d'un cadavre... Un instant après, plus rien, c'est une fumée qui s'envole, une ombre vague qui s'évanouit (1), lorsque toutefois le démon ne se manifeste pas dans toute son horrible laideur.

Exorcismes ou prières, images bénites ou reliques de saints sont également impuissants contre les incubes et les succubes ; souvent même le bois de la vraie croix de Jésus-Christ et les sacrements ne produisent aucun effet. On parvient plus facilement à les écarter à l'aide de cannelle, de poivre cubèbe, de racines d'aristoloche, de gingembre, de caryophyllées, de myrrhe, de macis, de noix muscade, de calamité, de benjoin, de bois d'aloès, de jusquiame, de nénuphar, de mandragore et de belladone administrés en fumigations ou en poudres. Les uns expliquent ceci en disant que, par suite de leur nature spirituelle, les incubes se nourrissent de vapeurs légères, d'arômes délicats et que tout ce qui dégage une odeur forte leur fait du mal et, par conséquent, tend aies éloigner. D'autres prétendent que ces démons, ayant une nature humide, se détournent des plantes dont la nature tient de la terre et qui se mêlent à l'élément igné (2). Les théologiens se préoccupèrent grandement de défi) Voir saint Hiéronyme, Yitœ Patrum, chap. xxvm, et Nynauld, p. 61.

(2) Voir Sinistrari d'Ameno, De la démoniaUté, § 72, 73, 74 et 75. Nous empruntons des dates à cel auteur, ainsi qu'à Del Rio et d'autres, qui appartiennent à des siècles postérieurs, car ils résument toutes les opinions en cours parmi les théologiens du moyen âge, en copiant les textes.

52 i LE DEMON.

couvrir comment le démon de la luxure pouvait revêtir la forme humaine. Les avis se partagèrent également sur ce point. « Lorsque, disait-on, un succube désire cohabiter avec un homme, il prend un corps en s'introduisant dans un cadavre de femme, et lorsqu'un incube veut cohabiter avec une femme, il prend la semence d'un sujet sain et robuste en déterminant chez lui, durant son sommeil, une abondante pollution, puis il s'introduit dans le cadavre d'un homme auquel il donne la vie. » On ajoutait encore : « Les enfants provenant de ces unions sont grands, robustes, audacieux, fiers, doués de talent, mais au fond ils sont mauvais (1). » Contrairement à ces opinions, on en trouvait certains qui professaient que, par leur vertu propre, les démons pouvaient acquérir des formes visibles et tangibles, lesquelles pouvaient être des formes humaines. « Les démons, disait-on, en s'appuyant sur le livre d'Enoch et sur la Genèse, sont des anges qui tombèrent pour s'être épris des filles des hommes et s'être unis à elles. Donc les hommes peuvent s'unir aux démons sans que ces derniers aient à prendre un corps d'emprunt.» Et l'on ajoutait : « Les anges ont la forme humaine, et saint Augustin affirme que ceux qui se révoltèrent devinrent corporels par l'effet même de leur chute pour s'être éloignés de Dieu, dont ils procédaient. Il n'est donc pas étrange que les incubes et les succubes se montrent sous des formes humaines matérielles sur la terre (2). » On trouve des docteurs pour soutenir que leur semence est froide(3), qu'ils peuvent engendrer et qu'ils engendrenten effet par leur vertu propre et sans l'intervention d'un

(1) Vallessius , archiatre de Reggio , cité par Sinistrari d'Amcno, De la démonialilè, § 30. Guaccius, liv. I, chap. xu, cité par le même Sinistrari, § 24 et 25.

(2) Voir Sinistrari, Delà démonialitè, § 32 et 33.

(3) « Semen quod démon infundit sagae fatentur esse frigidum et nullam ofTerrc voluptatem sed horrorc potius.» Voir ce passage et les théologiens qui l'appuient dans Del Rio, Disquisit. May, p. 75, I. C.

homme quelconque (1). Et d'autres nient qu'ils procréent, car le démon étant l'introducteur de la mort dans ce monde, selon le livre de la Sagesse, il ne peut nullement donner la vie (2).

Sous le rapport de leur nature, ils sont aériens ou ignés, aquatiques ou terrestres, selon le milieu dans lequel ils vivent. Les premiers sont plus ténus et plus grands à cause de la subtilité et de la force de l'élément qui les compose. Les seconds sont de dimensions moindres, mais en échange ils sont plus solides et plus tangibles (3). Quelques docteurs veulent qu'il n'y ait que les démons aquatiques pour être incubes ou succubes, parce qu'ils sont de nature humide et que luxure et humidité sont deux termes qui se correspondent. En faisant naître Vénus du sein des flots, les poètes de l'antiquité, disentils à l'appui de leur opinion, voulaient indiquer que c'est clans l'humidité que la luxure a sa source. »

Les démons de cette espèce passent pour si luxurieux, qu'on croit qu'ils s'attaquent même aux animaux (4) et qu'ils pratiquent la sodomie avec les magiciens (5). On dit que, le plus souvent, après avoir usé d'un être humain ou d'une bête, ils lui donnent la mort pour le punir d'avoir été la cause et l'objet de leur abjection, parce qu'en s'unissant à un être inférieur ils se sont ravalés. La croyance au commerce charnel entre hommes et démons acquiert des proportions telles, que l'on proclame hautement que

(1) Beaucoup d'escolasliciens sont de cet avis, en s'appuyant sur ce que raconte Plutarque des croyances égyptiennes. Chieza, qui écrivait sous la Renaissance, affirme que les fils des femmes et des démons ont la figure humaine, mais avec deux cornes au front. Voir Rist. (Ici Péru, cap. xxvii.

(2) Sprenger, Maliens maleficorum, q. 4, ad. 2.

(3j Guaccius, cité par Sinistrari, De la démonialitê, § 109.

(4) Guaccius, dans Sinistrari, § 26.

(o) « Demones exerceant cum magicis sodomiam et criminis atrocitate», dit Del Rio, en résumant ce que racontent divers théologiens du moyen âge. 11 cite tous ceux qui sont de cet avis, de même que tous ceux qui sont de l'avis contraire. Disquisit. mag., p. 76,11. B.

Satan s'accouple dans le sabbat avec toutes les femmes qui s'y rendent; que ces femmes-là, par l'effet direct de cette copulation, se, transforment en sorcières, et l'on poursuit enfin lecrime de démonialité avec plus de rigueur que la bestialité, la sodomie et l'inceste.

Derrière les vitraux des couvents, les imaginations tourmentées des moines passaient leurs journées à rêver des combats des anges et des diables qui se disputaient les misérables mortels. Le diable, à cette époque, était devenu raisonneur et il plaidait le procès des âmes (1 ) jusqu'en face de la Vierge elle-même ou au tribunal de 1" Eternel. Choque individu avait son ange gardien et son saint protecteur ; mais il avait aussi par contre son diable tentateur, qui prenait note de ses péchés, et, lorsqu'il mourait, ceux-ci contre-balançaient ses bonnes oeuvres. De rudes disputes s'engageaient parfois entre le diable et l'ange afin de juger du mérite d'une bonne action ou de la gravité d'une faute, et il fallait voir les subtilités dont le malin usait pour défendre ce qui devait, à son avis, lui appartenir. Non-seulement cette scène inspirait la littérature, mais encore elle fut retracée en bas-relief dans la plupart des églises et des cathédrales. Il n'en est presque pas où l'on ne voie le pesage des âmes. Le diable met dans l'un des plateaux les péchés en forme de reptiles, et l'ange met dans l'autre l'âme et les bonnes actions. Dans ces représentations plastiques, le diable a quelquefois recours à la ruse ; et, tel qu'un marchand fourbe, il s'appuie à l'un des plateaux pour entraîner la balance de son côté, ou bien il touche du doigt le fléau sans que l'ange s'en aperçoive.

Et non-seulement le démon figure dans la scène du jugement, que l'on voit aux tympans de la porte des églises. Personnage populaire par excellence, il envahit toutes les places dans ces édifices. Ainsi, il se détache dans les fonds d'or des retables ; il grimace parmi les

(1) Voir Dante, Inferno, chantxxvn.

flamboiements rougeâtres des vitraux des ogives ; il se tord sous les pieds de l'archange saint Michel au-dessus des autels ; minié en vert et en noir, il s'enlace aux capricieuses initiales des livres sacrés. Mais où il domine surtout, c'est sur les reliefs qui décorent l'architecture des cathédrales. Là, il participe aux scènes les plus diverses ; l'imagination des sculpteurs le représente sous les formes les plus fantastiques, et, le prenant comme la base de toute ornementation, elle le multiplie et le varie indéfiniment. L'unité divine était représenté dans l'église par la croix, dont la disposition des nefs rappelait la forme. C'était là la règle une et invariable. La variété ne s'accusait que dans le démon, qui envahissait tous les détails, De plus, dans l'intérieur, l'unité de Dieu se manifestait par la représentation toujours une, toujours égale, du Christ agonisant sous le clocheton filigrane, à la clarté tremblante et mystérieuse des cierges. Pâle, amaigri, couvert de marques livides et de plaies, tacheté de sang, sans autres vêtements qu'une très-courte jupe, la tète couronnée d'épines et se détachant sur le fond métallique du nimbe crucifère ; la barbe claire, la face presque entièrement cachée sous les longs cheveux qui retombent ; à sa droite, le disque d'or du soleil ; à sa gauche, le croissant argenté de la lune, il était l'idéal de perfection de l'époque, incarnation de la douleur et de l'expiation que, pour donner an exemple à l'homme, Dieu lui-même avait voulu souffrir dans la personne de son propre fils (1). Par

(1) Le Christ que nous avons décrit est celui du treizième siècle. Le crucifix, dans les arts plastiques, n'apparaît qu'au dixième siècle. Avant cette époque on ne figurait que la croix. Les christs du dixième siècle portent une longue robe avec des manches; leur physionomie a une expression d'indéfinissable douceur. Avec le onzième et le douzième siècle la robe se raccourcit, elle s'entr'ouvre pour laisser apercevoir la poitrine, les manches disparaissent. C'est à partir du treizième siècle qu'elle se réduit à une espèce de jupe, puis, au quatorzième siècle, elle n'est plus qu'une large ceinture de toile ou d'une étoffe quelconque. L>ans ces deux siècles, dont le premier se caractérise par la terreur reli-

contre, les innombrables représentations du démon revêtaient un caractère moitié gai, moitié grotesque, et apparaissaient mêlées à toutes les manifestations de la vie dans l'Homme et dans la Nature. C'était logique ; Dieu, étant la perfection, le bien absolu, devait être un; il ne pouvait varier ; c'est à son adversaire qu'il appartenait de changer, de varier à l'infini. Le bien n'était pas de ce monde: pour obtenir la perfection, il fallait la souffrance, le martyre. La gaieté, la jouissance constituaient le patrimoine du démon. De là, le besoin, pour la Divinité, d'emprunter des aspects si mélancoliques, et, pour le diable, des formes si capricieuses et si badines.

Il n'y a qu'à regarder les ornements des églises gothiques. On y voit tantôt une troupe de diables s'ingéniant à distraire quelque saint en extase ou à tourmenter quelque anachorète en prière, et tantôt une foule de diablotins chevauchant sur le hennin gigantesque de quelque grande clame, se suspendant aux larges manches ou se faisant traîner à la queue de sa robe. Ici, les démons assiègent le palais de quelque riche orgueilleux qu'ils veulent emporter en enfer. Là, le malin, sous les traits d'un dragon monstrueux, la gueule ouverte, lutte avec ses griffes contre un courageux chevalier qui l'attaque l'épée en main. Ailleurs, couronné comme un monarque, il est majestueusement assis sur un monceau de condamnés, parmi lesquels figurent des rois et des évoques. Dans un autre endroit, il s'amuse à faire rôtir un bourgeois opulent, abattre un moine luxurieux qui tient une religieuse dans ses bras, ou à distraire un prêtre qui dit sa messe. Parfois, il joue divers instruments comme un musicien, il danse comme un fou, il prêche dans une chaire, il

gieuse et les persécutions, et l'autre par l'agitation nerveuse et les souffrances de toutes sortes, le Christ est représenté la figure affligée, le corps couvert de blessures; pour montrer ces douleurs physiques, les artistes sont obligés de lui enlever les vêtements. Voir Didron, Histoire de Dieu, p. 241. Paris, 1843.

s'échappe d'entre les rinceaux pour faire des grimaces, ou il s'y cache, comme s'il craignait d'apercevoir la lumière du jour. Il n'est pas un point dans tout l'édifice où ne paraisse sa figure. Il forme les bases des colonnes, qui semblent l'écraser de leur poids. Cloué aux portes, sa bouche mord un anneau de fer qui sert de heurtoir. L'eau sort abondamment de sa gorge quand il est fixé aux fontaines des cloîtres. Il s'enroule autour des chapiteaux, se suspend aux pendentifs, se cramponne aux culs-de-lampe, court le long des frises, vole dans les galeries aériennes, grimpe le long des pignons fleuronnés, fait le guet sur les terrasses, se hausse dans les clochers, s'accroche aux flèches, tourne aux vents traversé par la tige des girouettes ; se projette de l'épaisseur des murs dans les gargouilles, comme s'il voulait s'échapper et prendre son vol ; enfin, il jaillit partout de la pierre comme évoqué par un mystérieux appel.

Pendant le moyen Age, la dualité étant partout, le diable ne pouvait échapper à son caractère. Aussi, en dehors de son aspect populaire, en dehors de ce diable, miburlesque, mi-naïf, dont nous venons de parler, en trouve- t-on un autre qui émeut la chrétienté tout entière. Sous cet autre aspect, il est l'auteur de toutes les hérésies ; il lève des armées contre l'Eglise; il pousse les infidèles contre les royaumes chrétiens ; il inspire à l'homme l'idée de gouverner les éléments comme un souverain absolu ; il se pose en rival de Dieu même ; il provoque, enfin, la résurrection de l'antiquité, que l'on croyait morte. Envisagé par le peuple, l'esprit du Mal devient, vers le milieu du moyen âge, un pauvre Diable ; envisagé par l'Eglise, il apparaît, au contraire, sous les traits d'un grand Diable.

Comme l'Eglise était la représentation de Dieu sur la terre, tout ce qui s'opposait à elle devait être à ses yeux l'œuvre de l'adversaire. C'est ainsi que Satan devint le rebours du Christ. Le Christ, qui était un idéal arrêté de perfection, et qui ne comportait que l'imitation, faisait prendre son antagoniste comme la cause hypothétique de tout progrès, de toute science, de toute innovation. Le pauvre diable qui vit dans l'esprit des bonnes gens est plutôt un produit stratifié des sédiments mythologiques de la Judée, de l'Egypte, de la Grèce, de Rome et de la Germanie. U est lutin, il est nix, elf, dusi (1), ver wolfe,

(I) Les dusii, esprits nocturnes des anciens Celtes, sont devenus, en Angleterre, le diable ; on rappelle encore aujourd'hui Dcuce. Voie

trold, kobolel, pénale, dieu minor de la campagne romaine, satyre, démon grec, porc typhonien, lilith, démon du désert et ange déchu, à cause de son amour pour les femmes. Le diable qui s'attaque à l'Eglise, c'est le Satan judaïque, qui, influencé à Babylone par le contact de l'Ahriman perse, prétendit détrôner Dieu, et à qui la philosophie alexandrine donna pour empire la matière, et avec elle toute la nature. Personnification des qualités perverses de Iahweh. dont elles se sont détachées, il combat Jésus, qui résume en lui toutes les qualités bonnes, tandis que là-haut, Dieu le Père reste impassible et ne se manifestant jamais devant cette lutte colossale qui embrasse toute la durée du moyen âge.

De la mort du paganisme jusqu'au dixième siècle, le diable ne se montra pas le terrible adversaire du Christ. Ce n'est que plus tard, n partir de l'an 1000, que commence ce que l'on pourrait appeler le grand duel entre le Christ et le Diable. Avant cette époque, Satan n'avait même pas eu de représentation sensible. Mais désormais, il peut être considéré comme un véritable belligérant. Il est maintenant l'égal de Dieu sur la terre; il partage avec lui la puissance et prend pour lui la plus grosse part. La raison de sa prédominance est la suivante: à la fin des temps anciens, la philosophie ne personnifia en Dieu que le Bien, ou ce que l'on entendait alors comme tel. Cette personnification devait faire surgir une personnification contraire. A défaut d'un diable, un semblable dieu eût été illogique. Un dieu unique aurait dû contenir en soi le mal autant que le bien, comme Iahweh, ou se montrer indifférent entre ces deux principes, comme le dieu de certains gnostiques. Ce n'est qu'à cette condition que le monothéisme peut exister. Par cela seul que l'on personnifie le bien, le mal se trouve personnifié; l'abstraction du premier laissele second

A.Maury, les Fées du moyen âge, p. 89. Saint Augustin en parle comme des vrais diables. De civit. Bel, XV, cliap. xxiu.

pour reste, comme la montagne forme la vallée, comme la lumière produit l'on dire. KL la vallée est d'autant plus profonde et l'ombre d'autant plus épaisse que la montagne est plus élevée et la lumière plus brillante. De même, l'hypothèse de Satan devint nécessaire, et plus on prétendit élever Dieu, plus on creusa profondément le royaume du prince du mal. Gomme on considéra le premier comme une unité parfaite, et par conséquent immobile, il fallut attribuer au second la divergence et le mouvement. Le concept du diable du catholicisme obéit donc, quant à sa formation psychologique et à son développement, à la même loi que l'Angromainyous iranien, bien qu'il n'en procède pas. C'est que c'est là une loi universelle, à laquelle tout est sujet, dans le monde moral comme dans le monde physique. L'affirmation appelle la négation, et l'intensité de la première détermine celle de la seconde.

La première tentative contre l'Eglise que l'on attribue à Satan se produit au dixième siècle; elle est déjà considérable, bien que n'ayant amené aucun résultat. Satan se propose d'escalader le trône d'un royaume chrétien. La légende raconte que ce fut lui qui conseilla au roi Robert le Pieux d'épouser Berthe, sa parente, afin de gouverner dans la personne du fils qui naîtrait de cette union. Mais Grégoire V maudit ce mariage, et le diable fut frustré dans ses espérances, car Berthe mit au monde un monstre, et le roi la répudia pour Constance, fille du pieux Foulques, qui, s'il avait, à la vérité, passé sa vie à commettre des assassinats et d'autres crimes, les expiait alors à faire de saints pèlerinages et à élever des églises.

Mais s'il échoua dans son premier effort, Satan réussit dans son second. Cette fois, en effet, il parvint, si l'on en croit la légende, jusqu'au trône pontifical.

Un moine venait d'être chassé du couvent d'Aurillac ; giand logicien, plus ami de la raison et de l'orgueil que de la foi et de l'humilité chrétiennes. Il se rendit à Barcelone et là il fit connaissance de juifs et de docteurs qui

LE GKAND DIABLE. 533

l'initièrent aux sciences profanes. Gerbert connut alors l'étendue de la science et la brièveté de la vie. Ars longa, vita brevis. Or, la fièvre du savoir le dévorait. « Pour tout apprendre, se dit-il, pour tout savoir, la vie d'un homme ne suffit pas. Et le diable qui le guettait, selon la légende, trouva le moment psychologique pour se présenter à lui et lui offrir, à court terme, toute la science et tout le pouvoir de la terre en échange de son âme. Gerbert accepta. Alors le diable le dirigea sur Gordoue, et là, avec l'aide des démons de la persévérance et de la pénétration, Gerbert apprit l'écriture arabe, ce grimoire dont, au rebours des lettres chrétiennes, les caractères s'écrivent de droite à gauche ; l'algèbre, cette cabale des rapports ; la géométrie, clef des mystères de la forme; toutes les connaissances, en un mot, qui alors étaient étrangères aux bons croyants. Il s'instruisit ensuite dans Fart de construire une machine qui mesurât le temps, comme pour calculer la rapidité ou la lenteur des procédés de la Providence. Grâce à certains appareils infernaux, il put voir les étoiles de près et sonder ainsi l'œuvre du Créateur dans tous ses détails. Il parvint enfin à acquérir l'art magique de gagner les sympathies. Désormais il ne lui manquait plus rien. Il partit pour Rome, et, comme César, vcnit, vidit, vicit. A peine eut-il posé les pieds dans la ville éternelle qu'il fut nommé évèque de Ravenne., Bientôt même, le pape rendait le dernier soupir et il recueillit son héritage. Une fois la tiare sur la tête, Silvestre II eut, sous prétexte de délivrer le saint sépulcre, la diabolique idée de mêler l'Orient à l'Occident. Il consulta Belzébuth, par l'intermédiaire d'un astrologue, sur le point de connaître le jour où il mourrait, et comme il lui fut répondu que sa dernière heure serait celle où il mettrait les pieds à Jérusalem, il s'abstint d'entreprendre le voyage de la terre sainte. Mais ses précautions lui servirent peu. Un jour qu'il était à Rome, dans une chapelle, le diable lui apparut et emporta son âme en lui disant : « Avais-tu oublié

que moi aussi j'étais logicien?» A la nouvelle de cet événement, toute la chrétienté se mit à trembler d'épouvante et d'horreur. Les cardinaux mirent en pièces le cadavre du pontife maudit, et l'on raconte que la pierre de son tombeau de Saint-Jean de Latran suait et que ses ossements s'agitaient en prédiction de la mort des papes.

On avait attribué au Diable la corruption d'un pape ; on ne tarda guère à lui attribuer celle d'un grand nombre de ses subordonnés.

Au onzième siècle, les évoques se règlent sur la féodalité et l'exagèrent. En vertu de leur double caractère spirituel et temporel, ils perçoivent pour l'âme et pour le corps. Ils infligent des châtiments matériels au corps et des peines éternelles à l'âme du serf qui ne paye pas ce qu'ils lui demandent. Bientôt ce double droit féodal devient insupportable. Au commencement du onzième siècle, un grand nombre d'évêques sont mariés. Rien qu'en Bretagne, on en compte quatre (1). Leurs enfants héritent de l'épiscopat. Tout le clergé imite les évêques; les clercs qui n'ont pas de femmes entretiennent des concubines; à défaut de femmes propres, ils prennent celles des autres (2). Ils donnent en dot leurs bénéfices à leurs enfants. La femme du diacre revêt le caractère de prêtresse et monte avec lui à l'autel. Celle de l'évêque dispute le pas à celle. du baron ; elle règne dans l'église autant que l'autre dans le château.

Le diable du sensualisme avait souillé l'Eglise ; un pape vint la purifier par la chasteté (3). A l'opulence de ce clergé

(1) Voir Michelet, Hist. de France, t. II, p. 108.

(2) Carta populationis Cardonœ, anno DCCCLXXXVl. Archives civiles de Cardone (Catalogne). Voir aussi la Carta puebla cTOreja (Aurcliœ), donnée par don Alphonse Vil de Castille, dans le Ensayo historico de Martinez Marina. Dans la Castille on appelait barraganas, à cette époque, les concubines des clercs , plus spécialement que celles des autres.

(3) Voir tous ces détails clans Michelet, Hist. de France, t. II, p. 111, surtout au renvoi 1 .

féodal, les moines opposent une vertueuse pauvreté. Ils sortent, en grande partie, de cette classe plébéienne qui ne pouvait plus supporter les exigences de la féodalité ; certains ont renoncé au monde et d'autres sont des gens qui vivent dans l'isolement, absorbés par l'idéal de souffrances dans lequel ils croyaient trouver leur salut éternel. Grégoire VII, qui est sorti de leurs rangs, propose au clergé de renoncer à la femme et à l'ostentation qui le perdent. Le clergé résiste, mais Hildebrand excite le peuple contre lui. Une troupe mystique, enflammée d'une sainte fureur de chasteté, soufflette, bàtonne et même châtre, au milieu des temples, les prêtres rebelles. Les moines dirigent la foule et lui donnent l'exemple. Dunstan fait mutiler la maîtresse du roi d'Angleterre. L'anachorète Pietro Damiani parcourt l'Italie en révélant les concupiscences cléricales dans leur dégoûtante réalité, et il appelle les femmes des prêtres séductrices, amorces de Satan, écume du paradis, poison des âmes, huppes, chouettes, louves, sangsues insatiables, et mille autres épithètes. Manegold, le théologien, prêche que les religieux qui repoussent la réforme méritent d'être tués. Le pape lui-même approuve la mutilation de l'un d'eux. On paraphrase les sentences des Proverbes contre la femme. «C'est la femme, s'écrie-t-on, qui fut la perte d'Adam, de Salomon, de David et de Samson; méfiez-vous d'elle (1).» Et l'on trouve même un docteur en théologie pour considérer le mariage comme un péché, bien que véniel. L'Eglise se purifia par le fer. Pour éloigner d'elle le malin, elle proscrivait la femme comme un instrument de tentation et de péché. Mais si, pour cette fois, le Diable avait été mis en déroute par l'Eglise en voulant pénétrer dans son sein , jus-

(!) Fembra enganna Salomo,

David, Adam é Samso; Mon fils, si Dca te perdo Not' fus d'ella.

Fia Anselm Turmeda.)

;,.,f, LE DEMON.

qu'au treizième siècle il se dressait en face d'elle sous trois aspects : sous celui des Arabes et des Juifs, des adorateurs de Dieu le Père, qui n'avaient pas divorcé avec la Nature ; sous celui des mystiques qui voulaient détruire l'Eglise comme l'arche qui comprimait l'Esprit-Saint ; enfin sous celui des partisans du Verbe, qui, en raisonnant sur les dogmes, les mettaient en danger de dissolution.

L'invasion musulmane et la civilisation particulière qu'elle introduisit en Espagne, en créant une véritable oasis dans le monde chrétien, devait nécessairement passer pour l'œuvre du Diable. Au milieu de la barbarie du dixième siècle, elle s'offrait comme un météore lumineux, brillant de l'extrémité de l'Europe dans la nuit épaisse du moyen âge. Le christianisme, adorateur de Dieu le Fils, idéal de la souffrance, avait abandonné la Nature comme le patrimoine de Satan. Les adorateurs de Dieu le Père cultivaient son œuvre. La création était pour eux un objet d'études et de progrès constants. Toutes les sciences de la nature étaient en honneur dans l'Espagne arabe : la chimie (kemia) (1), l'astronomie (2), l'arithmétique (3), l'algèbre, la géométrie, la botanique, la médecine (4), la

(1) La chimie était cultivée, parmi les Arabes espagnols, sous les noms de science de la clef et de science de la balance. Ils s'occupaient plus particulièrement de son application à la préparation des remèdes et à l'exploitation des mines, c'est-à-dire à la pharmacie et à la métallurgie.

(2) L'abrégé d'astronomie que nous nommons almanach est d'origine arabe. Dans les ouvrages du savant astronome espagnol Mohhamaddbn- Muza, intitulés De la virtud de atraccion, et Bel movimiento de los cuevpos célestes, on trouve déjà la loi de l'harmonie générale de l'Univers. Ce savant résolvait les équations du second degré.

(3) L'arithmétique, qui était si difficile avec les chiffres latins, et l'algèbre, sont des sciences tout à fait arabes. Le mot al-djebr signifiait réduction des nombres fractionnaires en nombres entiers; mais on y ajoutait toujours un autre mot al-mocabelah, lequel indiquait opposition et comparaison.

(4) Les travaux d'Avicenne. de Razy, d'Averroës, d'Albucasis étaient, relativement à l'époque, des travaux sérieux, car, parmi les chrétiens, on ne guérissait qu'à l'aide d'évocations et d'exorcismes. Quant à la

chirurgie et la pharmacie (i). La musique, la peinture et la sculpture florissaient à Gordoue et à Grenade, en dépit même des anathèmes du Prophète (2). L'agriculture avait pris un prodigieux développement (3) ; les industries s'étaient perfectionnées et étaient spécialisées à un tel degré, que les grandes villes de l'Europe actuelle peuvent à peine nous en donner une idée. Il semblait que les infidèles eussent surpris les secrets du Créateur et qu'ils améliorassent son œuvre !

Il est nécessaire de s'identifier avec la pensée des vrais croyants de l'époque pour comprendre l'effet que la civilisation arabe devait produire sur l'esprit de l'Europe

chirurgie, nous pouvons bien dire qu'elle fut cultivée chez les Arabes espagnols avec beaucoup plus de succès que chez aucun peuple ancien. La découverte de la lithotritie a été faite suivant cl Metodo de cvrar d'Albucasis.

(i) L'Arabe Ibn-Zohar est un des fondateurs de la pharmacie comme science et art à la fois. Il publia divers traités très-remarquables sur la matière.

(2) Le premier livre d'Abulfaraje (Mohhamad-abou-'aËFaradaj), intitulé Gran Recolection de tonos, contient cent cinquante airs originaux, ainsi que la vie de quatorze grands musiciens et celle de quatre cantatrices renommées. Al-Faraby avait fait un ouvrage intitulé Eléments de musique, dans lequel il traitait de la composition, du chant, de l'accompagnement et de l'instrumentation. On y décrit plus de trente instruments divers et l'on y trouve les figures des notes arabes et la manière dont on écrivait la musique. Voir Micaelis Casiris, Bibliotheca arabica Escuriatensis, à la Bibliothèque de l'Escurial. Les Arabes espagnols étaient tellement civilisés, qu'ils cessèrent d'être iconoclastes. Dans leurs édifices d'Andalousie, ils peignirent et sculptèrent divers animaux et plantes pour les décorer. Ibn-Alahmar fit construire, à la cour de VAlhambra de Grenade, une fontaine soutenue par des lions en marbre. Abderramen III plaça, sur la porte principale du palais de sa maîtresse Zoraida, une statue qui la représentait. Sur d'autres édifices arabes anciens de l'Andalousie on voit encore des scènes de chasse, des combats, etc., formant une partie de l'ornementation.

(3) Tout le système d'irrigation que nous avons aujourd'hui à Valence et dans diverses villes du sud de l'Espagne, est celui des Arabes. Les aeequias (ssagyah), ou canaux d'arrosage, qu'on trouve aujourd'hui, ont été faits ou commencés par eux, ainsi que les greniers souterrains appelés silos.

chrétienne. Les manuscrits, rédigés par les moines de la région espagnole qui n'était pas au pouvoir des musulmans, sont d'accord pour attribuer les théories de leurs savants, les inspirations de leurs poètes, les prodiges de leurs artisans et les produits de leurs industriels au Diable, qui pouvait seul protéger les ennemis de Dieu. La haerta deValence. la vega de Grenade, les carmenes de Cordoue, les cujarrales de Tolède apparaissaient comme un véritable grenier d'abondance aux yeux des croyants qui abandonnaient la stérile Europe pour venir les visiter. Que de prodiges dans ces pays occupés par les Maures, qui ne croyaient même pas en Dieu (1) ! En Espagne (2), on cueillait, comme dans un paradis terrestre anticipé, les oranges d'or, les œillets de feu, les lis odorants, les enivrantes giroflées, le safran couleur de soleil, un roseau qui distille un liquide doux comme le nectar, les palmes flexibles aux fruits sucrés ; le sang du dragon des Hespérides coulait des arbres de Gadès. C'est de cette terre d'Andalousie que provenaient le coton {algodon), le camphre {alcamfor), cette odeur solidifiée, et le goudron (alquitran), ce noir breuvage, fils du feu et qui sent l'enfer, et les alcalis qui dissolvent toutes choses. C'est là que naît ce cheval à la robe noire autant que les ténèbres, qui semble avoir la foudre dans le corps, tant sa course est rapide.

(i) Tellement était répandue, en Espagne, la croyance que les Arabes étaient de libres penseurs, que le peuple, qui les confondait avec les Maures, prenait ce nom comme synonyme d'athée. Encore aujourd'hui, à l'intérieur de l'Espagne, on appelle maure tout homme qui n'a pas de religion positive.

(2) On ne donnait alors le nom d'Espagne qu'à la portion de la Péninsule qui se trouvait sous la domination des Sarrasins. Le reste s'apjh lait comté de Barcelone, ou royaume d'Aragon, royaume de Castille, royaume de Navarre, etc Raymond Béranger, comte de Barcelone, dit en parlant du pays arabe : Ad destruendam Hispaniam. Voir le recueil es lois du comté, de Barcelone et du royaume d'Aragon, intitulé Usatjcs, traduction espagnole de P. Vives. Madrid, 1862, 2eédit.

Dans ce pays, on faisait usage de la boussole (1), de l'alambic (2), de la poudre (3), du papier (4) et de la poste.

(1) La boussole était en usage chez les Arabes espagnols dès le onzième siècle. E. Drysy, qui écrivait au douzième, en parle déjà comme d'une chose très-connue parmi eux. L'Italien Tiraboschi, l'auteur de la Storia délia litteratura italiana, attribuait aux Arabes l'invention de cet instrument. Les marins catalans s'en servaient au commencement du treizième siècle. Raymond Lulle dit, en 1272, dans son ouvrage De contemplât ione, cap. cxsvn, n° 17 : « Sicut abus per naturam vertitur ad septentrionem dum it tacta a magnete ita..., etc. »

Au commencement du quatorzième siècle, 1). Alphonse le Sage recommande aux nauloniers de ne pas oublier Vaiguille nautique dans leurs voyages. Voir encore Navarrete « Bisertacion sobre la Historia delà naulica et La Aguja nautica, du père Raimundo Pascual.

(2) Les Arabes, dès le dixième siècle, se servaient de l'alambic pour faire diverses distillations. On croit qu'il n'était pas analogue à l'alambic qui fut construit et mis en usage en Europe à la renaissance, et qui fut perfectionné en 1801 par Edourd ou Adour; c'était plutôt alors une espèce de cornue.

(3; La poudre à canon, qui fit son apparition parmi les chrétiens au quatorzième siècle, était déjà employée dans la guerre par les Arabes. On lit dans la chronique de D. Alphonse VI, écrite par Pedro, évèque de Léon (voir Silva, De var. lec, partie I, chap. vai, sur le combat naval entre l'émir de Séville et celui de Tunis {onzième siècle) :« Les vaisseaux du roi de Tunis portaient des tubes en fer avec lesquels ils jetaient beaucoup de tonnerres de feu » ( Los navios del rey de Tunez traian ciertos tiros de hierro con que tiraban muchos truenos de fuego ) ; cit. de Mexia. Ferdinand IV en fit usage au siège de Gibraltar (1308). Ismaël de Grenade attaqua Baza avec des engins qui lançaient des globes de feu avec grands fracas (1325). On trouve, aux archives d'Alicante, une lettre du roi Alphonse VI d'Aragon (1331), dans laquelle il donne avis à la commune de la ville de se défendre du roi de Grenade, qui va l'assiéger et détruire avec beaucoup de boules en fer, lancées au loin avec feu (moites pilotes de fer, pergitarles llunys abfoch). Enfin, le récit delà bataille du Salado et du siège d'Algésiras, combats dans lesquels on fit grand usage des canons, est populaire en Espagne.

(4) Le papier, connu en Chine dès la plus grande antiquité, où il se faisait avec la soie, fut fabrique avec du coton, pour la première fois, chez les Arabes, au treizième siècle, par Youzef Amrôu, de la Mecque. Voir Muhamed-al-Gazeli, Arabicarum antiquitatum Erudition., trad. WicaelisCasiris, Bibliothèque de l'Escurial.

En Espagne, les Arabes fabriquaient le papier avec du lin et du chanvre. Les premières fabriques étaient à Xativa. De là on introduisit la

Là, sur ces campagnes fleuries, se dressent ces minarets, ces tours de mosaïque, brodées comme un bijou, multicolores comme la plaine qui les environnait, hautes et fières, élevées, pour que l'homme pût contempler le ciel de plus près. Leur sommet supporte de magiques instruments en métal qui constituent un œil plus puissant que celui que Dieu nous a donné (1). Par leur concours, les astronomes obligent les eieux à descendre pour mieux discerner si les étoiles sont fixes ou si elles se meuvent et comment elles se meuvent ; grâce à eux, les distances auxquelles Dieu les a placées se rapprochent de nous. Les alchimistes, qui étudient la vie des plantes, extraient leurs esprits qui se résolvent en feu, et ils en composent d'impurs mélanges, élixirs diaboliques qui guérissent les maladies que Dieu envoie aux hommes pour les châtier de leurs fautes, combattant ainsi ses desseins.

Les fabriques des infidèles de l'Espagne expédient à l'Europe, surprise des produits qui sont des merveilles, des tissus de soie et d'or qui ont la couleur du sang et le reflet de l'éclair, ou des brocarts d'argent couleur du ciel qui ont le reflet de la lune ; des cimeterres recourbés, aux lueurs changeantes, qui ressemblent à l'arc d'Iris ; de souples cottes de mailles que l'arme chrétienne ne peut traverser; des épées magiques qui tranchent un voile dans l'air et qui ne se brisent jamais. Avec tous ces éblouissants produits

fabrication du papier en Catalogne ; un traité de paix entre Alphonse II d'Aragon et Alphonse IX de Castille , signé l'an H78, est écrit sur papier.

Dans le siège de Valence par Jacques le Conquérant, on écrivait tous les documents et lettres de l'armée catalane-aragonaise avec du papier. Ces documents sont collectionnés dans les registres, t. I et II de lo Rey En Jacme I. MM. Antoine et François de Bofarull, bibliothécaires des archives de la couronne d'Aragon, à Barcelone, nous ont fait voir ces registres qu'ils ont collectionnés, ainsi que les autres écrits authentiques desdites archives, et que nous citons dans le cours de cet ouvrage.

(1) Dans le livre VII du Traité d'optique d'Alhacen, on trouve un paragraphe où le télescope et les lunettes sont décrits.

des infidèles, le Diable faisait singulièrement pâlir les ouvrages de l'Europe chrétienne.

Mais il y a plus encore : du sein de cette exubérante nature de l'Espagne arabe et de cette civilisation raffinée renaît l'âme du monde antique ; elle envahit les séminaires chrétiens, et les théories païennes y ont plus de succès que les mystiques élucubrations des docteurs de l'Eglise. L'Andalousie ressuscitait la philosophie de la Grèce cinq siècles avant que le reste de l'Europe en ressuscitât l'art. L'idée antique, conservée comme dans un tabernacle avec un amour pieux par les Syriens et les Perses qui la tenaient des derniers Alexandrins, recevait des Arabes espagnols une existence nouvelle. Envoyant la lumière sous une autre forme dans l'Occident, elle s'élevait purifiée, plus éclatante et plus belle. Ce n'était pas Platon, le père de la décadence, qui réapparaissait au sud de la Péninsule, c'était l'esprit profondément philosophique d'Aristote.

Le chemin que, d'Alexandrie à Gordoue, parcourut la pensée d'Aristote est le suivant. Parmi les néo-platoniciens, Porphyre s'était inspiré du péripatéticisme plutôt que de son maître. Proclus et Damascius le suivirent dans cette voie. Avec Ammonius Saccas, l'école devient complètement aristotélicienne. Comme si l'air de sa patrie l'eût réconfortée, la philosophie hellénique, retournant de l'Egypte à Athènes, recouvre le bon sens. Au lieu de revenir vers l'Académie, d'où elle était sortie pour s'égarer en Orient, elle se dirige vers la réalité par le chemin du Lycée. Et l'Orient se précipite à sa suite. Les Syriens poursuivent dans cette voie en traduisant et en commentant le péripatéticisme. Al-Kindi se fait l'écho de leurs théories au neuvième siècle ; Al-Farabi les explique au dizième, le Perse Ibn-Sina (Avicenne) les commente au commencement du onzième, jusqu'à ce qu'à la fin de ce siècle la méthode d'Aristote passe en Espagne, où elle apparaît avec Ibh-Bàdja (Avempace) et Ibn-Rosch (Averroës), le-

jiï LE DEMON.

({uul les développe au douzième siècle avec Ibn-Tofail

(Abubacer). Puis, d'Andalousie, elle rayonne dans le

reste de l'Europe.

La philosophie grecque, introduite dans l'islam par les Abbassides, représentants fîdèlesdc l'esprit perse, rencontra une honorable protection parmi les Ommiades d'Espagne. Son plus grand éclat date du savant calife de Cordoue Hakam II. Jamais prince plus éclairé et plus partisan delà liberté de penser ne fleurit en Europe. Au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie et sur les points principaux de l'Inde, il entretenait des commis qui lui envoyaient à l'instant môme, et quel que fût le prix, tout livre qui paraissait et tout manuscrit remarquable dont on faisait la découverte (1). Souvent les livres écrits dans diverses cités de l'Asie venaient à Cordoue et y étaient lus avant le pays où ils avaient été composés. Le palais de ce calife était à la fois un grand atelier de copie et de reliure, et une bibliothèque peuplée de savants et de philosophes. Il renfermait quatre cent mille volumes pour son usage; le catalogue en portait quarante-quatre. Le savant calife avait lu tous les ouvrages qu'il possédait, et, ce qui est plus, il en avait annoté la plus grande partie. Le lieu et la date de la naissance de l'auteur, son nom, sa tribu, son histoire, tous ces détails étaient inscrits de sa propre main à la fin des œuvres principales. Il envoya mille adinars (2) à Abou-el-Faradj Isfahàni de l'Irak, pour un exemplaire de son travail sur les chanteurs et les poètes arabes, avant qu'il l'eût même terminé; et quand il l'eut reçu, il lui fit un nouveau présent (3). Ce calife pensait que le travail de l'intelligence devait être payé bien plus cher que toutes les autres productions de l'homme; car

(1) Pascual Gayangos, theHistory ofthe Mohammedan Dynasties in Spain,from the text of AlrMakkari, app., \k xl et seq., t. Il, 168 et seq.

(2) L'ad'mar arabe était une monnaie d'or de la valeur de \r6 francs.

(3) Makkari, 1. 1, p. 250.

l'intelligence est la première puissance de l'Univers. Sous son influence, Cordoue s'était changée en une cité de professeurs, d'étudiants et de libraires. La science du livre est une science latente, morte ; il importe de la vivifier par la discussion, par les commentaires, par la parole. Ainsi l'entendait le grand Hakam, et il appela auprès de lui tous les savants et tous les littérateurs arabes, chrétiens ou juifs, qu'il combla de richesses, en leur donnant une liberté d'exprimer leurs pensées, dont l'ampleur honorerait encore les temps présents (1). Sous son califat, on n'établissait aucune différence de religion ni de race; on ne distinguait que des écoles. Le talent seul constituait la hiérarchie. Les cours de Cordoue attiraient des milliers de disciples. Tous ceux qui, clans les pays de chrétienté, étaient dévorés par la fièvre du savoir, y accouraient en masse. En dehors de Cordoue, il y avait encore six villes dans le califat qui possédaient des bibliothèques, et chacune d'elles était un centre d'enseignement. Presque tous les habitants de l'Espagne arabe savaient lire et écrire, pendant que dans l'Europe chrétienne il n'y avait presque que les ecclésiastiques qui sussent signer leur nom. En dehors d'un grand nombre d'écoles primaires, publiques et privées, Hakam fonda, rien que dans sa capitale, vingt-sept institutions pour les enfants nés de pères sans fortune ; les maîtres étaient bien rétribués (2) ; on y enseignait les connaissances les plus indispensables à l'homme. Jusque dans les mosquées, on soumettait les dogmes de l'islamisme à une libre discussion (3) ; ils étaient attaqués- par les uns, défendus parles autres. La culture des esprits était telle, que l'on n'accordait même plus d'importance qu'à ceux qui s'exprimaient couramment en vers. Le barbare et fanatique Almanzor, qui s'était violemment emparé du pou-

(1) Càidde Tolède, fol. 246.

(2) ibn-Adhâri, t. II, p. 250.

(3) Ibn-Adhâri, t. II, p. 274.

Ui LE DEMON.

voir, essaya bien ensuite d'arrêter le mouvement, afin de faire plaisir aux imans. Il (''leva bien des mosquées (1); il brûla publiquement e1 jeta dans les puits les livres de philosophie, de logique, d'astronomie et d'algèbre. L'impulsion était donnée ; il était aussi impossible de défendre à l'Andalousie de produire des philosophes qu'à ses prairies de se couvrir de fleurs. Aristote avait supplanté Mahomet dans tous les esprits.

La philosophie arabe était supérieure à la scolastique, qui tendait à envisager les choses par leur côté subtil. Nous la voyons grave et rationnelle comme son maître, basant ses spéculations sur la réalité. D'après le Filsafet (2), l'homme doit s'unir à Y Intellect actif, c'està-dire à la raison ; c'est ce qui constitue sa félicité suprême, laquelle ne peut être poursuivie et obtenue que clans cette vie. Ce n'est qu'ici-bas que l'homme parfait peut trouver sa récompense. Tout ce qui se dit au delà est une pure fable. La perfection de l'âme rationnelle, c'est de devenir le miroir de l'univers. La conception de l'univers, pour certains philosophes espagnols, implique un Dieu indéterminé (3). Pour d'autres, Dieu n'est que le centre de l'immense roue du monde, laquelle tourne éternellement pendant que le centre reste immobile. En définissant Dieu, les uns le répandent jusqu'à ce qu'ils le dissolvent ; les autres, en le concentrant, l'anéantissent. Tous nient que la Divinité exerce une action quelconque sur le monde.

Pour eux, le monde est le résultat de l'évolution de la

()) Voir Dozy, Hist. des musulmans d'Espagne, liv. III, x.

(2) Le Filsafet était le nom que les Arabes donnaient à la philosophie des commentateurs d' Aristote ; c'était le nom exclusif de la philosophie grecque. On n'appelait pas ainsi les travaux de ceux qui philosophaient sur le dogme.

(3) Ibn-Sabin disait de Dieu qu'il était la réalité des êtres. Ib-Sina et beaucoup d'Arabes espagnols qui suivaient ses idées identifiaient Dieu avec l'Univers lui-même.

LE GRAND DIABLE. Si3

matière éternelle (1). Il n'est pas une création. Le germe se développe nécessairement par sa force latente ; la génération n'est que le dédoublement des êtres, qui jaillissent du sein de la nature, puis s'y résorbent. L'agent générateur, c'est la force qui les fait sortir l'un de l'autre, c'est celle qui les distingue. Quelques-uns, c'est la minorité des penseurs, considèrent cet agent comme complètement distinct de la matière, et ils l'appellent le donateur des formes; d'autres le jugent non distinct : tantôt séparé comme lorsque les plantes et les animaux donnent des produits différents, et tantôt uni avec elle comme lorsque l'homme engendre l'homme et que du feu naît le feu; enfin, la plupart, se rapprochant d'Aristotc, disent que «l'agent fait simultanément le composé de la matière et de la forme en donnant le mouvement à la matière et en la transformant jusqu'à ce que tout ce qu'elle contenait en puissance passe à l'acte. L'agent ne fait qu'amener à l'acte ce qui était en puissance et réaliser l'union de la matière et de la forme. Toute création se réduit à un mouvement dont la chaleur est le principe (2) ». La destruction est un phénomène de même nature que la génération, car tout être porte en soi la décomposition en puissance. Ils n'admettent que le mouvement avec la matière première comme sujet mobile; sans le mouvement, la matière se réduit, pour eux, à la simple possibilité. Rien ne peut passer du non-être absolu à l'être. La matière en soi est incréée et incorruptible. La série des générations est infinie, autant en ce qui concerne

(1) Voir l'ouvrage de Fra Urbain de Bologne, publié à Venise en 1492 par Bernardino Eredinense de Monteferrato, sous le titre de Urba* mis Averroista Philosophas summus. Dans cet ouvrage on commente les commentaires d'Averroës sur la Physique d'Aristote. L'exemplaire que nous venons de consulter, se Irouve aujourd'hui dans la bibliothèque universitaire de Barcelone, provenant de celle des Franciscains de la même ville.

(2) Ibn-Rosch cité par Renan, Averroès et l'Averrolsme, p. 108-1 10.

Après s'être métamorphosée sur la terre d'Andalousie, la philosophie grecque acquiert je ne sais quoi de magique et d'attractif. Les docteurs des universités se laissent séduirepar elle; ils préfèrent le mélange impur du païen et de l'arabe aux béatifiques écrits des saints Pères. Les universités de Gordoue et de Tolède imposent leurs idées à l'Université de Paris et à celles d'Italie. Aristote fait taire saint Augustin. A côté d'Averroès pâlit saint Thomas.

Préoccupée des souffrances de ce monde et des pensées d'outre-tombe, la plus grande partie de l'Europe chrétienne devait accueillir les conclusions hardies de la philosophie arabe comme d'immenses impiétés qu'inspirait le Diable. On voyait des livres comme le deuxième et le onzième de la Physique d'Averroès, qui repoussaient la création ex nihilo; d'autres encore qui niaient l'immortalité; certains qui donnaient la description d'un Dieu trop indéterminé pour qu'il fut accepté par les orthodoxes du catholicisme (1) ; bien heureux encore lorsqu'ils ne le réduisaient point à un simple point mathématique, centre imaginaire de l'immense circonférence de l'univers.

De plus, à peine les tendances de l'arabisme commencentelles à pénétrer au sein des universités, que la bouche des docteurs, comme inspirée par Satan, éclate en hérésies et en blasphèmes (2)!!! On soutient, par exemple, que le inonde est étemel, que jamais il n'a existé un premier homme, que Pâme se corrompt avec le corps, que la Providence n'a rien à voir aux actions humaines, que Dieu ne peut faire que l'homme, de corruptible qu'il est et par con-

(1) Voir la consignation des théories de Ibn-Sïna, considérées comme hérétiques, dans le Birectorium inquisitorum H. 1'. F.Nicolai Eymerici, Onl. pred. S. Tool. Mag. Rome, édit. pop., 1578.

(2) Voir la lettre que N. Eymeric écrivit contre vingt-neuf propositions présentées par l'Université de Paris, intitulée : Contra Universitatem parisiensem Lei Ecclesiam impugnantem responsiones ad xxix questiones. Cette lettre commence : Car tentavit Saianas cor tuum mentiri Spiritui sancto... Elle est datée en Avignon, l'an 1395. Voir aussi Tractatus in I librum physicorum Aristotelis.

LE GKAND DIABLE. 547

séquent mortel, soit immortel, etc. De sorte que, pour les vrais croyants, accepter la métaphysique arabe et s'être livré au diable sont choses identiques.

C'était l'Espagne qui déchaînait toutes ses hérésies sur la chrétienté ; c'était cette Péninsule suspecte où juifs, sarrasins et chrétiens étaient égaux devant la loi ; où des princes se rencontraient pour permettre ce sacrilège : dépecer les cadavres afin de surprendre les procédés dont la Providence se sert pour nous ôter la vie; où l'on rémunérait même ceux qui se livraient à cette horrible besogne (1); où des rois de Gastille falsifiaient !<< droit gothique à l'aide du droit païen de Rome ; c'était enfin cotte contrée où Ton trouvait des rois d'Aragon faisant systématiquement la guerre à la papauté. Le foyer, c'était l'infernale université de Tolède (2), où l'archevêque Raymond, grand chancelier de Gastille, avait organisé un corps de traducteurs, juifs pour la plupart, et à la tète desquels était Domingo Gonzalez. C'est ainsi qu'on faisait connnaître à la chrétienté' ces œuvres des Arabes où Dieu était mis en doute ou môme nié. D'autres ouvrages lui parvenaient encore de Barcelone, dont les princes, frappés d'excommunication, protégeaient les juifs qui les traduisaient en latin et les expédiaient ensuite à tous les ports de la Méditerranée.

(1) «Concessio de cadaveris humani de triennio in triennium raedicis Ilerdensis universitatis facta a Johanne régis Aragonum. Datum in loco Daytona tertia die Junii. Anno a nativitate Domini millésime- tercentesimo nonagesimo primo. » Voir aussi, pour les rémunérations faites aux médecins chargés de Panalomie, Sainz de Baranda, Espuna Sagrada, apendice LXXVI, Edit.de 1856.

(2) L'université de Tolède passait en Europe pour une université du diable. Tout le monde croyait qu'on enseignait dans ses chaires la magie. Selon C. d'Meislerboch, les étudiants de Bavière et de Souahe allaient à Tolède s'instruire dans la magie et la nécromancie. Henry d'Andely, dans sa Bataille des sept arts, dit : a De Toulete vint et de Naples une nuiet la Nigromaiice.» On disait aussi que Charlemagne, Silvestre II, et même Virgile, le grand enchanteur, y avaient étudié. On dit plus en core, Dieu le l'ère y avait appris à créer le monde (!) et dans le Gieu Saint- Denis un personnage affirmeque Jésus-Christ « jouait des arts de Tolède »

Tous les principaux docteurs orthodoxes s'empressèrent de combattre les hérésies du gréco-arabisme, de saint Thomas à Raymond Lulle. Les anathèmes que Culminaient les prélats les aidaient dans leurs œuvres. Les évêques de Paris, Guillaume d'Auvergne et Etienne Tempier, condamnent en pleine université les principales propositions averroïstes. Eymeric , en Aragon, demande au roi de poursuivre les commentateurs d'Aristote, d'Averroès,d'Avicenne, d'Algazelis, de Moysi, en compagnie des alchimistes et des évocateurs de démons (1). Les Franciscains, qui se sont laissé séduire par ces idées, sont combattus par les Dominicains à l'aide du syllogisme et du bûcher. On fait écraser Guillaume de Saint-Amour, en compagnie d'Averroès, par saint Thomas d'Aquin. Jusqu'au ciel, qui se charge de châtier dans cette vie les hérétiques. Simon de Tournai devient idiot ; il ne pouvait prononcer d'autres mots que le nom de sa concubine ; il perdit la raison et se mit à rugir comme une bête féroce au moment où il affir-

(1) Voir les accusations dans le Directorium inquisitorum F. Nicolai Eymerici, ordinis prœdicàtorum, cum commentariis Francisa Pegnœ, sacrœ théologie ac juris utriusque doctoris. Venetia?, édit. Siméon Yasalini, 159o.

On peut voir aussi, dudit Eymeric, la lettre qui commence : Expurgate vêtus fermentum , et les ouvrages Tractatus contra demonum invocatores et De jurisdictione inquisitorum contra infidèles agu/h* contra nostram sanclam fidem. Les villes de Barcelone et de Valence s'unirent pour chasser et poursuivre ledit Eymeric, qui attaquait la libre émission des idées consignées dans les lois de ces villes, et le roi d'Aragon, Jean Ier, l'exila de tous ses domaines, en chargeant à tous les hommes d'armes, agents de justice, employés de la loi, chevaliers et citoyens de l'arrêter et le livrer aux pouvoirs publics partout où ils le trouveraient, si avant le terme de dix jours il n'avait pas quitté son royaume. «Ainsi, comme un aiguillon et comme un venin mortel, dit la lettre de Jean 1er, nous vous chassons et exilons dorénavant de toute compagnie de nos villes et de tout séjour et demeure dans nos royaumes et terres, pour ennemi de nous et de nos gens... ». On peut voir cette lettre dans le travail de E. Grahit, intitulé : El inquisidor fray Nicolas Eymerich, Gérone, 1878, et les autres documents relatifs à soii expulsion comme attentateur aux lois et droits du pays, dans les archives de la municipalité de Barcelone.

mait que la religion du Christ était tout aussi fausse que celles des Juifs et des Sarrasins. Gérard d'Abbeville mourut rongé par la lèpre et paralytique. Siger eut une horrible vision de l'enfer ; frappé d'épouvante, il se convertit et prit le froc. Tous les partisans de cette diabolique philosophie mouraient avec les signes de la damnation. Ainsi l'affirmaient les Frères mendiants (i).

Au treizième siècle, Averroès, considéré comme un des premiers maîtres de la philosophie arabe, est accusé d'être l'auteur d'un horrible blasphème. On dit qu'il a composé un livre infâme sous le titre : De tribus impostoribus, où il s'efforce de démontrer que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet furent trois farceurs qui trompèrent le monde, que Moïse et Mahomet du moins montrèrent quelque talent, puisqu'ils surent mourir au pouvoir, mais que le Christ ne sut qu'aller échouer sur la croix (2).

Il ajoute que, de ces trois religions, le christianisme est une religion impossible, le judaïsme une religion d'enfants, et l'islamisme une religion de porcs. On dit de ce roi de pestilence (3) qu'il se moque de la sainte Eucharistie quand il reproche aux chrétiens de manger le Dieu qu'ils adorent, qu'il nie que la Vierge pût concevoir sans l'approche d'un homme et qu'il ne croit pas au diable. On affirme encore qu'issu d'une famille juive, il reçut dans son adolescence le baptême chrétien, puis qu'il fut renégat et se fit musulman, et qu'il finit par blasphémer contre toutes les religions. Gerson l'appelle maudit, aboyeur, fou, ennemi acharné des chrétiens. La peinture religieuse italienne le représente aux pieds de saint Thomas parmi les hérésiarques, étranglé par un serpent infernal, et son livre du grand commentaire par terre auprès de lui.

(1) Renan, Averroès et VAverroïsme, p. 277 et 278.

(2) Cet ouvrage, qui n'a jamais existé au moyen âge, fut attribué également à Frédéric 11, à Pierre des Vignes et à Alphonse X de Castille.

(3) C'est ainsi que Grégoire IX l'appelait; il donnait aussi le même nom à Frédéric II.

HbÙ LE DEMON.

Et malgré tout, le péripatéticisme finit par s'imposer au quatorzième et au quinzième siècle, et pendant la deuxième moitié du moyen âge il fut le phare à l'aide duquel la lumière d'Aristote nous éclairait encore du fond de l'antiquité !

Ce n'étaient pas seulement ses ennemis extérieurs qui menaçaient l'Eglise, mais des ennemis nés dans son propre sein. Conformément à la loi de dédoublement, les hérésies étaient suscitées dans le catholicisme, d'un côté par ceux qui, sous l'impulsion de la foi, voulaient épurer l'esprit chrétien jusqu'à annuler toute la liturgie que lui imposait la discipline romaine; de l'autre côté, par ceux qui, trop penseurs, tentaient de pénétrer les obscurités des dogmes avec la lumière de la raison , ne soupçonnant pas que celle-ci pouvait faire évanouir ces dogmes, en détruisant les ténèbres dont ils étaient enveloppés.

Ce double mouvement se manifesta au douzième siècle : époque qui dans l'histoire s'offre pleine de tendances libérales vouées à l'avortement ; qui prélude à l'émancipation de la pensée, mais ne réussit qu'à provoquer les sanglantes répressions ecclésiastiques du] treizième siècle et les malaises du quatorzième. La personnalité humaine cherche à s'y dessiner : elle ne parvient qu'à s'ébaucher (1).

Jusque-là, l'homme n'avait été t'ait que pour la religion et pour Dieu ; le monde et ses réalités disparaissaient à sa vue. A partir de ce siècle, la religion est faite pour l'homme ; si Dieu descendit sur la terre, ce fut pour notre profit. « Le Christ n'eut rien de plus que moi. — Je puis me diviniser par la vertu. » Ces phrases d'un disciple de Pelage sont la consigne à laquelle obéissent inconsciemment les

(I) A notre avis, il n'est pas logique de faire une période historique, commençant à l'entrée des Barbares à Rome et finissant à la prise de Constantinople. Ce qui serait logique, ce serait d'établir une époque qu'on pourrait appeler « époque de décadence», et qui comprendrait la grande crise qu'a traversée l'humanité en Occident, partant de Pythagore et Platon, qui représentent la tendance à la suprématie de la religion

intelligences de ce siècle. Cette idée produit ses fruits immédiats, et chacun agit comme s'il avait un Dieu en lui.

Les tendances antireligieuses, d'un côté, et de l'autre les tendances les plus mystiques qui se manifestent au treizième siècle, ont leur origine dans le douzième. Si les premières dérivent en partie du nominalisme, les autres ont été préparées par cette idée que le Christ n'est pas autre chose que l'union de l'Esprit-Saint avec l'homme; que tout homme peut être le réceptacle vivant de l'émanation divine, et qu'ainsi chaque chrétien est un des membres du Christ, puisque le Christ est formé, sur la terre, par l'ensemble de tous les fidèles (1). Us déduisent de là que l'épo-

sur le naturel, et à l'absolutisme, et s'achevantau douzième siècle, époque où commencent les tentatives de revendications de la personnalité hum iinc , lesquelles, malgré l'opposition qu'on y fait, deviennent chaque jour plus imposantes et parviennent à produire notre état actuel de civilisation. Celte dernière période, dans laquelle nous nous trouvons encore, se terminera le jour où la religion n'aura plus aucune influence sur l'évolution de l'Etat, ni sur celle des individus, et ne sera plus pratiquée que chez certains êtres inférieurs, ainsi qu'il arrive aujourd'hui pour les vestiges des époques, par lesquelles ont passé les pays modernes, lesquels sub>isteut encore chez quelques peuples arriérés et dans quelques tribus sauvages qui ont conservé le type dégénéré des civilisations antérieures.

(!) Ces idées sont énoncées, au dernier tiers du douzième siècle, par David de Dinan et Amaury de Chartres. Au concile tenu à Paris en 1209, dans lequel furent condamnés quatorze disciples du premier, parmi les diverses propositions qui méritent l'anathème, se trouvent les suivantes, attribuées au maître : «Le Fils incarné, veut dire soumis à une forme visible (Filius incarnatus ita est visibili formae subjectus).» «Jusqu'à ce jour le Fils a agi; mais l'Esprit-Saint, désormais, jusqu'à la consommation du monde, commence à agir» (Filius usque nunc opéra tus est, sed Spirilus sanctus ex hoc nunc usque ad muudi consumationem inchoat operari). » Pour les idées de ces philosophes et leur curieux panthéisme, consulter : Albert le Grand, Op., t. II, p. 23, et t. XVIII, p. 02; saint Thomas, Contra Gentiles, liv. XVII. Voir aussi vol. XXVI, 2e partie, des Mémoires de V Académie des inscriptions : Mémoire sur les sources philosophiques, d'Amaury de Chartres et de David de Dinan. Ces idées ne sont que la reproduction de ce christianisme primitif d'Alexandrie et de certains gnostiques lequel avait l'idée de l'impersonnalité du Christ ; ces chrétiens le considéraient seulement comme l'émanation du Dieu inconnu,

que de Dieu le Père est passée, que déjà Dieu le Fils martyr a terminé sa mission parmi les hommes, et que voici arri\vp-lY'|)(M|iH' du Saint-Esprit, c'est-à-dire du Dieu vivant. L'époque du Père fut l'âge antique qui suivit la création, dit-on, et le Père se révéla au peuple juif. L'époque du Fils fut celle de l'apostolat, du martyre, et le Christ sauva les Latins. Seuls, les Pères grecs ont eu l'intuition du Saint-Esprit (1) : l'époque de celui-ci va commencer, L'Ancien Testament, aussi bien que le Nouveau, sont inutiles. L'ordre clérical va disparaître pour être remplacé par un autre ordre plus parfait : l'ordre des humbles (2). Dans la première époque, prédominaient les patriarches; les prêtres étaient mariés. Dans la seconde, les clercs étaient célibataires, et ils avaient la charge de réaliser la doctrine du Fils. Dans la troisième époque, la mission est réservée par l' Esprit-Saint à un ou plusieurs personnages de l'ordre des moines, « qui feront resplendir sa gloire sur la terre ». Et d'autres ajoutent que les nouveaux prédicateurs, persécutés par le clergé, se verront contraints à s'allier aux infidèles pour les aider à combattre l'Eglise romaine. De celle-ci on dit qu'elle se préoccupe seulement delà lettre et non de l'esprit des Ecritures saintes. Le règne do l'Ancien Testament est comparé au premier ciel, plein d'étoiles qui resplendissent sur son fond obscur; celui du Nouveau Testament au second ciel, illuminé par la clarté blanche de la lune; enfin le règne de l'Evangile de l'Esprit

laquelle, en vivifiant les hommes, les rachète de la mort et les sauve par sa lumière. Saint Paul lui-même, menaçant les fomicateurs, leur dit: «Je couperai les membres du Christ,» l Corint., chap. vi, et plus loin, chàp. xu, ajoute, au vers. 12 : « Ainsi qu'un corps à plusieurs membres n'étant qu'un seul corps, ainsi le Christ.» Et au vingt-septième: «Vous ètertlc corps de Christ et les membres en particulier. » Ceux qui avaient cette idée séparaient Jésus du Christ, le Dieu de l'Homme. David de Dinan et Amaury de Chartres tendent à reproduire ce christianisme primitif, et ils ont pour continuateurs les partisans de l'Evangile éternel, les Vaudois et les Albigeois.

(1) Voir d'Argentré, p. 1C5.

(2) Voir Salimbene, p. 122.

LE GRAND DIABLE. oo3

au troisième ciel, baigné continuellement de la lumière du soleil, et dans lequel Dieu réside. Et, vers la fin du siècle, on dit que l'Evangile éternel (1) est apparu : livre que tous nomment, mais que personne ne connaît. L'année 1200 est fixée comme la date de la nouvelle rédemption.

L'orthodoxie romaine considère que cette démocratie mystique est inspirée par l'esprit infernal, bien loin de l'être par le Saint-Esprit, et elle l'anathématise (2); mais

(i) L'Evangile éternel fut attribué à l'abbé Joachim de Flora, de l'ordre de Citeaux, qui vivait et prêchait en Calabre à la fin du douzième siècle. Sa prédication consistait à prophétiser l'époque de l'Esprit-Saint et la caducité des Eglises grecque et latine. L'Evangile éternel fut pris, comme drapeau de combat, par cette fraction de Franciscains qui, au milieu du mysticisme passif de leur ordre, voulaient passer pour contenir en germe la réforme de l'Eglise. La tendance, quoique née à la fin du douzième siècle, dura tout le treizième et une partie du quatorzième. On attrihua aussi ledit livre aux Dominicains, aux Mendiants, à Guillaume de Saint-Amour et à plusieurs autres. Eymeric affirma plus tard que ce livre avait été écrit par Jean de Parme. La Vie de l'abbé Joachim se trouve dans les Bollandistes, Acta S'S. M , t. Vil, p. 93 et suiv.

Pour connaître quelques-unes des propositions de réformes sociales et religieuses des sectaires de l'Evangile éternel au treizième siècle, consultez : Salimbène, p. 123 et 240; Jean de Meung. Roman de 1" Rose, vers 12014 et suiv. Nous en parlons à la fin du douzième siècle ; parce que c'est en ce moment que naquit l'idée; bien que le parti de l'Evangile éternel ne se torme et ne combatte qu'au treizième siècle.

(-2) Les véritables persécutions des partisans du royaume de l'Esprit- Saint éclatèrent au milieu du treizième siècle, époque de persécution générale contre tous les dissidents. Aussi, Jean de Meung dit-il :

En l'an de l'incarnation Mil et deux cent cinq et cinquante N'est noms vivant qui m'en démente, Fut baillé et c'est chose voire Pour prendre commun exemploire, Lu livre de par le grand Diable Dit l'Evangile perdurable, Que le Saint-Esprit nienistre Si corn il aparoist au tistre.

55 i LU DEMON.

on vain. De tous côtés surgissent des Messies humains. En Bretagne, un chevalier, qui s'appelait lui-même Eon de l'Etoile (1 1, prêche une espèce de gnosticisme. A Anvers, en

apparaît un antre, vêtu de pourpre et d'or, les cheveux tressés, monté sur un cheval blanc richement harnaché ; il prêche l'abolition de la messe, celle des sacrements, celle des hiérarchies et la communauté des femmes. « L'époque du Fils est terminée, qui fut celle du martyre, dit-il ; l'époque du Saint-Esprit sera celle de la joie et de l'égalité. Le Fils no fut que mort et ténèbres ; l'Esprit-Saint est vie. » Le peuple suit le prédicateur, et lui et ses disciples célèbrent, en de splendides festins, les joies de la terre. Aux bords du Rhin, en Hollande et en Belgique, une autre espèce de mysticisme diabolique éclate violemment parmi les classes prolétaires. Les artisans, dans leurs ateliers, assiégés tout l'hiver par la neige incessante, les fenêtres ternies par la gelée , sans autre lumière que celle de petites lampes d'huile qui éclairent à peine leur travail, mènent une vie do peine et de dégoût. Le Diable leur inspire un désir ardent de voir les splen-

L'université qui lors ière, Endormie, leva la chère, Du bruit du livre s'esveilla; Ains s'arma pour aller encontre, Quand il vit cet horrible monstre.

(Roman de la Rose, vers 1999 et suiv.)

Les deux frères Léonard et Gérard de Borgo S. Donnino, ardents joachimistes, furent mis en prison souterraine. Le dernier y mourut; on ne lui accorda pas la sépulture ecclésiastique et ses os furent jetés dans le coin où Ton mettait les ordures. Une autre version dit que ce fut Léonard qui mourut en prison, Gérard ayant été délivré par saint Bonaventure. La première version se trouve dans Salimbène, p. 102, 103 et 233; la seconde, dans Fleury, Hist. ecclésiast., liv. LXXX1V, n° 27.

(1) «EudonationeBrito,agnomenhabens de Stella... sermone gallico Eon... Eratque perdiabolicos prestigios potensad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime ac monasteriorura infestator. » Guill., Neubrig., liv. I, Buleus , Hist. universitat. parisiens., t. 11, 241,

deurs d'une nature qu'ils ne connaissent que pour en avoir entendu parler. Il leur montre en rêve une végétation luxuriante, des oiseaux, des rivières, des cascades, de vertes prairies et des fleurs multicolores ; au milieu de cet Eden, des évèques et des cavaliers festoyant et des dames entourées de leurs cours de galants et de pages. Quand ils s'éveillent d'une telle vision, une nuée de sang leur offusque la vue, et ils se soulèvent, enflammés d'une soif d'égalité. Les Hollandais invoquent un dieu vengeur, pauvre et plébéien, ennemi du dieu des prêtres et clés seigneurs ; les Allemands prennent pour emblème la rose mystique pleine d'épines, symbole de la Vierge; mais d'une vierge guerrière comme une Diane, fière comme une vestale druidique , funèbre et meurtrière comme la Tahahut de Chaldée. Les insurrections restent isolées clans chaque ville ; mais elles se succèdent les unes aux autres comme si l'esprit malin déchaînait un tourbillon de révolte qui les parcourrait toutes à tour de rôle. Le forgeron se lève avec son marteau au poing, le tisserand avec son levier, le sculpteur avec son ciseau, le charpentier avec sa massue, les armuriers avec des lances et des épées. La cloche sonne dans la tour de la commune. Tous les travailleurs se groupent autour de la bannière du bourgmestre ; ils s'agitent tous dans la cité : on entend un murmure qui, bientôt, devient un mugissement prolongé et s'accroît jusqu'à ce qu'il éclate et retentisse en une discordante harmonie d'imprécations. La foule arrache les portes des églises; elle entre dans les abbayes; elle assaille les châteaux ; bientôt on voit à leurs créneaux, se balancer, pendus à des potences improvisées, les corps raidis des barons. Et, cependant, les montagnards des Alpes, — à qui Pierre de Bruys enseigne que le Verbe est perpétuel, que son culte est la parole et que, partant, l'Eglise avec ses liturgies opprime l'esprit de Dieu qui se manifeste parle peuple, — descendent comme emportés par une avalanche, ravageant sur leur passage les églises

et les abbayes, abattant les croix et les images, ainsi que tout symbole offert par les prêtres comme représentation visible de Dieu (1). Ce mouvement gagne l'Italie jusqu'à .Milan, la France jusqu'à Lyon; et, de ce côté, les Vaudois le continuent; tandis qu'il pénètre à Rome même, par Arnold de Brescia, disciple d'Abélard, et par ses partisans dont les tendances sont ouvertement républicaines. Le Diable s'était fait iconoclaste et, un moment, il triomphait sur toute la ligne.

En même temps que l'Eglise anathématisait la démocratie du Saint-Esprit comme hérétique, elle voyait avec épouvante le Diable troubler les universités par les adorateurs du Verbe. Déjà, an onzième siècle, on avait entendu, dans une école de Ravenne, Vilgar affirmer, en phrases sacrilèges, que toute la vérité est renfermée dans les œuvres des poètes et des philosophes anciens, et non dans celles des Pères de l'Eglise; Orléans avait écouté les diaboliques négations des dogmes chrétiens par quelques hérétiques condamnés. Voici maintenant Bérenger, qui, après avoir assisté aux leçons d'un disciple de Sylvestre II, dit qu'une substance limitée ne peut contenir l'infini et que, par conséquent, Dieu ne saurait être enfermé dans un pain. Différents conciles lui ordonnent de renoncer à de telles erreurs, inspirées par Satan; mais le Diable le pousse et Bérenger (2) récidive. Le onzième siècle s'achève, le douzième commence avec Roscellin de Cornpiègne, qui, ainsi que Sabellius, combat la très-sainte Trinité comme un polythéisme et dirige à fond ses arguments contre la scolastique orthodoxe. Mais Roscellin (3)

(1) Prateole, dans Pierre de Bruys.

(2) Voir Mabi'.lon, S. Benedic. et Analect, D. Rivet, H'st. littér, de la France, t. VIII, p. 197 et suiv.

(3) On dit qu'il mourut en 1108. Voir Hisi. littér. de la Fmwce, par les BB. de Saint-Maur, t. IX. On suppose qu'il reçut la doctrine de Jean le Sophiste.

a déjà un corps de doctrine; il le formule au début du douzième siècle: ce ne sont plus des hérésies isolées, mais dos affirmations issues d'un système de philosophie. Les conceptions générales sont, pour lui, de simples mots sans existence réelle (1); la vertu n'existe pas par elle-même comme substance; ce qui existe en réalité, ce sont les hommes vertueux ; considérée à part, elle n'est qu'un simple mot; et il en est ainsi de la beauté, do la bonté et des autres idées générales. Le nominalisme surgit ici, déjà hardi, niant qu'à tout nom corresponde un objet ou un être réel.

L'adoration du Verbe avait produit le culte des entités vides : l'école remplissait de vent les cerveaux; saint Thomas et Albert le Grand professent, en s'appuyant seulement sur des textes, que la science est achevée. On s'appliquait uniquement à commenter, à annoter, à imiter; point d'observation, point d'originalité, point de recherche personnelle ; au lieu de remonter de l'impression, à l'idée, et de passer de celle-ci au mot, comme expression de ce qui nous impressionne (2) ; on disait que toute parole indique nécessairement un objet réel, eifoctif. Ainsi, on fit bientôt de chaque qualité un être à part ; même de chaque qualité négative, comme l'absence, le silence, l'obscurité et le néant (3). L'intelligence avait à ce point décru, que des pures relations perçues parle sujet étaient prises pour des choses matérielles, isolées et existantes par soi. Le réalisme, en acceptant la tradition platonicienne, considérait le logos comme créateur des idées, et les idées comme archétypes préexis-

(1) «Noiinisi fia tu m vocis putant esse universales substancias.» Saint Anselme, cité par Fray Ceferino Gonzalès, Hist. de la philosophie, Madrid, 1878, t. Il, p. 121.

(2) Nous ne pouvons parler des choses qu'autant qu'elles nous irapressionnent ou se réalisent en nous; c'est pour cela que nous partons de la perception de l'impression et non de la chose en soi, que personne ne peut définir.

(3) Prantl, Geschichle der Logik.

tants des objets. Los universaux étaient pour les réalistes de véritables substances auxquelles participaient les êtres. L'essence, de même que l'existence, au lieu d'être considérée comme action ou comme mouvement, était considérée comme quelque chose de substantiel. Duns Scott affirmait que tout ce qui s'imagine existe parmi les entités de la substance; ainsi, chaque parole étant corrélative d'une idée et toute idée d'une entité et même d'un corps, la science, la physique même, devait se résumer dans l'éthique et celle-ci devait s'apprendre tout entière dans la grammaire. Pour connaître la nature, il suffisait de spéculer sur les noms. Le moi renfermait en soi toute la matière de l'étude, selon les réalistes. Musées, bibliothèques, appareils, instruments d'observation, ne servent à rien : l'âme contient tout en soi; elle est l'abrégé de tout ce qui existe. Telle était leur conclusion suprême. Et cela passa pour un axiome fondamental du savoir hu • main, comme si ce que contient le microcosme n'était pas en raison directe des impressions que nous recevons du macrocosme. Ainsi la parole est considérée comme l'unique signe de la science et le plus grand parleur passe pour le plus grand savant.

Rudes furent les attaques de Roscellin de Compiègne contre de pareilles théories. Les nominalistes, déjà inspirés par Aristote qu'ils avaient reçu des Arabes et des Juifs, ajoutent de nouveaux arguments contre les vacuités orthodoxes. Mais Le franc et saint Anselme, anticipant sur Descartes, leur répondent : «Si Dieu n'existait point, je ne le concevrais pas (1). » Et, s'appuyant sur ce que la crainte de Dieu est le principe de toute sagesse, ils affirment que « celui-là seul est insensé qui dit que Dieu n'existe pas ». Tandis qu'on appelle les disciples de Roscellin les hommes de mots, les adorateurs des paroles qualifient de réalisme leur propre doctrine. Aristote lui-

(I) Proslogium, c. II et III.

même leur vient en aide pour appuyer leurs théories contre celles des nominalistes. La conception du philosophe de Stagire, que tout ce qui est en acte fut d'abord en puissance (conception qui a quelque rapport avec les idées préexistantes de Platon), et les définitions aristotéliciennes des catégories, leur servent de base pour soutenir que les universaux possèdent une réalité substantielle, puisque la substance existe par elle-même dans la simple possibilité, et que seul l'acte est ce qui détermine la forme, c'est-à-dire l'individualisation (1).

Comme si le Diable faisait chaque jour, avec une plus grande force, surgir de nouvelles hérésies, à Paris se produisent les hardies affirmations d'Abélard (2). Après avoir été disciple de Roscellin, et avoir disputé à Laon

(1) Aristote, disciple de Platon et vivant à une époque où commençait la décadence de la philosophie, sans suivre le maître, n'avait pu cependant se soustraire tout à fait à son influence. Ainsi, croyant que ce qui est, peut exister avant son actualité, comme si les êtres étaient déterminés par autre chose que par des actualités, il affirma que l'être préexiste à soi-même d'une manière passive; peut-être voulut-il dire par là que les causes déterminantes, les éléments, les forces qui concourent à la production d'un acte, existent déjà antérieurement à la manifestation sous laquelle nous la percevons, et qu'elles n'ont pas pris naissance au moment de l'acte même; mais cela ne ressortait pas assez clairement de ses explications. En etlét, lorsque nous examinons un phénomène, une chose ou un être, nous les considérons seulement comme tels, au moment du développement, de la convergence, de la transformation ; ce qui existait auparavant ce n'est point l'être; ce sont ses éléments producteurs. Ainsi, dire que dans la semence existe un arhre en puissance, c'est énoncer une idée, exacte au fond, en la formulant mal. De la semence pourra sortir un arbre ; ou elle pourra devenir un arbre, mais employer le verbe être au présent pour indiquer un futur, c'est s'exposer à l'erreur. Ainsi les hommes se sont presque toujours combattu pour avoir mal formulé; la majeure partie des fausses conceptions d'école n'ont pas eu d'autre origine qu'une mauvaise formule.

(2) Pour étudier les théories d'Abélard, consultez les Œuvres inédites d'Abélard (Imprim. royale, Paris, 1836); Pétri Abelardi opéra, Parisiis, 1859, édit. Cousin ; Abélard, par (,h. de Rémusat, 2 vol., Paris, ISio. C. Levèque: Journal des Savants, juin et juillet 1862; avril et juillet 1863.

mO LE DÉMON.

avec l'évêque Anselme, il arrive à Paris pour suivre les leçons de Guillaume de Champeaux, à Sainte-Geneviève. Bientôt, ce que le maître enseignait lui paraît contraire

à la raison ; il lui présente des objections, le combat, le confond et, acclamé par ses condisciples, il s'élève jusqu'à occuper la chaire que Guillaume laisse vacante, vaincu par les argumentations du jeune élève. La méthode du maître lui paraissait extrêmement étroite ; et, connaissant le grec, il se débarrassa de la lourde et impertinente forme barbare de l'époque, en ressuscitant la forme rationnelle des philosophes helléniques. Ceux qui se pressaient autour de sa chaire croyaient écouter la voix claire et persuasive de la raison, à l'entendre repousser toute autorité (1) et établir que la vérité doit être crue, non parce qu'elle est la parole de Dieu, mais parce qu'elle est démontrée. C'est déjà l'homme qui parle ; l'énigme divine a disparu.

Abélard ne jouait pas avec les mots; il pensait sur la réalité et formulait ses conceptions de la manière la plus logique. Il déroulait intelligiblement toutes ses explications; il les présentait tout humanisées. Le divin s'évanouissait dans sa chaire comme évaporé par la chaleur de l'argumentation. Aussi ne manquait-il point de théologiens, qui, sous les belles et élégantes formes du jeune philosophe, devinaient l'inspiration de l'Esprit malin. Us observaient très-sagement que la religion pâlissait à être commentée et expliquée par Abélard. Comme si un vent de mort soufflait sur elle, elle perdait ses contours; elle devenait vague, impondérable et, enfin, disparaissait comme une ombre légère à la vue des assistants. Sa dialectique la dissolvait sans en rien laisser (2).

(1) «In omnibus hisquœratione discuti possunt, non esse necessarium auctoritatis judicium. »

(2) Abélard résume dans son traité qu'il intitule Sic et Non, tout un arsenal des sentences contradictoires des Pères de l'Eglise. Ce traité porta le plus grand dommage à la théologie orthodoxe, parce qu'on en pou-

Les hérésies que le Diable lui inspirait étaient énormes : il affirmait que Platon avait une plus grande idée de Dieu que Moïse (1); que la Trinité était purement nominale, car les trois personnes étaient seulement trois personnifications d'attributs divins (2) ; que la nécessité était le ressort de la création et le mouvement du monde, niant ainsi la Providence (3) ; et bien plus, avec sa théorie de la volonté et des intentions, il excusait les déicides mêmes : «Ceuxjqui crucifièrent Jésus, disait-il, ne péchèrent pas, s'ils ignoraient qu'il était le créateur du monde ; car le crime est dans l'intention, non dans l'acte. » « Le péché originel peut être un legs pénible, mais il n'est pas un péché, car le péché ne peut exister pour qui ne l'a pas commis (4). » Gela n'équivalait-il pas à mettre Dieu lui-même en jugement? Sans le savoir, il indiquait

vait déduire ceci, que tout pouvait être soutenu et discuté et que beaucoup de dogmes, tenus pour certains, avaient été mis en contestation par les principales autorités ecclésiastiques. Voir ce traité dans la traduction de Cousin.

(1) « Di\it et Moises omnia a Deo valde bonaesse facta, sed plus aliquantulum laudis divïme bonitatis Plato assignari videtur. »

(2) Un de ses admirateurs, qui fut un de ses disciples, Othon de Frcysingen, dit, en parlant d'Abélard : « Sententiam ergo vocum son nominum non caute theologiae admiscuit, quare de sancta Trinitate docens et scribens, très personas nimium aitenuans, non bonis usus exempiis inter cœtera dixit : Sicut eadem oralio est propositio, asumptio et conclusio, ita eadem essentia est Pater cl Filius et Spiritus sanctus. n De Gest.Trid., lib. I, cap. xlvii.

(3) « Necessario itaque Deus mundum essevoluit acfceit. » Toute cette tbéorie, qui se résume en cet énoncé, est contenue dans sa Thcoloejia christiana, lib. V.

(4) La morale d'Abélard peut se résumer en ce qui suit : Toutes les œuvres sont indifférentes de leur nature, c'est l'intention seulement qui fait la moralité ou la culpabilité des actions. « Opéra omnia in se indifferentia noc nisi pro intentione agentis, vel bona vel mala dicenda sunt. » Partant de là, il ne distinguait pas la morale évangélique de celle delà philosophie païenne, et tendait ouvertement à considérer la morale comme une simple relation humaine : « Si enim diligenter moralia Evangelii prœcepla consideramus, nihil ea aliud quam reformationem unis naturalis inveniemus, quam secutos esse philosophos constat. n

déjà la solution naturaliste du problème, formulée aujourd'hui par les physiologistes modernes dans la loi de l'hérédité des aptitudes.

Un laïque avait parlé sur les choses les plus saintes et avait fait école ; les clercs étaient devenus muets , le mauvais exemple était donné. Tous pouvaient déjà s'enhardir en matière de religion. Le sanctuaire avait été profané et ouvert; le Verbe s'en était échappé. La révélation, auparavant indirecte et inintelligible, était devenue directe et accessible à la raison. L'irresponsabilité du péché originel étant démontrée , la rédemption apparaissait inutile ; les souffrances et les martyres volontaires des premiers saints, les macérations, les mortifications et l'isolement des Pères du désert, tout était inutile sans la chute du genre humain, sans l'hérédité de la misère morale, le Christ était né en vain. La chair était réhabilitée par l'esprit, le Diable triomphait complètement dans l'école.

Bientôt le chevalier de la raison rencontra un champion de la foi pour adversaire. Ce fut un moine qui vivait dans une misérable cabane, à côté de son monastère, si étranger au monde, qu'il ne savait ni la nationalité ni le nom des territoires qu'il parcourait ; si obtus de sens, qu'il prenait l'huile rance pour de l'eau, qu'enfin il ignorait tout, tout ce qui n'était point de Dieu ou des choses divines. Bernard de Clairvaux entendit dire un jour qu'un laïque profanait le sanctuaire, que l'hérésie se popularisait, et, croyant Dieu en péril, il accourut le défendre : avec des arguments ? non, avec des anathèmes. Le Verbe était cette fois avec l'hérésiarque.

Qui ne connaît, à partir de là, la vie d'Abélard, ses amours avec Héloïse, la terrible vengeance du chanoine, laquelle conduisit Abélard à prendre l'habit de bénédictin à Saint-Denis, et les scandales monastiques qui l'obligèrent à quitter le couvent? Pauvre Abélard! 11 était né pour la vie, pour le mouvement; il lui fallait la discussion

LE GKAND DIABLE. 563

et la liberté, et il se voyait enfermé dans un monastère sous une discipline étroite ! Dès qu'ils apprennent sa sortie, ses disciples le cherchent ; les écoles épiscopales se vident ; si nombreux sont ceux qui se pressent autour de lui, que le prieuré de Maisoncelle ne peut les contenir. L'Eglise, ne pouvant attaquer ses théories, lui dénie le droit d'enseigner. L'évêque de Reims, ami de saint Bernard, convoque un concile contre Abélard ; il excite la populace dévote, et peu s'en faut qu'Abélard ne meure déchiré par la valetaille orthodoxe. On le condamne, sans lui permettre de discuter ; on le chasse de tous les asiles; la cour l'abandonne et, fugitif, il se cache en un lieu désert de la Champagne où le suit un fidèle ami. Mais ses disciples découvrent sa retraite; ils y accourent pour l'entendre de nouveau. Faute de maisons qui les abritent, ils construisent des cabanes auprès du maître ; et bientôt, au milieu de la campagne tout à l'heure déserte, une cité d'étudiants surgit pour laquelle la science se fait à l'air libre. Mais l'orthodoxie l'y poursuit, et elle ne tarde pas à l'obliger à accepter, en un pays où on n'entendait pas son idiome, le prieuré de Saint-Gildas. Les moines bretons tentent de l'empoisonner, et alors — au dire de ses ennemis — sur le conseil du Diable, il conçoit la pensée de se réfugier chez les infidèles. Mais il était trop courageux pour fuir d'une manière honteuse. Auparavant il voulut défier Bernard, qui le poursuivait avec acharnement. A force de provocations, le saint accepte le défi ; mais il choisit le lieu et le public. Abélard était déjà condamné d'avance. On ne le laisse pas parler ; car là où il y a Dieu, le raisonnement est la parole du Diable. On lui lit seulement quelques passages de ses œuvres, choisis par ses ennemis ; et on le force à opter entre la rétractation et le châtiment. Abélard s'irrite et nie toute compétence pour le juger à ces clercs obtus et à ces seigneurs ignorants : il en appelle au pape. Vaine espérance ! Le pape ordonne qu'on enferme l'impie, et le

malheureux Abélard se retire au monastère de Cluny et achève ses jours dans le prieuré de Saint-Marcel.

Le Diable s'était montré déjà puissant contre l'Eglise ; son Verbe s'était substitué au Verbe divin, et il attirait de préférence les âmes qui raisonnaient. Il était urgent pour l'Eglise de se défendre. Elle avait réfléchi : tarir la source était impossible ; il n'y avait d'autre remède que de régler la pensée, que de la limiter et la détruire par elle-même ; se servir de la raison contre la raison, faire que l'intelligence fonctionnât conformément à certaines formules coercitives qui assurassent la nullité du résultat : voilà le remède que trouva l'orthodoxie pour contenir le débordement d'hérésies, qui menaçait d'affranchir la raison.

La spéculation fut dirigée de telle sorte que jamais on ne sortît du vide ; que jamais on ne se fixât sur quelque chose de solide et de pratique. Par cette méthode on parvint à épuiser les facultés intellectuelles à force de les exercer. Une hémorrhagïe de paroles débilitait continuellement l'intelligence ; chaque idée sortait diluée en un torrent de phrases ; chaque conception avortait, triturée par une série sans fin cVergo et de distinguo. La sublimité du discours consistait à bien dire en ne disant rien. La théologie, comme le phosphore, avait besoin de l'obscurité pour briller ; craignant que ce que contenait de force latente l'esprit humain ne se transformât en lumière et ne la fit pâlir, elle se proposa de gaspiller le foyer en étincelles. Vous voulez discuter? Il n'y a pas d'inconvénient, pourvu que ce soit sur les mots. Vous aspirez à l'inappréciable joie de penser ? Gela est bien, que l'intelligence fonctionne, mais que ce soit l'intelligence seule ; point de contact impur avec la Nature ; un accouplement de la Nature et de l'Esprit donnerait des fils sacrilèges ; l'état chaste est le seul parfait ; conservez la pensée vierge de tout rapport sensuel ; il importe peu qu'elle soit stérile et qu'elle succombe pour fonctionner dans le vide. Et

tout le penser de l'époque devint une sorte d'onanisme intellectuel.

Un docteur se rencontra qui tira de cette méthode, une fois acceptée, sa conséquence extrême. Telle fut l'invention d'une machine à penser, qui rendait inutiles du même coup l'observation et le raisonnement. Raymond Lulle, partant du principe que tout ce qui existe en réalité dans la nature existe en même temps dans l'esprit sous la forme d'une idée, que tout l'objectif est à la fois ontologique, crut qu'en cherchant dans toutes les idées générales existant en notre esprit, et en les groupant de toutes les manières possibles, on devait obtenir pour résultat tout ce qui existe réellement dans l'univers avec toutes ses modifications et tous ses accidents. Comme il croyait connaître toutes les catégories ontologiques, et comme il n'y avait, à son opinion, dans la phénoménalité d'autres catégories que celles qui existent dans l'esprit, toute la science possible il croyait pouvoir la trouver en soi-même, en exerçait l'art combinatoire. A cette fin, il imagina une figure, formée de divers cercles concentriques, les uns fixes, les autres mobiles, tous divisés en un certain nombre de compartiments. Ceux-ci étaient destinés à recevoir les vérités premières, avec leur expression physique, métaphysique et morale ; c'est-à-dire les neuf substances, les neuf attributs absolus, les neuf attributs relatifs, les neuf vices, les neuf vertus, les neuf accidents ou relations physiqaes. Par un mouvement de rotation, que l'on imprimait à quelques cercles de la figure, on avait réponse à toutes les questions, et tout ce qui pouvait se succéder en réalité (1) dans le monde se représentait en idée ; le mouvement de l'intelligence y avait la même précision que celui de la nature. L'observation était inu-

(1) De Gérando, Hist. comp. des systèmes de philosophie, t. IV, chap. xxvn. Voir les œuvres de R. Lulle, éditées par Buchofius et Sal. zinger, Mayence, 1721. Ars magna; voir aussi les manuscrits des Archives de Palma et de la bibliothèque de Barcelone relatifs au dit Lulle.

tile ; l'homme pouvait se passer d'étudier et de calculer, puisqu'il avait inventé une machine qui donnait facilement et immédiatement ce que l'intelligence ne pouvait donner qu'avec le temps et avec effort.

Si le douzième siècle fut le siècle du raisonnement et de l'analyse, celui dans lequel fut essayée la revendication de la personnalité humaine, le treizième siècle, en tant que fds du précédent, fut un siècle d'incrédulité complète. Au douzième siècle, les penseurs, bien qu'ils missent les dogmes en grand danger, ne sortaient pas du christianisme, et, s'ils lui faisaient courir un vrai péril, c'était à force de vouloir l'améliorer. Au treizième siècle, il en est autrement. Ceux qui étaient revenus d'Orient, depuis les croisades, et ceux qui accoururent à las Navas de Tolosa, avaient observé ce qu'étaient l'islamisme et le judaïsme, en Asie et en Espagne, où florissaient ces deux religions. L'introduction des livres traduits de l'arabe dans les villes méditerranéennes et les commentaires bibliques de quelques juifs espagnols et italiens les leur avaient fait connaître plus à fond. Les polémiques de certains frères renseignaient sur tous leurs dogmes ; le judaïsme et le mahométisme avaient été révélés, et les nations cultivées commençaient à apprendre que telles croyances, que la religion chrétienne démontrait absurdes, avaient le même fondement que les siennes propres, les trois religions découlant de la même idée d'un Dieu unique ; conséquence logique : elles étaient toutes trois fausses ; donc leurs auteurs étaient trois imposteurs, « Tribus baratoribus », qui avaient trompé la pauvre humanité crédule (1).

C'est ainsi que les grandes hérésies surgissent en Europe au treizième siècle ; alors le Diable se montre plus puissant que jamais. Le pape a affaire à des peuples entiers

(1) Voyez la bulle de Grégoire IX contre Frédéric II, intitulée : Epistola Gregorii ad principes ctpreUtlos; data Laterani XII Calend. Junii anno MCCXXXIX.

qui s'émancipent ; à des princes puissants, qui lui font une rude guerre ; à des hérésiarques, qui déjà tendent non plus à modifier le christianisme, mais à le briser. L'Antéchrist a, pour lui, les Albigeois en France ; les Gibelins en Italie; les commentateurs d'Aristote en Espagne ; Siger et Simon de Tournay à Paris, et Roger Bacon en Angleterre. On parle pour Satan dans l'Ecole et dans le Livre. Le roi Jean d'Angleterre, l'empereur d'Orient, Don Pedro d'Aragon, Frédéric II de Sicile, les comtes de Toulouse, de Foix, de Comminges, de Béziers, sont ses lieutenants. Après avoir fait taire l'Eglise, Satan , pour l'exterminer, se montre, comme dans l'Apocalypse, avec plusieurs têtes couronnées.

Cela provoque un mouvement contraire dans le catholicisme ; la persécution et la terreur ecclésiastiques se font bientôt sentir. Les croisades ne vont plus alors en terre sainte; il faut d'abord exterminer les hérétiques du Midi, qui mettent immédiatement le catholicisme en péril. Aussi l'incrédulité et les massacres religieux caractérisentils ce siècle.

Dès ses premières années — quand l'Eglise luttait encore pour réduire les nominalistes au silence — le Diable se manifeste par un mouvement hérétique parmi les peuples de langue d'oc. Par leurs fréquentes relations avec les Maures et avec les Juifs, et par leurs expéditions en Orient, ces peuples avaient subi une évolution dans leurs croyances. Leur contact avec les Italiens n'y avait pas peu contribué, non plus que leur liaison ou plutôt leur fédération avec les Catalans. En Italie, la tradition classique ne s'était, pour ainsi dire, pas éteinte : il y existait, depuis longtemps, des sectes pythagoriciennes (1). Les épicuriens y étaient nombreux ; il n'y a qu'à voir l'importance

(1) Biographie d'Arnaud de Villanova, par Champier. Elle se trauve au commencement des ouvrages d'Arnaud de Villanova. Edit. Bàle,

que Dante leur accorde dans son Enfer. Les Gibelins n'avaient pas de religion et professaient le naturalisme; leur chef Farinata croyait que c'est sur cette terre même que nous devons chercher le paradis. Les Deux-Siciles devenaient, sous les Hohenstaufcn, un foyer d'athéisme. D'un autre côté, la maison de Barcelone s'opposait au pape presque systématiquement. Dans tous les Etats de la Catalogne les gens abondaient qui croyaient que la religion • mahométane valait autant que la catholique (1). On y tenait des conciles auxquels assistaient des catholiques, des islamites, des juifs et des incrédules, qui y discutaient chacun leurs opinions. La loi protégeait celui qui ne voulait pas honorer les manifestations extérieures du culte chrétien ; elle ordonnait que les portes fussent ouvertes pour qu'il put y attendre qu'elles passassent. Le panthéisme arabe d'Avicenne, d'Averroès était devenu général dans les Universités du royaume d'Aragon. Avempace naquit dans ce royaume (2). Avicebron publia à Saragosse sa Fons Vitœ (3) et mourut h Valence. Pierre Oller, Durand de Baldiich, Bonanato, Jacob Justo, Nicolas de Galabre, Bartholomé le Génois, Arnaud de Muntaner (i), et plus tard Arnaud de Villanova furent condamnés par les papes, les premiers comme antichrétiens, le dernier comme dissident. Qu'y a-t-il d'étrange que le Languedoc, en commerce continuel aveede tels pays, parlant une langue analogue à celle de l'un et la même que l'autre, tut à cette époque éminemment anticatholique ? Les comtes du Midi, apparentés avec ceux de Barcelone qui protégeaient de telles idées, amis des Italiens, en relation avec le roi Jean d'Angleterre, le grand ennemi des papes, ne pouvaient pas avoir, vraiment, les mêmes croyances que les féodaux français.

(1) Eymeric, Direct. Inquisit., p. 1 98.

(v2) Fray Ceferino Gonzalez, Hist. de lu Philos., vol. II, p. 381.

(3) Fray Ceferino Gonzalez. Hist. de la Philos., vol. II. p. 402.

(4) Eymeric, Direct. Inquisit.

Il en fut do mémo pour les riches bourgeois qui trafiquaient avec les susdits pays, et qui, dans leurs cités, vivaient sous un régime de liberté plus voisin de la république que du féodalisme. L'esprit chrétien de pauvreté et d'humiliation n'y avait pas pénétré. Tout se passait en fêtes et en banquets ; la générosité menait à la prodigalité ; dans les affaires publiques on jetait l'or. Personne ne faisait cas des excommunications ; les prêtres y étaient un objet de risée ; aucun d'eux n'osait revêtir ses habits et ses insignes. Quelques soldats (les routiers), de Catalogne et du pays même, envahissaient les terres de l'Eglise ; ils bàtonnaient les clercs et mutilaient les images du Christ; ils le traitaient plus mal que les bourreaux de la légende.

Raymond VI de Toulouse se servit toujours de ces excommuniés ; il se battait les jours de fête et la semaine sainte, et il chassait les évêques de ses domaines. Sur un signe de lui, un de ses hommes assassinait le légat du pape, Pierre de Castelnau. Ses bouffons, pour lui plaire, se moquaient delà messe ; ses plus intimes amis étaient les hérétiques ensabatatz ; et les autres seigneurs agissaient comme le comte de Toulouse.

Les croyances contraires au catholicisme, professées en ce pays, avaient été, selon quelques auteurs, apportées d'Orient par un Grec. De ces croyances on sait peu de choses précises. Une espèce de gno^ticisme ou mieux de manichéisme, à ce qu'il paraît, servait à expliquer, selon eux, la création ainsi que la lutte matérielle et la lutte morale qui y coexistent (1). Le Bien était un principe divin qui avait le Dieu du mal pour antagoniste. La création était fille du Diable ; sinon, comment expliquer tant d'imperfection dans l'homme? comment se rendre compte de la guerre que tout lui fait dans la nature, comme si tout conjurait en elle pour l'anéantir? Si le Diable est un Dieu qui dis-

(i) Voir Peyrat, Histoire des Albigeois.

oTO LE DEMON.

pose de la création, égal en pouvoir au Dieu bon ; s'il est celui qui nous a donné notre corps et a produit tout le monde matériel qui l'entoure, de deux choses l'une : ou nous devons nous soustraire à la chair en la domptant et même en l'anéantissant par la mortification, pour enlever au Malin tout ce qui pourrait entrer sous son pouvoir; ou nous devons lui donner tout ce qu'il a produit, la chair, les sens, et nous abandonner à la volupté pour qu'il prenne le corps qui lui appartient et laisse libre notre âme, laquelle procède du Dieu bon. Arrive-t-on au bien en combattant le Diable et en lui refusant tout, ou y parvient-on en lui donnant la matière seulement, pour qu'il laisse libre l'esprit? Cette question, qui avait surgi aux premiers temps du christianisme, s'était posée à nouveau parmi les peuples du Midi depuis plus de dix siècles.

Tous les bons croyants affirmaient que, dans ce pays, on avait opté pour la réponse la plus opposée à l'ascétisme chrétien ; que les nations du Languedoc et des Pyrénées avaient accepté tout à fait la solution sensualiste ; que, dans ces communes, on n'adorait d'autre Dieu que le Diable; que la crapule en était le culte, et la femme la prêtresse, et que les cours d'amour étaient des sortes de conciles dont les décrets impudiques légitimaient la polygamie et même l'adultère (1). On disait que la dé-

(1) La prépondérance de l'amour et de la femme sont des choses générales à presque toute l'Europe à cette époque et non le fait du Midi spécialement. Le livre d'André Lechapelain, tout plein de décisions immorales, est inspiré en grande partie par Marie de Champagne. Dans le Midi le caractère méridional donnait un peu plus d'apparat à ces tribunaux. Le même André Lechapelain fait naître son livre en Bretagne: une fée le donne au chevalier. On peut en juger par les sentences suivantes :

Art. 1. Causa conjugi non est ab amore excusatio (le mariage n'est pas un obstacle à l'amour). Art. XXVI. Amor nihil potest kviter amori denegare (l'amour ne doit rien refuser à l'amour). Art. XXXI. Unam feminam nihil prohibât a duobus amari et duabus mulieribus unum (rien ne s'oppose à ce qu'une dame soit aimée par deux amants et un

bauche régnait au château de Béziers ; qu'au château de Foix l'orgie trônait, présidée par le comte lui-même. Les clercs accusaient le comte de Gomminges d'avoir trois femmes ; ils racontaient du comte de Toulouse que, tout jeune, il couchait avec les concubines de son père ; que, non content de cela, il abusait de sa propre sœur, et ils l'appelaient « membre du Diable, persécuteur acharné de la Croix et de l'Eglise, soutien des hérétiques, bourreau des catholiques, ministre de perdition, apostat couvert de crimes et cloaque de tous les péchés » .

Il arriva que saint Dominique, venant de combattre avec les moines de Citeaux les hérétiques vaudois, vit, en état d'illuminisme, que beaucoup d'âmes se perdaient chaque jour dans le Midi. La vision lui révéla que, dans le Languedoc, il y avait grand nombre de châteaux où l'on n'avait pas communié depuis trente ans. « La nuit de l'ignorance couvrait ce pays, et les bètes de la forêt du Diable s'y promenaient librement. » Le saint accourut pour y prêcher ; en vain ! les fds des comtes et des barons du pays limousin continuaient à fréquenter les chaires hérétiques et refusaient d'aller aux couvents. L'évêque d'Osma joignit ses prédications à celles du saint, sans obtenir un plus grand résultat. Alors l'évêque basque, s'adressant au ciel s'écria : « Seigneur, abaisse ta main et chàtieles pour que tes épreuves les éclairent ! » Innocent III écrit alors quelques lettres pleines d'une pieuse fureur. Les frères de Citeaux imaginent un Dieu irrité comme celui d'Israël, et qui leur demande des victimes : Dieu de mort et de ruine, espèce de Christ sanglant qui exige une soumission absolue à sa puissance, et qui se montre avec

homme par deux dames). La décision que l'amour ne pouvait exister entre personnes mariées est de la comtesse Marie de Champagne. Pour plus d'éclaircissement sur le premier chapitre du Code de l'amour, d'André Lechapelain, voir Antony Meray, la Vie au temps des cours d'amour. Pour étudier l'influence toute spéciale des cours d'amour sur les mœurs du Midi, voir l'excellent ouvrage de Victor Balaguer, Historia poUtica y literaria <h' losTravadorcs. Madrid, 1879.

tous les caractères féroces du primitif Iahwch. Un appétit de vengeance éclate dans le prêtre; une soif insatiable de meurtre le consume (1). Il s'adresse à tous les princes, à

(1) Les incendies, les carnages, les aclcs de cruauté les plus féroces, et les dévastations, exécutés ou ordonnés par le clergé qui accompagnait la croisade, sont inouïs. La description qu'en t'ait, dans son poëme, Guillaume de Tudèle indigne tous les gens de cœur. Parmi les nombreux actes de cruauté commis par les croisés, la mort de la malheureuse comtesse de Lavaur est épouvantable. Après avoir pendu son frère Eymeric, avec plus de quatre-vingts chevaliers qui, ayant résisté aux nombreux barons commandés par Montfort, avaient été faits prisonniers dans la lutte, après avoir brûlé plus de quatre cents Albigeois, ils se saisirent de Giraude et la jetèrent dans un puits, qu'ils comblèrent de pierres. Le même poète, quoique catholique et papiste, s'écrie : « Celait horrible! » après avoir remarqué « que ce fut deuil et péché, car jamais personne n'avait quitté cette dame sans qu'elle lui eût donné à manger». Les autres prisonnières eussent subi le même sort, si un Français courtois et aimable, ému par un tel crime, ne les eût toutes fait échapper.

Le poète consigne aussi que «jamais plus grand ou plus accompli chevalier ne fut pendu en si bonne compagnie ».

C'anc mais tant gran haro en la crestiandat No eug que fo pendutz ab tant cavalier de latz; Que sol de cavaliers n'i a la doues comtat Trop mais de quatre vins, so me dig un clergat, E de sels de la vila ne mes om en un prat Entro a quatre cents que son ars e cremat Estiers dama Guirauda qu'an en en potz gitat. De peiras la cubriron, don fo dolz e pecatz, Que ja nuls boni del segle, so sapehatz de vertatz, Ne partira de leis entro agues menjat.

(La Causa de la Crosada, vers 1551-1560.) Bn quatre cents eretjes del linaje putnai l'arseron en un foc, e si feron grand rai. N'Aimerigatz fonp endutz e niant cavaler lai, Quatre vins n'i penderon com om los lairos fai; E'is meson en las forças l'u sai e l'autre lai. Na Girauda fo preza que crida e plora e brai. En un potz la gitèron a travers, ben o sai ; De peiras la cauferon, trop om n'ac grand esmai : E de las autras douas us frances cortes gai Las fe estorcer trestotas com om pros e verai.

(Vers 1620-1629.) Pour voir plus de détails sur la barbarie des croisés de .Montfort et de

tous les chevaliers, à tous les peuples ; il leur signale les contrées du Midi comme de nouveaux pays de Sodome et de Gomorrhe, sur lesquels doit pleuvoir le feu divin. Du sang! du sang! voilà ce qu'ils veulent; et qu'il coule à torrents ! A ceux qui le versent, toutes les richesses ! tous les biens! les terres et les châteaux avec les pays qu'ils renferment ; et la bénédiction du pape ! Et les besoigneux barons du Nord s'émeuvent (1) et tirent leur glaive.

Une croisade de Français, de Flamands et de Germains se lève pour défendre Dieu et empoigner les trésors du Diable. Les bandes commandées par Montfort et l'abbé de Cîteaux, et dirigées par l'évêque de Béziers, se précipitent sur le Midi. Le saint évêque livra sa ville pour qu'elle fût la première à subir la colère divine, pareil au pécheur qui abandonne son corps au châtiment pour donner l'exemple de la pénitence. L'évêque avait fait une liste de ceux qui appartenaient au Diable ; mais, dans la fureur de l'assaut, trouvant la distinction embarrassante en dételles circonstances, le légat tire l'épée et s'écrie :

leurs prélat?, lire la préface de VHist. de los Trovadores de V. Balaguer, et le chap. Folquet de Marsella, t. HT.

(I) Après que les ribauds, dirigés par leur roi, curent mis Béziers à sac et s'y furent installés, les barons français, allemands et normands les chassèrent à coups de bâton et s'emparèrent de leur butin ; en vengeance de quoi ceux-là mirent le feu à la ville. La Chanson de la croisade co?itre les Albigeois (vers 501 à 513} publiée par Paul Meyer. — Dans la lettre que l'abbé de Cîteaux envoyait, par ordre de Rome, au comte de Toulouse, pour amener sa soumission, il le prévenait, entre autres choses, que les croisés pourraient prendre à leur gré ce qu'ils estimeraient de meilleur sur les peuples de son domaine, et que personne ne devait s'y opposer ».

« E s'ils coms de Montfort ni'ls crosats que vindran Cavalgan sobre lor coma trop orne fan, E si prendian del lor, ja non o defendran. » (Vers 1397-99.)

Un proverbe de cette époque, très-commun dans le nord de la Catalogne et en terre de Languedoc, disait : « Mieux vaut un voleur qu'un croisé »; une variante dit « qu'un prêtre »,

« Tuez-les tous ! Dieu saura reconnaître les siens ! » Après Béziers succombent des châteaux et des villes qui se défendent bravement. Inutile leur fut le secours que le valeureux Pierre II leur amena de Barcelone. C'était un mécréant, et d'après [les catholiques son impiété devient la cause de sa mort devant Muret ; et les croisés déshonorent même sa mémoire en disant qu'il était venu à la défense des Albigeois à l'instigation d'une dame hérétique avec laquelle il entretenait des amours adultères, comme le prouvait une sienne lettre qu'ils avaient interceptée (1). Le roi d'Aragon mort, les Albigeois défaits, l'Eglise

(1) Le roi Don Pedro mourut sans combattre et par trahison; il avait revêtu une armure ordinaire et les croisés le confondirent avec un de sa suite, lequel portait les quatre barres rouges sur l'écu, comme tous ceux de Barcelone. « Ce n'est pas le roi, » criaient les croisés. Alors, à la mode d'un bon chevalier, il s'élança au-devant des siens, la visière levée et le corps découvert, disant : « Le roi, le voici ! « Tous se ruèrent sur lui et le massacrèrent. Ce fut véritablement un assassinat digne des hommes de Simon de Montfort. Le jour d'avant, avec ses troupes et les gens de Toulouse, il avait si bien battu les croisés à Muret, qu'il avait obligé de se réfugier dans un donjon tous ceux qui avaient survécu (vers 2931 a 2943). Il fut d'avis de ne pas prendre la ville, mais d'\ laisser entrer Simon de Montfort et, aussitôt, de l'y assiéger. Effectivement, Montfort arriva et pénétra dans Muret, laissant en dehors une partie de sa nombreuse armée. Don Pedro l'attaqua alors et l'obligea à se replier vers la ville, l'y poursuivant si étroitement, qu'on s'y battit à l'entrée même avec des armes de courte portée, si bien que la porte était toute vermeille de sang (3022 à 3029). Mais aussitôt Simon de Montfort sortit par une autre porte et se dirigea vers le camp catalan-albigeois; les troupes aragonaises étaient en train de manger. Ce fut alors que Don Pedro se porta à la rencontre de Simon de Montfort avec quelque peu des siens et fut tué. En outre du poëme de Guillaume de Tudèle, on peut voir la Chronique de Baudouin d'Avesnes, citée par Vaissette en son tome III de Y Histoire du Languedoc, note xvu. Consultez aussi YHistoire du roi Don Jayme Ier d'Aragon, écrite par lui-même (traduction castillane de Mariano Flotats et de Antonio de Bofarull, Valence). 11 faut se délier de ce que dit Pierre de Vau\-Cernay, moine et très-àpre partisan de la croisade. Miclielet, dans son récit de cette bataille de Muret (llisi. de France, t. Il, p. 312), ne juge pas bien les troupes qui accompagnaient le roi d'Aragon et ne cite pas les deux victoires qu'il avait remportées sur les croisés quand il mourut.

a vaincu le plus grand obstacle. Toutefois le Diable a encore parmi les potentats un auxiliaire, Frédéric "II, de Sicile, ce roi poëte, cet hérétique couronné, qui réunit à Païenne un grand nombre de docteurs musulmans, de traducteurs juifs et d'astronomes de Bagdad, qu'il paye splendidement. Il est entouré de matérialistes comme Ubaldini ; personne presque n'est chrétien dans sa cour. De plus, il entretient à Salerne une grande université sarrasine, clans laquelle sont traduits et commentés les textes païens d'Hippocrate etdeGalien : on permet aux docteurs infidèles d'y profaner le corps des chrétiens en les découpant pour en analyser le mécanisme. Quelques-uns affirment que Frédéric a un sérail pour ses plaisirs. Non content de cela, il s'adresse à des penseurs de l'Islam pour obtenir d'eux la solution des grands problèmes : l'éternité .du monde; qu'est-ce que rame? quelle méthode suivre dam la spéculation intellectuelle ? Telles sont les questions sur lesquelles il les interroge. Et pour achever de scandaliser la chrétienté, il va à Jérusalem, sur les lieux saints mêmes, se moquer de Jésus-Christ, et, devant les infidèles et leur armée, il rengaine son épéê, tend la main au sultan Saladin et se met à disserter avec lui sur l'existence de Dieu, la formation de l'Univers et les lois mathématiques qui le régissent (1). Le sultan lui envoie une sphère céleste, qui est une ébauche de la création; on v voit la trame dont le Créateur a tissu les mondes ; et, quand Frédéric II se trouve en péril, c'est le sultan qui le soutient contre les Templiers, refusant de lui obéir à cause de son impiété. Tout le monde le tient pour l'Antéchrist. Grégoire IX l'excommunie et l'excommunication produit son effet. Son propre beau-père lui enlève le royaume de Naples, un de ses fils s'empare de sa couronne d'Allemagne. Alors il revient de Palestine, et, comme il est aidé par Satan, il reconquiert tout ; il fait

(1) Voir les Lettres de Lesiignes.

même pape une de ses créatures, mais Dieu n'en veut pas. N'importe! Frédéric en élit un autre, un de ses amis, impie comme lui. La Providence Louche le cœur du nouveau pape; il devient l'ennemi le plus âpre de l'hérétique empereur qui l'avait élevé au trône; il l'excommunie, le déclare dépossédé de sa couronne et nomme son successeur. Frédéric demande à transiger. «Pas de transaction avec le Diable ! » lui répond Gélestin VI, et il ne lui permet pas de se retirer en Orient. Son conseiller et ami tente de l'empoisonner ; enfin il meurt en luttant contre les chrétiens, et l'Eglise poursuit ses descendants. Il paye ses fautes jusqu'à la troisième génération, comme les maudits. Manfred, ce sultan de Nocera, périt sous les mains des fidèles du duc d'Anjou. En Sicile, Gonradin monte à l'échafaud et meurt, jetant le gant au souverain pontife. Le pape avait exterminé cette «race de vipères ». Le Saint-Siège n'avait plus rien à craindre.

Quand elle a terminé la guerre contre les hérésies appuyées par les princes, l'Eglise se dévoue à poursuivre énergiquemeut celles qu'inspire le Diable de la Recherche.

Un moine curieux, non des jongleries de mots ni des entités vides de la scolastique, mais des phénomènes de la nature ; talent encyclopédique, mathématicien, astronome, physicien, chimiste, médecin, psychologue et philosophe, attirait l'attention du monde, au nord de l'Europe. Il avait étudié à Oxford et à Paris; pour apprécier les textes en toute leur intégrité, il voulut les connaître dans les langues mêmes où ils avaient été écrits; à cette fin, il apprit le grec, le latin, l'hébreu et l'arabe. Véritable prophète du positivisme , il affirmait hardiment que les mathématiques étaient le fondement de toute la science. « Prima erit inter scientias, écrivait-il, et precedens alias, et disponens nos ad eas. » En étudiant Aristote, il découvrit le point d'où celui-ci était parti pour arriver à la science, et il l'accepta. Le monde réel fut

la base de sa spéculation, mais en s'élevant aux idées générales par un procédé plus solide et exposé à moins d'égarements. « Aristote, disait-il, fut un grand penseur, mais nous pouvons atteindre plus haut » ; et, l'estimant ce qu'il valait, il repoussait son autorité, qui commençait à écraser l'intelligence dans les écoles, et il lui substituait celle de l'expérimentation.

On est émerveillé de tout ce que découvre le Docteur admirable, en prenant la nature pour sujet et l'expérimentation et l'observation pour méthode. Il s'aperçoit de l'erreur du calendrier Julien relativement à l'année solaire, et en 1264 il propose de la corriger. L'ignorance monacale le traite de fou; mais il ne s'intimide pas. Après avoir étudié les moyens employés par les Arabes Espagnols pour observer les objets, il réfléchit sur les effets des verres lenticulaires et il invente les lunettes pour les presbytes ; aussitôt il formule la* théorie du télescope, en expliquant en vertu de quelles lois l'homme peut voir les astres et par quels moyens il peut suivre leur cours dans l'espace et y observer leurs positions respectives. Il connaît la poudre et la manière de lancer le feu pour détruire les obstacles; il entrevoit les bateaux à vapeur, les locomotives et la navigation aérienne (1). De plus, il perfectionne la distillation; il trouve le secret de la combustion, « l'air est l'aliment du feu », affirme-t-il; après beaucoup d'expériences chimiques, il combat la manie de l'alchimie. « Faire de l'argent avec du plomb, dit-il aux alchimistes, de l'or avec du cuivre est aussi absurde que de créer quelque chose de rien. » Il ne s'apercevait pas qu'il traitait d'absurbe le dogme fondamental de la création du monde. « Ceux qui ont prétendu y réussir, ajoute-t-il, ont agi de mauvaise foi et n'ont obtenu au fond du creu-

(1) « Instrumenta navigandi possunt fieri sine hominibus remigantibus... Cuitus eliaci possunt fieri ut sine aniroalibus moventur cum

impetu inestimabili. Possunt otiain fieri instrumenta \olandi. » {De se* cretis operibus, p. 37, .38.)

set qu'un métal brillant, dont les reflets les ont trompés (1). La magie est une farce de ventriloques et de prestidigitateurs dont le monde est plein. Tous les grands résultats s" obtiennent naturellement. Seule l'étude de la nature est féconde. La pauvre humanité est encline à créer le merveilleux; et elle ne se donne pas la peine de scruter ni d'interroger la nature directement avec sa raison (2). »

Le savoir de Bacon était extraordinaire pour son époque ; ses découvertes paraissaient impossibles à réaliser, ses affirmations insensées ou hérétiques. Malgré ses réfutations de l'alchimie et de la magie, on l'accuse de sorcellerie : les Gordeliers de Paris défendent de communiquer à personne ce qu'il écrit. Si un pape le protège, un autre le condamne. On ne nie pas ses inventions, mais on les attribue au Diable. Ses prodiges, il les réalise avec l'aide du Malin. On dit qu'avec là coopération de maître Satanas^ il a construit des instruments, qui lui font voir les fourmis grosses comme des chiens et lui permettent de compter, du haut d'une colline, les grains de sable d'une plage. Au moyen de ces instruments les herbes apparaissent agrandies comme des arbres, et les villes et les contrées les plus éloignés se rapprochent ; avec eux il lit à distance des livres qu'on ne distingue même pas. De plus, on ajoute qu'il a trouvé la recette du tonnerre et de la foudre. Avec une poussière, noire comme les ténèbres, qui s'enflamme comme un éclair, il peut détruire des villes en un instant. « Vous appelez ces choses œuvres du Diable, — dit-il en se défendant de l'ignorance orthodoxe — parce qu'elles sont supérieures à votre intelligence. C'est l'incapacité des théologiens et des canonistes, qui, seule, est cause qu'elles sont détestées et accusées de magie.» Mais rien n'y fait. «Le Diable se fait nier par ceux qu'il in-

(I) Epistola Frairis Rogeri Baconis De Secrctis operibus artis et naturœ et nullitate mayiœ.

{!) Opus ma jus.

LE GHAND DIABLE. 579

spire, » lui répond-on , et on le met dans un cachot ; ses livres sont, comme lui, chargés de chaînes et cloués sur un poteau dans la Bibliothèque des Gordeliers de Paris, où, avec le temps, ils pourrissent rongés par les rats.

Ni le roi Jean d'Angleterre ni l'empereur d'Allemagne n'avaient rien pu contre l'Eglise. Saint Jacques avait défait les infidèles à las Navas de Tolosa. Dans le Languedoc, on ne laissait pas vivre un hérétique. Le roi impie d'Aragon était tombeaux pieds du religieux Montfort, comme le Dragon infernal terrassé par saint Georges. De Frédéric II, rien ne restait, pas même la race. Bacon était incarcéré ; les impies des universités étaient châtiés; on n'entendait plus de blasphèmes dans la chaire. L'ascendant divin était manifeste ; Jésus-Christ triomphait sur toute la ligne. Mais le Diable avait si profondément enraciné l'impiété que, bien que l'arbre fût abattu avec tous ses rameaux, ses racines plongeaient encore dans le sol. Les principales contrées hérétiques étaient soumises, mais combien de gens étaient encore les suppôts de l'esprit malin! Pour le déloger, il fallait détruire tous ceux qu'il possédait. Pour le découvrir partout où il était, on institue les Dominicains, ces frères voyageurs, police de l'Eglise, qui vont quêtant la piste du Diable, tels que des chiens de Dieu (1); et l'Inquisition apparaît avec ses bûchers pour détruire les corps où Satan avait élu domicile.

Satan, chassé du pouvoir politique, sans presque pouvoir parler dans les écoles, se manifeste dans l'ordre économique. A la fin du treizième siècle, il n'est plus professeur ni capitaine d'armée; il est Boi de l'or.

Après les grands désastres du Midi, le pouvoir des papes étant raffermi et dominait les monarques héréti-

(1) Les Dominicains, décomposant leur propre nom, s'appelaient euxmêmes les chiens de Dieu (Domini canes), et représentaient leur ordre sous la forme d'un limier blanc et noir, ainsi que leurs habits, et tenant en la gueule une torche ardente.

ques, l'inquisition établie, les universités muettes, tout culte de là pensée est abandonné. La gaie poésie disparaît ; la douce influence des cours d'amour s'évanouit. On voit apparaître une société sombre, fanatique, irritable et mystérieuse. Les sources de l'intelligence détruites, les richesses matérielles manquent. Les troubadours chantent moins qu'ils ne gémissent au son lugubre de leur luth autrefois joyeux (1). Il n'existe plus de chevaliers ardents protecteurs du faible contre le fort, ni de ces seigneurs illustres, qui réunissaient dans leurs châteaux des cours de savants et de poëtes. Ne cherchez plus de princes lettrés (2) : les nobles s'enorgueillissent de ne savoir pas signer ; ils scellent avec le pommeau de leur épée. L'Europe se couvre de congrégations d'encapuchonnés; la flagellation est à l'ordre du jour. Pour chasser le Diable, le catholicisme, avec l'aide des barons du Nord, a tout anéanti !

Après les croisades, les dépenses augmentent dans les châteaux et dans les cours. Les rois dissipent les trésors par leurs mains et par celles de leurs favoris. De plus, il leur faut de l'argent pour lever des armées, qui les défendent de leurs voisins et leur assurent la prépondérance sur leurs vassaux. Le roi demande de l'or aux barons; le fisc se charge de l'exiger impérieusement; les barons, contraints, le réclament par la force à leurs vassaux; il faut

(1) « Se deult, gémit et se lamente plus que n'esjouit ni ne chante », dit-on en France; et en Aragon : « Y a no'n canta qu'en plora sa trista veu. )>

(2) «Où est-il le roi Don Juan? s'écrie Georges Manque. Les infants d'Aragon où sont-ils? Où sont tous ces gentilshommes? et toutes ces gaies inventions qu'ils avaient mises en vogue, où sont-elles?»

« Que se hizo del Rey don Juan?

Los infantes de Aragon,

Que se hicieron ?

Que fué de tanto galan.

Y que detantainvencion,

Gomotrujeron?»

que le contribuable le sue, cet or, dans les villes comme dans les champs, ou bien que, pondu à une potence, il paye le crime de ne pas en avoir. «De l'argent! de l'argent ! » crie l'homme d'armes au malheureux paysan (1), auquel il demande, pour la quatrième ou cinquième fois, l'impôt du seigneur du château ou la clime de l'abbé (2). On a beau

(1) Jamais pitié de toi n'avoye, Sa de l'argent! sa de l'argent!

(2) Qu'on juge de la convoitise et de la brutalité des barons pour se procurer de l'argent, par la plainte d'Alphonse Alverez de Villasandino. Cinq cavaliers lui ont enlevé les papiers qui acréditaient leurs dettes envers eux, et lui ont volé toutes les valeurs qu'il possédait.

Ay del Rey ! ay de justicia !

Ay de Dios ! que me robaron Algunos que me rasgaron Mi carta cou avaricia

Pero diaz de Quesada, E su yerno el de Valdes Estos clos é otros très Se hecharon en celada En vuestra corte é meznada Per me robar como Moro, Por lo cual mil doblas de oro, Vale hoy menos mi posada. »

« Hélas ! le roi ! hélas ! la justice ! — Hélas ! mon Dieu ! Quelques-uns m'ont volé, — qui ont déchiré mon papier pour convoitise. — Pierre Diaz de Quesada — et son beau-fils le seigneur de Valdès, — les deux, avec trois autres, — me tendirent une embûche — en se feignant gens à votre service, — pour me voler comme un Maure, — et après cela mon hôtel — ai perdu plus de mille écus d'or. »

(Biblioteca univcr., colleccion de los mejores autores,

t. XXX, p. 37.)

Voir aussi la convoitise des clercs dans le Quadriloge invectif d'Alain Chartier :

Hélas, prélats et gens d'église Qui nous voyez nus en chemise, Pour Dieu, regardez nos visages Qui sont si piteux et si pâles.

battre le pauvre peuple, il ne peut le donner. Le baron du château, ne pouvant payer son tribut au roi, est menacé de confiscation ; et l'Eglise, cessant de recevoir ses revenus, est en péril de misère.

Gomment faire? Alors on jette les yeux sur les marchands, sur les banquiers: « qu'ils entrent dans les conseils », disent les princes; peu importe qu'ils soient juifs, s'ils savent le moyen de découvrir l'argent, qui ne se trouve plus nulle part. Et les rois convertissent en blason la rouelle jaune, signe d'infamie dont sont marqués les juifs (1), et ils leur abandonnent le fisc. En France, Philppe le Belles admet en ses conseils. En Espagne, on les appelle dons, de dominus, c'est-à-dire seigneurs, comme les chevaliers chrétiens. En Gastille, toutes les rentes royales, autrefois affermées parles ecclésiastiques, passent entre leurs mains. Alphonse le Sage leur accorde de grandes immunités. Jacques Ier, le Conquérant, en fait ses intendants et ses secrétaires, en Aragon, en Catalogne, à Valence, à Majorque (2), et il les défend contre l'Inquisition et le clergé. Les rois de Portugal leur donnent des bailliages et des majorats. Bien des monarques les arment de leurs propres prérogatives. Les mandats qu'ils lancent contre les villes et les baronnies ont force de loi.

A cette époque, la banque, à peine née, commençait à balbutier, mais elle balbutiait les lettres d'un abécédaire imposant, lettres mobiles, qui rendaient les valeurs effectives sur tous les points de la terre. Grâce aux lettres de change, le créancier était présent partout; la fuite ne servait de rien au débiteur ; la banque lançait une de ces terribles lettres, et aussitôt il était arrêté; sa dette le poursuivait comme un remords, et ne l'abandonnait pas plus que son ombre. Le crédit effaçait les distances. Cette invention ne laissait pas d'avoir quelque chose de

(1) Concile de Latran, canon 08.

(2) Voir Amador de losRios, Hist. des Juifs en Espagne et en Portugal, t. 1, chap. m, vm, ix, x, et t. II, chap. i.

diabolique pour les chrétiens, qui en ignoraient la provenance (1). Par le moyen de la lettre de change et par son crédit dans les autres pays, le marchand pouvait manier des valeurs sans se servir de métal. Un homme seul tenait en son portefeuille ce que n'auraient pu transporter cent galères pleines. La valeur d'un ou plusieurs objets d'art ou d'industrie, de mille livres, d'un million de livres, se faisait sur un papier, et cela suffisait pour faire paraître, aussitôt qu'on l'appelait, l'or qui devait la représenter. Et toutes les valeurs de l'humanité tout entière tenaient, concentrées, au milieu d'une feuille de parchemin. La richesse était spiritualisée par l'écriture. Elle pouvait voyager sans se perdre ; si on la dérobait, la valeur, par cela seul qu'elle avait été dérobée, s'échappait des mains du voleur; au pouvoir de celui-ci, elle ne représentait rien; c'était un papier comme un autre. Et elle pouvait encore se diviser et se subdiviser, croître et multiplier indéfiniment.

Les opérations de la banque, à cette époque, semblaient un mystère ; l'argent augmentait d'une manière incompréhensible aux yeux du vulgaire ; et, en cette matière, les rois, les nobles, les prêtres étaient du vulgaire. Il ne laissait pas de paraître étrange que l'or s'accumulât toujours clans les mains de juifs ou de chrétiens qui vivaient en commerce avec les infidèles. Toute fortune, qui n'était pas obtenue par héritage, par conquête ou par des taxes imposées, passait, auprès du peuple, pour un miracle du Malin. En son ignorance, il ne connaissait d'autre source de richesse que celle-là. Aussi recourait-il à l'alchimie pour

(1) Les lettres de change sont originaires de Babylone, ou du moins on les employait dans cette ville commerciale. C'étaient des briques cuites, sur lesquelles on écrivait Tordre de payement. De Babylone, l'invention passa en Perse, et de là les Arabes la propagèrent en Europe. D'autres pensent que ce sont les Juifs, qui prirent la lettre de change directement en Chaldée et changèrent la brique en tablette de bois et en parchemin. Voir Lenormant, La Monnaie dans l'antiquité.

expliquer la fortune de tous ceux qui étaient devenus riches par d'autres moyens : le surnaturel lui expliquait ce quo les chiffres n'eussent pu lui faire comprendre. L'or, en cet âge de fer, était considéré comme stérile. Ne comprenant pas que la richesse vient du travail et que sa source principale est l'intelligence, on prenait la valeur conventionnelle pour la valeur réelle et effective, la croyant immanente au noble métal. On s'imagina que cette matière privilégiée était la propre valeur convertie en pâte, et on se figura qu'on ne pouvait l'obtenir qu'en tourmentant la nature dans un creuset avec l'aide du Diable. L'argent se multipliait tout seul dans les coffres de certains marchands et des Israélites. Gomment s'effectuait cette germination métallique, cette fécondation minérale au fond de la cave d'un Ibrahim ou dans la cale d'un navire catalan ou génois? C'était un mystère. On observa alors que l'or s'amollissait au feu, que la flamme et le charbon le purifiaient et qu'il se dissolvait dans des eaux chargées d'esprit, à odeur infernale et h couleur de feu. L'or, donc, appartient au Seigneur des Enfers; celui qui habite les entrailles de la terre, doit posséder l'immense trésor souterrain et seul peut le donner. Les métaux s'extraient de là; qui sait s'il les a créés? Jésus-Christ est l'ennemi des richesses ; l'Antéchrist sera donc un alchimiste qui fera de l'or, des pierres précieuses et toutes sortes de valeurs (1). Sûrement, tout cela doit appartenir à l'adver-

(!) Eximenès écrivit, sur parchemin, au quatorzième siècle, un livre manuscrit des plus curieux, intitulé la Vie du Christ, dont l'unique exemplaire que l'on connaisse est aujourd'hui à la bibliothèque de l'Université de Barcelone; l'Antéchrist y est décrit comme un juif magicien. Né en Babylonie, il aura le pouvoir de faire de for et de l'argent et d'eu donner à tous ceux qui le suivront, autant qu'ils en auront besoin ; pour cela, il aura des diables qui, en temps utile, les lui extrairont du fond de la mer ou des mines du centre de la terre, il dit ceci :

« L'Antéchrist sera juif de la tribu de Dan et il sera bâtard, fds de père et de fille, et naîtra en Babylonie et sera fort bien doué de tous les biens de la nature, c'est-à-dire en beauté de corps et en belles paroles ,

saire. Satan, poursuivi et défait comme pore des hérésiarques, se présente à nouveau comme roi des métaux nobles, et tous l'acclament (f).

généreux et libéral cl fort affable et aimable, et il sera doué des biens de la fortune et de science aussi ; et en tous les arts et dans les grandes sciences, il en saura plus que Salomon ni aucun autre philosophe qui ait jamais été, et tel sera- 1- il dès son enfance; car il sera né en Babylonie, où il y aura abondance de maîtres en arts magiques, dans lesquels il sera puissamment enseigné, car un grand démon lui apprendra tout ce qu'il pourra et principalement l'art d'alchimie, et il fera de l'or et de l'argent autant qu'il en voudra. Les démons lui enseigneront à trouver et à faire de l'or et tous les autres métaux des mines naturelles, qui sont au monde, et ils lui apporteront de l'or du fond de la mer. »

Eximenes, Vita Christi, chap. xxxiu.

(I) Voir la brochure intitulée Llibre compost per fra Anselm Trumeda, Edit. Cervéra, estampa de la Bibl. de l'universitat, per Joseph Barber y Com.

Dans cet écrit, qui date du quatorzième siècle, on trouve décrit le pouvoir que l'or a dans ce siècle, spécialement sur les gens d'église.

Diners de tort fan veritat,

Y fan de Jutje Advocat.

Com savi fan tornarorat, Puix de aqucll hajes.

Diners fan be, diners fan mal.

Diners fan l'home infernal,

Y fanlo Sant Celestial, Segons dells usa.

Diners fan bregas y ru m ors,

Y vituperis y honors.

Y fan cantar los Preicadors :

Beati quorum.

Diners alegran los infants

Y los frares Carmelitans.

Y fan cantar los Capelians A les grans festes.

Diners als magres fan tornar gorts,

Y fan tornar llegitims los borts ; Si diuent jas à homens sorts Tantost se giran,

Diners tornan als malalts sans; Moros, Jueus y Christians, Deixant à Deu y tots los Sants, Diners adoran.

Il n'y a rien comme la nécessité pour vaincre les répugnances (1).

Dès ce moment il n'y a plus personne, qui, pour acquérir de l'or, n'ait recours à un juif. Le hautain seigneur, quand la ville est enveloppée des ombres de la nuit, descend de son château et, la face cachée par le bord de son manteau, se dirige, à travers les ruelles, vers le quartier des juifs; il souffre que le juif le fasse attendre à sa porte jusqu'à ce que, par le volet ferré, à la lumière de sa lampe, celui-ci ait examiné qui l'appelle. Le seigneur supporte toutes les hontes : il découvre sa figure, pour être admis en une maison où, lui a dit le prêtre du château, de petits enfants sont crucifiés le vendredi saint. Rien ne lui fait ; pour avoir de l'argent, il se fera le feudataire d'un déicide. Ainsi les barons engageaient leurs revenus futurs, quand, malgré les tortures, ils ne pouvaient rien tirer de leurs

Dîners fan vuy al mon lo joch, Y fan honor al mon badoch, Al qui diu no, li fan dir hoc.

Vcjau miracle !

Yulles, donchs, diners aplegar Sin pots haver nols deixes anar Si mois ne tens porras tornar Doctor en Roma.

« L'argent fait vrai ce qui est faux. — d'un avocat il en fait un juge

— et d'un fou un sage. — Il faut en avoir donc. — L'argent fait bien, l'argent fait mal.— L'argent fait l'homme infernal,— et il le fait saint du ciel — selon qu'il l'emploie. — L'argent fait des émeutes et des rumeurs,

— il fait le mépris et l'honneur, — et fait chanter aux prêcheurs : — Beati quorum. — L'argent charme les enfants — et les frères carmes,— et fait chanter les clercs — dans les grandes fêtes. — L'argent fait devenir gras les maigres — et légitime les bâtards; — en le nommant même aux sourds, — soudain ds tombent. — L'argent fait devenir bien portants les malades. — Maures, Juifs et Chrétiens, — laissent Dieu et tous leurs saints — pour l'adorer. — L'argent fait tout aujourd'hui au monde. — 11 est honoré du monde stupide, — et celui qui dit non il lui fait direoui. — En voilà un miracle ! — Veuille donc amonceler beaucoup d'argent ; — si tu le tiens, ne le laisse pas fuir, — car si tu l'as en grande quantité, — Rome te proclamera très docte.»

(I) Le roman de Fauvel témoigne bien qu'à celte époque tout le

malheureux serfs. Ainsi les châteaux et les palais venaient se vider dans les souterrains des juiveries. Et, grâce à ces opérations onéreuses, pratiquées dans le mystère de la nuit et sans témoins, le capital du prêt se multipliait comme par enchantement. Souvent l'Israélite payait cher ses usures ; les frères prêchaient qu'en leurs maisons le Christ était outragé le vendredi saint ; on racontait des choses horribles, et les foules, guidées par les barons et leurs féaux, pénétraient dans les juiveries, s'emparaient des capitaux, et le feu était chargé d'annuler les mandats et les reçus (l).

L'empire de l'or, la suprématie de la banque, furent-ils un mal ? Nullement. Le premier poëte qui traita de vil le métal frappé commit une injustice insigne. La manière

monde s'était adonné à la recherche des richesses et des biens matériels. 11 dit à ce propos :

Car hommes sont devenus Lestes, Devers terre portent leurs testes, Ne leur chaut fors de terre avoir, De Dieu ne veuillent rien savoir, N'onques vers le ciel ne regardent, Car en feu de convoitise ardent.

(1) En outre des massacres partiels, et de ceux accomplis dans les autres royaumes d'Europe, il y eut en 1391, en Espagne, un massacre général de juifs. Le 15 mars, un tumulte s'éleva dans Séville; le peuple, émeute par l'archidiacre de Ecija, jouit d'une complète impunité. Le 6 juillet autre horrible massacre; aussitôt un autre à Cordoue; l'exemple se propagea à Jean, puis en Castille et à Valence, où eut lieu un épouvantable carnage qui détruisit toute la juiverie; mais, cette ville étant sous la dépendance de rois plus libéraux et plus justiciers, les révoltés furent arrêtés et le comte de Monlblanc restitua ce qui avait été volé; des jurys se formèrent. Il y eut de nouveaux massacres en Aragon, à Majorque et en Castille; mais s'ils restèrent impunis en Castille, la noblesse étant mêlée dans l'aflaire , en Catalogne, les nobles et les citoyens s'indignèrent, et ils en châtièrent sévèrement les auteurs. Parmi les prisonniers, on trouva, comme provocateurs, plusieurs nobles castillans. Don Juan Ier d'Aragon, plus impartial que catholique, rendit aux juifs une complète justice, même contre les agents ecclésiastiques. [Voir Amador de los Rios, Hist. de los Judios enEspana, t. 11, chap. vu.)

de l'acquérir peut être vile, la possession en être injuste, l'usage qu'on en fait mauvais ; il peut être infâme d'obtenir, sciemment, une valeur en or plus grande que celle du travail produit, pour lequel il est échangé; mais la réduction du métal en monnaie et sa suprématie ont marqué la vivification de la valeur, qui était morte, se trouvant immobilisée dans lu ferme et dans la maison. Ce l'ut délier l'homme de la terre en rendant présentes partout les valeurs par lui produites ; ce fut les rendre maniables en les réduisant et les concentrant en un petit espace ; entre la valeur de la monnaie et celle de l'immeuble, il y a la même différence qu'entre l'esclavage et la liberté.

L'Eglise, s' étant aperçue du pouvoir de l'or et cherchant à être prépondérante sur les rois, comme ceux-ci étaient prépondérants sur les barons. l'Eglise l'accepta, bien qu'il vint du Diable (1). Par sa bénédiction et sa consécration, elle faisait perdre au Malin tous ses droits sur lui. Les reflets des nobles métaux et des pierreries l'éblouissent : l'or lui donnerala fulgurance du soleil ; l'argent, la clarté de la lune; les pierreries, celle des étoiles du firmament. Métaux et pierres vont servir à revêtir la maison de Dieu, dont le royaume est clans le ciel. Il est urgent de fasciner le peuple ; il est nécessaire de jeter un éclat supérieur à celui de la monarchie. Peu importe que le métal suinte du travail imposé par la malédiction divine : son éblouissement efface la noire tache du péché ; peu importe qu'il vienne du creuset d'un alchimiste; l'alchimie provenant de l'Art sacré, elle peut être de Dieu, si elle sert son Eglise. Que l'or prenne une forme ecclésiastique ; qu'il devienne croix, autel, sanctuaire , calice, image de saint, chasuble de prêtre, crosse et mitre d'évêque, tiare de pape; qu'il vienne à Dieu. Et l'Église, pour l'acquérir,

(I) « Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, tous sont rongés d'avarice, et du prophète au prêtre tous pratiquent la fraude

Comment pourraisje parler assez de leur avidité? » Nicolas Clcmangis, chap. m.

accumule dîmes sur dîmes, et les prélats, moyennant certaines amendes, pardonnent aux plus grandes fautes ; on peut même conserver ses habitudes criminelles, pourvu qu'on satisfasse à des droits, qui durent autant qu'elles. Le viol, l'inceste, l'assassinat, la spoliation et le vol, tout cela s'absout pour de l'argent ; et les papes ne tardent pas à confirmer ce commerce en établissant un prix fixe pour la rédemption de chaque crime. Qui ne voudrait acheter le salut de son âme, puisque cela se vend (1)? Le ciel s'ouvre avec des clefs d'or, forgées dans l'enfer.

(1) four appuyer notre aflirmation, nous ne ferons que transcrire quelques-unes des taxes du Tarif de Jean XXII :

« L'absolution pour celui qui aura connu une femme dans une église et commis d'autres méfaits. — G gros. »

« L'absolution pour un clerc concubinaire avec la dispense de l'irrégularité, et cela malgré les constitutions provinciales et synodale*. — 7 gros. »

« L'absolution pour celui qui aura commis un inceste avec sa mère, sa sœur, avec une femme qui soit sa parente, par le rang ou par l'alliance, ou bien avec sa commère. — '6 gros »

« L'absolution pour celui qui aura défloré une vierge. — 6 gros. »

« L'absolution d'un parjure. — 6 gros. »

« L'absolution pour celui qui aura tué son père, sa mère, son frère, sa sœur, ou un parent laïque (s'il y a un clerc parmi les victimes, le meurtrier est obligé de visiter le siège apostolique). — Pour chaque meurtre, 5 ou 7 gros. »

a L'absolution pour un mari qui aura battu sa femme, en la faisant avorter avant terme. — 6 gros. »

« L'absolution pour la femme qui, à l'aide d'un breuvage ou de quelque autre manœuvre, aura tué l'enfant qu'elle portait dans son sein.

— 5 gros. »

» Remarque. — Dans le cas où un prêtre ou un clerc aura commis les manœuvres susdites et tué l'enfant dans le sein de sa mère, on le traitera comme s'il avait tué un laïque. — La peine déjà indiquée est la môme. »

« L'absolution de pillages, incendies, vols et meurtres de laïques, avec dispense. — 8 gros. »

Taxe de chancellerie et pénitentiaire, Toussaint Denis, Paris, 1520.

— Cet exemplaire se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris. L'usage d'accepter des biens ou de l'argent des pénitents en échange

de l'absolution était déjà fort ancien parmi les gens d'église, mais n'était

Cet état de choses produisit deux résultats, du quatorzième au quinzième siècle : un engouement furieux pour l'alchimie de la part de ceux qui convoitaient les richesses, et la conspiration des serfs dans les champs; le peuple, spolié et opprimé, ne pouvant vivre sous le Dieu de l'Eglise et des seigneurs, se donna au Diable.

A la fin du treizième siècle, ce siècle de mécréance autant que de fanatisme, un poème apparaît en Italie sur le châtiment du mal et la récompense du bien. Ou nous y décrit le supplice, auquel seront soumises les âmes des réprouvés au centre de la terre, ainsi que l'expiation des fautes légères dans le purgatoire et l'ineffable gloire des justes dans le paradis céleste où réside l'amour divin. Mais les crimes, châtiés dans l'Enfer de ce poëme, ne sont point toujours véritablement des forfaits ; les fautes que Ton y punit ne lèsent pas toujours la Justice : la plupart ne sont que des manquements aux pouvoirs religieux et civils de l'époque. Bien des actes aujourd'hui tenus pour crimes y demeurent impunis. Double comme son époque, Dante, en son grand poëme , apparaît tel qu'il fut dans sa vie. 11 naquit guelfe et mourut gibelin ; il fut catholique et antipapiste ; théologien orthodoxe et moraliste humain; libéral et impérialiste; le christianisme et le papas autorisé par les pontifes ni les conciles avant le onzième siècle. Ce fut en 1 080 que le concile de L il lettonne fit une taxe pour l'absolution de certains péchés. Au commencement du douzième siècle, le pape Gélase II au ■ torisa l'évèque de Saragosse à absoudre de leurs fautes ceux qui donneraient de l'argent pour l'entretien du clergé et le relèvement de l'Église ruinée parles Sarrasins. Le concile d'Exetei', en l'2S7, et celui de Saumur, eu 1294, défendirent aux archidiacres, doyens et archiprètres de s'approprier l'argent des pénitents et ordonnèrent de le rendre aux caisses de l'Église. Au commencement du quatorzième siècle, la chose devint générale. Les extravagantes de Clément V réglèrent l'emploi de l'argent payé à titre décomposition, et Jean XXII publia enfin sa célèbre taxe.

LE GRAND DIABLE. S9i

ganisme régnèrent confondus en son esprit; aussi son œuvre porte-t-elle empreint le sceau de toutes ces tendances contradictoires, et c'est ce qui en fait le miroir fidèle de la dualité de son siècle. S'il eût été composé par un génie unique, orthodoxe ou incrédule, ce poëme n'aurait pas synthétisé la conception morale d'un siècle comme le treizième, essentiellement dualiste.

Dans l'enfer, le poëte florentin commence par admettre, comme théologien, l'éternité des peines, et il y condamne l'amour illicite. Mais, comme moraliste humanitaire, il adoucit la sentence pour ceux qui, tant qu'ils vécurent, ne commirent pas d'autre mal que de se proposer pour unique objectif la possession mutuelle, oubliant les fins supérieures de la vie : il leur donne pour seul châtiment après la mort d'errer, enlacés l'un à l'autre, éternellement, sur les ailes d'un vent chaud, eux qui, dans leur vie, se laissèrent entraîner par l'ouragan de leurs passions.

Gomme un chrétien fidèle, il place en enfer tous les savants, les philosophes, et les poètes des siècles et des peuples qui ne connurent pas le Christ ; pour ceux d'Israël, il les considère comme délivrés de cet éternel séjour par la descente qu'y fît le fils de Dieu. Mais, comme philosophe, il nous montre Homère, Horace, Ovide, Lucain, Lucrèce, Saladin, Aristote, Socrate et Platon, Démocrite, Thaïes Empédocle , Galien , Averroès et mille autres, dans le premier cercle et exempts de toutes souffrances. L'aspect de toutes ces ombres est grave ; elles se promènent par de vertes prairies, ceintes de collines, et elles logent dans un noble château, défendu par sept murailles, aux pieds duquel murmure un ruisseau. L'air de l'atmosphère y est lumineux; ces esprits ne sont ni joyeux ni tristes, leur démarche est tranquille, leur parler mesuré et paisible. Dans ce cercle, il n'y a ni feux ni tourments ; les diables n'y causent pas le moindre trouble ; le calme le plus complet y règne.

Gomme catholique, il abhorre l'impiété ; ainsi que l'Eglise, il châtie par le l'eu les hérétiques; leur ville, dans l'Enfer, brûle comme a brûlé Béziers. Les épicuriens et les matérialistes, il les condamne à demeurer en des fosses pleines de flammes, où ils souffriront avec leurs propres corps après la fin du monde. Quoique gibelin et partisan de l'empire, il ne pardonne leur athéisme ni à Farinata, ni à Ubaldini, ni à Frédéric II. Mais, comme antipapiste, il colloque dans les cercles inférieurs, au cercle des hérétiques, les papes qui n'eurent point de vertus ; ils y sont la tète en bas, plongés dans des crevasses.

Gomme la religion chrétienne est, pour lui, la seule vraie, il nous fait voir les fondateurs des sectes qui divisent l'humanité, en un cercle où un diable, éternellement, les morcelle eux-mêmes au tranchant de sa flamberge. Mais aussitôt, son esprit de justice l'oblige à ne pardonner aucune faute au clergé, et il place les religieux de toutes les catégories dans tous les cercles, selon que l'exigent leurs crimes. Au dernier endroit même, se trouve un évêque immergé dans la glace, et qui, au commun supplice, ajoute l'éternelle morsure d'Ugolin qu'il avait fait mourir de faim.

Gomme fédéraliste et comme libéral, il fait souffrir, dans le cercle de Judas, tous ceux qui vendirent les libres villes d'Italie ; les mauvais conseillers des papes et des empereurs, il les fait ardre, métamorphosés en feux; ceux qui usurpèrent le pouvoir pour tyranniser les peuples, il les fait bouillir dans de la poix en son Enfer; quant aux traîtres à leur patrie, le Diable s'en empare traîtreusement et il précipite leurs âmes dans la glace profonde. Les adulateurs, les courtisans des princes, il les enfonce pour toujours dans l'ordure. Mais, en échange, tandis qu'il n'impute à César que la faute de n'avoir pas vu le temps du Christ, il égale à Judas Cassius et Brutus ; tous les trois, Satan les triture également de ses trois bouches ; tel est l'impérialisme '1'' Dante.

Admirateur enthousiaste de l'antiquité, son Enfer ressemble beaucoup au Tartare. On y retrouve l'Achéron avec la barque qui le traverse et les marais du Styx; au dernier cercle, on rencontre l'Erèbe; Minos, Garon, le Cerbère, les Furies, les Centaures et Gacus, il les transforme tous en démons. Les Titans payent leur révolte, contre Jupiter, engloutis dans des puits jusqu'à la ceinture. Dante place même en son Enfer des personnages de l'antiquité pour leur faire expier les fautes commises contre les dieux du paganisme. 11 ne pénètre dans la Città Dolente que précédé par Virgile. Mais, en revanche, il y a, dans les profondeurs qu'il décrit, des diables parfaitement chrétiens. Le Lucifer du fond de l'Enfer est l'ange tombé, des saintes Ecritures. Latin de race, Dante ne donne pas aux diables le caractère grotesque et joymix des esprits du Nord. Homme de son siècle, il leur prête l'aspect terrible et féroce qui convenait aux serviteurs du roi infernal à cette époque où il faisait trembler l'Eglise, par les hérésiarques dans les écoles, par les rois mécréants sur les trônes et par le besoin de l'or, en tous lieux. Il ne connaissait pas encore ce diable révolutionnaire et naturaliste qui régna aux quatorzième <>t quinzième siècles. Aussi n'y a-t-il, en son Enfer, ni serfs révoltés, ni conjurés du sabbat, ni médecins. S'il s'y trouve quelque alchimiste, c'est comme faux monnayeur.

Vivant de la vie intime de son époque, bien qu'il punisse les crimes considérés comme tels en tous les temps : la colère, le suicide, l'assassinat, la trahison, l'ingratitude, le mensonge, l'imposture, le vol, la falsification, il s'occupe spécialement des crimes qui prédominaient en son siècle ou des actions réprouvées par ses contemporains. Aussi ceux qu'une soif démesurée des richesses entraîne à faire de la fausse monnaie, il nous les présente en proie à une soif inextinguible. A ceux qui volèrent des valeurs ou de l'argent, des serpents enlèvent les formes humaines et les transforment en reptiles. Ceux qui, pour

de l'or, ont vendu la justice, brûlent par les pieds, enfoncés la tête en bas. Ceux qui falsifièrent les métaux en les couvrant d'apparences trompeuses , sont rongés de la lèpre qui les couvre. Les hérétiques, les schismatiques , ceux qui nièrent Dieu ou s'en moquèrent, remplissent différents compartiments du Lieu maudit. Sans le Démon de l'or et sans celui de l'incrédulité, l'Enfer de Dante se trouverait vide aux deux tiers. C'est le mérite de Dante d'avoir embrassé les deux idées que son époque se faisait du mal: la notion de la justice, qui apparaissait déjà formée dans la conscience humaine, et la notion ecclésiastique de la soumission à Dieu et à ses pouvoirs, en pleine lutte durant ce siècle, contre la première qui allait la détruire. Et le poëte florentin, à la fois philosophe et théologien, nous montre en son Enfer ceux qui sont coupables devant les deux critères, — selon l'Eglise et selon la Justice.

Le quatorzième siècle est le siècle de la folie et de la fureur. Ce n'est pas un siècle normal, c'est un siècle malade. Les épidémies matérielles et morales constituent son caractère. Son histoire est tout entière contenue dans celle de la pathologie. Il semble qu'il subisse les approches de l'agonie du monde féodal et de l'aurore d'une ère nouvelle. Dans ses souffrances il y a quelque chose du râle de la mort et des douleurs de l'enfantement. L'égarement de sa raison est celui de la sibylle avant la prophétie. Il a la folie du génie, non celle de l'imbécillité. Comme s'il voulait pousser l'âge qui s'en va et préparer le terrain de celui qui s'avance, le Diable renouvelle les hommes en toute hâte. La mort extermine les vieilles générations par la peste, et l'amour s'empresse de produire les nouvelles par l'adultère.

Dans la deuxième moitié du quatorzième siècle, l'Europe entière semble avoir perdu la raison. Tout se meut, tout fermente, tout s'agite, comme si quelque courant galvanique eût communiqué le vertige aux sociétés et aux personnes; et il surgit des extravagances si nombreuses et si folles, qu'il semble que chacun ait l'esprit malin dans le corps. L'abus de l'eau-de-vie et des épices (1), venues de

(1) Les épices, importées d'Orient par les croisés, constituaient un commerce régulier dans tous les ports européens de la Méditerranée, au commencement du quatorzième siècle. On employait pour assaisonner les mets celles qui, en Espagne, étaient nommées épices aiguës (especias agudas). C'étaient le clou de girofle, le poivre et la noix muscade; on employait encore souvent le gingembre, le cubèbe, l'anis, le bois de cèdre et la galange. On buvait encore des vins épices, surtout dans les

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l'Orient, les drogues altérantes du système nerveux administrées par les alchimistes et les sorcières, la chaleur qui atteint des températures extrêmes (1), produisent une surexcitation telle que les désirs s'enflamment, l'imagination déborde, les passions ne rencontrent plus de frein et l'amour s'exalte jusqu'au paroxysme.

Par la prépondérance de l'amour, l'empire de la femme devient absolu. Elle règne dans la vertu et dans le vice, au ciel et sur la terre. Eve, source du péché, rachetée et ennoblie au douzième siècle par Abélard en la personne de sa savante amie Héloïse , est divinisée au quatorzième. La Vierge devient le Dieu de l'époque. Pour l'exalter, les franciscains en viennent à la prévarication. Ainsi c'est en son nom que les dominicains poursuivent l'hérésie et qu'ils exterminent les hérétiques. Dans sa divinité, l'on admire le caractère de la vierge et non celui de lanière; elle paraît plus sublime parce qu'elle est stérile. On la représente debout, les pieds sur la lune, dont les cornes sont tournées vers la terre qu'elles baignent de leurs pâles rayons. Comme à Ephèse, l'astre féminin de la nuit redevient la résidence de la déesse. Le moyen âge, qui prenait Y Imitation pour modèle, pour

pays du Nord, où les vins n'ont pas de force. On y mêlait du miel et de 1 eau-de-vie avec de la cannelle, du gingembre, des grains du paradis, des clous de girolle, de la muscade, du piment de l'Inde et des baies de genièvre, selon les cas. Dans les festins de la cour de Pierre IV d'Aragon, on buvait du vin au piment d'Inde [pi ab piment). En Castjlle, on buvait le clarete, qui était un vin musqué; dans toute l'Europe, l'hypocras s'était généralisé. Arnaud de Villanova prescrit r eau-de-vie, aqua vitœ, comme étant une panacée universelle. Voir el Ârte cisoria de D. Enrique de Villena, publié par Felipe-ISenicio Navarro, Barcelona, 1879; voir aussi Arnaud de Villanova, De confeclione vinorum, et le manuscrit de la bibliothèque de l'Escurial, section des manuscrits, Clarissimi et Eœcellentissimi philosophi Medicique magistri, Arnàldi de Vïlanova, De Aqua vitae simplici et composita tractatus pulcherrimus incipit.

(I) Pour la chaleur extrême qui se fit sentir dans toute l'Europe méridionale au quatorzième siècle, voir LUbre de coses asenyalades, Archives du municipe de Barcelone, et les Dietarios de la diputaeion, aux Archives de la Couronne d'Aragon, à partir de Pan 13H.

symbole, préfère la lumière réfléchie à la lumière directe. Provenant d'un culte de la Nature, la prépondérance delà femme dans l'Asie antérieure tendait à la fécondité, bien que sous des formes fatalistes ; l'idéalisation chevaleresque est stérile. L'amour, selon la déclaration des dames elles-mêmes, ne pouvant se maintenir entre époux, il ne reste plus que des amours platoniques, délirantes, surexcitées, impossibles, ou bien des amours adultères, incestueuses et sacrilèges ; rien de l'affection paisible et féconde du mariage. L'idéal en ce siècle a rompu avec l'honnêteté. La fureur amoureuse légitime tout, jusqu'au crime. On aime pour aimer, non pour se reproduire. L'amour n'est plus qu'un but clans la vie, et non un moyen de perpétuer celle-ci sur la terre. Et puis, pourquoi se reproduire? La Nature, c'est-à-dire le monde et la chair, n'ont-ils pas été condamnés ? Avant que la vierge éclipsât la mère, le fils martyr avait en effet déjà complètement effacé Dieu le Père.

De même qu'elle est une divinité du ciel, la femme est la bien-aimée de l'enfer. Elle est la fiancée du Diable au sabbat ; c'est là qu'elle prête son corps à l'immonde sacrifice de la messe noire. Et ces deux idéalités féminines, celle du Bien et celle du Mal, influent puissamment dans le monde où, dans maintes circonstances, elles font échange de rôles. La Vierge protège les impudiques amours de nonnes dévotes, et soustrait les adultères à un châtiment légitime (1) ; tandis que l'épouse

(1) Dans ce siècle, deux étranges légendes prirent naissance : — en Allemagne, celle du prêtre adultère, qui, surpris par un mari, prie la Vierge de lui venir en aide et, quand il regarde ia petite fenêtre de la chambre où il était enfermé, il la trouve assez large pour se sauver ; Erasme, plus tard, la met sur le compte d'un prêtre farceur, dans l'Alchimie ; — en Espagne et dans le midi de la France, celle d'une nonne très-dévouée à la sainte Vierge, qui, éperdue d'amour pour un chevalier, courut à un rendez-vous à l'heure du chœur, et pendant ce temps la Vierge descendit prendre sa place pour que personne ne s'aperçût de son absence.

de Satan guérit des maladies terribles et administre le philtre de l'oubli aux malheureux dont l'âme est torturée (1).

11 n'est pas d'extrême que la femme ne touche en ce siècle. On y trouve des femmes presque impossibles. Béatrix de Portinari est proclamée l'incarnation vivante de la Théologie, et, dans les églises, des sermons lui sont dédiés, qui Télèvent au ciel jusqu'au tabernacle de Dieu lui-môme. Inès de Castro règne après sa mort et venge son propre assassinat ; Laure, avec le souvenir de sa beauté, alimente la flamme du génie de Pétrarque. Catherine de Sienne monte au ciel , et s'entretient face à face avec le Père éternel. Marguerite de Waldémar fonde, nouvelle Sémiramis, des empires dans le Nord. Marguerite de Bourgogne et Blanche de la Marche scandalisent et épouvantent la France par leur vie licencieuse et leur fin tragique. La charmante Christine de Pisan surpasse tous les poètes en inspiration et en sentiment. Philippine de Hainaut délivre l'Angleterre et fonde l'université d'Oxford. La Bretagne est ravagée par les armées que commandent deux Jeannes. Et une autre Jeanne, reine de Naples, couronne le crime en se remariant avec l'assassin de son premier époux.

L'homme se sent double ; il se trouve agité par une force supérieure à lui-même ; l'excentricité l'envahit malgré lui. Il subit des attractions qu'il ne voudrait pas subir ; il accomplit des actes que n'approuve pas sa conscience ; devant ses tendances, sa volonté est impuissante ; il lutte avec férocité contre lui-même; il est fou, et il connaît sa folie. Cette horrible lutte intérieure, qualifiée de possession démoniaque, qui caractérise tout le moyen âge, arrive à son comble en ce siècle infortuné. Le Diable, qui dominait jusque-là par la raison, la désorganise ; et cette

(I) C'étaient des potions avec des solanées, et fréquemment à la belladone.

désorganisation se traduit dans tous les actes extérieurs.

Il n'y a qu'à jeter les yeux sur les costumes de l'époque. Les chevaliers portent la jaquette ajustée de Bohème, à manches larges, découpées en barbes d'écrevisses, festonnées ou à pointes, et le haut-de-chausses collant et marquant les formes, ce qui leur donne l'aspect d'êtres ailés. Les souliers sont pointus, comme griffes de diable ; les bonnets sont ornés de plumes de paon ou de coq noir, pareilles aux tentacules d'un insecte. On jurerait que ces vêtements bigarrés de couleurs tranchantes sont l'œuvre de quelque tailleur fou, qui a cousu au hasard des morceaux d'habits divers. L'œil n'y aperçoit rien de symétrique, rien de concordant ; à un côté droit d'une étoffe unie correspond un côté gauche d'une rayée ; les nuances s'y heurtent violemment ; puis d'horribles dragons, de fiers aiglons, des lions rampants et d'autres monstres effroyables y sont dessinés la gueule ouverte, la langue tirée, les griffes crochues, les ailes au vent ; et, comme si ce n'était pas assez, on trouve des gens qui garnissent encore ou qui parsèment leurs vêtements de lettres ou de notes de musique , de croix, d'étoiles, de roues, de fleurs et de mille autres bizarres hiéroglyphes dont ils font leur devise.

Les armures de l'époque sont comme des diables creux qui contiendraient un être humain. Brillantes ou sombres, en fer ou en cuir, segmentées, composées de plaques ou imbriquées d'écaillés, elles ont quelque chose du dermo-squelette du reptile, du crustacé et de l'insecte. Au heaume simple on a substitué le morion avec ses ventaux et sa visière, qui lui donnent l'aspect d'une horrible figure grimaçante ; il est surmonté d'un dragon, de cornes, d'oreilles, de bras, d'ailes, de magots, d'une tête d'animal, d'un crâne, d'instruments, d'un chapeau, d'un navire, d'un croissant, d'un soleil ou d'autres objets bizarres, comme si les folles idées qui bouillonnaient dans la tête de chaque chevalier fussent sorties de son

casque sous la forme d'un symbole tangible (1) ; les lambrequins frisés, que le vent agite comme une fantastique chevelure, en font une tète de monstre infernal. Montés sur leurs chevaux tout couverts de caparaçons et de sehabraques, ces chevaliers ressemblent à des bêtes démoniaques plutôt qu'à des guerriers.

La femme ne reste pas en arrière dans l'adoption de formes diaboliques. Elle se décolleté, afin de produire son sein tentateur; elle étreint son pied dans le soulier pointu . à lapoulaine ; elle traîne une queue, à la façon du scorpion ou du serpent ; elle parsème aussi ses brillants costumes de monstres rouges ou noirs; elle termine sa coiffure par le gigantesque hennin ou par la couronne aux haultes cornes sur lesquelles flotte le voile d'or, comme le drapeau de la superbe planté par le diable en signe de triomphe flotte à la cime du château fort.

Puis, les classes de la société échangent leurs costumes ; en hiver on porte les habits d'été, et vice versa. Ainsi, les pénitents d'amour du Languedoc se couvrent de gaze pendant les froids et de fourrures pendant la canicule. Ainsi encore, le bourgeois revêt le hainselin brodé d'or, la houppelande ample et la longue robe de pourpre doublée d'hermine, à l'instar du roi et des grands dignitaires. De leur côté, les rois se produisent en publie avec un justaucorps uni et une toque de feutre (2) ; ou bien encore ils dissimulent leur visage derrière le capuchon vert (3) du fauconnier, quand ils n'entrent pas dans les tavernes à la faveur du manteau noir de drap grossier

(1) L 'Europe au temps de la Huile d'or, Armoriai contenant les noms et les armes des princes chrétiens ecclésiastiques et séculiers, suivi de leurs feudataires selon la constitution de l'Europe, et particulièrement de l'empire d'Allemagne, conformément à L'édit de 13jG appelé la Bulle d'or, publié par Victor Boutan. Voir surtout la partie illustrée appelée le Héraut d'armes des bords du Rhin.

(2) Charles VI de France.

(3) Jean 1er d'Aragon, le Chasseur.

que portent les gens du peuple (1) ; quand, déguisés sous la pesante armure du soldat, ils ne vont pas passer la nuit dans quelque échoppe de cordonnier, conversant amicalement avec le maître du logis (2).

L'art participe également de'ce caractère insensé. A mesure que le siècle s'avance, l'architecture se manifeste fébrile et folle. Les aiguilles se multiplient, les clochers s'amoncellent les uns au-dessus des autres, on prodigue les tours réticulées, les galeries semblent suspendues dans l'air ; les édifices deviennent criblés et filigranes, tous les détails prennent du mouvement. Une masse de figures, qui luttent pour y tenir, envahissent les chapiteaux et les plinthes; les saintes se soutiennent miraculeusement sur la pointe des pinacles ; les diables guettent en haut des corniches, et mille animaux fantastiques sortent perpendiculairement des murs, comme s'ils voulaient s'échapper. Les édifices semblent pourvus d'animation et de vie.

Le gothique allemand devient épineux. Tout en lui est sec et pointu; tout est torturé et crochu; les statues des saints souffrent sous les clochetons, les vierges pleurent du sang sur les rétables ; les christs, maigres et échevelés, agonisent du tétanos dans leurs niches en montrant leurs côtes décharnées. Les murs sont criblés de vitraux et de rosaces ; les aiguilles filigranées trouent les nues, comme si leurs flèches voulaient percer quelque étoile; des pignons fleuronnés jaillissent des chardons ; les losanges des grilles se hérissent de pointes ; certains ornements, comme des griffes de fer, semblent vouloir vous égratigner ; des lances éclatent au sommet en bouquet d'épines ; les lampes sont soutenues par des dragons de métal verruqués de clous. Tout s'inspire du martyre. Sur le Rhin, la pierre souffre et le fer devient nerveux.

(1) Pierre de Portugal.

(2) Pierre deCastille, le Justicier, selon ses amis; le Cruel, selon ses ennemis.

Et pendant que les édifices, dans le Nord, se dessèchent au point de ne plus montrer que leurs squelettes de fer, dans le Midi, à Milan, à Barcelone, à Léon, à Burgos, à Tolède, l'architecture gothique s'épanouit comme une efflorescence insensée. La pierre finit par perdre son caractère; elle se frise, se brode et se festonne ; elle pousse des feuilles et des fruits ; les chapiteaux ressemblent à des laitues ; les murs fleurissent; dans les gargouilles, sur les claveaux, sur les culs-de-lampe et les pendentifs, aux frises, partout on aperçoit des visages ébauchant des grimaces joyeuses et des caricatures gaies qui tournent à l'obscène ; les colonnes se prolongent, se subdivisent et quelques-unes se roulent en volutes ; les rampes semblent des madrépores ; les clochetons des stalles, des dentelles en bois ; les autels, des blondes d'or. Il surgit des galeries fantastiques, des portails où tout se meut, des rosaces qui semblent tourner sur leur axe. Les édifices sont comme une parure excentrique de jour de fête.

Comme l'architecture, la littérature participe du caractère de l'époque. Tout en elle est alambiqué ou surexcité, quelquefois le tout ensemble. Sauf de très rares exceptions, l'idéal de justice l'inquiète peu; elle méconnaît presque toujours la morale. Elle est chevaleresque et grossière à la fois. Elle rit clans les fabliaux, en France; elle soupire et gémit dans les lais, dans les virelais et dans les romances, en Languedoc et en Espagne, quand elle n'est pas pompeuse et vide. En Angleterre, les antiques ballades disparaissent pour faire place à une littérature banale qui emprunte ses personnages à la réalité, à la fiction, au christianisme, au paganisme, et les fait tous intervenir comme dans une vision sans ordre ni ensemble. Pas d'invention, et à sa place une exubérance d'érudition inexacte (1). La poésie n'est plus qu'une bigarrure fantasmagorique. Elle confond l'amour divin et l'amour hu-

(1) Voyez Chaucer, Contes de Çanterbury.

main. Chaque poëte justifie sa passion, adultère ou sacrilège le plus souvent, en faisant de sa maîtresse une divinité qu'il élève jusqu'aux étoiles.

Et, comme cette bizarrerie des vêtements et ce délire de l'art proviennent d'un manque d'équilibre interne, du débordement des passions, derrière eux s'affirme un profond désordre dans les mœurs. La tète est folle, le cœur perverti, le corps agité ; forcément on devait croire que c'était le Diable et non Jésus qui gouvernait ce siècle.

Des luttes fratricides éclatent au milieu des nations ; le frère s'arme contre le frère ; le père dupe le fils ; le pape et le roi se font une guerre cruelle ; des fous couronnés régissent les peuples. Don Pedro laisse la-Castille stupéfaite de la manière extravagante dont il rend la justice. Charles VI émeut le Languedoc de ses prodigalités, et Paris de sa folie triste. Les témérités de Pierre IV d'Aragon soulèvent contre lui la Catalogne, Valence et Majorque. Don Pedro de Portugal danse dans les rues avec le peuple, au son des trompettes. En Angleterre, c'est Richard II, un écervelé, qui règne. Wenceslas scandalise l'empire par son ivrognerie. Jean Visconti communique ses excentricités à l'Italie. Deux califes renient Mahomet. La folie vient s'asseoir jusque sur le trùne du Saint-Père. Trois papes se disputent l'empire de la chrétienté en rivalisant de ridicule. En son château de Pefiiscola, Benoît XIII, l'Aragonais, modèle d'entêtement, nomme pour son successeur un frère lai, son unique société, et meurt après avoir excommunié le monde entier.

Les princes ne sont que l'image vivante des peuples. Au milieu des infortunes de l'époque, une gaieté frénétique s'empare des malheureux. La fête des fous se célèbre avec une pompe éblouissante, celle des innocents fait retentir les nefs des cathédrales ; les prêtres soûls batifolent à leur tour dans les églises ; l'âne monte sur les autels ; les mystères des martyrs dégénèrent en farces grotesques ; la Passion du Christ s'entremêle aux épisodes

de la mythologie. Dame Vénus console Don Jésus en lui disant qu'il est le plus beau des dieux. On rit avec rage, avec fureur; la douleur se manifeste à grands éclats de rire. Les faits tristes, ceux qui devraient inspirer de la compassion, provoquent la joie. On se moque de la grimace que fait le « pendu », on éclate de rire aux gémissements du c< battu » et aux infortunes du «cocu». L'orgie gronde dans les châteaux pendant que la faim désole les campagnes ; c'est l'heure des prédicateurs visionnaires : Eximènes prédit la fin des rois (1) ; llupascisa celle des papes (2); Arnauld de Vilanova celle du monde (3). Des légendes impossibles circulent au sein des masses. Le Prêtre Jean, le Juif Errant et Y Antéchrist laissent les peuples étonnés.

Alors naît la farce du monde à rebours; alors ses représentations insensées infestent les livres de vignettes. Bientôt l'épilepsie sert d'escorte à la folie. Tout s'émeut et tout se met en danse. Les épileptiques de Saint-Guy forment leurs rondes sur les places publiques. Sorciers et sorcières dansent ensemble dos à dos, la nuit, au sabbat. Les images des rois dansent avec le jeu de cartes. La mort fait danser les mortels, et les lugubres représentations des Macabres envahissent toutes choses. La terre aussi veut danser et elle se secoue en tremblements terribles (4). Et, comme gagné par le délire de la terre, le ciel offre le spectacle sinistre d'une sarabande d'étoiles (5). Le

(1) Eximenes, Vita Christi, manuscrit de la bibliothèque de l'Université de Barcelone.

(2) J. Trithemius, Annales; ffirsungienses S. Galli, 1020, in-fol., t. 11, p. 225, et Luc. Wading., Annales minorum, ad annum 1357.

(3) Raonament fet per Mestre Arnau de Vilanova, en Avinyo, douant lo l'apa é cardenals de les visions del reys Janine Darago et Frederick, reys de Sicilia, son frare.

(4) Atnonio de Campmany, Memorias historicas sobre la marina, comercio y artes de la eiudnà de ISarr'rlnwt.

(5) Dietarioa de la diputacion de CataluHa, aux Archives de la couronne d'Aragon.

firmament lui-même a des convulsions. Enfin, pour terminer clignement, le siècle disparait au milieu de l'effroyable explosion de la poudre et du grondement des bombardes (1).

A cette, étrange époque se présente le sabbat (2) dans toute sa splendeur au milieu des bois.

Qu'est-ce que le sabbat?

C'est , en l'honneur des esprits de la nature proscrite, une fête que Ton célèbre dans l'obscurité et le silence de la nuit. Là se sont réfugiés les restes du paganisme conservés par le peuple ; à mesure que le moyen âge avance et que grandit l'oppression, cette fête se convertit graduellement en une protestation des serfs contre le régime ecclésiastique et féodal. Voilà ce qui arriva au quatorzième siècle.

Nous avons déjà vu comment, la légende d'or étant épuisée, le peuple qui ne pouvait plus faire de saints fit des démons. Les idiomes nationaux s'étaient constitués ; le latin des textes sacrés, désormais inintelligible pour le vulgaire, éleva devant lui une barrière qui l'isola de l'Église. Pour lui, le prêtre devient comme un homme

(1) On a pleinement démontré que la poudre n'a pas été inventée au quatorzième siècle par Berthold Schwartz. Voir la note q°3 sur les Arabes p. 537. Le fait du quatorzième siècle, c'est de l'avoir employée dans les combats plus fréquemment, en Espagne, en Italie et en Angleterre d'abord, puis dans le reste de l'Europe.

(2j Le mot sabbat, qu'on donnait au moyen âge à ces fêtes nocturnes, dérive selon plusieurs auteurs des Sabasies , fêtes en l'honneur de lîacchus Sabazou, Sabazios. SaSâÇio? dérive du verbe grec -raëâÇw, qui signifie crier, s'agiter, faire du tapage. On se servait du mot aaëcï pour indiquer les cris des bacchantes dans les sabasies, et on criait aussi Lu ci, mots que les Romains traduisirent par Saboë,Evoè, quand ils imitaient les bacchanales grecques. Saëoï indiquait aussi les initiés et les femmes prostituées de ces cultes enthousiastes, et plus tard on se servit de ce mot encore pour designer le lieu champêtre où l'on célébrait ces fêtes. Selon cette étyraologie, l'opinion qui veut que le mot sabbat dérive de l'hébreu n'a donc aucune valeur. Dans la langue juive, le nom qu'on donne au jour de fête provient de 2.MJ, qui veut dire repos.

d'une autre race, qui psalmodie d'incompréhensibles cantiques en l'honneur d'un dieu exigeant qu'on lui parle une langue étrangère. Bientôt, le caractère oppressif de la féodalité s'accentue, la rudesse des seigneurs du Nord triomphe de ceux du Midi, plus doux et plus éclairés, et la violence atteint son comble, lorsque le roi se mettant à lever l'impôt sur le seigneur féodal, celui-ci se dédommage doublement sur le contribuable et sur le serf pour satisfaire aux besoins du roi et aux siens propres. Ce n'est pas aux documents officiels qu'il faut s'adresser pour connaître le degré de détresse qui s'est emparée du roturier. Écrits par les chroniqueurs des châteaux, ces documents dépeignent rarement la déplorable situation des vassaux. Quant aux chroniqueurs des rois, ils ne se préoccupent que de politique générale ou de choses relatives à la cour et à la maison royale. On se fait une idée plus juste de l'état du pauvre peuple de ces temps-là parla lecture des romances, des fabliaux, des chansons, des refrains et des proverbes de l'époque. Il y a tel refrain, fort goûté de la noblesse castillane, qui dit :

11 faut parler au vilain

Un bâton de coudrier à la main (1).

A quoi répond un autre dicton en vogue parmi le peuple :

Avec le Uaron

Ne veuillez partager les fruits (2).

Lorsqu'un seigneur était cité en justice par un roturier, il se présentait au jugement de Dieu, armé de pied en cap et monté sur un cheval, pendant que celui-ci allait à pied, n'ayant pour toute arme qu'un bâton. Et naturellement il arrivait alors ce que dit le proverbe : « Dieu aide toujours

(\) A villano,

Con la vara de avellano.

(2) Noquieras

Con tu seîïor partir, peras.

les méchants, quand ils sont plus forts que les bons (1). » Or, le malheureux Jacques Bonhomme n'avait pas plus de droits à obtenir justice dans l'autre vie que sur cette terre. Le ciel ne s'ouvrait que pour les puissants. Ses portes restaient impitoyablement fermées aux vilains : « A des gens sans sou ni maille Dieu ne peut en paradis prêter ni lieu ni place. » Encore moins pouvaient-ils avoir la prétention de s'asseoir à coté des saints, près de la Vierge ou de son fils. L'enfer lui-même rejetait leurs âmes comme choses immondes (2). En présence de sa douloureuse misère, de l'exploitation du clergé qui ne prêtait son ministère qu'aux puissants, que devait donc faire le peuple ruiné par les seigneurs féodaux, bàtonné par leurs hommes d'armes, et froissé des mauvais traitements qu'il subissait de la part de Dieu et de ses ministres? Il ne lui restait plus qu'à se donner au Diable. Pendant que, dans toutes les villes, grandes et petites, ceux qui possédaient encore la foi se vengeaient par les représentations de la Danse macabre, dans les campagnes ceux qui ne croyaient plus conspiraient la nuit au sabbat. De là l'origine de la Jacquerie, les insurrections des serfs d'Allemagne et des remenses dans le royaume d'Aragon, convulsions dernières du moyen âge agonisant.

Y nos molieron a palos Une dios ayuda a los malos Cuando son mas que los buenos.

(2) Rutebcuf, dans son fabliau Don pet au vilain, raconte que Satan envoya un diable novice prendre l'âme d'un vilain qui allait mourir. Le bon diable lui appliqua un sac au derrière, persuadé qu'une came si basse ne devait sortir que par là. «Car âme que de vilain sera issue ne peut estre qu'elle ne pue. » Quand il arriva en enfer, il délia le sac, et tous les damnés, qui étalent pour la plupart des personnes distinguées et très -polies, commencèrent à crier qu'ils ne voulaient pas chez eux une âme si puante et si ordinaire. Le pauvre diable fut obligé de prendre son âme et de la mettre à la porte. Alors, en enfer, fut célébré un concile, lequel décréta qu'on n'admettrait jamais d'âmes roturières.

Jusqu'au commencement du quatorzième siècle, il n'y avait eu dans le peuple qu'une sympathie secrète pour la nature et un amour inconscient pour les restes du paganisme. Ce sont les réminiscences des Lupercales, des orgies dionysiaques et du culte de la Lune, qui, avant cette époque, attiraient de nuit les femmes dans la campagne. Les feux de la Saint-Jean, l'agneau que l'on immole, comme aux fêtes d'Atys et de Sérapis, représentent encore le legs de ces fêtes nocturnes, qui découlent des mêmes sources que le christianisme. Mais on n'allait pas plus

loin.

Avant l'an 1300, il n'y avait guère, pour se donner au démon et faire la guerre à l'Église, que les savants, les philosophes ou les princes qui disputaient la suprématie aux papes et aux prélats. Souvent, comme au temps d'Hildebrand par exemple, la démocratie populaire se rangeait du côté du souverain pontife, et lorsqu'elle s'insurgeait contre l'Église, c'était en se montrant encore plus mystique qu'elle. Au nom du Saint-Esprit, elle l'accusait d'attenter à la pureté du christianisme. Au quatorzième siècle, l'Eglise, déjà caduque, se bornait à publier des bulles répressives dont l'Inquisition se chargeait d'assurer l'exécution parle feu. Dès le treizième siècle, l'atmosphère du midi était obscurcie par la fumée des bûchers ; au quatorzième, le sang ruisselait en Allemagne. Désormais il devenait dangereux de proclamer en public ses convictions de libre-penseur. Alors les dissidents se cachent pour confesser leur foi, et, dans les ténèbres de la nuit, leurs sentiments s'échauffent et s'enflamment. Après que la terreur inspirée par le clergé a envahi les esprits et que le besoin d'argent s'est fait sentir, l'éternel banni, le Diable, s'offre en libérateur. Il procède tout au rebours de l'Église. L'Église s'exprime en un langage inintelligible, lui parle au contraire la langue du peuple. La théologie fait dériver la réalité de l'idée, lui tire les idées de la réalité. Pendant que l'Église descend d'en

haut, lui s'élance des profondeurs. Pendant que l'Eglise prêche une soumission absolue, la plus stricte obéissance, lui fait appel à l'insurrection et donne en échange la liberté. Pendant qu'elle formule des promesses pour la vie future, lui promet pour la vie présente. C'est pourquoi le peuple estime tout ce que fait le Diable et tout ce qu'il reçoit de lui à l'égal de biens précieux.

Mais, pour que le peuple se livrât entièrement au démon, il fallait autre chose : il fallait qu'à l'oppression exercée par l'Eglise et par la féodalité sur sa personne vînt s'adjoindre le discrédit moral de ces deux institutions. Or, cette condition nouvelle se réalise aussi en ce siècle d'ébranlements. Les cloîtres habités par des chanoines réguliers sont devenus des champs, de foire ; les couvents de religieuses, des lupanars (1). La sodomie est commune parmi

(I) Prostibula meretricium , les appelait Gerson. A Se ville, les rois supprimèrent des couvents qui existaient autour de la ville et où venaient s'établir certaines femmes afin de pouvoir satisfaire plus aisément leurs appétits sensuels. On les ferma comme lieux de prostitution et de perdition pour les femmes de la ville. En Catalogne, une chanson de l'époque dit que les nonnes de Saint-Aimans passaient le jour à la fenêtre à appeler les jeunes hommes, et qu'à la fin de Tannée toutes étaient enceintes, v compris Tabbesse. On raconte aussi une histoire pareille du couvent de Saint- Jean des Abbéses.

Les monjes de Sant Aymans,

Totes en finestra estan

Veuen veni un jove galan,

« Galan, galan, busqueu lioguer ?

De quinns feynas saheu fer? »

Quant vingué lo cap del any

Datsé monjes tretze infans,

Y la priora l'mes galan.

Dans la ballade intitulée le Comte Arnaud, Tombre du seigneur commande de faire fermer une galerie souterraine qui conduit de son château au couvent des nonnes de Saint-Jean :

« Feune tança aquella mina, Muller leal,

Que va feouvent de monjas De Sant Joan. »

Voir M. Mila, la Poesia popular, p, 140.

GlO LE DEMON.

les gens d'Église (1). Les clercs, déjà très-ignorants, deviennent vicieux et querelleurs (2). Le peuple croit si peu à leur chasteté qu'ils ne sont reçus dans les paroisses qu'à la condition d'amener avec eux leurs concubines, car ceux qui n'ont pas de femmes s'adressent à celles des autres. Les moines prélèvent la dîme sur les femmes ainsi que sur les récoltes (3). On voit alors trois papes se disputant tour à tour la chaire de Saint-Pierre, et l'Université de Paris les déclarant antipapes tous les trois. En 1351 , Clément VI concède aux rois de France une bulle qui autorise leurs confesseurs aies absoudre de tous parjures présents et futurs et de tous serments qu'ils ne peuvent accomplir à leur convenance (4). Après la taxe de Jean XXII, tout le monde se méfie même du pontife. Rome est considérée comme un marché d'indulgences (5).

Quant au seigneur, depuis l'invasion anglaise, le peuple se convainc en France que désormais il n'est plus invincible. Le territoire perdu, il n'est bon qu'à le piller

(1) a Nain spadones aut sodomi appellantur. » (Nicolas Glémangis.) « Presque tous les évèchés vacants aujourd'hui et les principales dignités de l'Eglise, ajoute cet auteur en parlant des cardinaux et du pontife, deviennent le partage, des beaux jeunes hommes ses mignons. » (Chap. xxvn.)

(2) Étrangers à toute instruction, à toute discipline, et nourris dans l'oisiveté, ils ne connaissent qifimpudicités, jeu, débauche, querelles et frivoles discours. >• (Nicolas Clémangis, chap. vi.)

(3) Voir le cas du frère Juliot, qui profita de l'innocence d'une dame nommée Técla, en lui faisant croire qu'elle lui devait payer la dîme de son corps, F. Anselm Turmeda, Disputation de l'Asne, édit. Lion, p. HO et suivantes. Voyez aussi, dans le même ouvrage, ce que fit un prêtre pour violer une dame enceinte, comment cette dame se suicida pour échapper audit prêtre, et les décisions du clergé et de l'évêque contre le mari qui demandait justice.

(4) « In perpetuum indulgemus ut confessor juramentaper nos praeslifa et per successores vestros prestanda in postreum, quœ vos et illi servare commode non possetis. Epist. Clément. Pap. 17, in Spicilegio Dachery, t. 111, édit. 1723, p. 724.

(o) Voir les derniers vers des proverbes de V. Anselme Turmeda, note 2, p. 584 et 080.

pour réparer sa déroute. Les fabliaux de l'époque le montrent sous les traits d'un loup avide, finissant par dévorer l'inoffensif agneau, c'est-à-dire le pauvre laboureur. Dans le reste de l'Europe, il lui donne, chaque jour, des exemples de plus en plus ridicules et extravagants ; ses débordements sont scandaleux. Il est plus habile à rompre des roseaux dans les tournois que des lances clans les batailles. Au casque de fer il en a substitué un de carton. Dans les Alpes, une armée de chevaliers autrichiens est mise en déroute par quelques bandes de montagnards.

Lepeuplevoit le trône, quiparfois lui avait servi d'appui, occupé par des rois imbéciles ou fous ; il perd confiance en ses chefs temporels et spirituels et désespère de tout secours humain et divin. Que l'on considère, en Allemagne et en Suisse, cette mort plébéienne de la Danse macabre étranglant et écrasant les grands de la terre ; que l'on voie en Italie et en Gastille le traitement que subissent, dans la chanson et dans la romance, les prélats et les nobles (1); et, en Catalogne, que l'on prête l'oreille aux strophes terribles de la ballade du comte Arnaud, où le seigneur fourbe et débauché sort de l'enfer pour confesser luimême ses crimes (2), et on comprendra, on s'expliquera comment le sabbat, cette fête nocturne, qui d'abord n'avait été que la célébration dégénérée des mystères do la nature, se tourna, dans ce siècle, en une protestation violente des opprimés contre leurs oppresseurs. Le sabbat du quatorzième siècle, c'est le vilain qui se dispose à rompre u la

[l ) Voir Danza gênerai de la Muerte,BibliotecaRavadaneira, Autores castellanos anteriores del sieylo XV .

(2) Encore aujourd'hui les bonnes gens des montagnes du nord de la Catalogne montrent le château dans lequel vécut le comte Arnaud, et disent que la nuit on l'entend sortir avec ses chevaux et sa suite de démons, qui courent ensemble comme emportés par l'orage. Dans cette légende on a confondu le seigneur féodal méchant avec le chasseur terrible, dérivé du Woden germanique. Voir la légende entière et ses variantes dans F. Pelayo Briz, Causons de lu Terra, t. I, p. 49.

baguette de coudrier » sur le dos du seigneur, parce qu'il est las de « partager les fruits » avec lui.

Si l'aspect terrible du sabbat s'explique par la situation môme du siècle, ses deux caractères principaux se conforment également aux manifestations de l'époque. Nous voulons parler du rôle qu'y joue la femme et de l'amour que Ton marque pour la danse. Dans ce siècle où la femme acquiert une excessive importance, c'est à elle que revenait la présidence des conspirations nocturnes. C'est elle qui devait être l'élue de l'Esprit malin, comme elle l'était déjà du Saint-Esprit. Et aussi, dans un siècle de vertige, où tout tremblait, où tout se mouvait, où tout dansait, la danse frénétique était la forme sous laquelle devait se manifester l'expansion populaire. La démocratie des croyants place son idéal dans la mort, qui oblige tous les mortels à danser. La démocratie qui a rompu avec le Dieu de l'Eglise danse également dans ses conciliabules pour faire danser ensuite tous les pouvoirs de la terre.

Il y avait deux sortes de ces réunions appelées sabbats : les unes générales, que l'on faisait quatre fois l'an, à l'égal des quatre grandes fêtes de l'Eglise ; les autres hebdomadaires, et particulières à chaque endroit. On appelait plus particulièrement les premières sabbats et les secondes esbats (1).

Au milieu des bois, sur un terrain plat et légèrement élevé (2), on dressait un trône rustique qu'occupait le Sei-

(1) Lancre, De l'inconstance des mauvais anges, édit. Paris, 1613, p. 123. Nous empruntons à Lancre, Del Rio, Sprenger et autres auteurs la description du sabbat, en notant seulement les pratiques qui remontent évidemment à cette époque, mais en laissant de côté tout ce qui porte le caractère de la Renaissance. Voir, pour faire la comparaison, le roman de Fauvel et les miniatures et bas-reliefs de l'époque dans lesquels on représente ces scènes. Consulter aussi les légendes populaires de toutes les Pyrénées.

(2) Le lieu où l'on célébrait le sabbat était appelé dans tout le pays basque, en Espagne, aquelarre; ce nom signifie, en langue basque, champ du bouc. On donnait aussi le nom d'aquelarre au sabbat.

gneur de la Révolte. L'éternel banni est coiffé, comme un seigneur, d'un chapeau orné de noires plumes de coq ; sa physionomie est sombre, mi-sinistre et mi-mélancolique. Les flammes des torches résineuses l'éclairent de leur lumière rougeâtre et vacillante, et leurs lueurs resplendissent jusqu'au faîte des pins touffus qui enceignent le site. La scène revêt ainsi un aspect d'un caractère fantastique et féroce à la fois. A cette clarté incertaine, nul ne peut dire si le Diable est un homme, un animal ou une simple figure de bois, car il a une face humaine, il est armé du priape, il est velu et cornu ainsi qu'un animal et aussiimmobile qu'un tronc d'arbre (1).

Jeune encore, couronnée de fleurs sauvages et belle d'une beauté sinistre, la sorcière est assise à côté de Satan (2). C'est à cette Eve,- par laquelle le Diable introduisit le péché dans le monde, qu'il appartient de présider l'infernale assemblée.

Debout, elle hurle donc l'invocation terrible qui commence par ces mots : Abracax ! abracax! abracax ! Les sorciers arrivent alors en foule, masqués et travestis (3); ils répondent à l'invocation parla malédiction contre Dieu et tous les saints, et vont ensuite adorer Satan en lui baisant le derrière et en lui disant : « Je préfère le derrière du Diable à la figure de Dieu (4).» Puis la grande sorcière s'abandonne au Diable en s'asseyant sur lui. Le dieu de

(l)«On ne peut bonnement dire s'il est homme, tronc ou bête, >j Lancre, liv. II, p. 121. Pour la description du diable au sabbat, comparez avec Del Rio. Voir encore dans Lancre au livre II, p. 125.

(2) « La royne du sabbat à son costé, qui est quelque sorcière qu'il a débauchée. » (Lancre, liv. II, p. 121.)

(3) L'un des travertissements les plus communs de ceux qui jouaient le rôle de démons était la peau du mouton noir avec les cornes, et la face fardée de suie ou de terre rouge. Une sorcière avoue avoir vu plusieurs fois le diable comme un homme à la face rouge ou noire. Voir Lancre, liv. II, p. I2o. Une auire manière d'aller au sabbat, c'était de s'envelopper de la peau d'un loup. Peut-être est-ce là une des origines de la croyance aux loups garous. Voir le Lai du Bisclavet.

(4) Marie Azpilcouëtte, de Hendaye, déclare que « le diable estoit en

bois la soutient et elle reçoit l'inspiration obscène des prêtresses de certains cultes phalliques.

Dès le commencement de la cérémonie, on a envoyé les enfants promener des crapauds au bord de quelque ruisseau(l). Bientôt le banquet commence. Chaque couple choisit sa place, car on ne pouvait aller au sabbat que deux à deux. On procurait un second à celui ou à celle qui en manquait. Alors on boit à Adromelek, à Furfur et à Hamraon. La boisson que l'on consommait portait différents noms. Etait-ce une mixture d'illusion? Etait-ce un vin excitant? Il semble que cette boisson variât suivant les pays. Dans les Pyrénées, par exemple, il est certain que l'on buvait du vin. Après le banquet, on ouvre la danse. Les danseurs forment un cercle en tournant le dos au Diable, ils tourbillonnent vertigineusement au son du tambourin et des flûtes, et sautent par-dessus le feu (2). La fiancée du Diable se prosterne, et, sur ses reins, un démon célèbre la messe noire en maudissant le pain et le vin; son corps est à la fois l'autel et la victime. Le blé est présenté kY esprit de la terre, qui fait germer les plantes ; on ouvre des cages et on lâche, en signe de liberté, des oiseaux et d'autres ani-

forrae de bouc ayant une queue, et au-dessoubs un visage d'homme noir, où elle fut contrainte de le baiser. » (Lancre. liv. II, p. 126.)

(1) « 11 tient les enfants esloignez, de peur les rebutter pour jamais, pour l'horrible veue de tant de choses. » (Lancre, liv. 11, p. 122.)

On a prétendu voir dans ces crapauds du sabbat un reste de l'ancien ophitisme. L'abbé Lecanu affirme que les assistants au sabbat étaient des néognostiques. Dans ce cas, le sabbat ne serait autre chose que ce christianisme alexandrin mêlé de gnosticisme, qui adorait un Khristos, dieu de la nature. Proscrit à Nice, il se serait réfugié dans les ombres de la nuit, continuant ses mystères à l'intérieur des forêts. Il aurait reçu au quatorzième siècle le renfort de tous les serfs et de tous les désespérés.

(2) o On y danse en long, deux à deux et dos à dos, et parfois en ronde, le dos tourné vers le centre de la danse, les filles et les femmes tenant chacune leurs;démons par la main, lesquels leur apprennent des traicts et des gestes si lascifs et indécents qu'ils feroient horreur à la plus effrontée femme du monde. » (Lancre, liv. 11, p. 121.) Lancre affirmeaussi que le diable fait passer les sorciers à travers les flammes pour leur apprendre à ne pas craindre les feux de l'enfer et ceux de la justice,

maux. En Allemagne et en Lorraine, on offrait au Diable le chat, le bouc ou le taureau au sombre pelage (11. puis les assistants communiaient avec une hostie noire qui portait, grossièrement dessinée, l'image d'un bouc (2). Michelet affirme que l'on déposait deux offrandes, les corps du dernier mort et du dernier-né dont l'assemblée communiait fictivement (3). Après les études que nous avons faites de Del Rio, de Lancre, de Sprenger, d'Eymerich et surtout des légendes des peuples avoisinant les Pyrénées espagnoles, notamment de ceux du côté Est, nous inclinons à penser qu'il se passait tout autre chose dans ces réunions. On coupait la corde du pendu, et là on rendait les honneurs funèbres au frère, victime de la tyrannie ; on exhumait l'excommunié auquel le curé avait refusé la terre sainte et l'on célébrait ses funérailles (4) ; on enlevait, dès que

(1) Voir Michelet, là Sorcière, p. loO.

(2) Lancre dit : » Un démon y célébroit quelque forme de messe noire pour se moquer des chrestiens, et il fait paraistre quelque hostie faite de quelque puante matière noire el fumée où il est peint un bouc. » (P. 122.)

(3) Voir Michelet, la Sorcière, p. 151-152.

(4) Il existe une tradition commune à la Catalogne, à l'Aragon et au pays basque, que Ton trouve aussi dans certaines contrées italiennes voisines des Alpes., et qui vient à l'appui de notre avis. On disait qu'à minuit le corbeau prenait son vol, que l'oeil du chat noir brillait d'une lueur sinistre, et que le pendu frémissait à sa potence, prenant une sorte de vie froide, comme celle des moris en Egypte et celle des enterrés chez les Hébreux. Alors le sorcier coupait la corde du pendu et l'emmenait au sabbat.

L'ull del gat nègre a mirât, L'ala del corp la volât, L'estremes ast lo penjat Talle la corda !

Dans plusieurs chroniques et manuscrits de l'époque, on constate que plusieurs fois les pendus disparaissaient de leurs gibets, à des nuits déterminées. Voir Dietarios de la deputacion de Cataluna, à partir de l'an 1413. On croyait aussi en Navarre, en Aragon et en Catalogne que les brouculacos, c'est-à-dire ceux qui sont morts excommuniés, assistaient au sabbat, transformés en vampires. Llorente affirme que les sorciers volaient les cadavics des gens d'Eglise et des bons chrétiens et les

s'en offrait l'occasion, le fils du seigneur ou de l'un de ses féaux et on l'immolait par vengeance. Quoi d'étrange à cela(l)?

La sorcière prend ensuite un crapaud, que lui offre un des assistants, et elle le déchire en lambeaux en regardant fièrement le ciel et en lançant vers lui ces mots : « Ah ! Philippe, si je te tenais ainsi dans mes mains, comme je t'en ferais autant (2) ! » La foule en masse défie alors le ciel en poussant mille cris éclatants, et comme Dieu ne lance pas la foudre sur les assistants, ils le tiennent pour impuissant et vaincu. Alors ils bondissent à travers les flammes des bûchers, qui, peu à peu, vont tous s'éteignant; et lorsque graduellement tous les feux ont ainsi disparu, laissant l'esplanade et la forêt plongées dans la plus profonde obscurité, la nuit vient couvrir de ses ombres des scènes licencieuses, que la plume se refuse à décrire (3).

Mais le coq chante, l'aube blanchit, et chacun déserte sa place, abandonne son déguisement grossier, se lave le visage et rentre silencieusement chez lui, avant qu'on puisse le remarquer.

Plusieurs auteurs ont cru que le sabbat n'était qu'une

emmenaient au sabbat pour les profaner. (Hist. de l'Inquis. en Espagne, vol. III. De la section des sorciers.)

(1) Cette tradition est connue en Aragon ainsi que dans toute l'Espagne du Nord. C'est à cette époque que Garcia Gutierrez l'ail passer son drame el Trovqdor (le Trouvère). Il présente une bobémienne qui vole le petit frère du seigneur de Lima pour se venger de la mort de sa mère que ledit seigneur avait fait brûler comme sorcière et envoùteuse. le poète n'a fait que dramatiser la légende populaire en faisant brûler à la bohémienne son propre fils à la place du frère du comte. Du reste, il a respecté l'ancienne légende.

(2) On appelait aussi Jésus-Christ, Jeannicot, dans cet acte.

(3) Une des femmes citées par Lancre déclare « qu'es dictes assemblées il y a un extrême plaisir et réjouissance, qu'on y fuit l'amour en toute liberté devant tout le monde. » (De l'Inquisition, liv. Il, p. 127.) Del Rio, Sprenger, Leloyer, Uoguet et d'autres auteurs confirment cette déclaration en y ajoutant plus de détails.

bacchanale, qui servait de prétexte à la satisfaction de tous les appétits brutaux. Il y avait certainement un peu de cela, mais ce n'était pas tout. Ce n'est guère en effet qu'à la Renaissance qu'il revêtit ce caractère purement orgiaque ; à cette époque, il n'y avait pas jusqu'aux grands seigneurs et aux grandes dames qui n'y concourussent, afin de donner un libre cours à leur sensualisme ; là, ils s'abandonnaient au libertinage le plus éhonté. Quant au sabbat du quatorzième siècle, bien que l'union des sexes y figurât pour sa part, tel n'était pas son but. C'est au sein de cette sorte de franc-maçonnerie des forêts que se tramèrent, durant ce siècle, les insurrections qui vinrent éclater plus tard dans toute l'Europe.

Les accouplements illicites qui s'accomplissaient au cours de ces cérémonies, étaient le résultat de l'état général du serf et du campagnard de cette époque. Ce que désiraient ces pauvres gens, dont les récoltes étaient éternellement convoitées et dimées par le baron et le curé, c'était d'avoir beaucoup de fruits et peu d'enfants. Il convient également d'observer que, dans les hameaux et les petits villages, tous étaient entre eux parents plus ou moins rapprochés ; or, l'Eglise interdisait les mariages jusqu'au septième degré de parenté. Il résultait de là que les unions étaient rendues presque impossibles par suite du manque de subsistances d'une part et des prohibitions ecclésiastiques de l'autre. Elles ne Tétaient pas moins entre gens de deux villages différents, à cause du droit de propriété des seigneurs et des querelles qui en dérivaient relativement à l'appartenance des enfants. D'ailleurs, le plus souvent, on était ennemi, soit que les seigneurs fussent en guerre entre eux, soit que les serfs eux-mêmes fussent rivaux et jaloux. Pour s'unir, comment donc faire dans ces conditions? Il ne restait presque d'autre ressource que l'union illicite du sabbat. Il n'y avait pas d'exemple que la femme qui se rendait dans ces réunions en fût revenue enceinte. Au premier symptôme d'ailleurs, les sorciers savaient fort

bien administrer quelque emménagogue qui les faisait avorter. Et les procès faits aux magiciens parlent aussi d'injections à l'eau froide ordonnées après l'acte copulatif. En vérité, c'est bien aux difficultés que rencontrait la célébration du mariage légal, plutôt qu'au vice et à la débauche, qu'il faut faire remonter la responsabilité de ces écarts.

On trouvait donc dans le sabbat le repas en commun, l'union des sexes, les honneurs funèbres rendus aux suppliciés et aux excommuniés, les vengeances exercées contre les maîtres de la terre, les défis adressés au ciel et le culte envers le Diable considéré comme un pouvoir opposé à celui du Seigneur et de l'Eglise. En un mot, tous ceux que réunissait le lien fraternel de l'infortune venaient à cette cérémonie pour honorer tout ce que maudissait l'Eglise, pour pratiquer tout ce qu'elle interdisait, pour conspirer enfin contre tout ce qu'elle déclarait invulnérable.

Au milieu des convulsions et des troubles qui marquent le quatorzième siècle, on préparait, inconsciemment peutêtre, la Révolution, dont la première étincelle fut la Jacquerie et dont les dernières explosions, à la fin du quinzième siècle, contribuèrent tant à la ruine de la féodalité sur les débris de laquelle se dressa le puissant édifice de la monarchie. Mais, pendant que serfs et vilains se réunissaient nuitamment dans la campagne pour jouir d'un moment de liberté sous la présidence du Diable, d'autres, comme nous l'avons dit, victimes de la soif des richesses, se donnaient à lui afin d'obtenir l'or qu'exigeaient les besoins de l'époque.

Enfermés dans leurs laboratoires , ils se livraient passionnément, avec l'aide du Malin, à la culture des sciences obscures de la matière pour découvrir la pierre pJtilosophale tant convoitée. Après avoir accepté comme base les Météorologiques d'Aristote , après s'être pénétré de l'art sacré professé par les maîtres qui fleurirent

à Alexandrie , chacun, guidé clans ses recherches par les œuvres d'Avicenne , d'Archélaûs, d'Albert le Grand, de Lulle ou d'Arnaud de Vilanova, croyait savoir ce qu'était cette pierre chimérique. Pour la plupart, elle était l'arsenic qui blanchit le cuivre ; pour d'autres, le cadmium qui le jaunit ; pour quelques-uns, le soufre qui, joint à un métal aussi vil que l'étain, donne un produit ressemblant à l'or. Mais la grande difficulté résidait dans les moyens propres à mener à bien le grand œuvre. Presque toutes les formules données par les grands maîtres étaient enveloppées de mystère. Les unes étaient écrites au moyen d'hiéroglyphes et de figures, les autres au moyen de lettres, de nombres et de lignes, dont l'explication était aussi symbolique et énigmatique. On trouve dans tel livre l'histoire d'un roi qui pénètre dans une caverne où il se dépouille de son vêtement de drap d'or et le remet à Saturne, qui le garde quarante jours ; puis, il s'enlève le pourpoint de velours noir et le donne à Jupiter, qui le conserve vingt jours. Jupiter le transmet à la Lune, qui le retient à son tour vingt autres jours, de sorte que le roi en est réduit à ne porter que la chemise, qui est d'un linge pur, fin et blanc comme la neige. Mais il quitte aussi ce dernier vêtement et le remet à Mars, qui le garde quarante jours ; Mars le livre au Soleil, jaune, mais non pas clair, et celui-ci le conserve encore quarante jours de plus. Alors, le Soleil devient resplendissant. Dans d'autres livres, sont des figures représentant Saturne qui coupe les ailes à Mercure, puis le massacre des Innocents, la Lune baignée dans le sang et le Soleil qui se lève plein d'éclat. On prescrit, dans certains, à l'amant de s'unir à sa maîtresse pendant la pleine lune, entre l'orient et l'occident, après que l'aigle noir s'est transformé en lion roux. Enfin, on voit tracés, à chaque page de plusieurs, des cercles, des triangles, des caractères hébreux, des lettres grecques, des paroles magiques, toujours précédés du nombre 333 ou du mot Abracax, qu'assurément nul n'a

jamais pu comprendre, non pas même le Diable qui a tout inspiré (1).

Armés de ces formules, les alchimistes consultaient les constellations et, en prononçant certaines paroles mystérieuses, ils dissolvaient et congelaient le sel commun, le sel métallique, le sel sarrasin, le sel ammoniac, le vitriol et le nitre ; ils mettaient en digestion des métaux avec Yesprit de sel, avec des eaux mordantes, Y eau seconde on Y eau régale qui dissout la lune, sépare le soleil et convertit en chaux les autres métaux ; ils calcinaient des aluns de roche, de plume, de verre et des marcassites ; ils macéraient des herbes dans Y eau ardente ; ils carbonisaient du sang, de l'urine, des œufs, des excréments, du sperme, des cheveux et diverses parties du corps de certains animaux: avec le carbone obtenu, ils essayaient de voir s'ils pouvaient décaper les métaux nobles ou faire disparaître les nuages et les taches qui obscurcissaient la véritable nature du Soleil ou de la Lune. Or, quoiqu'ils se servissent d'alambics, de cornues, de pélicans, de matras , de chaudières et de creusets; quoiqu'ils fissent usage des méthodes de décoction, de circulation, de réverbération, ^ascension, de fusion , de calcination , tYélémentation , de rectification , (Y évaporât ion, de conjonction, d'élévation et de sublimation ; enfin, quoiqu'ils invoquassent la très-sainte Trinité, les anges purs, les chérubins ou Astaroth, Abraxas, Kaulakau, Adonaï et l'Hermès Trismégiste, peine perdue ! à la grande stupéfaction du pauvre chercheur, l'or ne venait pas. Le Diable ne lui enseignait qu'une chose, comme il le lit à Arnaud de Vilanova : il lui montrait que « par cela que le cheval n'engendre que des chevaux, et que l'homme ne peut produire que des hommes, le métal

(1) Voir eï Libro del Tesoro del Rey don Alfonso el Sabio, Biblioteca national, à Madrid. Voir aussi Opuscule très excellent de lu vraie ■philosophie natwelle des métaulx avec le Traicté du vénérable docteur messire Bernard, comte de la Marche TTévisane, édit. Anvers, 1337; enfin le Théâtre Chem., plein de ce genre de formules.

identique à lui-même ne peut s'extraire du sang d'une chèvre, d'œufs, d'urine, de cheveux, de végétaux, etc. (i)» Et cet enseignement que tous repoussaient avec énergie, parce qu'il détruisait leurs plus chères illusions, Bernard, comte de la Marca Trevisana, le formulait plus tard, après trente années d'investigations, en disant qu'on ne fait pas d'or sans or et que Y or ne s'obtient qu'avec de l'or (2). Cette désolante maxime ne parut pas suffisamment claire aux yeux de tous. Quelques-uns traduisirent en effet que Satan voulait dire qu'il ne fallait pas regretter la dépense pour obtenir le métal noble, et ils gaspillaient les écus de leur escarcelle dans l'espoir de les retrouver plus tard au centuple dans le fond d'un creuset ou d'une cornue.

De plus perspicaces comprirent l'avis de Satan. «L'or, se dirent-ils, s'obtient au moyen des mystères de la banque, » et ils se livrèrent à l'usure ; ils se dédièrent à l'étude des opérations compliquées du change et multiplièrent, en peu de temps, leurs capitaux. Satan récompensait leur sagacité en les comblant de richesses. Mais il fallait dissimuler les procédés diaboliques. Pour cela, certains, comme Nicolas Flamel et sa femme Pernella, disent avoir appris de chrétiens fidèles ou de juifs convertis les moyens de mener à bonne fin le grand œuvre et les avoir utilisés dans un pèlerinage à Saint-Jacques de Gompostelle, ou sous la protection de quelque saint. Et, à l'appui de leur dire, ils fondent des églises et des hôpitaux, ils sculptent des bas-reliefs, ils peignent des murailles où leur effigie figure, auprès de la formule symbolique, dans une dévote attitude (3). Quant à ceux qui ne justifient pas leurs richesses par ces fourberies, ils tombent victimes

(1) Arnaud de Vilanova, Ars Âurifera, vol. II, Bàle, 1561. Voir le manuscrit n° 7353 de la Bibliothèque nationale de Paris; on y trouve la traduction de ce livre sous le titre de Glorieuse Marguerite de maistre Arnaud de Villeneuve.

(2) Voir Opuscule très excellent de la vraie philosophie, etc.

(3) Voir l'abbé Vilain, Essai sur l'histoire de Saint-Jacques de la

des convoitises qu'allument leurs biens : les uns, comme les Templiers, meurent sur le bûcher ; les autres, comme Jacques Cœur, sont l'objet d'un procès arbitraire et obligés de fuir en d'autres terres, sans que l'intervention du roi, qui reconnaît pourtant les services qu'ils ont rendus au trésor public , soit assez puissante pour les sauver (1).

Pourtant les recherches des alchimistes ne furent pas inutiles. Dans leurs matras, dans leurs fourneaux, avec leurs soufflets, ils chauffèrent la Nature, que le christianisme avait déclarée morte, et, sous cette vivifiante haleine, elle se mit à palpiter et à renaître. A travers le verre de leurs cornues, les alchimistes purent observer que, lorsqu'elle recevait le souffle de quelque homme de génie, la matière, qualifiée, par les théologiens, de ténèbres condensées, de substratum du mal, de substance inerte, s'animait, et ses prodiges plongeaient les ergoteurs dans la stupéfaction. Ou la Nature, la matière, n'était qu'endormie et non pas morte, ou elle avait donc ressuscité : conclusions également sataniques Tune et l'autre, puisque l'orthodoxie l'avait déclarée morte pour l'éternité. Le diable blasphémait par la bouche des cornues. La vie de la matière étant dès lors mise hors de cloute, il se présentait une autre question : La matière avait-elle une âme? Les disciples du grand œuvre avaient vu qu'une poudre noire comme les ténèbres, et pressée dans un canon de métal, projetait, dès qu'on la mettait en contact avec une étincelle, la balle qui la comprimait, en se convertissant, comme la foudre, en lumière et en fumée. La fumée, disait-on alors, peut bien être un corps converti en air épais ; mais la lumière, ajoutait-on, n'indique-t-elle pas

Boucherie, 1758, Mémoires de la Société des antiquaires de France, t. XV- XXIII. Histoire critique de N. Flamel, 1701 .

(I) Voir bonamy, Mémoires sur tes dernières années de ta vie de Jacques Cœur; le baron Trouvé, Histoire de Jacques Cœur; Pierre Clément, Jacques Cœur et Charles VU; Louis Reyn.il, Histoire du Berry.

un principe spirituel, subtil, animique? Ces hommes, dont l'intelligence était saturée du dualisme qui dominait les spéculations à cette époque, ne pouvaient encore comprendre la force, le mouvement que comme un esprit uni aux corps ; tant ils étaient pénétrés du concept théologique de l'Univers! Eck de Sulzbach avait vu s'unir aux métaux un esprit qui les transformait en chaux, en ajoutant à leur poids primitif, et qui disparaissait sous l'action du feu comme un esprit de l'air (1). De plus, un grand nombre de substances soumises à l'action de la chaleur dans une cornue ou un alambic produisaient souvent un esprit qui digérait des métaux, décomposait des sels, ou qui, administré sous un petit volume, procurait la guérison, tandis qu'il donnait la mort à hautes doses. Les alchimistes, qui ne connaissaient pas encore à fond le secret du dosage, qui ignoraient que l'effet produit est la conséquence de la proportion, c'est-à-dire du rapport, et qui croyaient aux propriétés absolues des substances, dotèrent ces esprits d'une sorte de volonté, et les considérèrent par suite comme des êtres conscients. Les esprits de la matière, les âmes des corps, séparés de leurs résidus inertes, de leur caput mortuum, étaient enfermés et vendus en bouteille. Un alchimiste avait, un jour, distillé du marc de raisins et obtenu un esprit liquide, une eau qui montait à la tète, qui donnait le vertige et faisait tourner les images. L'eau-devie était un diable qui s'établissait dans le cerveau et produisait la folie. Maître Arnold avait extrait du vin un autre liquide qui paralysait les sens, produisait la mort pour un certain temps, calmait les douleurs, s'enflammait, et disparaissait dès qu'on l'approchait d'une flamme. L'éther était donc un autre diable liquide (2). Et c'est ainsi

(i) Voir Clavis philosophorum in Theatr. Chemic, t. VI, p. i 141-1 142, 1144. « Spiritus unitur corpori. » Il avait trouvé l'oxygène, quoiqu'il ne lui donnât pas ce nom.

(2) Le liquide découvert par Arnold de Yilanova, à ce qu'il parait, n'était vraiment qu'un produit de la distillation du vin, lequel produit contenait

que tous ces esprits de la matière ténébreuse, ces âmes des corps inanimés furent successivement qualifiés de

diables.

Quel pouvoir que celui de Satan au quinzième siècle ! Tous les esprits qui guérissent et tous ceux qui tuent lui appartiennent : une poudre noire qu'il anime fait sauter les châteaux ; un autre esprit, secret, invisible, qui tourne dans une boîte tout autour d'une aiguille, guide les navigateurs et leur marque leur route. Il communique à la nature entière l'impulsion de la révolte, et les serfs se soulèvent, les poèmes païens secouent la poussière de l'oubli, les statues palpitent sous le sol qui les recouvre, les marbres immobiles se meuvent et gesticulent. Et pendant qu'en Europe il inspire la colossale invention qui devait répandre les idées, il fait, de l'autre côté des mers, surgir un monde que trouve un Génois de génie, secouru par l'or amassé par les marchands catalans initiés aux mystères de la banque. Saint Paul eut donc raison : Satan est « le dieu de ce monde, le Prince de la vie »!

Bientôt l'alchimiste inspira une profonde horreur au vulgaire. Bien que, pour aboutir à un résultat pratique, il prit la cause suprême pour point de départ ; bien qu'il s'appuyât, comme principes scientifiques, sur le dualisme du bien et du mal, sur la trinité ou sur les sacrements ; bien qu'il évoquât enfin les anges pour qu'ils s'intéressassent aux opérations qui l'absorbaient, toujours la crédulité vit en lui un remanieur de l'œuvre de Dieu, un contradicteur de l'infinie providence. Les mystères de la foi et les nombres sacrés ne pouvaient être appliqués qu'à Dieu et aux choses célestes ; les appliquer à la matière déchue, c'était un sacrilège et un hommage rendu à Satan.

de Péther, mais ce n'était pas de l'éther pur. On prétend que l'éther a été découvert en 1540 par Valérius Cordus ; mais il résulte de sa description que ce qu'il obtint était de l'huile douce du vin.

Cette réprobation du vulgaire fut étendue des alchimistes à tous les hommes qui s'occupaient de sciences naturelles. Aux yeux des ignorants, les figures géométriques et les chiffres qu'ils traçaient passaient pour un affreux grimoire, pour une cabale infernale. Quant à l'Église, forte de cette manière de voir de la foule ignorante, elle persécuta les hommes de science comme magiciens et nécromanciens, confondus sous le délit commun de sorcellerie.

G'estcequi arriva au très-illustre don Henri de Villena à la cour de don Juan II de Gastille. Poëte, savant, riche et jeune, il se livrait avec amour à l'étude de la nature et de ses lois (1). 11 avait observé que la matière palpitait

(1) Don Enrique de Villena (improprement appelé marquis de Villena) avait étudié toutes les langues mortes connues à son époque, et toutes les principales langues vivantes de l'Europe et de l'Asie. Il était très-docte dans la connaissance de la philosophie, de la médecine, des mathématiques, de l'astronomie et des livres sacrés. Le poëte Jean de Mena dit de lui :

Aquel que tu ves, estar contemplando

En el movimiento, de tantas estrellas

La fuerza, la orden, la forma daquellas

Que mide los cursos, de como e de cuando ;

E uvo noticio, filosofando

Del movedor, e los commovidos

De fuego, de rayos, de son, de tronidos,

E supo las causas, del Mundo, velando ;

Aquel claro padre, aquel dulçe l'uente

Aquel que en el Câstalo, monte resueno,

Es don Enrique, seîïor de Villena,

Onra de Espana, e del siglo présente.

« Celui que tu vois qui contemple le mouvement d'autant d'étoiles, leur force, leur ordre, leur forme, celui qui mesure leur cours et comment et quand elles se meuvent; celui qui, en philosophie, arriva à connaître le moteur et les corps nuis, le feu, la foudre, le son du tonnerre, et qui trouva dans ses veilles les causes qui produisirent ce monde ce père si clair, cet homme, pareil à une source douce, celui dont le nom remplit le mont Castal, celui-ci est don Enrique île Villena, l'honneur de l'Espagne et du siècle présent. »

62G Lfc DliMON.

et se transformait dans les organismes ; il l'avait vue naître à la vie et croître dans les végétaux dès qu'ils commencentà poindre ; il avait remarqué certains êtres se développant au sein des corps en décomposition, et toutes ces observations le préoccupaient grandement. — La matière aurait-elle une vie propre? se demandait-il. Serait-ce, par hasard, cette substance charnelle de notre corps, qui contiendrait en soi l'animation dans ses particules , dans les replis les plus intimes de ses fibres ? — C'est ainsi que don Henri passait les nuits en méditations et ne trouvant pas de réponse. Il consulta des docteurs sarrasins et juifs, il étudia Averroès et Alkindi, Rhasès et Avicenne, Aristote et Hippocrate, Pline et Lucrèce ; puis, il conclut à l'unité de l'être humain et finit par croire que la vie était contenue dans la chair. Entraîné alors par d'étranges analogies, que lui avaient suggérées les phénomènes de la fermentation, il rêve d'une résurrection à date fixe, et, selon la légende, il donne ordre à son domestique de le dépecer, de l'enfermer dans une bouteille et de l'enterrer ensuite dans les profondeurs d'une cave, où il pensait attendre, ainsi réduit en bouillie, l'espace de trois siècles, après lesquels il ressusciterait (1) !

Quoi d'étonnant que le vulgaire, qui n'entendait rien aux sphères célestes, aux lunettes, aux cornues, aux matras, aux figures mathématiques, aux nombres ni aux écrits hébreux, tint don Henri pour un alchimiste, un magicien,

(1) Cette légende, qui émeut encore les braves gens de la Castille, était peut-être motivée par certains écrits symboliques de l'infant d'Aragon; et elle fut assurément mise en circulation par ses ennemis. On dirait que sous ce voile symbolique se cache la prophétie des trois siècles de persécution sanglante que la science a dû souffrir en Espagne, depuis qu'elle fut emprisonnée dans les souterrains de l'inquisition jusqu'au jour où la révolution vint lui donner la liberté Alors elle a ressuscité, mais telle qu'elle se trouvait le jour où on l'avait enfermée, parlant l'ancien langage. Quoi d'étonnant donc qu'aujourd'hui elle doive balbutier les mots étrangers des nations qui l'ont précédée dans l'émancipation scientifique?

LE SABBAT fcT L'ALCHIMIE. 627

un sorcier ou un nécromant (1)? Avec cela, les nobles et les moines, qui le haïssaient parce qu'il se tenait en dehors de la société et de la cour et qu'il frayait avec les choses du paganisme (2), l'accusèrent d'avoir signé un pacte avec le diable (3). On dit alors qu'il pouvait ensanglanter le soleil au moyen de la pierre héliotrope, deviner l'avenir au moyen de kichélonite, se rendre invisible avec l'herbe andromène , faire tonner et pleuvoir avec une chaudière d'airain | i) et transporter les hommes d'un lieu à l'autre comme sur les ailes du vent (5). Puis, après sa mort, on le diffama, et Fray Diego Barrientos fit brûler, parmi ses livres et ses papiers, ceux qui traitaient de sciences, et dissémina le restant (6 . Avec le seigneur de

(1) Felipe Benicio Navarre, Prologo de VArte cisoria, XXXVI.

(•i) Don Enrique de Villena étudia avec beaucoup d'amour les auteurs classiques grecs et latins; il traduisit l'Enéide, et fut un des instigateurs de la renaissance païenne. Il écrivit même des ouvrages à la façon antique, comme las Boce Trabajos de Hercoles.

(3) Un chroniqueur espagnol du quinzième siècle, qui s'occupe de lui, dit: «... C'était un homme de lettres très-remarquable, surtout en maiicre d'humanités, comme sont les arts libéraux, l'astrologie, l'astronomie , la géométrie , l'arithmétique et d'autres semblables. Quanta la science judiciaire et à la nécromancie, il en savait tellement, qu'on dit et on lit qu'il faisait des eboses merveilleuses, avec une si grande admiration des gens, que tout le monde pensait qu'il avait parte avec le diable. Il composa plusieurs ouvrages sur ces sciences, dans lesquels, bien qu'on y trouvât des eboses très-ingénieuses, qui révélaient un grand esprit et beaucoup d'utilité pour l'Etat, on en rencontrait d'autres « d'un mauvais exemple et qui faisaient soupçonner que son auteur avait signé ledit pacte ».

(4) F. Benicio N'avarro, Prologue de Y Aile cisoria, XXXVI.

(o) Le bachelier Ciudad Real, dans sa Lettre au \ertueuv docteur Perianez, dit que le relateur Fernan Diaz de Toledo fit en six heures les seize lieues de route qu'il y avait de Valladolid à Zamora. par l'art de don Enrique de Villena, c'est-à-dire par l'art du diable.

ii II résulte des récits des écrivains qui connurent le seigneur de Villena, que ce fut le confesseur du roi Jean II de Castille, Frère Barrientos, qui propagea que ledit seigneur avait fait un pacte avec le démon; il est acquis à l'histoire que ce fut lui qui brûla tousses ouvrages et ses écrits scientifiques, comme étant des grimoires de sorcel-

Villena commencèrent en Espagne les persécutions contre la science.

A partir de là, plus de lumière dans la péninsule ibérique. L'inquisition s'empare du dernier boulevard de la libre pensée, de la nation qui lui résista le plus. Alors se

lerie, avec la plupart des livres de sa bibliothèque ; de ceux qui restèrent, il en donna une partie, et jeta l'autre dans des puits. Voir la Lettre du bachelier Ciudad Real à Jean de Mena. — On y trouve le paragraphe suivant : « On a rempli deux charrettes des livres qu'il (don Enrique) a laissés, et on les a portés au roi. Et comme on disait que c'était des ouvrages de magie, non bons à lire, le roi ordonna de les porter chez le Frère Lope de Barrientos. Mais celui-ci, plus soucieux de complaire au prince que d'être reviseur de choses de nécromancie, fit brûler, sur l'heure, plus de cent de ces livres, sans les avoir plus lus que le roi du Maroc, ni les avoir plus compris que le doyen de Ciudadrodrigo ; car ils sont plusieurs qui, dans ce temps, parviennent à être considérés comme savants, faisant passer les autres pour initiés et magiciens, et, ce qui est encore pire, pour nécromanciens... Rien d'autres ouvrages sont restés chez Frère Lope, qui ne seront pas brûlés, mais qui non plus ne seront pas rendus. Si vous voulez bien, monseigneur, m'envoyer une lettre demandant quelques ouvrages de don Enrique, pour votre service, je la montrerai au roi et peut-être parviendrons-nous a ce que Frère Lope ne commette plus de péchés sur ce sujet-là, et l'âme de don Enrique sera très-heureuse de voir que ce ne soit pas son héritier qui celui-là l'a fait passer pour sorcier et nécromancien. »

Voir aussi les beaux vers de Jean de Mena sur la mort du seigneur de Villena. Ils disent :

0 inclito sabio, acutor muy sçiente Otra e aun otra, vegada yo lloro Porque Castilla, perdio tal tesoro Non conoscido, de lante la gente.

Perdiô los tus libros, sin ser conoscidos, E como en exequias, te fueron ya luego Vnos metidos, al avido fuego E otros sin orden, non bien repartidos.

« 0 illustre savant, auteur consciencieux, — Une fois et une autre fois je pleure, — Car Castille a perdu un tel trésor, — Que le vulgaire ne connaissait pas. — Tes ouvrages sont perdus sans être connus, — Et pour faire tes funérailles on les jeta tout de suite, — Les uns au feu avide, — Et les autres on les répartit sans aucun ordre. »

réalise la prophétie de l'infant d'Aragon : de la fin du quinzième siècle au commencement du dix-neuvième, pendant trois siècles, la science reste morte, attendant la résurrection de la liberté moderne, qui brisât l'enveloppe sous laquelle elle était prisonnière.

Nous estimons que la conclusion darwinienne de la production et du développement de l'organe dans chaque espèce par suite du besoin qui le détermine, est aussi exactement applicable à l'apparition de certaines inventions dans les sociétés humaines.

Bien avant l'invention de l'imprimerie, les hommes, comme possédés du diable, brûlaient du désir étrange de tout apprendre, de tout savoir. Tous, au risque de se perdre, souhaitaient ardemment de goûter au fruit défendu de l'arbre de la science du Bien et du Mal. Celui qui composait un livre ne se bornait déjà plus à le lire devant une poignée de personnes savantes pour le léguer ensuite à la bibliothèque de quelque couvent. 11 le lisait à quiconque voulait l'entendre, il en tirait ou en faisait tirer des copies nombreuses, et, à leur tour, ceux qui possédaient ces exemplaires nouveaux en donnaient lecture à haute voix devant ceux qui n'entendaient pas l'écriture. Enfin, ceux-ci faisaient de grands efforts pour retenir les idées qu'on leur exposait ainsi afin de pouvoir en donner communication à ceux qui n'avaient pu assister à la lecture. Lorsque dans une ville on était informé qu'un savant avait écrit quelque livre nouveau ou que tel habitant avait fait l'acquisition d'un ouvrage inconnu jusquelà, tout le monde accourait à la demeure de l'heureux possesseur, désireux de savoir ce que contenait le livre, les secrets qu'il révélait, les énigmes qu'il déchiffrait, les

mystères qu'il découvrait, sans se soucier si l'auteur était un maure, un juif ou un hérétique. Les princes appelaient l'auteur à la cour. Le livre passait avec rapidité de main en main, et cette rapidité de la circulation suppléait à la rareté des exemplaires. Dans l'Occident, l'humanité se livrait avec frénésie à cette communion de l'idée. Et bientôt l'anxiété de savoir fut suivie de la fureur d'écrire. Chacun se hâtait de tracer au plus vite les caractères afin de pouvoir copier beaucoup d'exemplaires en peu de temps (1), car la demande augmentait de jour en jour, il importait peu que l'écriture fût mauvaise ou que le papier et le parchemin manquassent. On écrivait sur du vélin ou sur du carton indistinctement, à défaut d'autre chose. Pourvu que l'on put lire, cela' suffisait. On retranchait les notes. On multipliait à l'infini les abréviations. On supprimait un grand nombre de lettres. On employait des signes pour les mots les plus usuels. Les copistes ne dessinaient plus aussi minutieusement les caractères que par le passé, à moins qu'il ne s'agit d'exemplaires de luxe et ayant une destination déterminée. La main nerveuse entraînait la plume comme mue par un courant électrique ; le papier se couvrait de lignes a vi'c une étonnante rapidité (2). Les pages des manuscrits

(!) « Le désir du gain faisait copier d'autres copies si peu consciencieusement, qu'on abrégeait les chapitres en supprimant certains passages, et en altérant les notes pour les raccourcir. Il fallait donc quelque moyen de reproduire les exemplaires avec fidélité, de les multiplier indéfiniment, de les fournir à bon marché et de les réduire de volume. » Castro y Serrano, Cuadros contemporaneos, elLibro, p. 20 et 21.

11 y a déjà quelque temps que nous avons remarqué que plus les manuscrits se rapprochent de l'époque de l'invention de l'imprimerie plus ils sont pleins de suppressions, d'abréviations et de signes indiquant certains mots usuels, et plus aussi ils sont écrits en caractères tracés hâtivement.

(2) « Surrexerunt scriptores quos cursores vocant, qui rapido juxta nomen cursu properantes, nec per membra curant orationem discernerc nec plene aut imperfecte sensu notas apponere, sed in unum impetu, velut hi qui in stadio currunt. » Nie. Clemeng., Epist., t. II, p. 306.

n'étaient plus que des griffonnages le jour où le premier livre imprimé vit In lumière.

Lasse d'imiter toujours les mêmes modèles, l'intelligence humaine brûlait d'apprendre quelque chose de neuf, de sortir du thème mystique ; mais, après une aussi longue ère de stérilité, comme elle avait perdu l'habitude de créer, elle se tourna vers l'antiquité païenne pour de nouveau apprendre d'elle les mystères de la nature. Il lui fallait, comme au Dante, un Virgile qui lui servît de guide. Ce fut la Grèce qui remplit ce rôle. L'esprit humain s'asphyxiait dans le vide où il se mouvait. Il était affamé de lire et de lire quelque chose de positif. Or, la quantité de livres qu'écrivaient les copistes — car ils avaient beau en écrire beaucoup, c'était toujours trop peu — cette quantité ne lui suffisait pas. De plus, la majorité des copistes se composait de moines ne livrant à la circulation que certains livres discrédités. Qui vint donc combler ce vide, et donner satisfaction aux besoins nouveaux? Ce fut le démon de l'égoïsme.

Sous son inspiration féconde, on s'évertua à trouver un procédé qui, en multipliant indéfiniment les exemplaires, vint soulager le travail des copistes à la main. Il fallait graver l'écrit pour le reproduire à l'infini et trouver une gravure dont les signes ou les traits mobiles pussent se prêter à toutes les combinaisons possibles, afin de rendre toutes les idées imaginables. C'est là ce que se proposèrent ceux qui crurent s'enrichir en tirant le plus grand nombre de copies dans le moindre délai. Ce fut certes un grand événement que l'invention de l'imprimerie, un des plus grands qu'ait enregistrés l'humanité. Nous croyons cependant que cette invention ne fut que le résultat d'un concours de circonstances préexistantes. Elle vint, déterminée par la force même des choses, à un instantdonné.

Avant qu'on imprimât le premier livre, on frappait déjà des cartes à jouer et des figures à l'aide d'empreintes

LE DIABLE DE LA RENAISSANCE AUX TEMPS MODERNES. 63b

en bois. On assure qu'en Hollande on imprimait aussi certains documents à la main. Il est probable que le procédé chinois de la reproduction des écrits au moyen de la gravure n'était pas inconnu des érudits de l'époque. De temps immémorial, on avait eu l'habitude de sceller les documents avec des timbres portant une inscription. A partir du neuvième siècle, les fondeurs, pour mettre sur les cloches les noms et les dates qu'on leur prescrivait, avaient des lettres et des chiffres détachés et creux qu'ils reliaient au moyen de règles et qu'ils enchâssaient dans les moules avant d'y jeter le métal en fusion. Or, tous ces éléments, qui, tant que le livre ne fut pas nécessaire, n'éveillaient aucune idée dans les esprits, convergèrent à la découverte de l'imprimerie le jour où la nécessité les y poussa. On ignore complètement si ce fut le hasard qui. à un moment donné, fit jaillir l'idée de l'imprimerie du cerveau d'un homme à la vue de quelqu'une de ces méthodes de reproduction, ou si ce fut l'investigation laborieuse basée sur de profonds calculs. Il n'est pas besoin de recourir à la légende des caractères gravés dans l'écorce d'un hêtre pour expliquer cette découverte. On peut dire que l'imprimerie existait en germe partout ; la nécessité força l'homme à développer ces germes ; c'est elle qui provoqua l'invention, dont les éléments existaient dans les connaissances et les usages des siècles antérieurs.

A aucune époque, en effet, il n'a manqué d'hommes doués d'un esprit lucide et cultivé capables de s'inspirer des procédés qu'ils avaient sous les yeux. Et pourtant aucun d'eux n'inventa l'imprimerie. Pourquoi cela? Tout simplement parce que le livre n'était pas encore devenu nécessaire aux nations. Lorsque le livre devint enfin un objet de véritable nécessité, on ne tarda pas à trouver la manière de le reproduire avec la plus grande rapidité. C'est donc le livre qui créa l'imprimerie, laquelle à son tour le multiplia. Pour que les idées jaillissent des intelligences,

pour que des éléments qui y sont renfermés ut que nul ne remarque provoquent l'inspiration, pour que mille germes qui y sont contenus à l'état latent se développent, pour que des matériaux qui flottent épars au sein des sociétés

se combinent, il Tant nue nécessité, un besoin qui sollicite, qui réclame avec urgence. Le besoin physique ou moral est l'auteur des grandes découvertes. Sans cet aiguillon, nous ne lutterions même pas pour l'existence comme nous le faisons, et nous serions par suite encore plongés en pleine animalité ou anéantis. C'est, à notre avis, la raison qui fait que les grands esprits créateurs sortent le plus souvent des classes les moins aisées de la société. Ce n'est pas qu'il n'existe des intelligences dans les classes élevées, mais le besoin ne les stimule pas, et elles s'engourdissent.

Quel fut l'inventeur de l'imprimerie? Les uns disent que ce fut Laurent-Jean Coster (1), citoyen de Harlem ; d'antres, Jean Mentel, de Strasbourg (2). L'opinion publique désigne Jean Gensfleisch , dit Guttemberg. Plusieurs historiens estiment que trois hommes, Guttemberg, Faust etSchœf-

(1) Gérard Meerman dit que l'inventeur de la typographie fut Laurent Coster, fils de Jean, citoyen de Harlem, qui était magistrat de la ville, clans laquelle il avait de grands palais.

Voir aussi l'ouvrage de Petrus Scriberius, Laurea de Laurentius Coster, Harlem, 1628 ; et aussi Jean Khristian Seiz, Annus lertius sœcularis inventa? colis typographicœ, cap. vu, p. 155. On trouve dans cet ouvrage une chronologie dans laquelle sont décrits les essais qu'il fit chaque année sur l'art d'imprimer, depuis 1428 à 1473.

Jean-Daniel Schoepflin distingue trois genres d'imprimerie; il attribue la xylographie, c'est-à-dire l'impression au moyen de caractères gravés dans une planche de bois, à Laurent Coster; et il croit que ce fut Guttemberg qui inventa l'imprimerie à caractères mobiles.

(2) Pluche fait remarqner qu'en 1455 Guttemberg alla habiter Strasbourg, où il travailla avec Jean Mentel. Dans diverses chroniques du quinzième et du seizième siècle, on attribue à Mentel l'invention de l'imprimerie. 11 y en a qui ont dit que Gensfleisch avait surpris le secret de Mentel. et qu'il le communiqua à Guttemberg. Mais dans ce cas il y a confusion évidente, Gensfleisch et Guttemberg étant la même personne. Nous ferons observer, en passant, qu'on l'appelait aussi Zumjungeu,

fer, concoururent à cette admirable invention (1). Que tous les trois aient contribué à la recherche d'un progrès alors si impérieusement réclamé par le siècle, voilà qui n'est pas fait pour surprendre. Il semble peu douteux aujourd'hui que Guttemberg fut le premier à imprimer à Strasbourg et à Mayence, avec une presse et des planches en bois, et qu'il se ruina avant d'avoir atteint le résultat qu'il poursuivait. Le ciel, ou plutôt l'enfer, lui envoya un associé, Jean Faust, grâce au secours duquel il put reprendre ses travaux ; mais au bout de quelque temps ils se séparèrent. 11 y a de grandes probabilités pour croire que ce fut Faust qui inventa la mobilité des caractères (2). Quant à Schceffer, il est indubitable que c'est lui qui trouva une matrice au moyen de laquelle il fondit séparément toutes les lettres en métal, afin d'obvier aux nombreux inconvénients de3 types en bois sculpté (3). Mais nous ne voytfnspas plus la nécessité d'accumuler sur un seul homme la gloire de l'invention complète. Nous ne croyons pas à une invention sortant soudain du néant. Il faut des éléments préexistants. Une grande invention ne jaillit pas tout armée de pied en cap du cerveau d'un seul homme, cet homme fût-il

(J) Comme nous l'avons dit, Schœpflin affirme que Guttemberg conçut l'idée des lettres séparées, et qu'il put en avoir reçu l'inspiration des matrices à marquer les cloches. L'abbé Tritheim, qui mourut à Wnrtzbourg en 1516 et qui avait parle personnellement à Pierre Schceffer, de Gersheim, de l'invention de 'l'imprimerie, dit, dans les Annales de l'abbaye d'Irsaungen, qu'il n'y a pas à douter que ce fut Jean Guttemberg, de Mayence, qui eut, en 1410, la première idée de ce nouvel art; et il ajoute que, pour les premières impressions qu'il fit en compagnie de Faust et de Scbœffer, il se servait de lames en bois pareilles à celles qu'on employait au Japon et en Chine Ainsi tout fait croire que la première impression en Allemagne doit se rapporter à Guttemberg et que cette impression fut xylograpbique et non avec des caractères mobiles, comme l'affirme Schœptlin. Voilà qui semble très-positif; car Tritheim, à ce qu'il parait. l'avait appris directement de Schceffer.

(2) C'est l'opinion de Tritheim.

(3) Voir le prologue de l'excellent ouvrage du Frère François Mendez, intitulé Tipografia espafiola, p. 6, édit. de Madrid, 1801.

un génie. Ce que nous avons dit, dans le chapitre la Décadence, relativement aux grandes transformations sociales, nous pouvons le répéter ici des découvertes et inventions. Ils sont presque toujours nombreux ceux qui, aiguillonnés par la nécessité et sous l'influence du milieu ambiant, travaillent, isolés et sans se connaître, dans un but commun de progrès. On voit surgir simultanément différentes inventions qui se ressemblent et qui se proposent de satisfaire les besoins dominants. Elles sont précédées de tentatives désordonnées, d'essais infructueux, de projets qu'abandonnent leurs auteurs ou qui avortent d'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'apparaisse enfin la découverte à l'état incomplet, rndimentaire, avec des organes inutiles qui disparaissent par l'effet d'études successives, et qu'elle se fixe en dernier lieu dans la perfection atteignant complètement le but poursuivi. Jamais une invention ne jaillit soudainement et sans antécédents, non plus qu'un génie sans appui et sans une atmosphère qui le forme.

Lorsque l'homme contemple les âges écoulés, le premier coup d'oeil le rend victime d'une illusion semblable à celle du voyageur qui regarde, baignée dans une atmosphère limpide, une cité lointaine, dont, à cause de la courbe de la terre, il ne peut apercevoir que les tours, les clochers ou les monuments élevés. Ces édifices apparaissent à ses regards comme isolés et s'élançant du sol sur la ligne de l'horizon. C'est ainsi que, dans l'histoire, tout ce qui est petit disparaît à première vue. De tous ceux qui ont contribué à une invention ou collaboré à un état de choses pire ou meilleur, la postérité aperçoit seulement celui que des circonstances particulières ont mis en relief, et elle le prend pour l'unique auteur des résultats produits par lui et par tous ceux qui l'ont aidé. De plus, comme les hommes, selon l'heureuse expression de Voltaire, «ne prêtent qu'aux riches», les générations qui se succèdent vont accumulant les titres sur les grandes figures de l'histoire, qui augmentent par juxtaposition, comme ces calcaires sur les-

quels l'eau chargée de sel dépose des couches toujours nouvelles. De sorte qu'il arrive aux personnages historiques le contraire des objets qui se dégradent à mesure qu'ils s'éloignent de nos regards. Heureusement que la critique vient aujourd'hui rectifier ces illusions de l'histoire, comme elle rectifie celles du monde physique ; car, si celles-ci produisent des aberrations, celles-là sont une source d'injustices.

A l'origine, la découverte de l'imprimerie ne produisit pas de grands résultats. Pendant un certain temps, en effet, on vendit, sans éveiller la moindre attention, les livres imprimés comme s'ils étaient manuscrits. L'imprimerie ne se montra à la clarté du jour que lorsqu'on l'attribua au diable et qu'on la poursuivit comme un art magique; c'est à cette persécution qu'est due sa diffusion, laquelle en répandit partout les bienfaits. Si nul ne s'était avisé que l'on copiait des exemplaires par un procède qui n'était pas le procédé ordinaire, assurément l'invention aurait péri avec les inventeurs. Or, voici comment la chose arriva :

Un jour, Jean Faust, citoyen de Mayence, arriva à Paris et offrit au roi Louis XI une Bible magnifique, qu'il dit avoir copiée avec soin pour lui en faire présent. Le roi fut frappé de la régularité et de la netteté des caractères, en même temps que les lignes également distancées les unes des autres le surprirent beaucoup. Faust lui demanda l'autorisation de copier et de vendre des livres dans la ville de Paris, et Louis XI fut tellement charmé du cadeau, qu'illalni accorda sur le champ. Bientôt un certain nombre de livres analogues furent mis en vente sur divers points de la ville, et, chose curieuse, à mesure que le débit les faisait disparaître, il en apparaissait de nouveaux qui leur étaient entièrement semblables. Comme une œuvre aussi parfaite était vendue à des prix relativement modiques, la vente était active. Et pourtant cette activité n'était pas encore assez grande pour satisfaire le public, dont

(iiO LE DEMON.

l'empressement surpassait celui que mettait le libraire à reproduire les exemplaires. Enfin, l'affaire provoqua Tâtonnement des copistes de couvent, qui crurent devoir sérieusement appeler l'attention de la justice sur elle. Aussitôt l'Université ordonna unereconnaissance générale de toutes ces bibles. Elles furent portées devant le tribunal ; les moines s'y livrèrent à un long travail de révision et de comparaison, et ils demeurèrent confondus. Toutes les copies étaient identiques. Les lettres de ces énormes in-folio se correspondaient avec une exactitude mathématique. Si une lettre était tordue dans un exemplaire, elle se trouvait également tordue dans les passages correspondants des autres. S'il y avait dans l'une erreur d'un mot, cette erreur était uniformément reproduite dans tous les volumes. L'encre était constamment homogène et d'un beau noir velouté. Le rouge des capitales était d'une belle couleur de sang partout égale. On crut alors voir dans cette perfection la griffe du Diable. Le vermillon était du sang; le noir était du charbon de l'enfer. Plus de doute, le copiste était un sorcier. On l'arrêta, on lui fit son procès, et, nouvelle preuve de sa complicité avec le malin, on découvrit dans sa demeure tant de Bibles qu'une communauté entière n'eût pu les écrire en l'espace de cent ans. Or, Faust vivait tout seul. Le tribunal Je condamna sans appel. La preuve était surabondante. Déjà le bon peuple de Paris était assemblé sur la place de Grève tout autour du bûcher, déjà les valets de justice s'apprêtaient à mettre le feu, le funèbre cortège était attendu avec une anxiété croissante, lorsque le tribunal apparaît et annonce soudain que le cachot du condamné venait d'être trouvé vide de sa personne : le sorcier s'était envolé ! Evidemment le Diable ne pouvait permettre que l'invention s'évanouît.

Quelque grand personnage fournit -il à Faust les moyens de salut? Serait-ce par hasard Louis XI luimême, à qui il aurait confessé son invention et qui s'intéressa à lui? On l'ignore. Ce que l'on sait seulement,

c'est qu'on revit Faust à Mayence, où, assisté de son gendre Schœffer, il perfectionna son invention. Mais, poursuivi par le clergé germanique, il revint secrètement à Paris pour se venger. Cette fois, ce ne fut plus à l'impression de Bibles qu'il consacra ses soins, en effet, mais à celle d'un livre païen intitulé De officiis, à la fin duquel il déclare ne l'avoir écrit ni avec une plume, ni avec de l'encre, mais à l'aide d'un art très-beau (1). Dès l'apparition de l'imprimerie, l'Eglise devina en elle son ennemie, et. elle la combattit aussitôt. Un dos hommes qui collaborèrent à cette magnifique invention devina, lui aussi, dès l'origine, que cet ors perpulchra était destiné à devenir l'auxiliaire de la libre pensée. Mais Dieu ne pouvait abandonner à l'impunité l'impie qui, non content d'avoir contribué à une découverte aussi diabolique, s'en servait encore pour propager la doctrine de l'Antéchrist. Une peste violente éclata à Paris, et le Diable emporta Faust avec sa femme et son fils. C'est là du moins ce qui1 répandirent les bons moines après sa disparition.

En môme temps, à Mayence, les gens crédules, avertis par les religieux , remarquaient que quelques hommes, la nuit, entraient en cachette dans une certaine maison dont ils tiraient aussitôt sur eux les verrous. Bientôt on entendait à l'intérieur des bruits effrovables, un vacarme incompréhensible, et, par la cheminée, sortait une fumée épaisse et noirâtre , comme d'un soupirail ouvert aux ténèbres de l'Averne. Il se trouva quelqu'un aussi pour affirmer avoir vu, à travers la lucarne, briller dans l'obscurité l'œil phosphorescent du diable. Un moine déclara même qu'il y habitait « un monstre sorti des ondes fangeuses du Rhin, aux dents de plomb, se nourrissaut

(1) A la fin de cette édition, on trouve l'inscription suivante : « Pnesens Marti Tullii Ciceronis clarissimum opus, Johannes Faust Maguntinus civis non atramento, plumali canna nequc aerea, sed arte quadam perpulchra, Pétri manu pucri mei, féliciter effeci. Finitum anno MCCCCLXV.

■il

Gi2 LE DÉMON.

de fumée noire, de résine et de chiffons et vomissant ensuite toute sorte d'hérésies et d'erreurs sous forme de feuilles (1) ». Alors, à l'excitation de clercs et de moines, les masses ivres de dévotion envahirent les ateliers de Guttemberg et de Schceffer, détruisirent tous les outils, les presses, les rouleaux, les boites, les cornues, les matras, les creusets à fondre le métal, les moules, les caractères ; elles lancèrent tous ces débris dans le Rhin, dont un prêtre bénit les eaux afin qu'elles portassent au fond des mers, pour n'en sortir jamais, les restes des machines diaboliques (2). Ce que le peuple avait aperçu dans ces ateliers infernaux était horrible. Il avait trouvé les saintes Écritures pressées entre des planches de bois à l'aide d'un fort écrou, comme pour leur faire endurer le martyre,, et sur des lames noires il avait vu les textes sacrés gravés au rebours, ainsi que doit écrire le diable.

Les complices du crime d'imprimer durent s'enfuir et émigrer. Ils se répandirent à travers toutes les nations de l'Europe et y propagèrent la grande invention, qui peut-être, sans la persécution, serait morte ignorée du monde.

Bientôt, les peuples brodèrent d'épouvantables légendes sur la mort de Faust, en le confondant avec un certain docteur Faust, espèce de jongleur qui parcourait l'Allemagne, se faisant passer comme contemporain des héros de la mythologie grecque, et éblouissant les badauds avec ses jeux de prestidigitation (3). Les moines, pour qui sa dé-

(1) Celte figure est authentique et nous la trouvons transcrite intégralement dans l'étude intitulée cl Libro, dans les Çuadrqs contemporaheos de Castro Serrano.

(2) Fray Gutierrez Escalera, De los buenos y de los malos libros, Salamanca, 1579.

(3) Selon ce qui résulte des dernières recherches pratiquées en Allemagne par Karl Engel [Deutsche Puppmkornœdien, 1878), par W. Creizenach [Versuch einer Geschichle des Volksschauspiels vom Doctor Faust), et par Kuno Fischer {Gœthes Faust, Deltsche Rundschau, 1877), il y eut en Allemagne un docteur Joannes Faust, tout autre que le col-

couverte avait été si ruineuse, ne pouvaient perdre l'occasion de présenter sa fin comme un terrible exemple pour ceux qui, oubliant Dieu et son Église, s'adonnent aux arts et aux sciences profanes, inspirations directes du démon. On dit que le docteur Faust s'était consacré à la magie et

laborateur de Guttemberg On croit que ce docteur Faust vécut au quinzième siècle, c'est-à-dire un siècle plus tard que l'inventeur de l'imprimerie. Personne ne sait rien de positif sur sa naissance ni sur sa mort. Seulement ce qui résulte de divers écrits de l'époque, c'est que l'abbé Tiitbème parle de lui, et que Mélancbtbon l'avait connu. Les chroniqueurs affirment qu'il étudia à l'Université de Cracovie, qu'il était très- adroit en toute sorte de magie, qu'il connaissait les auteurs grecs, et qu'il se fit ce qu'on appelait en Allemagne scolasticus vayans, espèce de savant nomade et vagabond. Il s'appelait lui-même philosophus philosophorum, finis necromanticoi^um, chiromanticus , magns secundus, agromanticus, pyromanlicus. Il avait un cheval et un chien, si intelligents tous les deux, qu'on les prenait pour des démons déguisés.

L'Université d'Erfurth lui permit d'ouvrir un cours sur Homère. Il parlait des héros de ['Odyssée et de l'Iliade comme s'il avait été leur contemporain. A ce qu'on raconte, il en fil apparaître quelques-uns à ses élèves; quand se présenta Polyphemc, ils furent pris d'épouvante. Il offrit à l'Université étonnée, de copier les comédies perdues de Plaute et de-Térence. Les théologues délibérèrent avec les conseillers de la ville, et décision fut prise de ne pas accepter, car rc prodige ne pouvait se vérifier qu'à l'aide du Diable. On lui envoya un moine pour l'engager à se convertir. Le docteur Faust se moqua du moine et fut forcé de s'échapper. Il se réfugia à Maulbronu au monastère de l'abbé Entonfuss, ou il apprit l'alchimie audit abbé. Enfin (et cela appartient déjà pleinement à la légende), on dit que le démon emporta son âme avec grand fracas, en 1537, d'autres assurent que ce fut une explosion de quelque substance inflammable qui le tua.

11 est, à notre avis, bien difficile d'affirmer sérieusement si ce docteur Faust, distinct du collaborateur de Guttemberg, a existé. Peut être celui-ci n'est- il autre que l'auteur même de l'imprimerie, que l'on a métamorphosé un siècle plus tard : on sait bien comme on écrivait les chroniques à cette époque-là. De toute façon, soit qu'il y ait eu un seul Faust, ou soit qu'il y en ait eu deux confondus dans la légende par les catholiques et les protestants, le mythe magique de l'Allemagne symbolise toujours l'homme qui s'émancipe de la foi en s'adonnant à la science pour dominer la nature à son profit.

On peut voir une ancienne comédie allemande sur le Faust reproduite dans l'ouvrage de Kail Engel.

qu'il avait conjuré le démon en lui vendant son âme en échange de la science ; qu'ensuite il avait évoqué la belle Hélène, cause de la ruine de Troie, qu'il s'était uni à elle et qu'il en avait eu un fds ; qu'enfin le diable l'avait emporté en payement de sa dette, qu'il lui avait horriblement mutilé le corps et torturé l'âme (I).

Oui, à travers le symbolisme de la légende, qui n'en voit pas clairement apparaître le sens? Hélène est la charmante antiquité que le docteur Faust évoque avec ses presses, cherchant en vain la beauté au milieu de ce moyen âge, qui, las d'isolement et de stérilité, s'unit avec passion à la beauté païenne ; cette union féconde donne pour fruit la Renaissance, rejeton qui dépasse de beaucoup le père et la mère dont il procède. Se livrer au diable ne veut pas indiquer autre chose que ce retour au paganisme. Marlowe met ces phrases dans la bouche de Faust (2) : « Le mot châtiment ne me fait pas peur. Je place l'enfer dans l'Elysée, mon ombre ira se joindre à celle des philosophes de l'antiquité. » Le voyage entrepris par Faust, dans la deuxième partie du poëme de Goethe, n'a pas d'autre signification. Bien qu'étant un'être réel, Faust personnifie l'idée de laRenaissance.il est le génie qui a réussi à se servir de la nature et à lui faire produire un mécanisme multiplicateur de l'esprit, lequel, en répandant sur toute la terre les germes de toutes les idées imaginables , rend possible à chacune son développement dans le terrain qui lui est propre. Depuis lors, il n'y a plus d'intelligence qui languisse et s'étiole faute de satisfaire la soif de savoir. Une atmosphère intellectuelle flotte de toutes parts ; la science n'est plus

(1) Voir la légende traduite par Pal ma Cayet, intitulée : Histoire prodigieuse cl lamentable du docteur Faust, avec sa mort épouvantable, où il est montre combien est misérable la curiosité des illusions et impostures de l'esprit malin , ensemble la corruption de. Salan, par luimême, étant contraint de dire la vérité. Ecrite par Wilman, 1561,

(2) Voir le drame de Christophe Marlowe, édit. 1631 .

exclusive ; chacun peut l'acquérir et à peu de frais. Désormais l'erreur et la vérité se trouvent présentes dans toutes les consciences et peuvent être soumises au jugement de chacun ; l'Eglise perd le privilège des sentences irrévocables et des brevets de bonté ou de méchanceté qu'elle donnait à toutes choses. Faust représente le grand alchimiste, qui a découvert la pierre philosophale de l'esprit. Il est la personnification de la science, qui repousse la foi aveugle, de la génération qui, lasse de souffrances et doutant d'une autre vie, se donne au diable pour obtenir sur la terre le bien pendant la vie présente. Il est le grand hérétique excommunié, qui, bien que désespérant du ciel, n'est pas abattu, car c'est de son désespoir que jaillit l'idée de la mécanique mise au service de la pensée. Avec le livre il ferme l'ère du moyen âge dans laquelle il est né ; il ouvre l'ère moderne avec l'évocation de la nature, qui était près de ressusciter au quinzième siècle, et qui n'attendait que la magique conjuration pour reparaître dans tout son éclat.

Au commencement de la Renaissance, les savants et les libres penseurs continuent à être persécutés comme suppôts du diable par l'Eglise et par la Réforme. Si Rome fait brûler Jean Huss et Giordano Bruno, Genève voit brûler Servet à l'instigation de Calvin. Le protestantisme, ne voulant que purifier le christianisme, était bien plus jaloux de la foi que Rome. Mais c'est d'un autre côté que le Diable souffle à cette époque.

Les hérésies mortes, la sorcellerie se développe. En l'absence de gens qui nient les dogmes, d'autres pullulent qui font, en petit, la concurrence au Créateur. Partout surgissent des alchimistes, des nécromanciens, des astrologues, des envoûteurs, des sorciers de toute espèce. Le grand Diable, qui était logicien et métaphysicien au douzième et au treizième siècle, qui devint l'instigateur des insurrections du quatorzième au quinzième siècle, en-

trahie, à la recherche de l'or, ses adeptes vers l'alchimie. Et par l'alchimie les hommes apprennent à remanier la nature, et ils se croient maîtres de guérir ou de tuer, de se transformer, et de combiner toute espèce de maléfices. Le maléfice, voilà ce qui est venu se substituer à l'hérésie. A la fin du quinzième siècle, on confond ces deux mots, on les assimile complètement. Maléfice, dit Sprenger, dérive de maie fîciendo, et maie ficiendo n'est qu'une contraction de maie de fde senliendo (1). Aussi le maléfice s'identifie-t-il avec les mauvaises idées, avec les propositions qui sont contraires à la foi ; l'hérétique est confondu avec le sorcier en même temps que tout sorcier est traité en hérétique. C'est en vertu de cotte confusion qu'à Arras le doyen fit brûler, sur la place publique, un rhéteur avec tous les chevaliers et les bourgeois de la ville qui discutaient avec lui sur les dogmes, et qu'il les engloba tous dans le délit de sorcellerie. La discussion, étant une hérésie, tournait en maléfice fait pour ruiner l'Eglise.

Gomme au temps de l'empire romain, partout on évoque les puissances occultes. Les dieux du paganisme renaissent sous la forme de diables, comme au commencement du christianisme (2). Auprès d'eux l'ancien Satan judaïque perd de son importance (3). De très-anciennes

(1) Sprenger, Maliens MaUfmrum, t. I, chap. u, p. 17, édit. Lyon,

« Verum etiam differit ab omni noxia et superstitiosa arte, in hoc quod super omnia gênera divihationum ipsa malleficorum herœsis supremum obtinet gradum malitie, quod etiam nomen a maleficiendo seu mate de fide sentiendo, situ usurpât, ut prius factura est. »

(2) Del Rio fait une espèce d'inventaire de toutes les sortes de démons qui existent, et il y met, en s'appuyant sur les auteurs grecs et latins, les Lares, les Mânes, les Larves, les Lémures, Hécate, Empusa, Pluton, Proserpine, Caron, le Cerbère, les Némésis, les Alastores, les Satyres, les Lamies, Eurynome, les Sphinx, les Erynnies, les Gorgones, les Harpies, Mormo et tous les Génies de l'antiquité. [Disquis, Magic , p. 134, 135, 136, 137.

(3) On disait à cette époque qu'il y avait sept princes à la cour de

superstitions reparaissent. On croit qu'on se rend invisible en invoquant les sept planètes, la région de tristesse, l'enfer, la chevelure fourchue des Furies, le feu bleu de Pluton et l'arbre d'Hécate. On croit aussi qu'en construisant une figurine de cire à l'image d'une personne et en y enfonçant des épingles, on fait souffrir celle qu'elle représente ; on croit encore que les sévices exercés sur des cœurs en pâte sont ressentis par ceux des sujets qu'on veut torturer, jusqu'à les faire mourir. Avec la pomme épineuse, on oblige les autres à danser jusqu'à ce que mort s'ensuive. A l'aide de la mandragore arrachée au pied d'une potence, on dispose à volonté des jours du prochain. On tire l'horoscope pour deviner l'avenir. On trace des pentacles pour évoquer le diable ou pour lui fermer l'entrée de quelque endroit. On oblige les démons à pénétrer clans le corps d'autrui ; à ceux qui sont dans les airs, on fait déchaîner les vents ; à ceux qui sont dans les mers, les tempêtes. Et, par contre, on possède certaines bagues, talismans, qui vous défendent contre eux, soit sur terre, soit sur mer. Les Universités ouvrent des cours de magie blanche. La cartomancie est en vogue; les grands tarots apparaissent. On prédit l'avenir sur l'inspection des mains. On fait revenir les personnes qui sont loin ou qui depuis longtemps sont mortes, et, quand on veut, on se transporte à travers les airs , grâce aux onguents préparés au sabbat. Les hommes se changent en animaux ; ainsi l'assurent ceux qui prennent leurs rêves pour la réalité, ou ceux qui, par peur des tourments, viennent le déclarer eux-mêmes

l'enfer et que la royauté de ce lieu n'appartenait plus à Satan. Ces sept princes sont les suivants : Belzébuth, seigneur des enfers, chef suprême de tous les démons; Satan, ancien chef détrôné, prince de la révolte; Eurïnome, prince de la mort; Moloch, prince de la terreur el du pays des larmes; Pluton, prince du feu; Pan, prince des ineuhes ; Lilitii, prince des succubes. Puis suivaient d'autres catégories et dignités, avant d'arriver à la populace des démors sans rang. Voir Wyer.

devant les juges. De toutes parts, des philtres sont mis en vente , les uns pour aimer , les autres pour faire mourir, d'autres encore pour se métamorphoser. On emploie à leur fabrication les plus étranges ingrédients que peut rêver une imagination en délire, des cheveux, des excréments, des yeux de chat noir, la langue du bouc, des œufs couvés et pourris, la cervelle d'un enfant déterré, les saintes huiles, la cendre des plumes du corbeau et mille herbes vénéneuses. On voit même des prêtres baptiser des crapauds et leur administrer le saint sacrement afin d'en composer un breuvage qui les venge de ceux qui ne leur payent pas la dîme (1). L'Eglise est prise de la fureur de purifier la terre au moyen du feu ; pour elle, les maléfices et les choses merveilleuses attribuées aux sorciers sont du domaine de la foi. si bien qu'elle accuse d'alliance avec le Diable ceux qui les nient. Les procès innombrables, qu'instruisent les inquisiteurs, et plus encore leurs indigestes manuels propagent partout ces croyances, qui deviennent la maladie de l'époque.

Au point où en étaient arrivées les choses à la fin du quinzième siècle, il fallait donner une distraction au peuple. En Espagne, il n'y avait plus de Maures à tuer. Dans le reste de l'Europe, le peuple avait déjà mis les juiveries au pillage. Les insurrections contre les seigneurs étaient encore debout en Allemagne. La vie féodale était presque détruite, c'en était fait de l'utilité des moines. S'il n'existait pas d'hérésie dominante, toutes s'étaient incorporées à la masse. L'Eglise pressentait que l'hérésie n'était morte qu'en la forme, mais que sa force restait latente; ils étaient nombreux les hommes qui doutaient de la puissance et de la vertu de l'Eglise, depuis que des papes et des conciles vendaient tous les biens spirituels. Si donc on laissait s'étendre le mal. si on laissait le peuple libre île ne pas voir dans l'Eglise un pouvoir sauveur, l'insur-

(1) Monstrelet, Froissait, Bodin.

rection contre les princes ecclésiastiques était certaine. Déjà, dans le nord de l'Europe, des symptômes de mécontentement s'étaient produits. Il fallait un dérivatif. Il importait que le peuple vît dans l'Eglise l'ange bienfaiteur destiné à le soustraire aux influences malignes et à cette fin il fallait démontrer que ces influences existaient. Si le Diable disparaissait, l'Eglise sentait qu'elle disparaîtrait avec lui, qu'elle n'avait plus aucune raison d'être sur la terre. Ce fut la sorcellerie qui vint à son secours; la sorcellerie était le danger dont elle avait besoin pour vivre. Sous le nom de sorcier, c'est-à-dire d'allié du Diable, qui commet des méchancetés, on brûla donc quiconque pouvait se révolter ou élever des obstacles contre la foi, et le peuple applaudit comme si on l'arrachait à un péril menaçant. Mais la hâte que porta le clergé dans ses jugements fut cause qu'à l'origine les persécutions n'obtinrent pas le succès de complet débarras qu'on espérait. Le cas du rhéteur d'Arras et de quelques autres fit qu'en France on interdit de brûler les sorciers. Les tribunaux laïques revendiquèrent le droit de les juger. Le scandaleux procès de Jeanne d'Are provoqua le discrédit des tribunaux ecclésiastiques. De 1450 à 1550, les bûchers ne s'allumèrent que très-rarement. Le parlement de Paris absout les Vaudois d'Arras.

Dès la fin du treizième siècle, l'inquisition, en France, brûlait des sorciers, mais là n'était pas son objectif. A côté de l'hérésiaque , le sorcier était sans importance. Le maléfice individuel ne pouvait détruire l'Eglise comme l'hérésie collective dont elle était constamment menacée à cette époque. Après la défaite des comtes et des seigneurs du Midi, Toulouse vit. en FJ75, brûler la première sorcière. Puis, de 1320 à 1350, plus de quatre cents victimes périrent à Carcassonne au milieu des flammes des bûchers, mais dans le reste du pays français les procès de sorciers n'étaient pas aussi nombreux. Dans le Midi on brûlait des sorciers, car il n'y avait plus d'hérétiques,

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et les tribunaux ecclésiastiques ne voulaient pas laisser perdre une aussi salutaire habitude.

L'inquisition ne put s'établir en Aragon qu'avec la réunion do ce royaume h la couronne d'Espagne. Les rois d'Aragon poursuivaient les inquisiteurs dans leurs Etats comme les pires des malfaiteurs.

Sur quelques points du territoire allemand, les évêques dressaient les bûchers pour leur propre compte, mais ce fait était purement local et ne se rattachait à aucune organisation. Il en était de même en quelques autres endroits de l'Europe.

Mais, en 1484, Innocent VIII étendit à la chrétienté tout entière la purification par le feu. Suivant l'Eglise, le baptême était impuissant pour rendre l'homme réfractai re aux funestes influences du Diable. La fameuse bulle Summis desiderantes ajoutait aux pouvoirs des officiers de l'inquisition celui de poursuivre et de persécuter, comme hérétiques, tous ceux qu'ils soupçonneraient de faire des sortilèges. Les règles qui devaient les guider dans ces recherches étaient les mêmes. Une longue énumération de maléfices accompagnait la bulle. Bientôt d'autres offices, émanant de la même source, vinrent lui donner de la force. Ce fut alors que s'organisa, dans toute l'Europe, la persécution contre les sorciers. Sur les instances du Saint-Siège, Jacob Sprenger et Henri Institutor rédigèrent leur célèbre Maliens maleficorum, code qui fut approuvé par le pape Innocent lui-même, par l'empereur d'Allemagne et par la Faculté de théologie de Cologne.

Le Maliens maleficorum est le livre qui couronne toute la série de ces lourds pénitenciers, de ces manuels de confession si impertinents et de ces guides d'inquisiteurs nauséabonds. Il s'offre comme le phare qui vient éclairer la conscience, obscure jusque-là, des tribunaux du saint office. L'aplomb avec lequel il est écrit est étourdissant. Des sottises et des énormités s'y produisent avec une sérénité de style qui écrase. Le Maliens affirme

ce qu'il avance, et rien de plus. Pour lui, les preuves ne sont pas nécessaires, car on ne discute pas avec le Diable. Tout au plus consent-il à fournir parfois, comme preuves, des textes des saints Pères, des canonistes ou des livres sacrés. Et, soit que ces citations démontrent quelque chose, soit qu'elles ne démontrent rien, il conserve l'assurance d'avoir prouvé le crime par des arguments plus limpides que la lumière du jour. Etant données les prémisses, il y a dans toutes ses conclusions une force de logique et un gros sens qui étonnent ; si on fait abstraction de l'absurdité de ses principes, les conséquences qu'il en tire ne peuvent être plus frappantes. Sprenger ne s'attarde pas aux ratures, il va tout droit au but ; le moindre doute, la moindre hésitation sont pour lui des hérésies. Il ne faut pas douter ; toujours conclure est un devoir étroit. Les délits, il les présente si évidents que le juge n'a d'autre ressource que de condamner sans pouvoir trouver dans son âme le moindre levain d'humanité en faveur de l'accusé qui comparaît au tribunal. La torture, il la rend inutile ; son inscription dans la loi n'en fait plus qu'une espèce de formalité précédant la sentence, comme un ornement du procès ; la conviction existe tout à fait dans l'esprit du juge dès l'interrogatoire.

Un tel livre est une merveille ; par lui, tout s'explique : le nom du Diable, sa nature (1), les formes qu'il prend ou qu'il fait prendre à ses affiliés ; comment il s'accouple avec les hommes et avec les femmes ; comment il procrée ; à quels signes on peut reconnaître les magiciens ; pourquoi il n'y en eut jamais autant qu'à l'époque où fut rédigé cet ouvrage ; pourquoi il y a plus de sorcières que de sorciers ; comment les démons entrent dans le corps de l'homme, la manière de les éviter ; celle de les mettre

(I) «Est enhn usus scripturae et locutionis quemlibct immundum Spiritum nominare diabolura a dia, quod est duo, et bol us, quodestmarcellus : quia duo occidit, scilicet corpus et animam. » (Ohap. n, 27.)

en fuite; les châtiments à appliquer; les prières à réciter; le pouvoir des divers saints, celui des reliques; l'hérésie qui consiste à nier l'existence des sorciers ; enfin, une multitude de choses, auxquelles il semble impossible que l'esprit humain ait pu, même un jour, ajouter foi.

Il est si complet, ce livre, qu'il suffit à tous les besoins des juges. Sa méthode criminaliste ne laisse absolument rien à désirer. C'est celle qui guida les inquisiteurs, leurs prédécesseurs, dans l'œuvre d'extirpation des hérésies. Sont motifs à instruction criminelle les dénonciations, même sans preuves, et la simple rumeur publique. Sont admis à témoigner tous ceux qui se présentent devant le tribunal. Il importe peu que les témoins soient les ennemis personnels de l'accusé ou qu'ils soient reconnus comme infâmes. L'inculpé doit être immédiatement arrêté et scrupuleusement interrogé jusqu'à ce que le juge découvre à sa charge des détails ou des minuties dans sa vie privée qui justifient les imputations dont on l'accable. On recourt à des subtilités sans nombre pour tirer de ses déclarations tout ce qui peut donner un corps aux chefs d'accusation et les confirmer. Le juge n'est pas obligé de confronter les dénonciateurs avec l'accusé, ni même de signaler leurs noms. Il faut que les débats soient sommaires et dépouillés de toute formalité qui exige du temps ou appelle des vérifications. L'accusé peut appeler un défenseur auprès de lui ; mais ce défenseur n'a le droit de défendre que la personne et non les actes de son client. Dès qu'il défend ses actes, il devient suspect de complicité. La confession du coupable doit être obtenue par la torture, alors même qu'il est convaincu et que la preuve est faite. Les tourments ne cesseront qu'après déclaration complète de toutes les circonstances qui ont entoure la perpétration du crime. « Le juge peut promettre la vie sauve à l'accusé, sans être obligé de tenir, à la condition qu'il avoue complètement sa faute et qu'il dénonce tous ses complices. » [Textuel.) La torture doit être

renouvelée tous les trois jours. Le juge doit prendre toutes les précautions nécessaires pour que l'effet des supplices ne soit pas neutralisé par la présence de quelque talisman caché dans quelqu'un des orifices naturels du corps du sorcier. Si c'est une femme que le juge soumet aux tourments, il ne devra pas même la regarder en face, parce qu'on a vu des cas de juges fascinés par certaines,- au point de ne pouvoir accomplir leur devoir et même de dicter une sentence absolutoire. Après l'exécution de ces formalités diverses, le coupable sera livré au bras séculier pour être brûlé sans rémission aucune. Ses biens seront répartis entre l'accusateur ou les accusateurs et le tribunal.

Tel est le code qui a régi l'Europe dans l'instruction des procès intentés aux soi-disant adeptes du Diable. Par ces prescriptions, le manque de sécurité était tel, que celui qui possédait quelques biens ou qui excellait par son talent, pouvait bien dire qu'il ne vivait que par grâce. Les jalousies, les haines, l'envie de s'emparer de la fortune d' autrui, les vengeances, toutes les passions basses et malfaisantes trouvaient protection h l'abri de la loi. A peine ce code infâme eut-il été promulgué que l'Europe vit se multiplier les sorciers et les délations. Les plus nombreuses victimes se comptèrent parmi les femmes, surtout parmi les femmes belles. Une véritable épidémie morale fondit sur le monde chrétien. A force d'entendre se renouveler les accusations de sorcellerie, beaucoup se prennent réellement pour des sorciers. Les délires et les rêves retracent dans l'esprit de certains le spectacle des scènes que déroulent les procès et qui volent de bouche en bouche. Ils prennent ces hallucinations et ces songes pour des réalités. Le délire est un mal si contagieux qu'on en voit beaucoup affirmer qu'ils possèdent des facultés surnaturelles. Déjà nul ne dissimule sa puissance diabolique. Ceux que tourmente un tempérament hystérique se croient les élus de l'enfer. En ce temps, l'Artois se

Co4 LE DÉMON.

voit envahi par une maladie morale, à ce point que toutes les personnes racontent qu'elles ont assisté aux séances nocturnes du sabbat, qu'elles ont volé à travers les airs et s'y sont livrées aux plus folles débauches; celles qui n'ont pas assez d'argent pour corrompre les juges sont jetées aux {lamines (1).

Lorsqu'une région ne dénonçait pas ses sorciers, les juges étaient là avec leurs sbires, leurs bourreaux et leurs instruments de torture pour arracher les dénonciations parla force. Montrer un visage pâle, un regard mélancolique ou par trop expressif, avoir inspiré une passion, exercer quelque ascendant sur une ou plusieurs personnes de son entourage, avoir guéri une maladie réputée incurable, avoir deviné quelque fait en observant le cours régulier des choses (2), avoir acquis une grande fortune, perdre à peu d'intervalle plusieurs proches parents, se livrer à la culture d'une science'naturelle quelconque, être heureux, vivre dans la retraite, et même être vieux ou misérable, une seule de ces conditions suffisait pour vous conduire tout droit au bûcher. Tous les chemins de la vie précipitaient l'homme vers la mort. Pour ne pas être brûlé soi-même, il n'y avait plus qu'un moyen, c'était de se ranger parmi ceux qui brûlaient les autres.

C'est l'Allemagne qui l'emporta sur les autres pays dans cette croisade contre les sorciers. A Bamberg, on en brûla six cents d'un coup; à Wurtzbourg, neuf cents. Et quand ces exécutions eurent lieu, il y avait longtemps déjà qu'à Hambourg, à Vienne, à Worms, à Bàle, à Constance, à Cologne, à Genève etjdans toute la partie méridionale du

(1) Voir iMonslrelet. Ceci se passait en 1439. L'auteur cité dit que tout ceci ne fut inventé que pour satisfaire la vengeance de ceux a qui bayaient de vielle liaine ».

(2) La devise de Sprenger et d'institutor était ces mots du chapitre x du Lévitique : « Vir sive raulinr, in quibus pythonicus, vel divinationis, fuerit spiritus, morte moriatur. » Selon ces cerveaux étroits, personne ne pouvait rien prévoir, si ce n'était a l'aide de l'esprit du Serpent, c'est-à-dire du Diable.

Deu.tsch'land, on voyait continuellement briller la flamme du bûcher comme le feu sacré qui jamais ne s'éteint. On alla plus loin, et presque toutes les villes germaniques adoptèrent, dans les tribunaux ordinaires, le procédé de Sprenger comme le plus sûr moyen de découvrir la vérité.

Nous avons déjà remarqué qu'en France cette folie incendiaire subit un moment d'arrêt, de la moitié du quinzième siècle à celle du seizième. En Espagne, on ne brûla de sorciers que bien plus tard, après que les rois catholiques eurent imposé aux pays annexés à la couronne de Gastille le tribunal de l'inquisition, qui avait été repoussé jusqu'alors. Cependant, l'Aragon, la Catalogne, Valence et Majorque résistèrent. Ce fut la maison d'Autriche qui à la fin l'importa à toutes ces provinces après la perte de leurs libertés. Mais, en Espagne, l'inquisition ne poursuit, à cette époque, que les hé rétiques, les Morisques et les juifs, afin d'imposer le catholicisme à un grand nombre d'Espagnols qui le rejetaient. Il est bien vrai que Cisneros brûle, en 1506, quelques sorciers, et que, sous le règne de Charles-Quint, en Biscaye, une infinité de personnes dénoncées par de petites filles furent incarcérées et frappées, mais elles ne furent pas brûlées ; Charles- Quint revendiqua, dans ses constitutions, cette procédure m faveur des tribunaux civils, et pour quelques années les bûchers s'éteignent alors dans toutes les Espagnes. Le grand empereur se fonda sur ce que la sorcellerie, si elle existait, s'exerçant au préjudice d'un tiers, constituait une attaque contre la personne et ressortait de droit par conséquent a la justice laïque. Ce n'est que sous le règne des successeurs de ce souverain, races de rois aussi ineptes que Philippe IV, et surtout à l'époque du malheureux Charles II, que les procès de sorcellerie prennent une recrudescence effroyable. A l'époque de Philippe III, on brûlait encore des juifs, des luthériens et des librespenseurs.

L'Italie suivit l'exemple de l'Allemagne après la publi-

Ca6 LE DÉMON.

cation de la bulle du pape Adrien contre les sorciers. En 1523, à Corne seulement, on brûla plus de cent des leurs. Puis, à l'instigation de la fanatique Marie Stuart, l'Angleterre, à son tour, alluma les flammes du bûcher.

Mais, au milieu môme de la persécution, les sorciers trouvent des appuis.

Les puissants, qui ont besoin de leurs philtres et de leurs drogues et qu'une imagination pervertie entraîne à rechercher des jouissances dans le difficile et mémo dans l'impossible, les appellent, les entretiennent et les protègent contre les persécutions de l'Église. Vers la fin du quinzième siècle, le sabbat se modifie, et au seizième siècle il est déjà complètement transformé. Alors le serf s'est soulevé et a acquis, par la culture de la terre, des garanties d'homme libre. Le monarque s'est enfin imposé au seigneur du château, et celui-ci ne peut pas grand'chose contre le taillable qui s'appuie à la couronne. Le sabbat conspirateur, n'ayant plus de raison d'être, a fait place au sabbat orgiaque (1). Satan y siège sur un trône doré (2 . Les seigneurs et les prêtres y vont (3). Gomment ne protégeraient-ils pas les assistants du sabbat, qui n'étaient plus leurs ennemis comme au quatorzième siècle? L'institution a changé. Ceux qui auparavant étaient des insurgés sont devenus des jouisseurs.

Les dames surtout invoquent le secours de la sorcellerie. La maîtresse du château n'y tient plus cour ; elle n'y est entourée que d'une société insipide. Les talents qui, autrefois, accouraient vers elle, les trouvères et les poètes se sont acheminés vers les palais des rois. Les châteaux ne sont plus les rendez-vous de chevaliers, où se projetaient les grandes entreprises ; ils ne sont plus les écoles de courtoisie. Les cours d'amour ont disparu, et aussi les

(1) 11 n'y a qu'à lire certaines descriptions de Delrio et de de Lancre.

(2) « 11 est assis dans une chaise durée en apparence ». De Lancre, De l'inconstance, liv. Il, p. 121.

(3) Voir la déclaration de Marie de la Rai. De I. ancre, liv. H. p. 125,

croisades. La demeure crénelée ne renferme plus que quelques hautains hommes d'armes, aventuriers d'office, et un curé grossier qui ne sait que psalmodier son bréviaire. La châtelaine, gardée et isolée en ses habitations, s'ennuie et aussitôt elle extravague. Le système nerveux a besoin d'être continuellement impressionné et de.varier ses impressions pour ne pas se décomposer, comme le corps a besoin de se bien alimenter et de varier ses aliments pour rester en bonne santé. L'absence ou la monotonie des impressions rend chimérique ou maniaque, comme l'insuffisance ou le manque de variété de la nourriture, rend anémique ou scorbutique ; c'est pourquoi la châtelaine est assaillie des désirs les plus impossibles. Elle entend conter les prodiges de la sorcellerie et elle brûle de les voir réalisés. Faire disparaître une femme qui l'éclipsé en luxe et en beauté, quelquefois une rivale fortunée; enflammer les désirs d'un page; guérir le dégoût d'un amant, et encore rêve-t-elle souvent des choses plus impossibles! Quelquefois les jours et les mois se passent sans qu'elle sorte de sa demeure, derrière ses fenêtres treillissées, à travers lesquelles elle voit la campagne et la forêt, où courent libres les animaux, et le ciel, que traverse le vol léger des oiseaux qui viennent se poser sur les donjons de ses tours ; elle se voit attirée par la nature ; elle a besoin d'espace et de liberté, elle rêve de voler et de courir à son gré par les épaisseurs de la montagne, comme les bêtes. Le sombre bois, surtout au tomber du soir, a pour elle je ne sais quelle magique attraction. Si elle pouvait se transmuer en oiseau de proie ou seulement en chatte ou en louve ! En de telles angoisses, elle appelle la sorcière et menace de la faire écarteler si elle ne lui donne un philtre qui opère la métamorphose. Et la pauvre vieille lui procure une mixture, qui lui trouble la raison ou qui, en rêve, lui produit d'étranges visions (1). Et souvent, à

(I) Le médecin deJules III, André Lngtina. dit, dans son Commentaire

l'instigation du désir, la châtelaine songe que, de nuit, elle parcourt les forêts, exécute ses vengeances et satisfait sa rage en dévorant ceux qu'elle rencontre.

L'imagination du peuple invente le reste. C'est elle qui brode les légendes et les contes, lesquels, acceptés comme des faits réels, font trembler ceux qui les écoutent. En France, c'était une croyance générale que les dames se transformaient en louves ; en Italie, qu'elles se transformaient en chattes, et l'on croyait, en Espagne, qu'elles se changeaient en oiseaux de proie. On disait que, sous ces formes, elles attaquaient le voyageur (1), lui buvaient le sang, ou s'unissaient à des animaux de même espèce pour satisfaire leur luxure effrénée. Une maladie analogue à celle des prisonniers et née de l'ennui ; quelque potion de mandragore ou de stramonium, qui faisait rêver : voilà les causes de ces transformations. Et bientôt cette maladie

sur Dioscoi'iilf, liv. LXXVI, chap. iv, qu'il existe une racine d'une espèce de solanée, laquelle, en la faisant bouillir avec du vin en quantité d'une drachme, produit une liqueur propre à provoquer les rêves les plus agréables. Puis il raconte qu'en 134b, il était devenu l'ami du duc de Guise, François de Lorraine, et qu'en ce temps-là on mit en prison un homme et une femme accusés de sorcellerie. On avait trouvé chez eux un pot plein d'un onguent vert. Laguna s'en empara et en fit l'analyse. Il le trouva composé des extraits de ciguë, de mandragore, de solanum, de jus piiame et d'autres altérants du système nerveux. La femme du bourreau était en ce moment-là prise d'une surexcitation qui l'empêchait complètement de dormir. On lui frictionna tout le corps avec ladite pommade, et elle dormit pendant trente-six heures, au bout desquelles on l'éveilla. Alors elle se plaignit en disant qu'on lui avait fait quitter un beau jeune homme, très-vigoureux et aimable, qui la caressait.

(1) Boguet raconte qu'une fois un chasseur attaque par une louve lui coupa la patte d'un coup d'épée. Il alla demander l'hospitalité au seigneur d'un château et lui conta ce qui lui était arrivé et, pour lui donner confiance en ses paroles, il ouvrit le sac où il avait gardé la patte ; au lieu de la patte il trouva une main de dame avec des anneaux aux doigts. Ils allèrent voir la dame du château et virent qu'elle cachait son bras; l'observant de plus près, ils découvrirent que la main lui manquait : c'était celle que le chasseur avait coupée; aussitôt elle avoua être la louve du jour précédent.

en vint à attaquer les hommes mêmes, avec une moindre fréquence cependant. Il n'y a qu'à voir le procès instruit par Wyer, à Besançon, contre trois individus, qui, devenus loups-garous, dévoraient les petits enfants de la contrée (1) et celui que fit la cour de Dole à Gilles Garnier (2).

Le sorcier, du quatorzième siècle à la moitié du quinzième, est l'insurgé conspirateur qui a juré guerre au prêtre et au châtelain ; à la fin du quinzième siècle, les conditions qui l'avaient fait surgir manquant, il dégénère et tombe dans la vulgarité. C'est un charlatan, un empoisonneur, un manipulateur de substances répugnantes, qui fait croire à un pouvoir qu'il n'a pas. Quelquefois il procède de bonne foi : il est lui-même victime des tromperies qu'il vend. D'autres fois, c'est simplement un prestidigitateur (3). La sorcellerie devient un art, un art qui dégénère en métier et en commerce. Le diable tient boutique de maléfices, boutique servie par ses adeptes. Il donne aussi bien le philtre d'amour que celui qui fait avorter; le poison que la mixture salutaire. Parfois même, les sorciers se louent pour voler les enfants dans les campagnes afin de satisfaire les vices ou les superstitions des seigneurs, comme le prouve le cas du maréchal de Retz ou de Robert Olive (4). Et leur charlatanisme s'étend si loin et telle est leur intrigue, qu'ils pénètrent jusque dans les cours.

En Italie, les superstitions antiques, qui ne s'étaient jamais éteintes, prennent, à la renaissance, un nouvel incrément; dans les cours de Rome et de Florence, au

(1) Boguet.

(2) Garinet, Histoire de la magie en France, p. 129, 130, 131.

(3) Dans certains passages du drame de Christophe Marlowe, Faust est présenté comme un jongleur. A Rome, il se rend invisible pour prendre les mets et les boissons du pape et de ses convives. Il vend à un maquignon un cheval qui s'évanouit aussitôt qu'il touche l'eau. Le maquignon se venge en arrachant à Faust une jambe et il n'eu reste pas moins avec les deux. 11 mange toute une charretée de foin. 11 l'ait apporter à Mephistophélès des raisins mûrs en hiver, et exécute mille autres tours d escamotage.

(4) Bodin.

eoo le démon.

milieu de luttes intestines, on invoque les puissances maléfiques par l'intermédiaire de leurs agents supposés sur la terre. Catherine de Médicis vient en France avec une cour de magiciens et d'astrologues italiens présidée par le comte Ruggieri, homme couvert de crimes. Pour mieux consulter le destin, elle se fait construire une colonne à l'hôtel de Soissons, et y place, au faite, une sphère armillaire, où elle monte pour consulter les génies des régions sidérales. A Paris presque tout le monde s'imagine avoir une étoile propice ou contraire. Les astrologues obtiennent une telle vogue, que beaucoup de dames en entretiennent un qu'elles nomment leur baron. Les almanachs qui prédisent l'avenir sont à l'ordre du jour. Les prophéties de Nostradamus font fureur. On parle avec respect des nécromants; on craint ceux qui jettent des sorts. On croit en des cabales pour découvrir des trésors cachés, en de secrètes combinaisons de nombres pour gagner à la loterie ; on use de poudres de sympathie; chacun a ses philtres. 11 n'y a personne qui ne porte sur soi une amulette. Les talismans se payent des prix fabuleux (1). La reine elle-même ne quitte pas un moment une peau d'enfant égorgé, pleine de signes cabalistiques, et qu'elle place dans son corsage.

Les fils suivent la route de leur mère. Charles IX installe au Louvre une école de nécromancie. Le jongleur Trois-Echelles étant accusé d'un pacte a"vec le diable, il

(1) Nous empruntons à un Traicté de talismans ou figures astrales, imprimé à Paris à cette époque, la définition suivante: « Talisman n'est autre chose que le sceau, la figure, le caractère ou l'image d'un signe céleste, planète ou constellation, faicte, imprimée, gravée ou ciselée sur une pierre sympathétique ou sur un métal correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit arrêté et attaché à l'ouvrage et à la fin de son ouvrage, sans estre distraict ni dissipé en d'autres pensées étrangères, au jour et heure du planète, en un lieu fortuné, en un temps beau et serein et quand il est en la meilleure disposition dans le ciel qu'il peut estre, afin d'attirer plus fortement ses influences par un effet dépendant du mesme pouvoir et de la vertu de ses influences. »

lui pardonne à condition qu'il nomme ses coaffiliés et qu'il opère ses prodiges devant la cour ; et Tr ois-Echelles nomme douze cents sorciers et affirme qu'il en existe plus de trente mille dans les domaines du roi. Les prisons s'emplissent d'accusés; aucune preuve ne pouvant être acquise, malgré cela trente mille personnes sont expulsées de Paris, justement le nombre qu'avait dénoncé le sorcier. Enfin, Charles IX meurt, et les catholiques, attribuant la sorcellerie aux protestants, assurent qu'en vengeance delà Saint-Barthélémy, où moururent tant d'hérétiques condamnés, ceux qui survivaient avaient fait des images du roi, en cire, et qu'ils les faisaient fondre lentement pour le faire périr (1). Son frère, Henri III, qui lui succède, se voue aussi à la sorcellerie avec ses mignons; grâce à quoi les sorciers obtiennent une trêve à leurs persécutions. Us augmentent tellement, qu'on affirme que, dans toute la France, il en existe plus de cent mille. Le parti de la Ligue, pour lequel le monarque devient suspect, dit qu'on a trouvé, à Épernon, un coffre avec des miroirs, des pots pleins d'onguents, des baguettes blanches et des papiers couverts de caractères étranges; qu'à Vincennes, dans l'intérieur du bois, on a trouvé deuxsatvres d'argent de quatre pieds de hauteur, en face d'une croix d'or qui contenait du bois de la vraie croix de Jésus-Christ ; on ajoute qu'il y avait une peau d'enfant rongée, toute pleine de signes abominables, et l'on conclut de cela que le Roi va à Vincennes invoquer le Diable au lieu de prier Dieu (2). Aussitôt on affirme que Henri de Valois est sodomiste, qu'il a un démon familier appelé Terragon, un des soixante de l'école de Soliman, et qu'il l'a marié à la comtesse de Foix, laquelle n'a pu vivre avec lui, parce qu'il était trop ardent.

Quelques personnes instruites, qui ne croient pas en la

(1) Ambroise Paré, De monstris, chap. xxx.

(2) Les Sorcelleries de Henri de Valois et les Oblations qiCil faisoil au Diable dans le bois de Vincennes. Didier-MilloL, Paris, lo89.

magie, protestent contre ce genre de superstitions, malgré les clameurs soulevées par les théologiens. Erasme et Ulrich de Hutten sont les premiers à se moquer des dominicains qui vont flairant avec tant de zèle la sorcellerie. Molitor, Légiste de Constance, dit que l'on ne peut prendre au sérieux les aveux des sorciers, le diable étant le père du mensonge et eux étant ses affiliés, car ils ne peuvent dire que des faussetés ; et il nie que le diable ait la puissance de faire des miracles (1). Chatillon se prononce contre les bûchers, blâmant à la fois protestants et catholiques ; Agrippa, Savatier et Wyer disent, en complète connaissance de cause, qu'il faut guérir ces misérables créatures, au lieu de les brûler, car ce sont des malades dignes de pitié, plutôt que des criminels susceptibles de châtiment. Le médecin de Henri III, Legras, adhère à cette opinion, après avoir observé l'état mental de quatre malheureux condamnés par le parlement de Tours. D'autres nient l'intervention du diable et attribuent à des supercheries les prodiges de ceux qui s'appellent sorciers. Mais cette réaction du bon sens est impuissante pour le moment. Les magistrats français, influencés par la Ligue et l'Espagne, deviennent plus cruels que les ecclésiastiques euxmêmes et, pour poursuivre les délits de sorcellerie, rivalisent avec l'Inquisition. A Toulouse, le Parlement fait encore brûler quatre cents sorciers. Bodin déclare qu'il y a, en Europe, autant de magiciens qu'il y avait de soldats dans l'armée de Xerxès, et, comme un autre Néron, il brûle du désir de les réunir tous et de les jeter aux flammes en même temps (2). Pour mieux instruire les juges, il écrit sa Démonomanle des sorciers, dans laquelle il divise, en quinze classes distinctes, les crimes qu'ils peuvent commettre, à son avis ; dans le livre IV, où il s'occupe spécialement de la persécution, il se hâte de décrire, en compé-

1 1 Malgré cela, il croyait à bien des superstitions. Voir Traclalus de lamiis el pythonicis. Constance, 1489, in-4°. (2) Joannis Bodini Universa natura

LE DIABLE DE LA RENAISSANCE AUX TEMPS MODERNES. 66 i

tition avec Sprenger, comment on reconnaît les hérésies, les preuves à faire, les tortures à employer et autres moyens pour obtenir des aveux, etc., etc., et dans le dernier chapitre, consacré aux peines et à la mort, il déploie un luxe inouï de terreur (1). Il réfute Wyer, qui considère les sorciers comme des malades et non comme des criminels, et il termine par cette thèse, qu'il faut brûler avec les sorciers ceux qui en ont pitié et les livres du mécréant Wyer, pour une correction éternelle.

Les juges civils finissent par revendiquer complètement, en leur compétence, la juridiction des sorciers. Une circonstance spéciale contribue à cela. Dans les dernières années du quinzième siècle, c'était par humanité que le juge laïque réclamait la juridiction en de telles matières contre le juge ecclésiastique ; h l'expiration du seizième, c'est parce qu'il soupçonne la complicité du religieux avec l'accusé. Les ecclésiastiques sont suspects de sorcellerie : quelques-uns assistent aux sabbats. Delrio en Espagne, Remy en Lorraine, Leloyer en Anjou, Boguet dans le Jura et Lancre en Navarre, le constatent. Ces magistrats civils accusent les clercs, non de fanatisme, mais de peu de zèle. Remy brûle huit cents sorciers en peu de temps et dans leurs déclarations il trouve des aveux étonnants ; au sabbat on faisait des pratiques absolument analogues à celles que les prêtres font dans les églises. On y instituait même des évêques; parmi tous ceux que Lancre envoie au bûcher, il se trouve trois prêtres sur huit qu'il surprit en flagrant délit, et il ne brûle pas les cinq autres parce qu'ils lui échappent. Telle est son ardeur, qu'il prend en mépris les inquisiteurs ecclésiastiques de Logroùo, parce qu'ils hésitent à faire un aulo-cbi-fé avec tout un peuple de femmes.

En 1G14, les états généraux de France disent que le prêtre ne peut être jugé par le prêtre. D'où vient cela? C'est que des cas nombreux démontrent que Bclzébuth a,

lj Jean Bodin, Demonomunie des sorciers. Paris, 1501.

parmi eux, beaucoup d'adeptes. Le diable s'est fait prêtre et le prêtre est devenu diable. Tout à cette époque va de même; protestants et catholiques sont d'accord.

A Luther, avant qu'il commence sa réforme, le diable se présente la nuit pour discuter avec lui sur la messe. Le diable s'est déguisé en théologien, mais en théologien plus passionné pour le christianisme que l'Église elle-même ; s'il s'attaque à elle c'est parce qu'elle manque à l'esprit des dogmes; s'il l'accuse, c'est pour montrer les hérésies où elle tombe ; si bien que le diable devient l'avocat de Jésus- Christ. Dans l'Histoire anonyme du docteur Faust imprimée à Francfort en 1587, l'auteur protestant montre Méphistophélès sous le froc d'un moine, dans d'autres il est habillé en prêtre théologien. Lorsque son maître lui demande des objets ou des friandises, il va les prendre au logis des prélats qu'il traite en ami. Dans le contrat qu'il fait signer à Faust, il l'engage à ne pas se marier comme les prêtres. Il l'emmène au Vatican et là il lui démontre qu'il peut tout sur l'Eglise corrompue. Dans le drame de Marlowe, Méphisto et Faust se présentent au pape travestis en cardinaux.

Milton, dans son Paradis perdu, dépeint le diable conformément à ce même caractère. Le Satan, dans ce poëme, est à la fois un général anglais qui proteste contre la couronne et un théologien qui argumente contre la royauté des cieux. En face de ses officiers et de son armée, quand il se dispose à attaquer la citadelle de Dieu, il ergote encore contre le pouvoir de son adversaire. De même que les anges, les diables sont moitié soldats et moitié écoliers de séminaire. Sous l'armure du guerrier on découvre la soutane. Le serpent qui tente Eve est un scolasticien métamorphosé en reptile, c'est avec une longue litanie d'enthymèmes qu'il s'adresse à la première femme pour la faire tomber dans le péché (1).

(I) Malgré cela, il faut considérer que le Satan de Milton n'est plus le

Tous les protestants appellent le pape Antéchrist et Rome la Bète aux sept tètes. Pour eux, tout dans le catholicisme est œuvre du diable, depuis le souverain pontife et ses cardinaux jusqu'aux objets consacrés au culte ; en revanche, les catholiques considèrent de la même façon le sacerdoce de la Réforme.

L'opinion que les catholiques ont de leurs propres prêtres n'est pas plus favorable, à cause des scandales qui se multiplient chaque jour. A Paris, deux curés se battent à coups de poing au pied de l'autel : l'un accuse l'autre d'officier avec des mains encore souillées des maléfices et sorcelleries qu'il vient de faire. On met le sorcier quelque temps dans la prison épiscopale; mais, aussitôt sorti, il recherche son délateur et le surprend dans une maison, entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, au lit avec une fille publique (1). Dans une ville du Limousin, un autre clerc est brûlé comme sorcier (2). A Aix, le parlement en envoie un autre au bûcher, pour adultère de connivence avec Satan (3). Sur d'autres points de l'Europe, des cas analogues se reproduisent. Mais où cela est plus manifeste encore, c'est dans le pays basque, des deux côtés des Pyrénées. En ce pays, où le curé vit mêlé au peuple, il le suit jusqu'au sabbat. Il a une maîtresse et forme avec elle un couple qui sert aussi bien le diable que Dieu ; il porte l'épée ; il est joueur et bretteur ; il danse sur la place

diable aux cornes et aux griffes du moyen âge : c'est un insurgé héroïque. Ceux qu'il amena à la lutte le respectent même après la défaite. C'est un diable qui fait trembler Dieu. 11 est fort, politicien, travailleur, il a desressources et des idées profondes ; dans l'enfer il réconforte lessiens qui sont découragés. Sans s'effrayer des obstacles, il traverse le chaos et conquiert, pour son royaume, la plus belle partie des habitants du monde que Dieu avait créé pour son service, comme celui de l'Apocalypse lui enlève la troisième partie de ses serviteurs. Ce Satan, plus libre dans l'enfer que quand il faisait partie de la cour céleste, est un puritain colossal, qui préfère son exil à l'obéissance.

(I; Journal de Henri IV.

(-2) Lancre.

3) Garinet, Hist. delà magù en France, p. 199.

publique, et si, de jour, il dit la messe blanche pour Jésus- Christ, de nuit il dit la messe noire aux magiciens. 11 fait plus : parfois il cède l'église pour ces sortes de réunions. Nombreux sont ceux qui acceptent la charge d'évêque dans les assemblées de sorciers; et dans le sabbat, Satan leur conseille decohabiter avec leurs filles spirituelles, avec les religieuses surtout, non-seulementd'une manière naturelle, mais en les exhortant encore à la sodomie et à toute espèce d'obscénités. Quelques-unes le déclarent ainsi dans les procès (1). Il y a plus : le diable prend quelquefois l'aspect d'un confesseur aimé des nonnes pour les prostituer. C'est ce qui arriva à Jeanne Pottierri ; selon sa propre confession, malgré ses quarante-cinq ans, elle s'énamoura de son directeur spirituel, et, sous la figure de celui-ci, le diable jouit d'elle quatre cent trente-quatre fois.

La chose se généralise à un tel point, que la papauté publie des lettres à ce sujet. Paul IV, ému des nombreuses dénonciations qui lui arrivent d'Espagne, envoie un bref aux inquisiteurs de Grenade, Martin d'Alonso et Martin

(I) Marie de Sains, une des trois possédées de Flandre, dont le procès fut instruit par Domplius et Michaelis, fit, dit-on, les déclarations suivantes : elle devint religieuse malgré elle. Elle enterrait au jardin du couvent des idoles faites dans une synagogue pour provoquer la luxure des autres nonnes. Cette hystérique fit des aveux impossibles. Elle confessa avoir commis le péché de luxure avec des diables par voie ordinaire, de même que le crime de bestialité. Elle confessa qu'elle avaitadoré le curé Gauffridi comme Rédempteur et qu'elle avait copule avec lui et aussi avec des Turcs et des païens ; qu'elle avait pris la mitre de l'evèque de Tournay pour la donner àBelzébuth; qu'Asmodée avait contrefait un malade pour recevoir le saint sacrement ; qu'elle avait pris le bonnet d'un dominicain pour l'envoyer à la synagogue et faire sur lui plusieurs insolences. Selon elle, on faisait dans le sabbat une procession, on communiait et aussitôt on commettait le péché charnel, selon les jours. Le lundi et le mardi, copulation par voie ordinaire ; le jeudi, sodomie de différentes manières, y compris celle de l'homme avec l'homme et de la femme avec la femme; le sabbat, bestialité; le mercredi, litanies sataniques. Elle déclara qu'Asmodée avait conseillé, en un sermon, la luxure et la sodomie aux ecclésiastiques (17 à l'J mai 1614).

de Goscojales , pour leur ordonner de poursuivre les religieux que la voix publique désigne comme séducteurs de leurs pénitentes. L'évêque, les inquisiteurs et les communautés mandent des circulaires en Andalousie pour que cela se fasse secrètement, afin que les luthériens n'en tirent pas des armes nouvelles contre la confession auriculaire et que le zèle des bons catholiques ne s'affaiblisse pas. En avril 1565. l'inquisiteur général Valdes reçoit une autre bulle du même pape, l'autorisant à procéder contre tous les confesseurs corrompus dans tous les domaines du roi Philippe II, comme coupables d'hérésie; cette bulle fut suivie d'autres encore, toutes dirigées vers le même objet. Les jésuites ne veulent pas absoudre les pénitentes, si elles ne dénoncent les confesseurs qui les ont séduites. Il va tant de dénonciations, que les greffiers du Saint Office ne suffisent plus à les ?*eccvoir{\). Devant cette multitude de cas, les inquisiteurs sont effrayés et se résolvent à ne pas les poursuivre. Parmi les séduites se trouvent des dames des plus notables, et l'on craint que cela n'amène les classes élevées à se séparer du clergé. Parmi les coupables, c'étaient les frères les plus nombreux, et, parmi eux, les mendiants ; les autres s'adonnaient aux courtisanes avec leur argent (2).

Î/Inquisition se montre casuistiquement bénévole à ceux qui ont failli, emportés par la passion: mais elle châtie « ceux dont la faute provient d'une hérésie diabolique ». Cette hérésie consiste, à considérer qu'il n'y a point péché à s'unir charnellement à une dévote, car c'est FEsprit- Saint gui impulse (3) ; Dieu possède par le moyen de ses fidèles; l'apôtre l'avait dit : « Nous sommes tous membres du Christ ». Ainsi le Jésus-Christ des catholiques

11) Von Wyer, liv. III, chap. vu.

(2) Llorente, Hist. de VInguis. tu Espagne, vol. 111, chap. xxvm,

art. I", § 6 et suiv.

(3) Ibid.

revient au Kristos phallique de certaines sectes d'Alexandrie.

Il se passait, en France, une chose analogue. En Picardie, les capucins juraient qu'il y avait plus de soixante mille illuminés, qui communiquaient leur folie d'amour aux nonnes. Wyer, en son livre IV, nous décrit cette érotomanie de certains religieux de l'époque. Dansle troisième livre, il nous parle d'un curé espagnol, qui, étant entré à Rome dans un couvent de nonnes, s'était cru des droits sur elles ; car, étant les épouses du Christ, elles devaient l'être de ses ministres, puisque Dieu ne pouvait les posséder directement. Et ce prêtre faisait dire des messes afin que Dieu lui concédât les forces nécessaires pour s'acquitter envers toutes. En Italie, c'était l'opinion publique que les religieux consacraient celles qu'ils touchaient.

Tout va de même à cette époque. La renaissance agite le monde; la chair est réhabilitée. Don Juan est le fils légitime de l'époque ; quoi d'étrange que les ecclésiastiques deviennent des Tenorios?Les aventures amoureuses abondent tant que le confesseur n'a pas d'autre remède que d'absoudre. Il ne peut plus être sévère envers cette chair qui se montre si faible ; les arguments se subtilisent et se raffinent, et l'on invente une casuistique pour tout disculper, tout ce qui est péché d'amour. Les adultères, les stupres, les incestes, s'appellent chutes, débilités; nul péché qui ne s'absolve, à condition que les pécheurs aient la foi. Et le religieux, à force d'entendre et d'absoudre les pécheurs, finit par pécher comme eux.

Dans les couvents de nonnes, tous les movens sont mis en usage pour annuler la volonté. Dès leur noviciat, on leur enseigne l'abandon. Elles ne doivent exister que pour Dieu et en Dieu. Possédées par lui, elles sont impeccables. C'est comme cela qu'on arrive à la vertu et à la perfection; les ailes de l'amour divin élèvent jusqu'à ces hauteurs mystiques où disparaissent les fautes de la chair. En France comme en Espagne, le mépris de la chair conduit à la nu-

dite; Jésus exposa la sienne pour mieux la vilipender. La Vierge s'abandonna à la simple prédiction de l'ange Gabriel, et, malgré cela, elle ne perdit pas sa pureté, car un esprit ne peut souiller. La nudité, dit-on, est sœur de l'innocence; Eve resta nue tant qu'elle fut innocente. La nudité d'ailleurs est juste, ne serait-ce que pour exposer la chair à la honte ; et, s'il le faut, on doit tuerie péché par le péché pour atteindre à la purification ; celui qui n'a pas péché est sujet à l'orgueil : seul, le pécheur centriste est humble et l'humilité est la première des vertus (1).

Aussitôt est mis en pratique un système de surexcitation continu, comme la flagellation, la méditation sur l'incarnation, sur la circoncision du Seigneur et sur l'amour divin; la contemplation de ces images des saints et de celles de Jésus-Christ, tels que la renaissance les réalise, demi-nus ou habillés de soies brodées d'or et de velours, beaux et regorgeant de vie ; un système qui met en avant des preuves téméraires, dans lequel on enseigne que « cette chair est bien faible », qu'il faut la comprendre, et qui vous conseille de vous fier à vos supérieurs en de telles aifaires (2). Toutes ces causes produisent dans les couvents une littérature érotico-mystique qui achève d'enflammer les imaginations.

On prend pour thème l'union du Christ avec l'épouse quile désire et l'on paraphrase tous les versets du Cantique des cantiques. Toutes ces compositions débordent de sensualisme ; toutes sont inspirées pour une jouissance éternelle, et, tendant au mysticisme, elles respirent de toutes parts la concupiscence. Il ne faut que lire Sainte Thérèse de Jésus. En tous ses écrits, on ne parle que d absorption complète, de transports, d'extases et d'évanouissements, de joies dont on jouit, de commencements cl ineffable suavité, d'une ivresse délicieuse, d'un fruit très-savoureux que l'on

(1) Voir le capucin Boisroger, la Piélê affligée. (2J Sainte Thérèse de Jésus.

mange, d'une liqueur céleste que l'on boit, d'un paradis de volupté* où fou meurt. Elle raconte aux novices que le roi l'a pénétrée, qu' il la mit dam une cave pour qu'elle bût à l'égal de ses désirs et s enivrât bien de tous les vins de l'office de Dieu; elle leur explique comment on possède l'amour divin , toutes les autres facultés étant mortes et endormies , et comment on devient une seule et même chose avec le Seigneur même de l'amour. Elle demande à Jésus-Christ que, par miséricorde, il lui permette de jouir de lui ; qu'il la laisse comparaître devant lui avec des habits de noces, et elle l'incite à réparer le temps perdu et à la baiser sur la bouche. Elle raconte que le doux chasseur lui tira une flèche barbelée d'amour et qu'il la laissa rendue entre ses bras passionnés. Christ, pour elle, est un amant réel et véritable, qu'elle appelle son aimé, son chéri, son berger; quand elle parle de sa flamme et de sa beauté, elle s'enthousiasme à un tel point, qu'elle éclate en ces paroles : « Je suis vôtre, je naquis pour vous, voici mon cœur, mon corps, ma vie, mon âme, mes entrailles, mon amour ; doux époux, donnez-moi la mort ou la vie, l'honneur ou le déshonneur (1). »

Cette littérature, produite par les causes que nous avons énumérées, était à son tour une cause qui influait puissamment sur les religieuses. Il n'est donc pas étrange que le Diable, à cette époque, se trouve principalement dans les couvents.

Maintenant, que l'on s'imagine ceci : que le confesseur, en sa qualité de directeur spirituel des recluses, entrait à toute heure dans les couvents, qu'il s'y enfermait avec chaque nonne dans sa cellule respective; qu'il recevait là la confession de ses pensées les plus intimes, de tous ses désirs, de ses langueurs et de ses défaillances ; ajoutez à cela qu'il ne craignait la concurrence d'aucun laïquecomme

(1) Voir, dans les ouvrages de sainte Thérèse de Jésus: Concepts de l'amour de Dieu : Sur qu< Iqut s paroles du Cantique des cantiques : Exclamations et Poésies, IV, \n, XIV, XXVII.

au moyen âge et au commencement de la renaissance: quoi d'étonnant que le diable eût plutôt prise sur les religieux que sur les mondains?

Le péché était fatal. Moins fréquentes sont les impressions que nous recevons, et plus elles ont de force sur nous ; or, les religieuses ne voyaient qu'un homme ou deux; ceux-ci étaient leurs confesseurs. La femme a besoin d'aimer, comme l'oiseau de voler et comme les corps de tomber ; de qui pouvaient-elles s'énamourer, sinon des quelques-uns qu'elles voyaient, et avec plus de facilité qu'une femme qui en voit beaucoup journellement ?

Bien que le concile de Trente ait ordonné la claustration rigoureuse, elle n'est vraiment mise en pratique que beaucoup plus tard. En France, jusqu'au temps de Henri IV, les nonnes recevaient dans leurs cellules, elles avaient leurs délassements, elles donnaient des fêtes presque publiques dans leurs couvents. Ce mouvement pouvait les distraire. Mais depuis, à peine les portes des cloîtres sont fermées, la monotonie survient et l'imaginationva toute seule. Le genre d'occupations des curés et des religieuses est le moins propre à dominer les passions, et encore moins dans l'isolement. Pour les passions, il n'y a d'autre dérivatif que le travail rationnel, le fonctionnement de l'intelligence, les entreprises industrielles ; l'oisiveté mystique, la prière sont des travaux qui emploient peu la force nerveuse, et qui ne servent qu'à surexciter. Les saints eux-mêmes ont rendu manifeste que, malgré leurs jeûnes et leurs cilices, le Malin les a attaqués, le sacrement même entre les mains.

Les moralistes canoniques croyaient que c'étaient là des attaques isolées et les expliquaient d'une manière casuistique : erreur très-grave ! Le péché provenait, en partie, du principe mystique du catholicisme, qui avait proclamé que l'amour était divin et la raison hérétique ; et, en partie, de la réglementation répressive des institutions religieuses, allant à rebours des courants de l'époque. Mille sectes,

sorties du sein de l'Eglise, ont révélé la conséquence forcée des principes du christianisme. Il y a plus: tous les chrétiens qui ont cherché à être logiques, depuis les gnosiiques jusqu'à Molinos, n'ont fait que choir ou comme Orig'ène dans la castration, ou dans l'omnigamie, comme les nicolaïtes. Durant tout le moyen âge le démon de la chair s'introduisit toujours, comme chez lui, dans l'Eglise, bien que différentes tentatives de réformes purificatrices aient cherché à lui en fermer les portes. Le mal était dans l'essence même et non dans les accidents, et celui-ci, par les causes que nous avons déjà exposées, s'aggrava depuis le milieu du seizième siècle.

En Espagne, comme nous l'avons déjà indiqué, on essaya de cacher la chose. On jugeait en secret l'ecclésiastique corrupteur; on le changeait de résidence et on lui interdisait la faculté de confesser, quand sa faute ne provenait pas de cette hérésie : que c'était Dieu qui, s'incarnant en lui, possédait les pénitentes; dans lequel cas on le destituait et il était conduit au bûcher. C'était un hérétique que l'on brûlait et personne n'attribuait le scandale au clergé orthodoxe: ce qui l'avait fait pécher, c'était l'hérésie, non pas la religion.

En France, où les tribunaux laïques s'étaient emparés du droit de juger les ecclésiastiques et avaient révélé les scandales les plus patents, on usait d'une autre tactique. On déclarait sorcier le prêtre séducteur. En ce pays, contrairement à ce qui arrivait en Espagne, c'était le curé plutôt que le moine qui corrompait les pénitentes ; si bien que celui qui dénonçait les excès du prêtre, c'était le moine, son ennemi perpétuel. Une fois l'abus manifeste, s'il ne pouvait être nié, il n'y avait qu'à l'attribuer au Malin. Un religieux possédé ou sorcier ne discréditait pas la religion, comme l'eût fait un prêtre naturellement corrompu. En Espagne, où l'organisation ecclésiastique et civile permettait que la chose no fût pas rendue publique, on appliquait seulement une petite correction au prêtre

libertin et on l'obligeait à changer de lieu, en jetant un voile sur le scandale. Quant aux nonnes, les in pace et l< - avortements effaçaient les traces que la faute avait laissées. Les tribunaux français, ne pouvant éviter le scandale, donnaient à l'acte toute la publicité possible ; ils faisaient passer le prêtre pour sorcier et les nonnes pour possédées. C'est ce qui poussa Michaelis à écrire son livre, dans lequel il nous présente le curé Gauffridi comme le prince-des mages de France. d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne et de Turquie.

Gauffridi était un prêtre de l'église des Acoules de Marseille, qui avait voyagé dans le nord de l'Europe et en Orient ; à cause de son caractère distingué et de sa belle prestance, il était fort chéri des dames. A ce qu'il paraît, une femme, qu'il avait aimée, appartenant à la noblesse de Provence, lui confia l'éducation d'une très-belle jeune fille appelée Madeleine La Palud. Gauffridi commença par l'instruire et finit par la corrompre. La pauvre Madeleine souffrait de cet amour qui ne pouvait avoir de satisfaction légitime. Mais Gauffridi essaya de calmer ses inquiétudes en lui disant qu'il était le prince des sorciers, et que, si elle ne pouvait être son épouse devant Dieu, elle pouvait l'être devant le diable, et, comme preuve de leur mariage, il lui donna un anneau avec des signes cabalistiques (1). A peu de temps de là, la malheureuse, flottant entre la terreur de tomber entre les griffes de Satan et sa passion, prise d'attaques épileptiques, s'enferma, par frayeur, dans le couvent des ursulines de Marseille. Aussitôt Gauffridi s'v fit admettre comme directeur, afin d'être plus près de celle qu'il avait séduite. Ce que fit là, une fois entré, ce curé dissolu, on l'ignore ; mais bientôt la folie d'amour de la pauvre Madeleine

(I Voir la brochure intitulée Confession <le messire Louis Gauffridi, prime des magiciens, depuis Constantinople jusqu'à Paris {mai 1011). C'est une confession fabriquée par les moines et qu'on suppose avoir été faite par Gauffridi à deux capucins.

éclata, comme si elle eût été contagieuse, chez d'autres recluses. Parmi celles-ci, il y en avait une, nommée Louise Gappeau, aimée aussi dudit prêtre, et qui haïssait sa rivale de toute l'ardeur de son âme. On prétendit qu'elles étaient possédées des démons, et les pères Domptius, Romillon, Billet et Michaclis les exorcisèrent toutes deux. Ils trouvèrent que la seconde était possédée de trois diables : Leviathan, Verrine et le démon de l'impureté. Si Louise avait trois diables, Madeleine en avait cinq. Un de ceux-ci avait déclaré que Gauffridi était le prince des sorciers et avait fait de Madeleine la reine du Sabbat, où elle avait été adorée par les sorciers, après s'être livrée à lui. Louise brûlait de jalousie et accusa résolument Gauffridi pour le perdre. Toutes deux furent envoyées au couvent de la Sainte-Baume. Là, le démon, par la bouche des deux possédées, révéla les choses les plus insensées. On lit amener Gauffridi de Marseille à la Sainte-Baume. Interrogé par Michaelis au sujet de son pouvoir magique, il le nia. Alors, il ne manqua pas de se trouver là un moine ventriloque pour feindre la voix du diable et exhorter l'accusé à abandonner la magie (1). (Cependant, la Palud, les yeux clos, diffamait son amant. Gauffridi, se voyant accusé de sorcellerie, se jugea perdu. Une grande mélancolie s'empara de lui, à tel point qu'il ne mangeait presque plus rien. Le diable, à qui l'on demanda pourquoi Gauffridi ne mangeait pas, répondit qu'il mangeait bien , mais que c'était de la chair de petits enfants « que, de nuit, on lui amenait de la synagogue par art magique». Et aussitôt il ajouta que, « l'enquête étant achevée, Louise mourrait». Gomme elle pouvait compromettre ceux qui avaient ourdi l'intrigue, peut-être voulait-on la faire disparaître. Deux capucins furent envoyés à la maison de l'accusé, à Marseille, pourvoir s'ils ne rencontreraient pas quelque

(1) Quelle grossièreté d'entendement! Le diable se constituant son propre adversaire. Nous le verrons môme tout à l'heure, dans le procès de Grandier, adorer Dieu.

preuve qui confirmât le soupçon de sorcellerie. Les capucins déclarèrent n'avoir rien trouvé. Alors, les démons renouvelèrent leurs révélations insensées, par la bouche des deux nonnes rivales. Elles racontaient toutes deux que les religieuses se dévouaient à cohabiter avec le diable le jour du sabbat, tantôt se consacrant à la sodomie et tantôt à la fornication ; d'autres fois elles accusaient diverses personnes ou approuvaient les actes de l'Eglise en ce qui touchait à la persécution des sorciers. Parfois, la Palud, se posant en une attitude obscène, imitait l'acte de la génération, comme si elle eût tenu un homme entre les bras, ou elle chantait des chansons lubriques ; alors, les exorciseurs déclaraient que c'était Asmodée, le diable de la luxure, qui s'introduisait en elle par les parties génitales.

Cette ignoble farce, jouée par les exorcistes et les deux hystériques, se prolongea, changeant de tribunaux et de juridiction jusqu'à ce qu'on prononçât la sentence contre Louis Gauffridi, qui fut brûlé comme sorcier à Aix, le 30 avril 1611. L'intervention de l'évoque de Marseille avec trois chanoines pour sauver Gauffridi fut inutile ; inutiles aussi les sollicitations de quelques gentilshommes de la ville ; le diable leur ordonna de se taire ; Gauffridi fut traîné au supplice et aussitôt les exorcistes publièrent, sur sa confession, un livre tissu de contes et d'absurdités. Ainsi se termina cette farce horrible, dont la victime fut un curé licencieux, et les acteurs deux nonnes hystériques, affolées de jalousie, et quelques exorcistes qui recoururent au diable pour sauver la foi dans le prêtre. Quant aux deux nonnes, Madeleine alla faire pénitence à Rome, où elle vécut du produit de quelques morceaux de bois qu'elle coupait et que les bonnes gens achetaient pour lui faire l'aumône; Louise persévéra dans sa folie prophétique, et par ses dénonciations insensées fit brûler sur les bûchers un assez grand nombre de personnes.

A Gauffridi succéda Grandier, autre curé galant, autre

Don Juan ecclésiastique. La jalousie découvrit ses peccadilles, et les moines s'acharnèrent sur lui, en le faisant passer pour sorcier. En attribuant la faute au diable, tout le scandale se convertissait en édification pour les croyants (1).

Urbain Grandier était un prêtre jeune et gaillard, il écrivait élégamment et sa parole était enchanteresse. Elevé par les jésuites, dans tout le raffinement réclamé parla bonne société française d'alors, c'était un véritable homme du monde. De Bordeaux il fut envoyé, comme curé, à Loudun, et bientôt toutes les dames s'éprirent de sa parole et de sa figure; et, à ce qu'on rapporte, il y en eut peu qui purent résister à ses séductions. Parmi celles qui succombèrent à ses galanteries, on comptait la femme de l'avocat du roi et la fille du procureur royal, de laquelle il eut un fils. Mais on ne l'aurait pas poursuivi pour cela, si d'autres circonstances n'étaient survenues. Grandier, qui était fort beau parleur, non content de faire concurrence aux frères, se moquait, en sa qualité d'homme poli et raffiné, de leur grossièreté en pleine chaire. Il fit plus, il essaya de légitimer sa pratique par la théorie, et il écrivit un petit livre pour combattre le célibat ecclésiastique. Ses triomphes sur les dames ne lui suffisant pas, il essaya d'en obtenir aussi sur les religieuses. Il se présenta donc au couvent des ursulines de Loudun, et brigua la place de directeur spirituel de cet asile. Son espoir fut trompé. Le couvent avait déjà son chanoine, lequel était peu disposé à céder la place à un autre. Celui-ci, craignant, à ce qu'il paraît, que l'homme du jour, le curé à la mode, ne le débusquât, se ligua avec le père offensé, avec le mari trompé et avec les frères ridiculisés, et ils imaginèrent les moyens de le perdre.

On ne tarda pas à faire dire, par les pensionnaires du

(1) Consulter, sur cette histoire de Loudun, l'ouvrage du père Tranquille : Relation de Loudun (1636) ; et comparez avec celle qu'écrivit Auliin, intitulée: Histoire des diables 'le Loudun (1719).

couvent, qu'au milieu de la nuit Grandier leur apparaissait sans qu'elles pussent lui résister, car lorsqu'elles s'en apercevaient il était déjà trop tard. Etait-ce vrai? Avait-il une fausse clef ou escaladait-il le couvent? Etait-ce une illusion, un rêve des novices, produit à la fois par la crainte et par le désir? Etait-ce une farce que le directeur leur faisait jouer à toutes? C'est ce qui parait le plus probable, et qui ressort manifestement de la confrontation de Grandier et des nonnes, en 1634; il n'y en eut pas une qui le reconnût. Il ne manqua pas de gens simples pour formuler contre lui, sous la pression de ses ennemis, une accusation, où ils disaient qu'ils ne pouvaient supporter un curé esprit fort , qui méprisait les ordres de l'évèque, et qui avait abusé de beaucoup de demoiselles et de femmes en pleine église. Il se trouva même un homme de classe noble, appelé Thibaut, pour le bâtonner tandis qu'il exerçait les fonctions ecclésiastiques. Le coup ne pouvait être mieux porté. Un homme bâtonné en cette France galante [du dix-septième siècle était un homme perdu de ridicule. Grandier demanda justice au roi d'une telle offense ; mais, aussitôt, on avertit le monarque que c'était là une affaire de quelque mari trompé, et Louis XIII haussa les épaules. L'accusation qui s'élevait contre Grandier eut pour résultat que le tribunal ecclésiastique le condamna à être privé de la messe pendant cinq ans et chassé de Loudun ; mais il en appela au tribunal civil, et il fut absous complètement. De plus, l'évèque de Bordeaux confirma la sentence de la justice laïque, mais il donna à Grandier le conseil de ne point retourner a Loudun. Celui-ci, très-altier, préféra faire enrager ses ennemis, et voulut rentrer dans la ville en triomphateur, tenant un laurier en main. Aussitôt il exigea une réparation. Il entama un procès contre Thibaut et menaça ses adversaires. Ce fut alors que ceux-ci eurent recours au diable pour le perdre.

La supérieure et une sœur du couvent des ursulines

feignirent d'être possédées par les démons, et elles accusèrent Grandier de leur possession. Les diables Astaroth et Zabulon parlèrent par leurs bouches. L'abbesse montra les marques que le diable lui avait faites sur le corps ; un chat noir entra par la cheminée et elle dit qu'il était le malin qui venait la posséder. A partir de ce moment, Loudun offre une véritable bacchanale de mysticisme. Les démons parlant, dans le corps même des nonnes, disent qu'ils adorent Jésus-Christ. Les exorcismes se font en public et dans toutes les églises. Il y a tant de sœurs possédées que les capucins ne peuvent que les exorciser par groupes séparément. Les carmélites et les récollettes s'y joignent. L'évêque de Poitiers, lui-même, vient présider les cérémonies. Les diables, attaqués dans le corps des religieuses, entrent dans celui de plusieurs filles de la ville. Il y en a six qui déclarent en public qu'elles se sentent au pouvoir des esprits infernaux. Un apothicaire compose des breuvages que les ursulines prennent la nuit. Après l'expulsion du Malin, elles se sentent alanguies et les exorcistes leur tiennent compagnie pour les rassurer; mais le diable se venge. Il gonfle le ventre d'une d'elles, et on croit qu'elle est enceinte ; mais au bout de cinq mois, voyant que le ballonnement a disparu, ils sonttirés de leur erreur; c'était une apparence de Satan. D'autres fois il tente de s'introduire par les parties génitales, alors les nonnes sont prises d'une fureur lubrique. Elles font des gestes lascifs, prononcent des paroles et des discours qui feraient rougir une prostituée, entonnent des chansons luxurieuses, et formulent d'obscènes accusations contre Grandier. L'une l'accuse d'avoir envoyé un instrument indécent à plusieurs jeunes filles de la ville, pour que, par ce moyen, elles engendrassent des monstres. Une autre exhibe la preuve palpable du pacte de ce prêtre avec le diable Léviathan ; c'est une pâte qu'elle assure avoir été composée de la chair d'un enfant tué dans le sabbat, d'hosties consacrées et de la semence

de l'accusé. De telles folies provoquent des clameurs furieuses : on demande le bûcher pour le sorcier ; et la chose arrive à une telle extrémité, que, le bruit parvenant (à la cour, la reine envoie son aumônier pour en être renseignée et le roi donne ses pouvoirs à son commissaire Laubardemont pour qu'il agisse.

Le maire et quelques fonctionnaires civils de la ville protestent en disant que tout cela est une farce indigne. Interrogé en grec et en hébreu, le diable ne répond pas. Quand il parle en latin, il répond mal ou de travers. Les exorcistes crient que ces enquêtes sont sacrilèges, que c'est chercher à tenter la Providence. Mignon, le curé des nonnes, et son ami Barré, religieux excentrique, qui essaye de passer pour saint, jurent que la possession est véritable. Le docteur Duncan, après avoir examiné les sœurs, affirme que c'est une supercherie, et qu'elles ne sont qu'hystériques. Les marques de la mère abbesse sont simplement peintes. Les exorcistes interdisent l'entrée du couvent aux magistrats civils et les accusent de sorcellerie. Deux nonnes se repentent , et dans l'église disent au peuple de les écouter, qu'elles ont joué une vile comédie en faisant le rôle du diable pour perdre un innocent, et elles demandent à Dieu de leur pardonner. Elles sont jetées en' in pace comme complices du sorcier. — Le peuple murmure devant de tels scandales. Le mécontentement s'accroît quand on voit Laubardemont se prêter aux exigences des moines. Laubardemont fit afficher une ordonnance interdisant , sous les peines les plus graves, de mal parler des possédées et des exorcistes. Le peuple s'assemble au son de la cloche et signe une pétition qu'il envoie au roi. Mais le roi se refuse à faire justice. Pour prévenir contre Grandier le ministre Richelieu, ou lui avait écrit que ce prêtre était l'auteur d'un libelle contre sa personne, intitulé la Cordonnière de Loudun.

Le lieutenant de la ville, ne pouvant rien faire pour Grandier, l'avertit qu'il a ordre de l'arrêter le jour sui-

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vant, afin qu'il s'échappe. Mais Grandier n'en tient pas compte et se laisse prendre sans essayer de s'enfuir. Une fois pris, on le mot dans des cachots humides ; puis on le mène dans la maison d'un de ses ennemis, qui ferme toutes les fenêtres afin qu'il ne puisse respirer. Les exorcistes trouvent un chirurgien acheté, pour qu'en leur présence il montre, sur le corps de Grandier, la marque insensible que portent les sorciers. Ce chirurgien le fait mettre nu et lui introduit, à diverses reprises, une sonde pointue jusqu'aux os, à la grande satisfaction des assistants ; bientôt, afin de trouver la marque, il le touche légèrement par la partie obtuse de l'instrument, et, comme Grandier ne se plaint pas, il est prouvé qu'il a des parties du corps insensibles. On le traîne dans l'église devant les possédées, et celles-ci veulent le mettre en pièces de leurs propres mains. Enfin on le condamne à être brûlé. Avant de le placer sur le bûcher, on lui introduit plusieurs fois encore la sonde dans les chairs et on lui brise les jambes, en les comprimant entre deux planches de bois et quatre coins enfoncés à coups de marteau. A peine est-il placé sur le tas de bois, que les frères lui jettent de l'eau bénite au visage pour qu'il ne puisse parler, pendant qu'un autre allume le bûcher. On lui avait promis de l'étrangler d'abord et on ne le fit pas (1).

La possession démoniaque était la maladie de l'époque ; après Loudun, Louviers. En 1643, les nonnes du couvent de Louviers commencent à gesticuler et à faire des extravagances.Aussitôt lebruitserépand qu'il asurgi de nouveaux cas d'obsession, et les commissaires de la cour arrivent pour faire les enquêtes opportunes. L'exorcisme étant fait ainsi qu'à l'interrogatoire habituel, le diable d'une des possédées dit qu'il avait cohabité avec la tourière et que les démons étaient entrés par elle dans le couvent. Celle-ci,

(i) Voir ces pièces justificatives, n08 X à XIX, clans Garinet, Hist. dv la magie en France.

nommée Madeleine Bavent, fut exorcisée par l'évêque, homme aussi fanatique et aussi rempli de ces sortes de superstitions qu'ami de la bonne renommée des prêtres. Après avoir visité le corps de la tourière, on lui trouva plusieurs plaies dont les unes étaient en suppuration et les autres cicatrisées. Dans l'interrogatoire, elle déclara qu'elle avait été ensorcelée par Mathurin Picard, exprêtre du couvent, qui était mort. L'évêque fit déterrer le cadavre, l'excommunia et le fit jeter à la voirie. Quant à ce qui résulta des déclarations de la tourière, le voici (1) : Orpheline, M. Bavent était entrée, à douze ans, chez une lingère. Le confesseur, un frère franciscain , séduisit trois enfants qui étaient clans la maison, et elle fut la quatrième. Il leur fit croire qu'il les menait au sabbat et que là il les mariait avec le diable Dagon. Le procès étant, sur ce point, fort obscur, on ne peut dire s'il leur donna quelque philtre pour les faire délirer ou si effectivement il les mena à quelqu'une de ces crapuleuses assemblées. Plus tard, Madeleine entra dans ce couvent de Louviers, et là le religieux fondateur, appelé David, qui était adamite, la fit mettre nue avec plusieurs autres novices. Les scandales, qui se cachaient derrière les murs de ce couvent, étaient tels, et telles les concupiscences mystiques des religieuses, qu'elle se retira à la tour. Le fondateur mourut et Picard lui succéda. Celui-ci, qui avait les mêmes tendances que son prédécesseur, étant un jour dans la chapelle, la posséda et, dit le procès, dans l'accomplissement de l'acte un chat noir apparut et monta sur le curé ; c'était son démon familier. Ajoutez-y cette déclaration, qu'à partir de là il se livra plusieurs. fois avec elle à la sodomie, dans la même chapelle, à l'instigation du Malin. Bientôt il l'emmena au sabbat et la fit reine

(1) Arrêt de la Cour du Parlement de Rouen, contre Maturin Picard, et Thomas Boullct, dûment atteints et convaincus des crimes de magie, sortilège, sacrilège, impiété et autres cas analogues commis contre la majesté divine, et autres mentionnés au procès.

des sorciers. Picard, se sentant malade, lui fit signer un grimoire par lequel elle liait son sort à celui du curé. Elle déclara aussi qu'elle vit, pendant le sabbat, accoucher quatre sorcières et contribua à étrangler les nouveaunés; que Picard et Boullé, son vicaire, avaient assassiné le très-saint Sacrement, le transperçant avec des aiguilles, et que de l'hostie sacrée il sortit du sang. Elle confessa encore qu'elle s'était fait avorter; que Picard lui touchait les seins en lui donnant la communion, que plusieurs fois elle avait forniqué avec Boullé et avec des démons, ceux-ci souvent sous forme de chats, et dans sa propre cellule, et qu'enfin elle assista à l'évocation de l'âme de Picard, évocation faite par son vicaire. Le procès achevé, les restes de Picard furent menés au bûcher avec Boullé et leurs cendres jetées au vent, par décision du Parlement de Rouen du 21 juin 1647. Et l'évêque condamna Madeleine, pour avoir copule avec des diables, sorciers et autres personnes, à vivre éternellement en une fosse profonde, jeûnant, au pain et à l'eau, trois jours par semaine. Ainsi se termina cette cause célèbre, dans laquelle on remarque d'un côté une malheureuse prostituée à plusieurs ecclésiastiques et tombée en un état d'hystérie, et d'un autre côté le soin avec lequel on attribue au diable la corruption des couvents (1).

A mesure que le siècle avance, le diable se montre chaque fois d'une manière plus indigne chez les gens d'Eglise. En 1680, voici la Voisin, la Vigoureux, un de ses frères, curé, avec un autre appelé Lesage, qui se donnèrent comme sorciers et nécromants, en vendant des onguents, des poudres, en faisant voir le diable pour de l'argent. Tous furent arrêtés, et par suite plusieurs personnes furent compromises, entre autres le maréchal de Luxem-

(1 ) Voir Hist. de Madeleine Bavent, religieuse de Louvicrs, avec son interrogatoire, Rouen, 1652, et l'ouvrage du capucin Esprit de Boisroger, intitulé : la Piété affligée.

bourg lui-même, pour l'assassinat d'une fille appelée la Daupin.

Le fait parait si grave, qu'on créa, pour ces maléfices, un tribunal ex professa, qui siégea à l'Arsenal, et qui s'appela la Chambre ardente, parce que la peine qu'il imposait était le bûcher. Deux nièces de Mazarin furent citées. La comtesse de Soissons s'enfuit à Bruxelles pour ne pas comparaître. La duchesse de Bouillon, « femme très-spirituelle», une fois devant le tribunal, quand le président lui demanda si elle voyait le diable, dit que oui, et que précisément elle le voyait en ce moment, qu'il était très-laid et très-vilain et déguisé en conseiller d'Etat (1).

Peu de temps après une religieuse toulousaine , nommée Lhurette se prétendit possédée : aussitôt les frères se chargèrent de répandre le bruit de la possession et commencèrent à faire grand bruit en exorcisant quelques religieuses auxquelles ils faisaient faire des miracles. Le vicaire général, homme droit et instruit, découvrit la farce en appliquant à ces énergumènes de faux exorcismes qu'elles prirent pour véritables et auxquels elles répondirent comme s'ils fussent tels. Les médecins, appelés par ledit vicaire, déclarèrent que la possession était une supercherie, et le Parlement ordonna au diable de se taire. Les frères, tournés en ridicule, tentèrent de se venger en accusant les conseillers d'athéisme et de libertinage.

Au dix-huitième siècle, eut lieu un autre procès remarquable de corruption cléricale attribuée au diable. C'est le célèbre procès de la Cadière. Une fois de plus, nous voyons un directeur spirituel qui s'empare du corps de ses pénitentes. Mais cette fois l'intrigue ne convient plus au public; elle détonne avec l'esprit de l'époque. A mesure que les temps se rapprochent de la Révolution, selon la loi de dédoublement, les classes instruites s'éclairent

(I) Garinet, Hist. de la magie en France, p. 248 et suiv.

chaque jour davantage, et, chaque jour, les classes religieuses se montrent plus fanatiques, plus grossièrement superstitieuses et plus corrompues. C'est ce qui fut cause de leur chute.

Ainsi, dans l'affaire de la malheureuse dont nous allons nous occuper, il y eut deux partis : celui des gens sensés qui voyaient le crime horrible d'un jésuite, et celui des partisans des jésuites qui cherchaient à présenter M"e Gadière comme une calomniatrice et la persécutaient cruellement ; nous nous bornerons à faire un extrait littéral du procès (1).

M"e Catherine Cadière naquit à Toulon, d'une famille appartenant au commerce, le 12 novembre 1709. Elle perdit son père étant encore toute jeune ; se trouvant extrêmement portée à la charité et à la prière, et ne se sentant aucune inclination pour le mariage, elle se décida à se faire religieuse. La réputation du père Girard le lui fit choisir comme directeur de conscience ; la première année se passa sans rien de particulier, jusqu'à ce qu'un jour, ainsi qu'elle le confessa, elle éprouva, se sentant attirée vers son confesseur, un changement particulier. D'une nature délicate, sa santé s'altéra et elle commença à avoir des évanouissements ; le père Girard s'enfermait chaque jour avec elle pour la confesser, et, quand elle tombait en défaillance, il n'appelait personne à son aide. Elle déclara que, plus d'une fois, en reprenant ses sens, elle l'avait trouvé dans des postures indécentes. Un jour qu'elle était étendue sur le seuil, elle surprit les mains du père Girard sur son sein. Etonnée, elle lui demanda ce qu'il faisait, à quoi il répondit qu'il ne faisait rien que la soumettre à la volonté de Dieu. Un autre jour, comme elle était au lit, il lui dit que leurs deux seins devaient se confondre, et aussitôt il la fit placer au bord du lit et s'y allongea

(I) Procès du père Girard et de la Cadière, et les pièces relatives à procès, in-folio, publiés à Aix en 1833.

ce

déshabillé. D'autres fois il lui donnait le fouet et aussitôt il la baisait sur l'endroit châtié. Un autre jour, il lui dit qu'elle avait offensé Dieu, et que, pour réparer sa faute, il était nécessaire qu'il lui appliquât une punition. Il la fit mettre en chemise, et, la saisissant par derrière, il lui fit éprouver une douleur, jusqu'alors inconnue d'elle. Bientôt, la faisant habiller, il lui parla ainsi : « Ma fille, je vais te conduire à la sublime perfection, ne t'inquiète pour rien de ce qui se passera en ton corps. Laisse tous scrupules, tout doute et toute crainte ; de cette manière, ton âme arrivera à être plus forte, plus pure, plus illuminée, et elle acquerra une sainte liberté. » Dès lors, chaque soir, quand il s'enfermait avec elle, il la menait au lit; parfois il se roulait à ses pieds en prononçant des paroles lascives. Enfin, des marques de grossesse apparurent chez la Cadière. Alors il lui donna à boire une potion qui lui fit rendre beaucoup de sang. Il examina minutieusement les déjections jusqu'à ce qu'il se sentit rassuré. Puis il la conduisit au couvent d'Ollioule, à une lieue de Toulon ; là il continua à se comporter avec elle comme il avait fait précédemment.

Durant ses périodes d'absence, il lui écrivit plus de huit cents lettres, qu'il crut compromettantes, et qu'il fit reprendre par une de ses pénitentes. Une de ces lettres, qui, involontairement, ne fut pas restituée, figure au procès. Il donna à la Cadière une formule de confession clans laquelle il établissait que l'impureté entre personnes ecclésiastiques n'est point un péché. Prise de remords, la jeune fille fut, à cause de sa santé, transférée chez sa mère, où elle fit sa confession à l'évêque de Toulon, qui révéla le fait au supérieur des carmes : celui-ci désabusa la Cadière et lui fit voir qu'elle avait été victime de la luxure du père Girard.

Dès que la conduite indigne du jésuite Girard fut connue dans la ville, toutes ses pénitentes l'abandonnèrent. Parmi elles, une (Hait enceinte. Mais le supérieur des carmes,

CSG LE DEMON.

qui avait accusé le père Girard, fut interdit. Le jésuite s'en alla à Marseille le 16, et l'officialité arrêta la Cadière, chez sa mère, le 18. Le président Bret la lit enfermer au couvent des ursulines. Celles-ci, pour plaire aux pères jésuites, Yaccablèrent de mauvais traitements. Elles la confièrent à la sœur de l'un d'eux, laquelle était une véritable furie. Deux curés lui proposèrent de se rétracter, sans quoi il n'y aurait pour elle confession ni absolution. Le père Bastida , à ce qu'on croit, la confessa sans rétractation. Chaque jour, le père Girard venait exciter les religieuses contre la malheureuse recluse; on ne lui permit même pas d'avoir un avocat. A la fin, le roi appela l'affaire devant la grande chambre du Parlement, et aussitôt les persécutions cessèrent. Le 23 février, à l'instance des pères jésuites, on fit arrêter la Cadière ainsi que le supérieur des carmes. Interrogée, elle persista dans ses premières déclarations. En sa prison la sœur Guérin lui porta du vin ; à peine l'eut-elle bu, qu'elle commença à se rouler à terre comme folle. En cet état de délire, elle dit plusieurs choses incohérentes, et entre autres elle accusa le prieur des carmes. Cet état anormal passé, elle se rétracta et déclara qu'il était innocent. Alors l'abbé Charleval intervint pour l'intimider. Au bout de quatorze heures d'interrogatoire, on la confronta avec le père Girard. M. Aubin, de concert avec M. Chaudon, syndic des avocats, la défendit devant le Parlement. Bientôt on la reconduisit à son premier couvent d'Ollioule pour la confronter avec les nonnes. Celles-ci refusèrent de laisser entrer son avocat et môme sa mère et ne lui donnèrent même pas un matelas pour se coucher. Elle fut alors transférée à Aix, dans un autre couvent; mais les nonnes lui en fermèrent la porte, la laissant exposée, pendant trois heures, aux insultes des fanatiques que les jésuites avaient envoyés pour l'humilier. Enfin, les portes lui furent ouvertes, mais on la reçut pour la maltraiter horriblement. Le 11 septembre 1731, le tribunal, après l'avoir entendue, ainsi que le

père Girard, accueillit la demande du procureur général, affilié aux jésuites, lequel requérait l'absolution pour le séducteur, et pour la malheureuse Gadière une rétractation publique à la porte de l'église de Saint-Sauveur, après quoi on la mènerait pendre la corde au cou.

Dès que ces iniques conclusions furent connues, tout le monde ne poussa qu'un cri qui s'éleva jusqu'au ciel. Le peuple se mutina et courut au couvent pour empêcher l'exécution d'une pareille sentence, si le tribunal osait la prononcer. Une dame de distinction accueillit la Gadière chez elle, déterminée à ne pas la livrer. Les dames jansénistes promirent de la protéger. Une pensionnaire de son couvent écrivit un petit livre où elle la vengeait et accusait le curé. A Marseille, le fils de l'avocat Ghaudon fut porté en triomphe ; à Toulon, le peuple voulut mettre le feu au couvent des jésuites. L'indignation croissait à tel point que de violentes collisions se produisirent. On sentait les approches de la révolution ; la justice, déjà émancipée de la religion dans la conscience populaire, s'agitait pour son indépendance. Le Parlement prononça une sentence contraire à l'opinion du procureur. La majorité vota que la Gadière retournerait chez sa mère ; quant à Girard, douze conseillers jésuites opinèrent pour son innocence; douze autres jansénistes votèrent pour qu'il fût brûlé vif comme affilié du diable ; quatre, plus raisonnables, pour qu'il fût pendu comme criminel. Les voix étant égales, il incombait au président Debret de décider. Ne pouvant se décider à absoudre Girard, et pour éviter toute responsabilité, il l'envoya à l'official ecclésiastique, et celui-ci le déclara innocent. A la sortie du tribunal, le peuple acclama les juges qui avaient absous la victime et condamné le jésuite. Geuxqui avaient opiné comme le procureur durent traverser une multitude qui menaçait de les mettre en pièces. 11 se forma une garde de cent personnes, nobles et bourgeoises, pour accompagner la Gadière et le supérieur des carmes jusqu'cà leur

GSS LE DEMON.

domicile respectif, aûn d'empêcher les jésuites de leur faire un mauvais parti. Le président Debret se vit si menacé, qu'il fut obligé de requérir le régiment de Flandre pour le protéger. Girard, pour ne pas mourir des mains du peuple, s'échappa en toute hâte.

L'émotion fut si grande, que le cardinal Fleury, protecteur des jésuites, fit prendre beaucoup de gens à Toulon, à Marseille et à Aix, et en fit émigrer d'autres.

Peu d'années après, le père Girard mourut tranquillement, en odeur de sainteté, selon les jésuites. Quant à la Gadière, on n'en parle pas. Certains prétendent qu'elle fut emprisonnée plus tard, par une lettre de cachet que les jésuites obtinrent de Versailles. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'on n'en sait rien.

Tandis que ceci se passait en France, quelque chose de pareil arrivait en Espagne ainsi qu'en Italie, si nous devons en croire les écrivains ecclésiastiques.

De la moitié du dix-septième siècle à la fin du dixhuitième les scandales monastiques, qui motivèrent la bulle de Paul V, furent attribués, dans la Péninsule, à des possessions démoniaques.

Le diable , à partir du dix-septième siècle , envahit l'Espagne comme la France. L'Inquisition, ne trouvant plus de philosophes à brûler comme hérétiques, ni de Maures à persécuter, puisqu'ils avaient été chassés en masse, se mit à faire des auto-da-fé avec des judaïsants et des sorciers. Ce fut alors que ce tribunal terrible se constitua, devant la faiblesse des monarques, en un pouvoir supérieur. Ce fut alors qu'arriva à son apogée cette organisation secrète formée à la suite de l'inquisiteur général et de ses familiers par des espions, des sbires et des policiers, agents qui s'introduisaient jusqu'au sein des familles ; c'est à partir de là que commencèrent à régner les infâmes préceptes de délation et de procédure des Sprenger et des Institutor. Les villes épouvantées virent fréquemment à cette époqne ces pro-

cessions lugubrement grotesques, où l'on traînait les condamnés le bonnet pointu sur la tête, avec des san-benito jaunes parsemés de flammes renversées et de diables, s'ils n'étaient convertis, et, dans le cas contraire, de flammes seulement; ces affreuses processions dans lesquelles les charbonniers de la ville, armés de piques, ouvraient la marche, après lesquels venaient les condamnés, entourés de moines et de pénitents, suivis des effigies enlaidies de ceux qui avaient échappé à la persécution, et, avec elles, des cadavres de ceux qui étaient morts en prison ou pendant les tortures, et que l'on avait placés dans des cercueils où étaient figurés les feux du Saint Office. Tout le monde tremblait devant cette sombre puissance, qui menaçait ainsi jusque dans ses spectacles. Les rois eux-mêmes ne se sentaient pas en sûreté clans leurs palais, car l'Inquisition allait y saisir les membres de leurs familles. Déjà, sous Philippe II, avait eu lieu le procès de l'infant don Carlos ; mais, alors, c'était le père lui-même qui était intéressé à perdre son fils, par jalousie ; sans quoi l'Inquisition se serait bien gardée d'y toucher. C'était le roi qui se servait du Saint Office, et non le Saint Office qui se servait du roi. Avec don Juan d'Autriche, ce fut différent ; l'Inquisition ordonna et le monarque de toutes les Espagnes et des Indes courba la tète et se soumit au pouvoir divin. Pour lier la Majesté et ce pouvoir terrible, le tribunal du Saint Office, chaque fois que les rois faisaient célébrer quelque événement, ajoutait des exécutions aux fêtes royales. En 1(342, un auto-da-fé solennisa l'accouchement de la reine Isabelle de Bourbon. Un immense bûcher illumina aussi le mariage de Charles II; cent dix-huit victimes furent brûlées devant les rois avec les effigies de trente-quatre condamnés qui avaient eu la chance d'échapper. Et tandis que l'Inquisition exterminait systématiquement, des scènes absolument pareilles à celles de Loudun et de Louviers, se passaient dans les cloîtres. On connaît les scandales du couvent

de Saint-Placide. On fit passer pour énergumènes et pour illuminées les religieuses qui avaient été séduites. Les galants, ecclésiastiques et laïques, qui pénétraient dans les cellules des nonnes, on les transforma en vingt-cinq démons commandés par Pérégrino; la débauche devint miracle. Quand rien de ces scandales ne put rester plus longtemps caché, le conseil suprême déclara les nonnes innocentes et le frère Francisco Garcia coupable... de corruption? non! mais d'avoir évoqué le diable (1).

Plus le temps marche, plus le mal empire. Sous Charles II, toute l'Espagne est possédée, à commencer par le roi. On fit croire à ce pauvre monarque idiot et malade d'une névrose, comme Charles VI en France, qu'il était victime d'un maléfice ; comme il était impuissant à cause de sa faiblesse , les partisans de Philippe de France dirent que quelqu'un lui avait noué l'aiguillette afin qu'il n'eût pas d'enfants, et que l'empire passât entre les mains de l'Autriche. Le cardinal Portocarrero et l'inquisiteur général, Rocaberti, qui menaient cette intrigue, chargèrent un frère, qui exorcisait une nonne de Cangas de Tineo, de demander au diable quel était le maléfice dont soutirait le roi et qui le lui avait infligé. Le démon, qui était l'ami de Louis XIV, répondit que le roi était ensorcelé et que le sorcier était un Autrichien; alors, pour frustrer de tels desseins, il fut arrêté que le roi testerait en faveur de celui qui fut Philippe V ; quelque temps se passa en exorcismes et en miracles, jusqu'au jour où Rocaberti étant mort, le roi changea de confesseur. Le nouvel inquisiteur, partisan de l'Autriche, fit intenter un procès aux exorcistes pour avoir eu recours au diable et s'être fiés en sa parole. Mais tous les membres de l'Inquisition dirent qu'il n'y avait point lieu de poursuivre le procès (2). Alors ce fut, dans toute la nation, une vraie orgie de pé-

(1) Voir Llorente, Hist. de l'Inquisition, vol. III, chap. xxxvui, § 24.

(2) Voir Llorente, vol. IV, chap. xxxix.

nitences et une inondation de miracles. Tous les diables connus et inconnus s'emparèrent des gens et des choses, avec cette particularité qu'ils étaient tous devenus orthodoxes et qu'ils plaidaient pour l'Eglise. Ils ébranlaient les cloches des couvents pour demander des prières ; ils tourmentaient le roi quand la misère affreuse de l'époque ne lui permettait pas de combler de richesses les couvents. Tous les démons des nonnes de Madrid et des provinces demandèrent des cierges, des illuminations, des messes et des aumônes pour Jésus-Christ. Tous déblatéraient contre le manque de ferveur, et tous glorifiaient les frères bénis, surtout les dominicains lesquels, de l'avis des diables, étaient les plus saints. Le Malin s'était fait alors si dévot, qu'il ne voulaitpas abandonner le corps des religieuses pour vivre toujours ainsi dans un lieu sacré. Il y en eut tant de possédées que l'enfer dut se trouver vide. Les cxorcismes se faisaient en plein jour sur les places publiques, ainsi que dans les églises. Après avoir été desséchée par le feu des bûchers, l'Espagne se noyait dans des flots d'eau bénite. Enfin, le pauvre ensorcelé mourut, et après une cruelle guerre de succession, Philippe s'assit sur le trône d'Espagne. Bien que le nouveau roi apportât avec lui l'esprit de la cour française, et que les auto-da-fé se fussent un peu apaisés, les possessions et les miracles continuèrent. Molinos, qui resta quelque temps en Espagne, y laissa des disciples qui infestèrent les couvents. Nombreux furent les scandales dans lesquels intervint le Saint Office, qui, comme toujours, attribua la faute au diable. Llorente affirme que les archives de l'Inquisition sont pleines de procès dont l'indécence est telle, qu'il n'ose les transcrire, et il s'étonne que l'Eglise n'ait pas ôté aux religieux la direction des communautés de femmes. Mais, comme le Malin excusait tout, l'Eglise ne s'inquiétait pas de cela; car, ainsi que le dit le vénérable Palafox, pour faire un de ces procès, il fallait seulement « un peu d'ingéniosité dans celui qui interrogeait, un peu de souplesse, pour trouver ce qu'on

désirait, dans celui qui écrivait, et un peu de crainte dans les témoins interpellés, » choses peu difficiles à obtenir.

Un de ces procès, peut-être le plus remarquable, fut celui de la sœur Agueda et du frère Jean de la Vega. La mère Agueda de Lima entra en 1712 au couvent des religieuses de Lerma. Aussitôt, elle émut tout le couvent par ses extases et ses visions, et elle acquit une telle réputation de sainteté, qu'on la demanda bientôt pour fonder, à l'endroit où elle était née, un couvent dont elle devint abbesse. Le directeur spirituel de cette institution était le frère Jean de la Vega, supérieur des Carmes déchaussés, surnommé l'Extatique à cause de ses transports mystiques. Chaque jour on prônait davantage les miracles du carme et de la supérieure. De temps à autre, le ventre de celle-ci grossissait ; elle souffrait de douleurs analogues à celles de la parturition, et elle évacuait ensuite des pierres miraculeuses qui guérissaient toute sorte de maladies. Bientôt on commença à comprendre ce qui se passait là, et quelques esprits forts murmurèrent. Alors intervint le Saint Office ; il en résulta que frère Jean était moliniste , qu'il prêchait à ses pénitentes l'abandon absolu du corps, qu'il était l'amant de la sœur Agueda et qu'il l'avait rendue enceinte plus d'une fois; qu'il en avait fait autant avec d'autres nonnes, parmi lesquelles se trouvait la nièce de la supérieure, dona Vicenta de Loya, à qui sa tante avait appris certaines habitudes, où, lui disait-elle, résidait la perfection. Quatre religieuses comparurent devant le tribunal, entre elles, les sœurs Agueda et Vicenta. La sœur Agueda déclara qu'effectivement elle avait accouché plusieurs fois, se faisant tantôt avorter, tantôt étranglant ses enfants, qu'avec l'aide du frère Jean elle enterrait dans un lieu du couvent, qu'elle indiqua. Les fouilles que l'on fit à cet endroit découvrirent une quantité d'ossements de petits enfants. Tout le monde fut ému d'horreur devant les crimes de ces saints. Que fit l'Inquisition ? Nia-t-elle les miracles? qualifia-t-elle les faits de crimes tout simplement?

Point du tout. Les miracles furent attribués à l'enfer, ainsi que les crimes. On fit constater dans le procès que sœur Agueda et frère Jean s'étaient donnés au diable, et que c'était le diable qui, en vertu du pacte signé, leur avait ordonné de telles horreurs (1).

Désormais, le public verra difficilement dans le diable l'auteur de la luxure cléricale. Beaucoup déjà ne croient plus au surnaturel, et donnent aux faits de cette nature l'appellation qui leur convient. \ù Encyclopédie commencée franchir les Pyrénées. Les gouvernements s'émancipent de l'Eglise : en France, Golbert avait ouvert les portes des prisons à tous les accusés de magie et interdit aux tribunaux de connaître des accusations de sorcellerie ; en Espagne, il y a plus encore : non-seulement Charles III impose silence au diable, mais il expulse, en une nuit même, tous les jésuites de son royaume. Un gouvernement de voltairiens, qui ne croyait pas aux saints, ne pouvait craindre les démons.

Les nations latines persévérèrent dans cette voie : à mesure que les peuples s'instruisaient, les couvents se fermaient au public. Le diable les prenait pour refuges ; il n'y avait plus d'autre démon que celui des frères ; et chaque jour il se montrait plus grossier et plus révoltant. Dès lors, les cloîtres deviennent son domicile exclusif et il n'en sort plus. A son arrivée en Occident il avait été reçu par l'Eglise ; grâce au puissant exorcisme de la science moderne, il en sortit parla même porte qu'il était entré. S'il eût été un être réel et positif, on aurait pu dire qu'il mourait de ses propres œuvres. La science, à qui il avait inspiré d'attaquer le surnaturel, le détruisait dans les consciences mêmes qu'elle éclairait. Il ne lui restait pour dernier asile que les têtes orthodoxes. Aussi arrive-t-il qu'à son dernier moment le diable se faitchrétien, et meurt entre les bras de cette religion qui l'avait accueilli à sa naissance.

(1) Voir 'ce procès dans Lie-rente, Hist. de TInquisition, vol. IV, art. 2, secte de Molinos,

Nous avons décrit l'évolution de l'idée du mal chez les peuples qui ont contribué à la civilisation à laquelle nous sommes parvenus aujourd'hui. Nous avons vu que les Egyptiens considéraient le bien et le mal comme les deux manifestations naturelles de deux personifications diverses opposées. La mort et la vie, la nuit et le jour, l'hiver et le printemps, n'étaient pour eux que les effets de Set et d'Osiris-Hor, selon que l'un triomphait de l'autre dans le combat qu'ils se livraient au sein de la nature. La lutte était éternelle, le triomphe périodique régulier et alterné.

Nous avons pu juger de quelle façon les Iraniens formulaient le mal, devinant déjà, quoique inconsciemment, la véritable théorie du progrès humain par le moyen de la lutte pour l'existence. Le bien, personnifié en Ahoura- Mazda, c'était, pour le Persan primitif, la lumière, la chaleur, le jour, l'action, la vie, l'intelligence, en un mot toutes les manifestations du mouvement, en lutte continuelle, croissante et victorieuse contre l'obscurité, le froid, la nuit, la paresse, la mort, l'ignorance; c'est-à-dire contre toutes les négations, que l'on supposait produites par le malfaisant Angramanyous. Tous les êtres de la création luttaient pour l'un ou pour l'autre de ces deux principes. Selon les Iraniens, la lutte n'était pas éternelle. Chaque jour le mal diminuait, à mesure que s'accroissait le bien, et chaque être malfaisant vaincu, chaque élément destructeur do-

miné, se convertissaient en un être bon, en un élément de construction. A la fin des temps, le mal devait complètement disparaître, étant tout entier transformé en bien. La race aryenne, dès ses premières conceptions, repoussait le fatalisme.

Nous avons vu comment, en Chaldée, aux premiers temps des Accadiens, l'idée que l'on se faisait du bien et du mal était analogue à celle des Egyptiens. Les démons habitaient sous la terre, et, poursuivis par le soleil, ils fuyaient à la surface du globe, d'où celui-ci les chassait pour les forcer à rentrer au Pays immuable. Plus tard, en Babylonie, le bien et le mal sont considérés comme des produits intermittents et fixes de deux personnalités diverses de la même divinité. L'homme s'y soumet au mal et au bien, qui sont tous deux une émanation divine, et quand Dieu lui apparaît effrayant, il lui offre des sacrifices pour apaiser sa colère.

Nous avons étudié Iahweh, le Dieu d'Israël, dieu unique, personnel, éternel, entièrement distinct de la nature qu'il a créée, produisant le mal et le bien indistinctement, d'une manière arbitraire, sans se soumettre à des périodes fixes ou à des lois naturelles. Celles-ci étant son œuvre, il les viole quand il veut, et il peut les défaire comme il les a faites. Le peuple doit obéir absolument h ses ordres. Devant lui, la justice disparaît, remplacée par sa volonté souveraine.

Mais Iahweh parcourt une série d'évolutions dans l'esprit hébraïque, et Satan apparaît, d'abord comme son serviteur et comme son antagoniste bientôt. Alors, celui-ci se charge des fonctions malfaisantes. Iahweh ne représente que le Dieu inconnu, mais il envoie son fils sur la terre pour sauver les hommes, son fils qui est le bien; et le mal appartient désormais à son adversaire. Dès ce moment commence cette lutte colossale qui se prolonge dans le christianisme et ne s'achèvera qu'avec lui.

Nous avons vu chez les Grecs et les Romains quelques divinités malfaisantes, sans importance d'abord, croître et

prendre des proportions à la laveur de l'ombre projetée sur l'Europe par les cultes orientaux. Bientôt apparaissent des philosophes comme Platon, qui affirment que le mal est le propre de la terre et de la matière, et qu'il provient d'un éloignement de Dieu, en qui le bien réside. Seul, le monde spirituel, préexistant à la création, est bon, et il s'abaisse jusqu'à se mettre en contact avec le monde matériel. Prêtres et thaumaturges orientaux envahissent l'empire : des nécromants, des sibylles, des augures et des sorciers surgissent de toute part. La magie triomphe sur toute la ligne, et tous croient que le bien et le mal dépendent d'un ordre impératif de la volonté individuelle, à laquelle obéissent les esprits qui gouvernent toute la nature, au moyen de certaines formules ou de certaines substances. Philon le Juif confirme Platon, et le christianisme tout d'abord suit leurs idées affirmant que le mal est le patrimoine de la terre, la propriété de notre nature, de notre substance charnelle, coupable en soi. Ceux qui s'inspirent de l'aride judaïsme se séparent complètement du monde, qu'ils croient la source de tout péché, et rêvent une gloire céleste. Le mal, selon eux, est représenté par le paganisme et par ses dieux, œuvres et auxiliaires de Satan. Le mouvement se resserre, et l'on arrive à considérer la beauté, môme la satisfaction des nécessités physiques comme un mal; la procréation devient un crime. Certaines sectes tombent en un ascétisme sauvage, qui les mène à la castration du corps et à l'abrutissement de l'esprit. Le travail, étant envisagé comme un châtiment, l'oisiveté est déclarée sainte. Ceux qui veulent s'expliquer le pourquoi du mal dans ce monde diffèrent de ces sectes. Comme ils l'attribuent à une altération de la divinité dans son propre développement, ils croient à des êtres dégénérés qui s'en détachèrent, et ils considèrent Iahweh comme l'un d'eux, et, partant, comme un être malfaisant et déchu analogue à Satan. Devant la perfection absolue à laquelle ils aspirent, le mal et le bien, simples relativités terrestres, dis-

paraissent, et certains qui s'imaginent être appelés à former partie de Plérome et avoir en leurs âmes des parties célestes qui leur donnent la connaissance parfaite de la Divinité, se proclament impeccables et se livrent à toutes sortes d'excès, assurés qu'ils sont que c'est leur chair qu'ils perdent et non leur esprit, lequel, étant divin, est incorruptible.

La théorie orthodoxe se poursuit dans le moyen âge. La prédestination et la grâce justifient, pour quelques-uns, ce qui s'explique, pour d'autres, par la liberté morale. Nominalistes et réalistes se combattent, et cependant le peuple croit aux diables, qui sont les esprits de la nature et les dieux païens transformés et confondus avec ceux des peuples barbares qui avaient envahi l'empire. Le diable se montre d'abord sous des formes bestiales, bientôt il s'humanise, et arrive à être un bon sujet, si bien que tous le trompent, jusqu'à ce qu'il dégénère en pauvre diable. Voilà pour le peuple. Quant à l'Eglise, Satan soulève contre elle toutes sortes d'hérésies : d'abord, il inspire les savants, les philosophes ; il arme contre elle les pouvoirs de la terre, et, quand elle croit les avoir soumis, il l'assiège par les besoins, et il se montre comme roi de l'or et de l'argent aux alchimistes qui l'évoquent. Ils évoquent aussi l'ange déchu et le proclament Dieu dans leurs assemblées nocturnes, tous les malheureux qu'écrasent les pouvoirs laïques et ecclésiastiques. De toutes parts surgissent des sorciers. Les serfs étant émancipés, les sorciers ne sont que des gens saisis d'un véritable délire chronique ou que des farceurs qui se mettent à vendre des drogues et à feindre des pouvoirs surnaturels. L'Eglise les poursuit tous comme auteurs de maléfices. La fureur exterminatrice de l'Inquisition croit chaque jour, et, quand elle pense avoir enfi n exterminé les adeptes du Diable chez les laïques, elle s'aperçoit que Belzébuth s'est introduit chez elle. Dès lors, il n'est pas d'impuretés que ne commettent les gens d'Eglise. Les tribunaux ecclésiastiques voient en cela l'œu-

vre du Malin ; mais l'esprit public, qui au dernier sièclo est déjà affranchi, détourne la vue avec dégoût des scandales du clergé et sourit au protestantisme, qui affirme que, de Rome, Satan gouverne le catholicisme.

Dorénavant, la civilisation ne supporte plus de personnifications du Bien et du Mal.

Les notions absolues du bien et du mal nous apparaissent déjà comme des notions tout à fait subjectives et, partant, dépourvues d'application pour l'humanité, et elles sont bientôt remplacées par les notions plus précises de ce qui sert aux fins qu'on se propose, et de ce qui n'y sert pas, du juste et de l'injuste. Gomme preuve du vague de ces qualifications de bon et de mauvais, il n'y a qu'à considérer ceci : que jamais, dans l'histoire, on n'a pu se mettre d'accord sur ce qui est le bien ni sur ce qui est le mal. Le mal, pour le sauvage, est qu'on lui ôte ce qu'il possède ; le bien pour lui c'est de prendre ce que possèdent les autres ; cette manière de voir a persévéré dans beaucoup de civilisations et chez beaucoup de peuples, mais enveloppée et dissimulée sous des formes moins barbares.

Dans la nature, il n'existe pas d'objets mauvais ; il n'en existe pas non plus de bons. Il est impossible de trouver en aucun être la méchanceté ou la bonté absolue et intrinsèque. L'emploi des adjectifs bon et mauvais n'exprime qu'un jugement, c'est-à-dire une comparaison, car le mal ou le bien supposent une relation entre deux ou plusieurs termes distincts et, par conséquent, l'exclusion de l'absolu. — La physique n'a jamais rencontré dans l'univers de forces qui fussent en soi utiles ou inutiles, productrices ou destructives. Toute force peut être l'une ou l'autre, selon qu'on la dirige : à l'homme d'en profiter ! — La chimie ne connaît pas plus de substances bonnes que de mauvaises. — La thérapeutique ne différencie le médicament du poison que par la quantité et l'emploi qu'elle en fait; c'est-à-dire par la relation de la substance avec l'organe qui la reçoit. — L'histologie nous enseigne qu'il existe en nos tissus tels

principes qui, clans l'état de liberté, nous seraient grandement pernicieux. — La pathologie prouve que les maladies ne sont qu'une question de défaut d'équilibre dans les fonctions, et qu'il n'y a ni principes morbifiques ni forces vitales. — Il n'y a pas jusqu'à la métaphysique allemande qui ne nie le mal en soi. Tiberghien, exposant le système de Krausse, affirme que le mal n'existe pas comme substance, qu'il n'y a aucun élément du mal, et qu'aucune chose n'est mauvaise considérée en elle-même ; elle ne peut être que viciée dans ses relations avec d'autres choses. — Enfin, toutes les écoles de la philosophie contemporaine s'accordent à repousser, en tant qu'absolue, l'idée du bien et du mal. Elles n'admettent le mal que relativement à chaque être , à chaque collectivité et à chaque époque. Aujourd'hui, la métaphysique a cessé de prédominer ; le mal ne saurait plus être considéré comme un absolu, encore moins être personnifié. Sa dernière personnification, le Diable, s'est évanouie devant les connaissances positives. C'est en vain, aujourd'hui, que les catholiques s'efforcent de vouloir présenter comme des œuvres du Malin la philosophie, la science, la démocratie, enfin tout ce qui ne concorde pas avec leurs dogmes. Personne ne croit plus sérieusement à un tel mythe si terrible, non pas même ceux de leurs adeptes qui se vantent de culture intellectuelle. Si quelque poète ou quelque peintre nous le montre en ses œuvres ou dans ses tableaux, il n'est plus qu'une simple représentation artistique, fille de la fantaisie, ou une reproduction de croyances passées. Gœthe lui-même, pour créer son Méphisto, personnification de l'égoïsme et de l'esprit critique pessimiste, ne s'est inspiré que du Satan du livre de Job ; et, quoiqu'on l'ait popularisé sur la scène et dans l'art, son influence a été nulle, car ce personnage était une œuvre de pure imagination, non de croyance.

Il faut définir maintenant en vertu de quelles conditions on appelle les choses bonnes ou mauvaises. Pour

peu qu'on analyse et qu'on observe, on se convaincra qu'on appelle bon tout ce qui sert à sa fin, et mauvais tout ce qui n'y sert pas, que cette fin soit un but matériel, intellectuel ou affectif, individuel ou social, médiat ou immédiat. Mais comme c'est l'homme qui donne ces qualificatifs, on doit entendre que cette fin est celle que l'homme lui assigne, car il appellera mauvais l'objet qui accomplît sa fin, dès que cette fin ne sera pas celle qu'il lui a assignée. Ainsi, une substance explosible, dont l'explosion peut être mortelle, sera bonne en soi, dès que cette explosion se vérifiera de la façon la plus énergique possible; elle sera mauvaise, au contraire, pour lui, dès qu'elle le tuera.

Comme nous ne nous sommes occupé dans notre travail que de l'homme et de ses civilisations progressives, nous traiterons ici uniquement du mal clans le sens de ce qui est contraire à l'homme et h la société humaine, aux lois de leur organisation individuelle et à celles de leur organisation collective.

On peut dire, d'une manière générale, que tout ce qui tend à détruire l'organisation humaine ou à empêcher son développement est mauvais ; en un mot, tout ce qui s'oppose à la satisfaction de ses besoins tant organiques que superorganiques (l).Si nous cherchons la cause de tout mal , nous trouverons toujours, au fond, un manque d'équilibre entre un ou plusieurs besoins et leur satisfaction complète. Même dans le cas où la surabondance des ressources produit le malaise, la cause en est dans un manque de satisfaction, car ces ressources qui, en moindre quantité, auraient contribué à satisfaire les besoins, se convertissent elles-mêmes en obstacle par leur surabondance. Exemples : un excès d'alimentation qui rend difficile l'absorption des substances nutritives ; un excès d'impres-

(1) Nous entendons le mot superorganique au sens de social, comme l'emploie H. Spencer. Voir Princips of Socioloyy.

sions qui nuit mutuellement à leur fixation ; une quantité donnée de strychnine qui produit la compression des poumons et l'asphyxie, en empêchant ainsi la respiration de se produire, tandis qu'en quantité adéquate elle donne, au contraire, du ton au système nerveux. Il en est de même en ce qui touche à la satisfaction de l'organisme le plus simple, comme pour ce qui se rapporte à la réalisation de la justice. Le bien se fonde tout entier sur l'équilibre, équilibre instable, qui se déséquilibre pour s'équilibrer à nouveau, en progressant perpétuellement jusqu'au terme de l'évolution ; et non sur un état extatique indifférent, comme le soutient Hartmann, à la façon des chrétiens et des bouddhistes, qui ne voient d'autre remède au mal que dans la suppression du besoin. Ceci est déterminé par le caractère essentiel de la vie. Gomme la vie consiste en l'ajustement continu des relations internes avec les relations externes, celles-ci étant évolutives à l'égal de celles-là, il ne peut y avoir d'ajustement permanent, et partant d'équilibre, qu'à la condition de changement continuel. Le bien consistera donc dans un ajustement croissant des moyens avec les fins ; et le mal résultera, au contraire, d'une disproportion.

Il ressort de là que plus les besoins sont nombreux et variés, plus le mal est grand si on ne les satisfait pas, et plus le bien sera grand s'ils trouvent leur satisfaction complète et adéquate. Il en est tellement ainsi que toute la question sociale se résume à équilibrer entre eux les aptitudes, les besoins et la production, et celle-ci avec son échange équivalent qui en représente la valeur réelle sur le marché. Celui qui a des besoins supérieurs à ses aptitudes souffre s'il n'a pas les moyens de produire en harmonie avec ses besoins ; et, si l'on ne reconnaît pas la valeur exacte de sa production, ou si l'on ne l'échange point pour quelque chose qui la représente, il est victime d'une injustice. Le problème du Bien et du Mal venant se poser dans l'ordre économique et sa solution dépen-

dant de la pondération exacte de la valeur des produits, comme ceux-ci ne peuvent être bien pondérés sans la connaissance de l'organisation intime des hommes et de son fonctionnement c'est-à-dire de chaque faculté positive, l'économie doit baser la solution du problème des valeurs sur la physiologie, la psychologie et la sociologie.

Pour ce qui regarde l'individu, il y a diverses catégories de maux relatives aux diverses organisations. Pour Mozart, par exemple, c'était un grand mal que la plus légère dissonance musicale ; ce qui est parfaitement indifférent à M. Prudhomme, qui peut lire tranquillement son journal au moment où passe la plus détestable fanfare de musiciens ambulants. Les maux sont toujours relatifs aux organisations, et, partant, ils varient d'individu à individu, comme de peuple à peuple et d'époque à époque. Pour l'homme de l'âge de pierre, il n'y avait .assurément pas de jouissance plus essentielle que celle de son alimentation grossière et que le plaisir matériel de la génération. Aujourd'hui même, rien de ce qui constitue le bien-être pour un homme possédant un système nerveux fin et différencié, n'est apprécié par le sauvage, qui n'a pas des besoins aussi délicats. Prenant pour type l'homme le plus intelligent et le plus civilisé, celui que nous pourrions appeler l'homme supérieur (i), nous pouvons considé-

[{) Il est nécessaire de remarquer que l'humanité n'est point un assemblage d'êtres de même origine et, par conséquent, doués d'une Ame identique plus ou moins obscurcie par le péché; qu'elle n'est pas non plu» un assemblage d'êtres identiques au fond ou équivalents avant des besoins égaux et, par conséquent, ayant les mêmes droits, comme l'ont imaginé quelques démocrates égalitaires. Ce qu'il y a de réel et de positif, c'est que L'humanité est formée par la convergence de diverses séries d'êtres qui, sortant de l'animalité, tendent h s'en éloigner, concourant ainsi à une sorte de mutuellisme. Les uns s'en rapprochent plus, ceux-là s'en approchent moins; les uns évoluent rapidement, les autres avec lenteur ; d'autres enfin, après une grande évolution, s'arrêtent ou reculent, tous suivant des voies différentes.

Tous ont droit à ce qu'on les respecte et à ce qu'on favorise même leur évolution, en tant que cola ne porte pas préjudice ;> celle fies au-

rer les maux qui l'affectent directement ou indirectement comme provenant de la nature inorganique et de l'organique ; ceux de ce dernier ordre peuvent résulter d'éléments organiques ou d'êtres organisés autres que l'homme, et dans la société des attaques de l'individu contre l'individu, de l'individu contre la société, de la société contre l'individu, et de la société contre son organisation. — Mais il faut considérer que c'est là une classification analytique simplement propre à faciliter l'étude, et que, dans la vie, les maux proviennent le plus souvent de différentes causes à

très; tous ont droit à ce qu'on les place clans clans les meilleures conditions pour tendre à leur perfectionnement. Aujourd'hui, on décrète l'abolition de l'esclavage, en vertu de ce droit à l'évolution que possède chaque être et que la servitude empoche. Quant à donner au sauvage absolument les mêmes droits qu'à l'homme civilisé, c'est une utopie et une injustice à la fois, puisque les droits proviennent des besoins, et que les besoins ne sont pas égaux dans des organisations distinctes. Les droits, antérieurs aux besoins., sont une pure conception métaphysique. L'utopie égalitaire procède d'un noble sentiment d'humanité, maisquise base sur une connaissance imparfaite de la physiologie et de la psychologie comparées. Il ne suffit pas, pour qu'il soit considéré comme équivalent à un autre, qu'un être lui ressemble à peu près par lafigure, par la structure générale des organes analogues et par la parole. Ce qui marque la différence de l'égalité, outre ce que nous venons d'enumérer, c'est la structure intime du système nerveux et sa manière de fonctionner. Le tissu nerveux, et ses fonctions avec lui, ont progressé chez l'homme civilisé de telle façon que, en se différenciant de plus en plus, ils ont laissé bien en arrière d'autres éléments histologiques. Ainsi, nous avons un corps qui diffère très-peu de celui de quelque homme sauvage que ce soit, et cependant nos facultés intellectuelles et affectives sont à une distance immense des siennes. Nous pouvons même dire que nous n'avons pas encore un temps assez grand de différenciation nerveuse pour que celle-ci, en réagissant sur le reste de l'organisme, l'ait modifié.

Concluons, en résumé, que tous les hommes tendent à l'équivalence par la différenciation progressive de leur système nerveux, et, par conséquent, par le perfectionnement de leurs facultés, mais que nous ne sommes pas encore tous équivalents. Quand on parle de droits égaux on doit entendre qu'on traite des hommes parvenus à un certain degré de culture. L'œuvre de la civilisation consiste en ceci : aider ceux qui aujourd'hui valent moins, à valoir davantage demain.

70 i LE DÉMON.

la fois, qui appartiennent en môme temps à divers groupes de la division ci-dessus.

Les maux qui proviennent directement des éléments inorganiques sont ceux qui résultent pour l'homme de la lutte qu'il est obligé de soutenir, pour son existence, contre la nature. Le plus grand de tous est la menace de perdre la chaleur solaire, ou celle de quelque choc avec un bolide céleste. Le premier, selon tous les calculs, est très éloigné et ne peut fondre d'une manière subite ; à mesure que la chaleur du soleil diminuera, l'organisation de la terre ira se modifiant, en rapport avec la quantité qu'elle en recevra, jusqu'à son anéantissement absolu. Le second est éventuel et ne peut entrer comme facteur dans aucun calcul.

Certains mouvements géologiques sont aussi un péril Constant, puisqu'ils produisent des volcans et des tremblements de terre. L'homme, aujourd'hui, ne peut les empêcher d'avoir lieu ; mais il peut s'éloigner des points sur lesquels apparaissent les signes précurseurs de ces phénomènes.

Sont encore des maux pour l'homme : les équinoxes, qui font naufrager les embarcations ; l'action des mers sur la terre, par exemple celle de l'Océan, qui avance sur la plage des Pays-Bas; les inondations, les changements de température, toutes les influences météorologiques, qui peuvent augmenter ou diminuer certaines productions de la terre et même les détruire, ou engendrer des maladies dans l'espèce humaine ou chez les animaux qui servent l'homme ; enfin, certaines substances minérales qui produisent le trouble dans notre économie. Pour éviter toute cette classe de maux, provenant de la nature extérieure, de même que pour satisfaire ses besoins, l'homme dispose de l'industrie. L'industrie, fille delà science et du besoin, est la seule qui puisse nous garer de ces catastrophes extérieures, surtout aujourd'hui que l'homme est persuadé qu'elles ne viennent d'aucun principe surnaturel et arbi-

traire ou divin, mais qu'elles ne sont que les effets mécacaniques des lois universelles du mouvement, et qu'il n'existe aucun pouvoir supérieur à lui, aucune providence divine qui puisse remédier à ses maux. Pour que l'homme pût lutter avec avantage contre la nature, il importait qu'il ne la divinisât pas, qu'il ne l'adorât pas. Ceci a été un bienfait du christianisme. 11 fallait aussi qu'il n'espérât rien d'aucun pouvoir surnaturel : ce fut là le bienfait de la philosophie. Plus l'homme connaîtra les lois qui régissent l'univers, plus il pourra éviter les maux extérieurs qui proviennent des éléments naturels, et se servir de ceux-ci pour son propre profit.

Les maux qui proviennent de la nature organique peuvent se diviser, à leur tour, selon leur provenance, en internes et en externes. Les premiers résultent de l'altération des éléments histologiques ou d'un fonctionnement des organes, inadéquat à la tendance évolutive de l'individu. Les organismes qui, naturellement, s'opposent à notre évolution et à la satisfaction de nos besoins, dans la lutte de la vie, sont la cause des derniers.

Quant aux maux internes, il faut distinguer entre ceux dont on hérite , tels les vices de conformation , le rachitisme, certaines névroses, la scrofule, la syphilis héréditaire, etc., et ceux que l'on contracte, comme toutes les autres maladies classées dans la pathologie, parmi lesquelles on doit citer spécialement celles qui sont contagieuses et qui chaque jour disparaissent, grâce aux progrès de l'hygiène. Les maladies héréditaires peuvent quelquefois être guéries dans un individu; d'autres fois, elles ne peuvent qu'être soulagées en lui, pour être guéries plus tard dans sa descendance. Mais ce qui est possible, c'est de les éviter aux nouvelles générations. Ce résultat dépend de l'étude des conditions du croisement. Si un critérium scientifique présidait aux mariages; si l'on établissait une sélection intelligente, qu'on favorisât par tout ce qui peut modifier ou guérir les maladies de l'individu avant la

procréation, nous verrions bientôt disparaître cette cause de malaise pour les individus, de dégénération pour la race, et môme de perturbation pour la société.

11 y a encore une infinité d'états pathologiques qui proviennent de la non-satisfaction directe des besoins matériels et qui ne sont point dus à l'influence d'une cause positive perturbatrice des fonctions de l'organisme. Ils ont leur origine dans une anémie produite soit par le manque de la respiration ou de l'alimentation, soit par leurs conditions mauvaises. 11 y en a d'autres qui proviennent d'un défaut de satisfaction des besoins intellectuels ou affectifs : le chagrin, la mélancolie, la nostalgie, les manies et même certaines maladies dérivées d'irrégularités dans la circulation. Beaucoup de maladies nerveuses reconnaissent presque toujours là leur origine. D'autres, enfin, résultent d'une satisfaction insuffisante de ces besoins ou d'un abus qui amène des perturbations et des dépérissements.

L'industrie, avec la division du travail et l'application des machines à tous les travaux dirigés vers la satisfaction de nos besoins ; la médecine et l'hygiène, en veillant à ce que nos organes fonctionnent conformément à leurs fins ; la justice, visant chaque jour de plus en plus à ce que chacun reçoive en raison de la qualité et de la quantité de ses produits, en garantissant la possession de ce qui est acquis, et la personnalité physique et morale des individus ; tels sont les moyens que l'homme a dans ses mains pour combattre cette classe de maux.

Les maladies physiques, comme les maladies morales, peuvent aussi être collectives, c'est-à-dire particulières à une région ou à une époque. Souvent elles ne sont connues ni de l'époque ni de la population qui les subit, de la même façon qu'il est des individus qui n'ont point conscience de leur état pathologique. Aussi a-t-on vu, après une guerre, des contrées entières dont l'hallucination était de voir passer des armées, ou qui contractaient une mo-

nomanie comme celle qui affecta le peuple juif, lequel, après la captivité, voyait de tous côtés venir des messies. Celle de la sorcellerie, répandue après le quatorzième siècle, est également une maladie collective. Une autre maladie, aussi collective, plus générale, est celle qui commence avec l'ascétisme, et dont les suites subsistent encore. Ceux qui ont des visions de saints ou de revenants, des visions miraculeuses, que sont-ils, en effet, sinon des gens atteints d'une maladie collective presque disparue de nos jours ?

Les maux qui procèdent directement de causes organiques extérieures à l'homme, peuvent être classés en deux groupes.

D'abord, nous pouvons compter, parmi les causes des maux externes, tous les toxiques appartenant au règne végétal ou au règne animal ; c'est-à-dire les substances qui, sous une certaine quantité absorbable, peuvent produire des troubles ou la mort en tout notre organisme ou seulement en quelqu'une de ses parties ; certains miasmes et certaines émanations putrides qui produisent les épidémies; les parasites végétaux aussi bien que ceux du règne zoologique ; certains animaux dont l'homme subit les attaques en lui occasionnant, à lui ou à tout ce qui le touche, du préjudice ; etc. A tous ces maux l'industrie, la médecine et l'hygiène portent des remèdes d'autant plus efficaces, qu'elles ont plus progressé dans la voie des sciences naturelles.

Viennent ensuite les maux que l'homme occasionne à l'homme.

Un de ces maux est ce qu'on appelle le crime. Jusqu'à ces derniers temps, les législateurs ont cru que le crime était un mal produit consciemment et en pleine liberté. A notre manière de voir, il n'en est pas tout à fait ainsi; dans beaucoup de cas la conscience intervient d'une manière passive, se trouvant impuissante à empêcher ce qui s'exécute par l'impulsion d'influences supérieures déter-

minatives de la volonté ; souvent le crime est engendré par une véritable maladie, c'est-à-dire par une aberration ou une perversion, héréditaires ou acquises, des facultés morales; dans d'autres cas le crime est engendré par l'ignorance ; on produit des maux dont on n'a pas d'idée. Nous allons voir en effet que la notion de justice est, dans la pratique, d'une réalisation impossible sans la connaissance exacte des choses et de leurs rapports. La peine ne doit donc être considérée ni comme un châtiment divin, ni comme un droit de vengeance sociale, encore moins comme un exemple. Le droit que possède la société comme l'individu clans ce cas, c'est le droit à la défense — corollaire du droit à la vie et au développement, que possède tout organisme — et le droit à la réparation. Si l'individu délègue, en ce qui lui appartient, ce double droit à la société, c'est pour qu'elle agisse avec impartialité, l'offensé en étant presque toujours incapable, et, elle, n'étant point sujette à la passion individuelle.

Les partisans des vieux systèmes objecteront que, sans la responsabilité morale absolue, il est impossible de punir. Très grave erreur ! Ne tuons-nous pas un tigre qui nous attaque ou un taureau qui nous assaille? Ne détruisons-nous pas les sauterelles qui dévorent nos champs? N'enchaine-t-on pas et ne musèle-t-on pas les dogues? Est-ce que nous jugeons ces animaux responsables et intelligemment conscients? Aucunement. Si nous tuons ou si nous enchaînons les animaux, c'est parce que, en nous attaquant, ils menacent nos personnes ou nos biens ; en les détruisant ou en les réduisant, nous cherchons simplement à garantir notre vie et notre développement matériel et moral. Nous nous défendons, comme c'est notre droit propre, et rien de plus.

La vie organique exige certaines conditions ; au-dessus de celle-ci, la vie superorganique, c'est-à-dire sociale, en exige d'autres. Or, l'homme possède ces deux manifestations de la vie. Elles sont évolutives toutes les deux ; elles

tendent à se développer, ce qui exige non seulement qu'on ne les attaque point, mais encore qu'on ne les entrave pas. Mais ceci exige, à son tour, des garanties; de là le droit de défense et le droit d'évolution, c'est-à-dire le droit à l'élimination de tout ce qui s'oppose à notre progrès. Les droits, personne ne les donne ; ils ne préexistent pas à l'organisme ; les droits naissent avec l'organisation et y sont proportionnels. Ils ne sont qu'un corollaire des relations établies par la nature entre tout acte et son effet ; ils sont produits par la nécessité où se trouve chaque organisme d'accomplir sa fonction particulière et de donner un produit correspondant.

Ainsi, s'il se trouve dans la société un homme qui soit un obstacle à son développement, qui attente à son organisation ou à la vie de quelqu'un de ses membres, elle doit tout d'abord, si la faute de cet homme est réparable, la lui faire réparer autant que possible. Il ne s'agit là, au fond, que de rendre ce qu'on a pris ou de reconstruire ce qu'on a détruit. Et que la faute soit réparable ou qu'elle ne le soit pas, c'est à la société qu'il incombe de rechercher si cette attaque provient de certaines circonstances passagères qui ne menacent pas de se reproduire, ou si elle provient d'une hérédité d'aptitudes perverses ou d'une médiocrité de facultés ; clans ce dernier cas, comme il y a menace de récidive, la société a le devoir d'étudier si le coupable est ou n'est pas corrigible, c'est-à-dire si cette nature perverse, qui peut la troubler ou non est modifiable. Si elle l'est, il faut rechercher et appliquer les moyens d'en opérer la correction ; sinon, il faut employer cet individu à des travaux utiles auxquels il ne puisse pas se soustraire, et qui servent à sa subsistance. On pourrait même, en ce cas, appliquer la peine de mort à cet individu s'il se trouvait absolument inapte à aucun emploi utile, chose qui ne se rencontre jamais. En appliquant la peine capitale, la société agirait ainsi comme un individu qui s'ampute un membre gangrené, ou qui s'extrait un os carié. Mais, à notre avis, la mort,

comme peine, uest jamais applicable ; en premier lieu, parce qu'elle est une peine qui n'est point sujette à rectification, et que les tribunaux humains sont faillibles ; en second lieu parce qu'elle est d'un très mauvais exemple.

Que l'on remarque bien que la société n'a le droit de mettre la main sur un individu qu'autant qu'il constitue un obstacle ou un péril, pour elle ou pour ses membres ; elle ne doit donc le réduire que dans la mesure précise du dommage qu'il peut lui causer. C'est pourquoi, nous n'avons le droit de suspendre, dans le criminel, aucune condition de sa vie en dehors de celles qui tendent à produire ce dommage. L'individu dangereux ne doit perdre de ses droits que ceux qu'il ne peut exercer sans nuire, et seulement pour le temps pendant lequel ils peuvent être un danger. La peine ne doit pas dépasser ce qu'exige la sécurité de tous, et, durant le temps de la peine, on doit laisser libres les autres facultés du coupable, afin de ne pas tarir une source de production à la société et pour qu'il ait lui-même les moyens de se suffire. La société doit étudier, au moyen de statistiques circonstanciées, les crimes qui se produisent, leur nature, quels sont ceux qui sont les plus fréquents, quelles classes de la société les commettent et quelles enfin qui en sont les victimes, dans quelles régions ils se vérifient ; il faut aussi qu'elle étudie les circonstances collectives qui ont pu les déterminer et les moyens capables de les faire disparaître. On doit étudier, en un mot, la production du crime dans la société de la même façon qu'on étudie, dans les pays civilisés, les causes des maladies et les moyens de les éviter. Il faut qu'à une hygiène publique des corps corresponde une hygiène de l'esprit.

Ce sont les classes intelligentes et les gouvernements qui régissent les peuples qui doivent être chargés de cette œuvre. Dans l'humanité, l'homme intelligent a le devoir de modifier celui qui ne l'est pas, et de l'aider à parvenir à un état supérieur de conscience. Aussi la philosophie du

droit, en Allemagne, proclame-t-elle aujourd'hui que les coupables ont droit à la peine, c'est-à-dire à la modification de leur organisation morale viciée ou imparfaite, droit qui n'est qu'un cas particulier du droit des organismes à leur évolution. C'est en vertu de ce droit et en le reconnaissant aux autres que l'Européen et l'Américain vont établir leur régime de civilisation plus avancée dans les pays arriérés et peuplés de sauvages, qui se sacrifient encore mutuellement à leurs dieux ou à leurs caciques et qui ont, bien qu'ils l'ignorent et ne le réclament pas, le droit de sortir de leur abrutissement. Aussi, sans en avoir claire conscience, les gouvernements civilisés se déclarentils aujourd'hui au-dessus des pouvoirs religieux, tous issus de pouvoirs absolus et, par conséquent, antiprogressifs. Aussi, la démocratie demande-t-elle aujourd'hui la suppression des couvents et des associations catholiques, qui, avec leurs disciplines spéciales, empêchent chez leurs affiliés le libre exercice de toutes leurs facultés. L'idée du Kultur-Kampf, en Allemagne, n'est pas autre chose, et pas autre chose non plus l'intervention de certains Etats de premier ordre dans les discordes civiles des autres. Aussi, la Nation, la Province, la Ville, le groupe social, ou les individus les plus parfaits, les plus multiples, les plus différenciés, ont-ils le devoir d'influer sur les états, les villes ou les individus les plus simples, les plus homogènes, les plus inconscients pour y faire disparaître ce qui entrave leur évolution (1).

Ce n'est pas en vertu d'un autre droit que l'homme, qui se trouve au faite de toute la série des êtres, se superpose à tous et les domine.

(1) Ainsi la guerre ne se justifie plus que si elle a pour but d'obtenir des garanties de liberté d'évolution, pour celui qui la fait ou pour une partie ou la totalité des membres du pays auquel elle est déclarée. L'établissement ou le rétablissement du droit est le seul motif de guerre qui soit juste. La guerre de conquête, la guerre de vengeance et celle d'extermination sont propres à des temps et à des pays barbares.

Il y a plus, pour amener l'évolution des meilleurs à sou terme, ou a même le droit de sacrifier les moins aptes, quand lachoso est rigoureusement indispensable ; pour la vie, dans cette lutte si rude, ne pouvant se réaliser la justice en son absolu, de deux maux on doit choisir le moindre, se réalisant de cette manière la justice relative. Ainsi, nous ne considérons pas comme un mal de tuer les animaux pour les manger, ou pour nous faire de leurs peaux, de leurs plumes ou de leurs parties utiles, des abris et des protections ; car nous faisons passer toute cette substance d'un état inférieur à un état supérieur, ou nous la faisons servir à l'accroissement ou à la protection d'êtres plus intelligents et conscients, comme le sont les hommes. Dans ce cas, il n'y a plus qu'à considérer si la somme du bien obtenu est plus grande que la somme du mal produit. Et qu'on ne dise pas qu'il n'y a point de degrés dans le mal et que, partant, le mal est toujours le mal. Il y a du plus et du moins dans le mal ; et, quand il se présente impératif, inéluctable, il n'y a d'autre remède, comme dit Kant, que d'opter pour le moins. Plus un être est parfait, c'est-à-dire plus il est bien organisé, plus est forte la somme de vie qu'il représente ; et, partant, quand on le tue, on tue quelque chose de plus que lorsqu'on détruit un être inférieur. Puis, le triomphe des meilleurs est moral, en même temps que nécessaire, car il perpétue seulement ceux qui sont bien organisés pour s'adapter aux relations extérieures, et partant il produit des générations d'êtres qui vivent avec plus de facilité et qui jouissent plus, en conséquence, que s'ils descendaient d'autres moins propres à l'adaptation. Les générations que produiraient ceux-ci, si elles pouvaient se perpétuer, seraient vouées à la souffrance.

Les hommes, qui se servent des autres êtres pour se nourrir et se protéger, produisent une plus grande quantité d'actes intelligemment conscients tendant à organiser la terre d'une façon harmonique, que ne produiraient les

animaux morts ou soumis. On dira que c'est là le droit de la force. Droit de la force, soit ! mais d'une force supérieure en organisation et qui exige une plus grande différenciation nerveuse; d'une force supérieure en qualité, mais non en quantité de force brutale élémentaire ou musculaire ; tandis que ce qu'on a toujours entendu par droit de la force c'a été, au contraire, le droit de la force musculaire ou de la force des armes, considéré comme prépondérant au droit de l'intelligence et de la justice ; par conséquent, il n'y a point de raison suffisante pour appliquer ici ce qualificatif.

Se servir des autres êtres, encore qu'ils soient inférieurs, ou les tuer n'est légitime, ne cesse d'être un crime que lorsque la chose devient indispensable à la satisfaction de nos besoins ; et qu'il en résulte en même temps une plus grande somme de bien-être et de conscience sur la terre, le dommage produit étant alors inférieur au bien obtenu.

C'est pour cette fin que se perfectionnent chaque jour davantage les machines et qu'on en invente de nouvelles, afin d'émanciper des travaux fatigants qui les accablent Y homme de peine et même la bête de somme : c'est pour cela que l'on traite avec des égards et que l'on soigne avec plus d'humanité les animaux domestiques ; pour cela que l'on ne tue plus que ceux dont on a besoin, ou, envue d'autres fins, ceux qui sont le moins utiles , et qu'on tâche de les faire souffrir le moins possible ; pour cela qu'on extermine les animaux carnassiers et dangereux. C'est la même raison qui fait réglementer la pêche et la chasse, et prohiber certaines substances, comme la dynamite, qui tue plus de poisson qu'il n'est utile. C'est encore en raison de cette tendance que l'on a institué des sociétés protectrices d'animaux, et que l'on considère comme un crime de faire souffrir les bêtes et de les détruire sans raison. Cette idée de justice guidait les Etats qui ont proclamé le droit des gens dans la guerre. Déjà, la science militaire n'est plus aujourd'hui l'art brutal de détruire

qu'elle était autrefois. Elle tend seulement à mettre les gens hors de combat, et non à tuer les combattants ; à réduire les places fortes, et non à les incendier ; à soumettre les pays, et non à les dévaster. Ainsi, la Suisse repousse aujourd'hui les balles forcées et les baïonnettes triangulaires, qui produisent des blessures difficiles à guérir. Ainsi, il n'y a plus d'armée civilisée qui use de sabres aftilés. Ainsi encore, les ambulances soignent également les blessés des deux camps ; on ne fusille plus les prisonniers, ou l'on regarde comme des barbares ceux qui les fusillent, et on les met hors du droit commun, comme il est arrivé aux carlistes en Espagne.

Pour diminuer les crimes, il n'y a qu'à faciliter l'instruction et les conditions générales de la justice. L'instruction produit des êtres plus réfléchis ; la justice garantit la personne et la propriété. L'instruction, accompagnée d'une éducation adéquate, peut modifier les habitudes mauvaises, et, si, bien souvent, elle ne produit pas tout son effet clans la génération présente, il importe de la continuer pour obtenir enfin une amélioration en raison directe de l'effort qu'on aura employé.

Il existe une autre classe de maux : ce sont ceux que l'on comprend sous la dénomination générale d'injustices. Ils ne sont pas produits intentionnellement, ni en pleine connaissance de cause. C'est un mal, par exemple, que la rente, cette rétribution indéfinie et indéterminée que procure le capital, qui ne représente pourtant qu'une valeur finie et déterminée. La justice, se basant sur l'idée d'identité, c'est-à-dire, par exemple, sur ceci, que 100 égale 100, ne permet pas que 100 produise par soi seul 3-h3-f-3+3-f-3, et ainsi indéfiniment. Loin de nous de prétendre que ce mal doive être l'objet d'une intervention gouvernementale. Au contraire: le type de la rente baisse tout naturellement dans les sociétés, à mesure qu'elles se civilisent. En Orient, chez certains peuples, l'usure à 20 pour 100 est encore un fait général. En Turquie, on paye jusqu'à 12; en Italie

et en Espagne, l'intérêt courant est de 5 et de 6; en France, de 3 à 5 ; en Angleterre, de 1/2 à 2. Ainsi, suivant cette progression décroissante, le capital arrivera de luimême à ne produire presque rien ou à peu près. Il ne sera plus productif que pour celui qui le fera travailler. Et que Ton ne dise pas que c'est là attaquer la propriété. C'est là au contraire, une garantie, que de faire que la propriété des uns n'envahisse et ne diminue pas celle des autres. Ce que dit Proudhon, que « la propriété est le vol », pris au sens littéral, est une des plus grandes absurdités imaginables. Il n'y a rien de plus juste et de plus inviolable au contraire que la propriété ; car elle est la prolongation de la personne humaine, son complément ; en elle coexistent et les actes et les efforts passés ; elle est le produit accumulé qui réagit, en faveur du producteur, par la multiplication continuelfe de chaque production. Ce qui constitue véritablement une injustice, un mal, c'est qu'il y ait des personnes qui, pour échanger ladite propriété (objets ou valeurs), ou pour en diriger la production, ou pour la prêter sous forme de capital ou d'instrument de travail, exploitent celui qui produit une nouvelle propriété en diminuant celle-ci ; c'est-à-dire que ce qu'il y a de mal, c'est de percevoir sur le travail d'autrui plus que ce qui est proportionnel au travail employé dans la direction ou dans l'échange, ou à celui que représente le prêt de l'instrument. Ces injustices, source de propriétés mal acquises, pratiquées inconsciemment, disparaîtront peu à peu, en vertu de la loi de bi lutte pour l'existence, et l'agent de cette évolution sera la connaissance chaque jour plus exacte de la valeur des objets ; non de cette valeur conventionnelle et éventuelle qui dépend de l'offre et de la demande — car cette loi ne doit simplement déterminer que l'oscillation de la valeur véritable — mais de la valeur réelle, qui provient de l'effort de l'intelligence apporté dans l'objet produit et de l'utilité de cet objet. Gela arrivera quand on connaîtra scientifi-

quement les organismes producteurs, et quand chacun, voyant à quel degré d'organisation et de différenciation nerveuse ils correspondent, appréciera en sa conscience les travaux effectués par ces organismes et ce qu'ils produisent d'utilités, aussi bien organiques que superorganiques, aussi bien immédiates qu'éloignées. Pour connaître ce que valent les objets, il faut savoir pondérer l'effort et l'organisation qu'il faut pour les produire. Ce que l'on appelle la valeur des choses dans le commerce, aujourd'hui, n'est pas leur valeur propre, mais ce qu'on les fait payer. L'ignorance de la valeur positive des travaux humains est une des principales causes d'injustice ; il n'y a à ce mal qu'un remède, c'est la science et, avec elle, la connaissance exacte des efforts nécessaires pour chaque production déterminée. Savoir et connaître, voilà les deux forces qui émancipent l'homme de toutes les fatalités qui pèsent sur lui. Pour Napoléon Ier — ignorant comme il l'était des sciences physiques — l'invention de Fulton n'avait aucune valeur; mais la postérité a rendu justice à l'inventeur. Quand on aura pleine conscience de la valeur des produits humains, on n'aura pas besoin d'apposer sur le produit une signature connue pour qu'il soit estimé. Chacun recevra en raison directe de ce que représentera réellement son produit (1 .

Aujourd'hui, un utilitarisme mal dirigé, qu'on appelle X américanisme, vise absolument les utilités individuelles, en les limitant presque toujours à l'ordre matériel, c'està-dire à la satisfaction des besoins physiques immédiats, au confort. C'est là le propre d'un Etat arriéré, d'un état qui a les idées supérieures bornées, effet d'une myopie intellectuelle qui ne lui permet que de voir les choses prochaines; sans passé et sans avenir, de pareils Etats n'agissent que pour ce qui est présent, visible et tangible;

(i) Pour la théorie scientifique de la valeur selon l'école évolutionniste, consultez l'excellent travail de M. Pedro Estasén. Revista 'le Equina, nos 28 sept., 13 oct.,28 oct.,, 13 nov, et 28 déc. 1879.

ils sont, au fond, de vrais Etats féminins, bien qu'ils aient la force et la vigueur dans leurs détails. L'américanisme aboutit à un recul chez les sociétés qui se laissent dominer par une telle tendance. Le résultat qu'il entraîne, c'est de produire des civilisations comme celle de la Chine, par exemple, très raffinées en ce qui concerne les détails, mais qui, non seulement ne dépassent pas le type de civilisation existante à l'heure où elles se formèrent, mais qui rétrogradent même à force de se raffiner (1).

Cette tendance est destinée à disparaître, d'autant que même dans les Etats-Unis d'Amérique, de vraies aspirations spéculatives scientifiques et artistiques commencent déjà à se manifester; ces aspirations, où le commun des gens ne discerne aucune utilité, parce qu'en effet elles ne sont pas une utilité immédiate, en offre une, au contraire, qui, bien qu'éloignée, est infiniment plus grande que celle du moment présent ; car les aspirations qui ne visent qu'à un résultat immédiat ne modifient que les détails, et celles-là modifient au contraire les ensembles, c'est-à-dire les tendances générales. Aujourd'hui, par exemple, les grands génies, les hommes d'un talent rare, s'ils n'appliquent pas leur intelligence à produire une machine ou une œuvre qui procure une utilité immédiate et appréciable pour le vulgaire, meurent de faim, à moins qu'ils n'aient d'autres moyens d'existence. Une machine à fabriquer des boutons, un nouveau système de parapluie, une

(I) Dans la question de la civilisation, il faut distinguer entre le type même de la civilisation et le raffinement. Ainsi, par exemple, l'empire babylonien avait une civilisation d'un type fort inférieur à la nôtre, et, nonobstant, il étuit parvenu, dans les détails, à un point si élevé, qu'il nous faudrait beaucoup de temps encore pour y parvenir. >'ous pouvons en dire autant de la civilisation romaine du temps des Césars ; supérieure aux civilisations antérieures et inférieure à la nôtre, elle atteignit à un tel degré de développement et de raffinement, que nous pouvons à peine, aujourd'hui même, nous en faire une idée. En re\ anche, il y a eu des civilisations, telles que celle de Périclès, en Grèce, qui, sans grand raffinement, offrent, dans l'histoire, un type des plus avancés.

lumière portative ou un cri-cri rapportent beaucoup plus d'argent à l'inventeur que s'il avait trouvé une loi modifiant la constitution générale de la physique, en rendant cette science accessible en moins de temps à. un plus grand nombre. Ainsi, pour l'auteur d'une invention puérile, de grandes récompenses ; mais, pour celui qui transformerait chaque homme en inventeur, rien ! Celui qui chante un opéra est plus rémunéré que celui qui l'a conçu. Celui qui écrit un roman crapuleux obtient de plus grands profits que l'auteur d'un livre scientifique. Pour ce qui est du bénéfice, Octave Feuillet et Zola sont bien audessus de Darwin et de Spencer. L'instruction seule parviendra à faire disparaître cette injustice, qui affecte la production.

Le travail de l'intelligence, qui fatigue mille fois plus que le travail corporel, n'est presque pas payé ; il devrait pourtant l'être supérieurement à tout autre. A un de ces hommes profonds, qui sont des prodiges d'analyse et d'induction à la fois ; un de ceux qui forment les intelligences des générations nouvelles et réforment celles qui étaient viciées, comme sont Spencer, Darwin, Tindall, et comme furent Spinoza, Galilée, Volta, Lavoisier, Kant, etc., que de richesses ne faudrait-il pas pour payer leurs travaux à leur véritable valeur !

Ce fait, que le produit de l'intelligence n'est pas assez rémunéré s'il n'entraîne pas de résultat immédiat et tangible, a pour conséquence de faire baisser le niveau d'une société, car les grandes intelligences qui n'ont point de ressources, se consacrant tout bonnement à gagner do l'argent, comme on dit, ne se développent que dans une direction dévoyée, et encore dans certaines limites très étroites. Si un homme de science appliquait tout l'effort intellectuel accumulé dont il a besoin pour un de ses calculs à la spéculation mercantile par exemple, il ruinerait d'un coup plusieurs banquiers ; car, pour ce genre d'affaires, il n'est nullement besoin d'une intelli-

gence aussi différenciée ni aussi puissante que pour les travaux scientifiques (1). La preuve est que déjà les protosémites possédaient cette intelligence commerciale à un très haut degré, et que la généralisation scientifique est un produit des temps modernes.

Nous avons dit que sans science, c'est-à-dire sans connaissance exacte, il n'y a pas de justice possible ; et que, pour agir équitablement, pour donner l'équivalent d'une chose, il est nécessaire de connaître ce que chaque acte vaut en lui-même, à défaut de quoi nous pouvons avec la plus grande bonne foi du monde, tomber dans l'injustice (2). La définition juridique de la justice : comtans

(I ) Un exemple qui confirme ce que nous avançons là, c'est celui que rapporte Mac GuUoch dans ses Principes d'économie politique (vol. I, p. 389, note 2). A ce qu'il parait, Thaïes de Milet n'était pas riche, et ses concitoyens se moquaient de lui et lui faisaient reproche que sa philosophie ne lui produisait aucun profit. Mais, un jour, il voulut leur démontrer leur ignorance. 11 se mit donc à étudier les phénomènes astronomiques et leur influence physique sur la terre, et il trouva que, pour la saison suivante, lu température serait telle que la récolte des olives serait splendide. Alors, il loua immédiatement tous les pressoirs à huile qui existaient à Chios et à Milet. La saison venue, tout le monde fut contraint de s'adresser à lui et de lui payer ce qu'il voulut pour ses pressoirs. Il démontra de cette façon que si la science ne donne pas d'argent à ceux qui en cultivent les principes, c'est parce que leur but n'est pas d'en amasser ; mais que quand un homme de science veut obtenir des richesses, il lui suffit d'appliquer ladite science à la pratique de la vie.

(ij La justice est une détermination d'équivalence, d'égalité de valeur, et une différenciation en même temps. Pour pratiquer la justice il faut connaître si une chose est égale à une autre ou si elle en diffère. Mais un grand perfectionnement de l'intelligence est indispensable pour arriver à évaluer l'équivalence de deux choses ou leur différence, On ne connaît qu'après beaucoup d'observations et d'expérimentations comparées. Tel homme qui n'aura pas observé les couleurs, et qui, par conséquent, n'aura pas le sens de la vue différencié, confondra deux tons jaunes qu'un peintre coloriste distinguera parfaitement. Tel autre qui ne connaîtra pas à fond l'histoire attribuera une égale valeur à un ouvrage qui ne sera qu'un ramassis de dates, et même de dates inutiles ne servant à aucune induction sociologique, qu'à un travail historique sérié où se présentera l'évolution totale, ou une évolution partielle de

ac perpétua voluntas jus suum euique tribuendi, manque de simplicité. Quod est suum jus euique? c'est-à-dire, qu'est-ce qui est à chacun ? peut-on demander. Voilà précisément quel a été le cheval de bataille des sociétés humaines. La justice ne s'est pas réalisée le plus souvent non pas faute de donner volontairement à chacun ce qui lui appartient, mais faute de connaître ce qui appartient à chacun. Supposer qu'il suffît de vouloir donner à chacun ce qui lui appartient pour qu'il l'obtienne, est d'une extrême simplicité. Les Israélites croyaient que tout appartenait à Dieu, et, sur la terre, aux prêtres ses intermédiaires; les chrétiens impérialistes ajoutèrent : « Donnez à César ce qui est à César. » Le baron féodal du moyen âge se figurait être le maître des vies et des biens, parce qu'il croyait qu'ils lui revenaient de droit. Le clergé croyait qu'une partie des récoltes était sa propriété, parce qu'elles venaient de Dieu. Eux-mêmes, les inquisiteurs, croyaient de bonne foi que le feu purificateur était dû aux personnes souillées par l'esprit malin. La question est de savoir ce qui concerne chacun de nous, de trouver ce qui peut nous servir de guide pour apprécier la valeur des actes et des capacités. Sans cela, il est absolument impossible de reconnaître ce qui revient à chacun, et, par conséquent, de le lui attribuer. Tel qui croit pratiquer la justice, ressemble à Don Quichotte, qui, avec les meilleures intentions du monde, ne commettait que des extravagances : au lieu d'attaquer des géants malandrins, il bataillait contre des ailes de moulin. En exagérant le tableau, Cervantes a rendu manifestes les

la civilisation humaine. Pour évaluer, il faut donc connaître; cette balance de l'esprit doit être | crfectionnée à un 1res haut degré pour qu'elle soit sensible aux moindres différences des choses qu'elle doit peser, et pour qu'elle ne nous induise pas en erreur. C'est pourquoi nous dénions à ceux qui soutiennent que l'intention suffit pour rendre la justice, l'aptitude à la réaliser. La volonté n'est qu'un élément; il faut encore la lumière de L; connaissance, sans laquelle on tâtonne dans les ténèbres et l'on ne commet que des injustices, même avec la meilleure intention du monde.

raisons pour lesquelles la justice ne se réalisait pas sur la terre en dépit des bonnes intentions (i).

Un des maux dont nous devons nous occuper, bien qu'hypothétique, et que beaucoup de penseurs et de statisticiens ont signalé, est celui qui peut résulter à leur avis de la procréation de l'homme. La race humaine arriverat-elle à se multiplier de telle sorte que la terre ne pourra plus la contenir, et qu'elle manquera de subsistances? Cette idée est la conséquence de ce qu'on appelle la loi de Maltkus, de laquelle certains économistes ont tiré des déductions véritablement désolantes : « Sur la terre, a-t-on dit, les subsistances suivent une progression arithmétique, en même même que la race croît en progression géométrique. » Résultat : un jour viendra où les convives seront trop nombreux au banquet de la vie, et, partant, quelques-uns devront mourir de faim. Unique remède : empêcher la génération.

Il faut remarquer ici que ceux qui raisonnaient ainsi partaient de cette donnée : que l'homme était et a toujours été égal en ses fonctions ; ils ignoraient complètement révolution de l'homme dans la série des temps et de l'espace. Ils ne connaissaient pas davantage sa place parmi les autres animaux. La science moderne est venue nous délivrer de cette inquiétude. Les données du lieu et du temps où il se vérifie ne suffisent pas pour

(1; C'est là le mérite de Cervantes et non pas sa diction castillane, ni son intrigue romanesque, comme le prétendent les littérateurs routiniers et banals qui s'occupent de son œuvre. Voir mon article intitule : Deux Types espagnols, premier numéro de l'Alliance latine.

A l'égard de la grande idée que Cervantes développa, peut-être inconsciemment, on peut dire que beaucoup d'artistes et d'écrivains de génie n'ont point, en produisant leurs chefs d'oeuvre, une claire conscience de ce qu'ils t'ont. 11 en résulte souvent ce qu'ils ne se sont pas proposé ; mais de ce fait, qu'ils ignorent la fin i celle que leurs oeuvres ont atteinte, il n'en suit pas qu'on puisse nier les qualités mêmes de leurs œuvres. Voilà ce qu'on peut répondre à cette foule de faiseurs d'articles qui nient les qualités philosophiques de l'œuvre en question, on disant que tel n'avait pas été le propos de son auteur en récrivant.

bien juger d'un t'ait; il faut en connaître les antécédents et ce que nous pourrions appeler les coexistants. On ne peut bien apprécier ce qu'on isole. Pour juger une société, il convient de ne point ignorer celles qui l'entourent, ni non plus celles qui l'ont précédé, afin d'arriver, comparativement, à la connaissance précise de leur degré de civilisation ; on ne juge pas une espèce sans connaître les espèces inférieures et supérieures dans l'échelle organique, aussi bien celles qui subsistent que celles qui sont fossiles. Ainsi, avec le critérium de l'évolution, en comparant, dans le règne animal, les diverses fonctions et le développement de l'individu, la science est parvenue à prouver qu'il y a antagonisme entre la procréation et l'individuation, ou, ce qui revient au même, que l'individu progresse et se développe en raison inverse de sa reproduction. Et cette loi se réalise dans l'accroissement et la reproduction des êtres qui ont la genèse agamique aussi bien que dans le développement intellectuel et dans la reproduction de l'homme le plus civilisé. En sériant les êtres, on observe qu'en général plus ils sont inférieurs et plus leurs fonctions sont simples, plus ils engendrent. Au contraire, à mesure que se différencient leurs tissus, à mesure que leur système nerveux se perfectionne, leur aptitude génératrice diminue. Et la loi se réalise de la même manière dans l'espèce humaine. Plus un couple est civilisé, moins il a d'enfants ; et, spécialement, l'aptitude génératrice diminue chez les femmes d'un esprit cultivé ; la dépense de forces qui se fait par son cerveau affecte considérablement son physique. L'organisme se modifie par la nutrition qui le fortifie et qui augmente également les deux aptitudes ; mais, en définitive, cela n'altère en rien leur relation ; car, l'abondance de substances alimentaires favorise la reproduction de l'espèce et le développement physique chez les peuples arriérés, et chez les peuples avancés elle sert à proportionner les forces nécessaires à la genèse, en même temps qu'elle fournit des éléments

au développement individuel physique et au développement des fonctions intellectuelles. — Quelques autres influences de climat, de territoire, travaillent aussi à ce double processus.

Il faut noter aussi qu'avec l'adaptation des machines à la terre, et avec une direction scientifique de l'agriculture, appliquant à la production des plantes tous les agents physiques et chimiques, la production végétale augmentera. Ainsi, l'homme peut, en s'emparant de cette loi ellemême, en utilisant les végétaux qui ne servent pas directement à sa nutrition, mais à celle de certains animaux, l'homme, disons-nous, peut élever quelques espèces en des conditions spéciales qui favorisent leur reproduction, une partie de ces animaux étant réservée à la reproduction même, et l'autre partie, soignée spécialement pour l'accroissement de leur chair, destinée à la nutrition humaine.

Ainsi, cette loi, admise par certains économistes, et qui leur peignait un avenir si désolant pour l'homme, tombe, par sa base même, devant le progrès des sciences naturelles. A mesure que l'espèce humaine se civilisera et développera ses facultés intellectuelles, surtout à mesure que ces progrès s'opéreront chez la femme, moins grand sera le nombre des enfants engendrés par chaque couple, et les individus qui peuplent la terre seront d'autant plus forts, d'autant plus développés et d'autant moins sujets à la mort prématurée. Et l'homme, en augmentant les subsistances à volonté et en diminuant, par son développement intellectuel, sa faculté génératrice, arrivera à s'équilibrer un jour avec les moyens de se nourrir et avec l'espace qu'il a sur la terre. Une évolution supérieure, une fécondité plus modérée, et, d'accord avec elles, la satisfaction plus complète de besoins plus multiples, voilà l'avenir de notre espèce.

Maintenant une question grave s'offre à notre examen : est-ce le mal qui est positif, ou est-ce le bien ? ou mieux

en entrant dans le subjectif, la douleur tient-elle an fond même de notre organisation, gît-elle dans les racines de la vie dont elle suit le développement, ou est-ce le plaisir qui est conforme à l'être et à son évolution ?

Nous avons déjà dit que tout ce que l'on comprend sous la dénomination de mal résulte pour l'individu, pour la société et pour l'espèce, du non-accomplissement ou de l'accomplissement insuffisant d'une fonction, ou, ce qui revient au même, du manque de satisfaction d'un besoin, que ce soit organique ou superorganique. Aussi, en bien analysant, trouvons-nous toujours, au fond de tout mal, ou l'absence de moyens de conservation, ou un obstacle au développement, ou une des diverses causes de destruction ; et cela, chez les individus comme dans les sociétés.

En le considérant en soi, nous pourrions dire, bien que cela parût trop métaphysique, que le mal est la mort sentie par la vie. Un être auquel vont manquer les forces, et qui se sent mourir successivement dans ses divers organes ; une société qui perd ses meilleurs membres ou qui voit tarir ses sources de richesses, sont des exemples clairs de ce qu'est le mal subjectivement ; c'est le défaut de vie ou de force éprouvé par les éléments vivants qui font partie de l'ensemble qui souffre la perte. Quand, dans l'individu, survient la mort de tous les tissus, ou, dans la société, celle de toutes ses parties, c'est-à-dire quand l'individu se meurt complètement ou que la société disparait, alors il n'y a pas de mal, puisqu'il n'y a plus rien. Dans la mort des tissus, le mal est pour l'individu, c'est-à-dire pour les autres tissus qui s'en ressentent: dans la mort de l'individu, le mal est pour les autres individus que ladite mort affecte et en général pour la société ; dans la mort de la société, le mal est pour les autres sociétés qui en sont affectées, et en définitive, pour l'humanité ; de façon que, pour que le mal soit tel, il faut qu'il existe un organisme qui le sente ou qui soit affecté de la perte de ses parties constitutives.

DE L'IDÉE DU MAL AU POINT Dh VUE PHILOSOPHIQUE. 7fb

Nous avons établi que le mal est la négation, c'est-à-dire le contraire de la vie, de l'évolution, du mouvement. Il ne manque pas de philosophes éminents qui ne pensent pas ainsi.

Schopenhauer croit que le mal est la réalité, que le bien n'est que la diminution du mal ; que, quand nous éprouvons un bien-être, c'est seulement parce que notre souffrance s'apaise ; que le plaisir n'est pas autre chose que l'absence de la douleur. Il part de cette donnée que, toute sensation étant en soi une irritation nerveuse, il faut, puisqu'elle existe, qu'il existe une douleur correspondante. Et, s'appuyant sur cela, il développe un système pessimiste dans lequel le monde apparaît comme le pire des mondes possibles (1). Dans ses conséquences pratiques, c'est un bouddhisme raffiné qui conduit l'humanité à l'anéantissement comme à l'unique bien possible.

Hartmann, son disciple, plus philosophe ou, pour mieux dire, plus sceptique, ne se décide ni pour la réalité du bien ni pour celle du mal. Après avoir affirmé que « définir le mal comme négation, au sens propre du mot, cela se pourrait entendre et se justifier, » il finit par dire «que le négatif a autant de réalité que le positif» et que « la dénomination dépend du point de vue auquel se place le sujet (2). » Ainsi, il introduit l'arbitraire dans la philosophie, puisqu'il proclame que le point de vue duquel on considère les choses est indifférent ; ce qui est affirmer que nous ne pouvons déterminer la direction de la série universelle des phénomènes dans laquelle nous nous trouvons compris ; et, bien plus encore, que nous ne pouvons, par nous-mêmes, au milieu de l'immense série, rien savoir de positif de la direction de la phénoménalité dans le règne animal, le seul qui soit capable de sentir le plaisir et la douleur, ni

(1) Schopenhauer, Du monde comme volonté et représentation, 3e édit., vol. II, p. 667 et 668.

(2) Hartmann, Philosophie de l'Inconscient, édit. française, vol. II, p. 342 et 343.

particulièrement dans l'espèce humaine qui puisse se faire une idée du mal et du bien, par généralisation et par abstraction.

Hartmann part d'un absolu déguisé sous le nom d'Inconscient, lequel n'est ni plus ni moins que le Tout (l), auquel il attribue volonté, pensée et, plus encore, toute la perfection possible (2). Cet inconscient immense, imaginé par Hartmann, cet inconnu clans lequel nous sommes et nous nous mouvons, Être suprême chaotique, sans conscience, mais doué de clairvoyance (3), qui pense sans cerveau (4), sagesse absolue (5), développement perpétuel, providence aveugle qui, de désillusion en désillusion, nous entraine k un perfectionnement sinistre, duquel il ne provient pour nous que du mal croissant (6) ; cet infini Inconscient qui chaque jour s'éloigne davantage de lui-même en élaborant la conscience ; ce Pan vague et sombre né dans les brumes de l'Allemagne, tel est le dernier Dieu formulé par le dernier des panthéismes.

Dans le fond, Hartmann n'est pas autre chose qu'un théologien. Se servant des conceptions scientifiques modernes, il pousse la théologie à l'extrême, surenchérissant sur le christianisme et même sur la religion brahmanique à sa dernière période. Les conséquences désolantes de ces religions, il les pousse à un excès inouï. L'ascétisme chrétien a dit : « La vie est le mal : mortifions-nous ! Mais, après cette vie de péché, il y a une vie céleste, dans laquelle le bien réside». Et les Pères grecs, fuyant les fatalismes orientaux, proclamaient que tous nous étions destinés à participer à ce bien, assimilant le bien à la per-

(1) Philosophie de V Inconscient, vol. II,chap. vu.

(2) Vol. Il, chap. m.

(3) Vol. II, p. 338.

(4) Vol. 11, p. 339.

(5) Vol. 11, chap. xn.

(6) Lire tout le chapitre xm du IIe volume de la Philosophie de l'Inconscient.

fection absolue. Les bouddhistes proclamèrent l'anéantissement de l'individualité ; ils ne considéraient la vie que comme un moyen de se perfectionner par la souffrance; dans leur système, si l'on passe d'une vie à l'autre, c'est seulement pour s'améliorer, en expiant les fautes dont on s'est souillé dans des vies antérieures arrivant ainsi à s'anéantir dans le sein immense du Dieu; mais on y trouve, dans le non-ètre individuel, dans l'absorption de l'existence au sein du Tout, une sorte de félicité vague, qui s'empare déjà sur cette terre des esprits qui la conçoivent. Mais Hartmann va beaucoup plus loin : dans sa théorie, le mal croit avec le perfectionnement ; le bien n'est que pour son Dieu, c'est-à-dire pour l'Inconscient. Le mieux que puisse faire la créature, c'est de n'avoir pas de volonté, de dompter le désir, de restreindre ses besoins, de s'anéantir complètement; car à chaque mouvement qu'elle se donne pour une chose qu'elle convoite, il faut qu'elle verse le sang de ses veines , il faut qu'elle perde la chair de son corps , il faut enfin que la douleur s'acharne férocement sur elle. Tant que nous aurons des besoins, nous aurons à souffrir: tout organisme, par ce simple fait qu'il est organisé et qu'il a une volonté, doit peiner pour se développer et se mouvoir. Là où il croit trouver du plaisir, il ne lui est rien réservé que la désillusion la plus amère. L'unique remède contre le mal qui nous environne et nous tourmente, c'est de nous tuer avant qu'il nous tue. La disparition de tous les organismes, le suicide universel, il n'y a que cela qui puisse mettre fin au mal. qui est proprement l'existence. Quant à espérer le bien, vaine chimère! Pour la créature, le bien n'est jamais possible! Et que le monde rentre au chaos d'où il était sorti à une mauvaise heure ! que tout ce qui existe dans les régions sidérales se dissolve dans l'éther, et en même temps ce grain de sable où nous habitons et que nous nommons la terre. Mais, ù disgrâce! ce remède suprême est interdit aux organismes qui souffrent de

vivre ! Car, au-dessus d'eux, est le Grand Inconscient implacable, immoralement transcendantal, qui les oblige à marcher comme le Juif errant, sans moment ni point d'arrêt, avec une fatigue croissante et une souffrance qui se multiplie indéfiniment. Il n'y a pas de trêve à cette progression de la douleur, pas même de mort qui finisse avec les mondes et avec leurs peines, en même temps qu'eux. Et, après cela, Hartmann ajoute encore « que, de tous les mondes possibles, le monde réel est le meilleur (1) !!! »

En sa qualité de partisan de l'absolu, Hartmann arrive aux mêmes conclusions où sont arrivés tous ceux qui sont partis de ce principe. Les gnostiques chrétiens, qui l'ont accepté, conclurent à l'indifférence du bien et du mal. Aussi le philosophe allemand entend par perfection le développement simultané du bien et du mal ; et s'élevant comme les gnostiques aux régions de l'absolu, ayant toujours la pensée fixée sur Ylncotiscient, il se déclare, dans sa philosophie, supérieur au bien et au mal, qui appartiennent uniquement aux créatures. Considérant la morale et la justice comme de simples accidents, il tombe dans l'extrémité de certains chrétiens des premiers siècles, et proclame la nécessité de l'immoralité à l'avantage de son Être Suprême.

« Mais la moralité et la justice, dit-il lui-même pour défendre la sagesse absolue de l'Inconscient, n'ont de signification qu'au point de vue de l'individuation, c'està-dire qu'elles n'appartiennent qu'au monde des phénomènes, non à Yêtre véritable. L'individuation repose sur un instinct essentiel, celui de la conservation des individus, dont la condition essentielle est l'égoïsme; sans égoïsme, pas d'individuation ; mais, avec l'égoïsme, naît le mépris des droits d'autrui, quand l'intérêt l'exige, c'està-dire l'injustice, le mal moral, l'immoralité. Tout cela donc est un mal nécessaire et inévitable qu'exigent les inté-

(1) /'liilosophie de l'hiconscicnt, vol. Il, p. 350.

(1) /'liilosophie de l'hiconscient, vol. 11, p

nr. LMDKK DU MAL AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE. 72!)

rêtsdel'individuation (1), » de cette individuation qui veut l'omniscience de l'Inconscient, toute perfection possible.

Gomment expliquer ensuite la création de ce monde de douleurs, de cette vallée de larmes, par un être omniscient? Par la même méthode que Valentin : la logique y conduit. Celui-ci disait, en effet : Le monde est l'œuvre du délire de la Divinité; Hartmann, après avoir affirmé que le néant est préférable à l'existence du monde, dit : « Nous ri hésiterons pas à conclure que l'existence du monde est due à un acte de déraison. » La raison était absente, dit-il, quand l'Inconscient forma le monde. La raison ne prit aucune part à la confection de cette œuvre méchante ; seule la volonté (le Désir, comme dans la théogonie phénicienne), activité illogique, non antilogique, produisit l'univers, et toutes les créations partielles qui se réalisent en celui-ci sont, elles aussi, continuellement engendrées par ce pouvoir illogique et irrationnel (2) ; la raison seule s'offre pour les empêcher ou au moins pour les modérer.

La philosophie de Schopenhauer et de Hartmann, comme on peut le voir, n'est que la dernière évolution du pessimisme théologique, qui s'exagère lui-même avant de disparaître. De même que le myticisme, elle mène à la justification de l'immoralité et au mépris du monde et de la vie, lequel n'est bon qu'à rabaisser la dignité humaine. Sa dernière conclusion est que tous doivent reconnaître la vanité de toute chose (c'est celle des Pères de l'Eglise) , et que le monde sera d'autant plus malheureux qu'il approchera davantage du terme de l'évolution. Corollaire fatal : // serait donc raisonnable d'arrêter au plus tôt le développement du monde ; et le mieux aurait été de l'anéantir au moment même de sa première apparition (3).

Résoudre le problème en supprimant les facteurs est peut être très commode, mais est très peu philosophique.

(1) Philosophie, de V Inconscient, vol. II, p. 34b.

(2) Vol. Il, p 349.

(3) Vol. Il, p. 362.

Comme l'idée du Mal et du Bien, considérés subjectivement, vient se réduire en celle de douleur et de plaisir, pour démontrer que dans le monde le positif est le bien, nous allons étudier ces deux phénomènes fondamentaux de la sensibilité humaine.

Beaucoup de penseurs, dans l'antiquité et dans les temps modernes, se sont occupés d'étudier le plaisir et la douleur en nous, en les distinguant des concepts du bien et du mal, et du juste et de l'injuste, idées générales supérieures au simple phénomène de la sensibilité individuelle, lequel n'est que l'élément primaire de la morale.

Platon, Aristote et Epicure, dans l'antiquité; Cardan et Vives, dans la renaissance; Hobbes, Spinoza, Gassendi, Descartes et Leibnitz, dans les temps modernes, quelques encyclopédistes, et enfin Kant, ont appuyé toutes leurs théories (et le dernier spécialement, avec plus de précision) sur la différence qu'il y a entre les phénomènes de la sensibilité et ceux de la connaissance.

Epicure, parmi les anciens, avait fait consister la douleur et, par conséquent, le malheur dans l'obstacle que rencontre la volonté à la réalisation du désir. Gomme, pour le satisfaire, il faut surmonter quelque chose qui s'oppose à cette satisfaction, il estimait que la volonté et l'action étaient les causes de la souffrance. La peine s'offrait, dans son système, comme le réel et le positif, le plaisir comme une négation. Si le plaisir n'est que l'absence de douleur et la douleur n'est que l'effet de l'effort, la conséquence logique, c'est que la félicité n'est possible que dans l'abandon.

Platon, plus fort en ce qui se rapporte au sentiment qu'en ce qui concerne l'intelligence, pressent déjà la vérité dans les phénomènes de la sensation. «Le plaisir, dit-il, consiste à se saturer de ce qui convient à notre nature, même quand aucun besoin ne le précède (1). »

(n République, \i\. IX.

Après Platon, Aristote, plus observateur de l'objectif que du subjectif, ne définit pas la cause du plaisir d'une manière si exacte que Platon. « La sensation la plus agréable est la plus parfaite, » dit-il, « et la plus parfaite est celle que reçoit l'être qui est bien disposé par rapport à la meilleure des choses qui sont accessibles cà cette sensation. » 11 constate que l'énergie la plus parfaite est la plus agréable à l'individu. En analysant le sentiment, il trouve sagement que certains plaisirs, comme ceux que procurent l'art, la science ou d'autres qui proviennent d'impressions agréables, sont éprouvés par l'homme sans être précédés d'aucun besoin. Mais de cela il tire une fausse conséquence, c'est que le plaisir n'est point la satisfaction d'un besoin ; il ne considère pas que, dans les dits plaisirs, les objets qui les produisent provoquent un besoin en même temps qu'ils en proportionnent la satisfaction (i).

A Rome, au temps de l'empire, la théorie pessimiste prédominait. «Le bien, c'est seulement ce qui n'est pas mal,» dit Ennius(2), et Tite-Live l'appuie en affirmant que l'homme ne croit au bien que lorsqu'il sent le mal dans sa personne (3).

Le moyen âge néglige l'étude de l'homme comme de tout ce qui se rapporte à la vie, et considérant que le bien et la félicité ne sont possibles qu'au ciel, il proclame que la souffrance est le châtiment de notre premier péché, et que les sensations sont la source de toute faute, sans chercher en quoi consistent les phénomènes qui ont leur racine dans la sensibilité.

La renaissance, revendiquant la personnalité humaine, s'occupe de nouveau, sérieusement, du problème de la douleur. Le philosophe espagnol Louis Vives donne une théorie très-bien faite qui inaugure en ce genre d'études

(1) Ethiq. à Nicomaque, liv. X, chap. iv et h.

(2) Voir Cicéron, De finibus bon., Il, 13.

(3) Lib. XXX, chap. vu.

la tendance positiviste. Pour lai, le plaisir est une relation de convenance individuelle, une proportion adéquate entre les facultés et leurs fins. Les objets nous sont agréables quand ils s'ajustent aux limites de notre sensibilité (1). Cardan, s'inspirant du pessimisme épicurien, représente la tendance opposée. Le bien, dit-il, résulte du contraste avec le mal; nous ne connaissons la lumière que par les ténèbres, le doux que par l'amer. Toute sensation suppose un changement et tout changement une opposition; de là se déduit que la douleur doit précéder le plaisir pour que le plaisir soit senti. Et cette douleur, il la trouve dans le besoin, dans le désir qui est antérieur à la satisfaction. Mais bien qu'il parte de la réalité, de la douleur, lui aussi conclut pour le plaisir, mais d'une manière inverse à celle d'Epicure. Il ne professe plus la théorie de l'abandon, et proclame que l'action est la norme. Il n'y a qu'à chercher toutes les causes de souffrances, développer tous les besoins pour éprouver la jouissance de les apaiser (2).

Pour Spinoza le plaisir résulte de l'accroissement, et la douleur du décroissement de la perfection dans l'individu. Et par perfection, il entend la réalité, la phénoménalité, la force, c'est-à-dire le mouvement.

Hobbes, plus physiologue, définit le plaisir, expliquant comment la fonction se réalise, plutôt que ce en quoi il consiste. Aussi considère-t-il que le fonctionnalisme affectif résulte de la réaction du cerveau sur le coeur, siège, dit-il, de tout mouvement ; et selon qu'on le favorise ou qu'on le contrarie, il produit deux mouvements opposés : le plaisir dans le premier cas, la peine dans le second (3).

Enfin, vient Kant . et, comme nous l'avons dit, il marque leur véritable lieu aux phénomènes affectifs, en

(1) Voir De anima, liv. III.

(2) Voir les théories de Cardan sur le bien et le mal dans son traité De subtilitatc animœ, et dans De vita propria liber.

(3) De natura humana, p. 219.

établissant qu'ils appartiennent à une autre catégorie que les idées, bien qu'il y ait entre ceux-là et celles-ci un flux et un reflux d'influences réciproques.

Maintenant que nous connaissons l'opinion des principaux philosophes du temps passé, nous allons tâcher de déterminer si le plaisir est, ou non, conforme à la vie; s'il est quelque chose de positif ou si les pessimistes ont raison de ne le considérer que comme l'absence de la douleur.

Pour déterminer cela, nous n'avons qu'à nous baser sur l'étude de la sensibilité, c'est-à-dire de la faculté de souffrir et de jouir, sur cette faculté qui offre à la conscience, mais non sous la forme d'idée, l'état heureux ou malheureux de l'individu.

Schopenhauer et Hartmann, comme nous l'avons déjà dit, nient que le plaisir soit quelque chose de positif. Le premier le considère résolument comme une négation ; le second, indifféremment selon le point de vue où l'on se place ; tous deux voient la source de tout malheur dans la volupté que convoite le désir , c'est-à-dire dans l'action en quête de la satisfaction des besoins que nous éprouvons. Le moindre mal est dans l'annulation absolue de la volonté, dans le quiétisme brahmanique, dans la moindre quantité possible de vie.

Etudiant l'organisme animal et spécialement celui de l'homme, nous voyons que toute satisfaction d'un besoin de n'importe quel ordre produit un plaisir ou un état de conscience que nous tendons à conserver et à reproduire, et que le défaut de satisfaction produit une douleur ou un état de conscience que nous repoussons. Mais comme, quelles que soient nos investigations, nous ne rencontrons jamais d'autre cause au plaisir, — car dans le cas de celui qui provient de la cessation de la douleur nous trouvons que, si la douleur cesse, c'est parce que l'organe affecté, fonctionnant conformément à sa structure, satisfait de nouveau ses besoins, — nous ne pouvons que signaler comme cause de tout plaisir la satisfaction plus ou moins grande,

plus ou moins adéquate d'un besoin. Chaque luis que l'organisme fonctionne d'une manière régulière, ne rencontrant point d'obstacle qui l'empêche, pouvant réparer complètement ses forces et se développer conformément à sa tendance évolutive, l'individu se trouvera dans un état agréable. Selon Kant, au fond du plaisir subsiste toujours la conscience de l'effort vital; et jouir n'est autre chose que se sentir vivre, c'est-à-dire se sentir continuellement poussé à sortir de l'état présent. Et Kant a raison. Le désir et le besoin progressant et se différenciant parallèlement à leur satisfaction, voilà la source de la félicité humaine, car le bonheur, ou, ce qui revient au même, le plaisir permanent n'est possible que dans un état de conscience nouveau ou mieux apprécié. Le plaisir consiste dans l'accomplissement adéquat de ce qu'exige notre manière d'être évolutive. La douleur résulte toujours d'un développement difficile, d'un manque absolu de développement ou d'une rétrogradation de l'être. La tendance de tout organisme à croître, à se développer, à se différencier à se reproduire, en un mot, à persévérer dans la vie, voilà, la cause de plaisir, quand cette tendance se trouve satisfaite, de la douleur, quand elle est contrariée. Dans la lutte pour la vie, les besoins ne se satisfont pas sans effort ; il y a des obstacles à vaincre pour se procurer ce qu'il faut ; quand nous les surmontons, notre bien-être est le prix de notre effort ; s'ils triomphent de nous, c'est la douleur et enfin la mort. Ainsi il n'y a pas qu'à supprimer la volonté et, avec elle, la tension, comme l'affirment les pessimistes. Au contraire ! Il faut une grande volonté, une énergie continue ; c'est seulement ainsi que nos besoins peuvent arriver à obtenir leur satisfaction. Qu'elle soit physique, intellectuelle ou purement affective, toute activité qui s'accomplit d'une manière adéquate produit le bien-être.

Il convient de remarquer que le caractère essentiel du plaisir consiste à être passager, à ne se produire qu'au

DE L'IDÉE DU MAL AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE. 7.3o

moment même de la satisfaction des besoins ou de l'accomplissement de la fonction, et à disparaître ensuite. Il doit ce caractère éphémère à ceci : qu'au besoin satisfait, et, par conséquent, qu'à l'état d'accroissement de vie produit par comparaison sur la conscience, succède un nouvel état d'indifférence, c'est-à-dire sans accroissement ni diminution. On sent le plaisir uniquement au moment où l'organisme fonctionne conformément à sa tendance ou à sa nature dans cette actualité donnée, non pas conformément à une fin abstraite ou idéale, ou à une fin de l'espèce. L'exercice de nos facultés produit donc, au moment même où elles s'exercent, un état heureux duquel on peut déduire que, comme il y a augmentation de vie (1), il y a aussi augmentation de force, c'est-à-dire de mouvement, mais seulement dans cet instant donné. De cela on peut déduire encore que, comme il n'y a pas mouvement sans dépense, l'exercice lui-même, l'accumulation des forces et la production du mouvement, si ces forces ne sont pas réparées, auront pour résultat une diminution ; l'organe ou la faculté se sentira arrêtée, diminuée , et la douleur

(I) Le plaisir est si bien le résultat de la vie, qu'il produit l'exaltation des fonctions de notre organisme, tandis que la peine en produit la dépression. En satisfaisant au besoin d'une manière adéquate ou complète (ce qui est cause du plaisir), le mouvement ou l'accroissement de vie qui se produit se communique au sympathique, lequel, en le transmettant par ses filets nerveux au système vasculaire, produit l'accélération de la circulation du sang, et en conséquence l'hyperhémie et la nutrition complète des organes. Au contraire, dans la peine, la vie manquant, les forces sont diminuées ; elles se concentrent au cerveau, le système du grand sympathique se contracte et produit le ralentissement de la circulatiu: , et partant l'ischémie, laquelle, étant la cause d'une nutrition insuffisante, produit à sou tour le ralentissement de toutes les fonctions. C'est pourquoi, dans l'état du plaisir, nous voyons la respiration devenir plus ample, les idées se modifier en un sens favorable à l'individu et à l'espèce, le caractère devenir expansif, les mouvements vifs, et même disparaître certains états pathologiques ; et nous voyons, dans celui delà douleur, la respiration se produire avec difficulté, les idées devenir sombres, le mouvement se ralentir, même survenir des symptômes pathologiques bien déterminés.

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