DÉMON
surviendra. Ainsi donc le bien-être, ou ce qu'on est convenu d'appeler la félicité, ne peut consister qu'en une succession d'états d'énergie, qui arrivent à produire un état permanent, si rapide en soit la réparation (1).
De la physiologie et de la psychologie comparées il résulte qu'il y a une série croissante de sensibilité ou de conscience, comme il y a une série croissante d'intelligence, depuis l'animai cellulaire jusqu'à l'homme; laquelle progresse avec la différenciation des tissus, et spécialement du tissu nerveux. Et cela, qui se vérifie dans la série, se vérifie aussi en chaque être, dans son développement. De sorte que nous voyons croître chez tous les êtres la sensibilité parallèlement aux autres facultés et à l'organisme ; or cette croissance se marque par un état agréable, si le développement est libre ; par un état désagréable, s'il est contrarié; états qui se sentent d'autant plus parfaitement que l'organisme est plus parfait.
Aussi Spinoza fait-il remarquer la conformité du plaisir avec le mouvement et avec la fonction, en un mot avec la
(1) Le bonheur, ou ce que Ton appelle la félicité, n'est possible que par la multiplication et la différenciation progressive des fonctions ou, ce qui revient au même, des besoins et de leurs satisfactions. Le plaisir, étant le résultat immédiat de la satisfaction d'un besoin, et paraissant devant la conscience comme un élat d'augmentation de vie, fait vite place à l'état d indifférence, comme nous le ferons remarquer bientôt. 11 faut qu'un besoin nouveau survienne pour qu'en le satisfaisant il se produise un nouvel état d'augmentation de force ou de vie pour la conscience, et ainsi successivement, aliu d'avoir comme résultat une succession d'impressions agréables presque non interrompue. Mais comme la conscience ne perçoit jamais aussi vivement des fonctions auxquelles on est habitué que quand elles se produisent pour la première fois, il faut que l'intensité augmente ou qu'elles deviennent plus multiples, ce qui arrive quand les besoins se différencient et, parallèlement à eux, leur satisfaction. C'est pour cela que la succession de fonctions doit être progressive en devenant déplus en plus différenciée, pour produire un état continu d'augmentation de force sur la conscience, et partant ce qu'on appelle le bonheur. C'est pourquoi les plaisirs de 1 art et de la science nous produisent cetell'et ; car, étant les plus complexes et les plus différenciés dans leurs éléments, ils sont susceptibles d'une évolution indéfinie.
vie, quand il dit : 1° que « toute chose s'efforce à persévérer dans son être, » et 2° que « l'effort par lequel cette chose persévère clans son être n'est que la propre essence actuelle de cette même chose ; » tendance qui est manifestée par le désir. Tout être a une activité spéciale, ou mieux, une somme d'activités qui lui sont propres, auxquelles se rapporte toute douleur ou tout plaisir, selon que le motif leur est conforme ou contraire. Aussi le plaisir ou la douleur sont le phénomène ou le contre-phénomène qui accompagne chaque acte. C'est pourquoi Aristote a dit que « le plaisir est le complément de l'acte. » Il n'y a aucune des actions humaines qui ne donne ce résultat ; seulement la peine ou la jouissance sont pour la plupart d'entre elles si minimes, que la sensibilité y est accoutumée et que nous n'apprécions pas d'où elles proviennent. Pour la conscience, l'état de parfaite indifférence n'existe pas, comme disaient les Arabes espagnols ; l'accomplissement plus ou moins adéquat et l'intensité de l'énergie sont ce qui détermine les diverses nuances et la différente énergie des états agréables ou pénibles.
Il résulte de là que tout plaisir est actif, conforme à la vie, au mouvement. Aristote a dit : « Le bien-être paraît consister dans l'action, non pas en toute action indifféremment, mais en une action concordant avec celle de notre organisme. » EtHamilton, d'une façon plus précise, affirme qu'il est « la réverbération de l'exercice spontané et libre d'une faculté, d'une énergie, dont nous avons conscience. » Dans le plaisir même du repos, du doux far niente ou de l'oisiveté, il y a un état actif de notre organisme; car l'activité qui existe en ce cas, c'est l'activité organique de la réparation des tissus, une sorte d'activité latente d'accumulation de forces ; laquelle ne se manifeste pas à l'extérieur, mais que l'individu éprouve et qui lui cause du bien-être. C'est une activité semblable qui existe dans le rêve. Dans tous ces cas, l'activité ne .cesse pas; elle ne fait que changer de forme. Bain observe
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qu'au repos l'activité réparatrice de nos organes est plus grande, c'est-à-dire qu'à ce moment son énergie physiologique parvient au plus haut degré. Ainsi certains psychologues de l'école positiviste ont remarqué qu'après un sommeil tranquille, réparateur, ce malaise qui donne des idées tristes disparait. C'est parce qu'ils ont besoin de restaurer leur organisme , pauvre de forces , que certains êtres n'éprouvent de plaisir que dans la tranquillité, dans ce que nous nommons l'inaction. Leur activité étant si minime à l'extérieur, qu'elle n'existe presque pas, est toute concentrée dans le travail de la réparation. La manière dont les organismes s'épuisent et se refont, est la même en chaque individu que dans la série des générations ; de sorte que les individus paresseux, tranquilles ou adonnés au repos sont des individus qui naquirent avec un organisme déjà fatigué par les dépenses de forces que firent leurs parents ou leurs aïeux. Cette hérédité de fatigues que les jouissances ou les souffrances des parents lèguent à leurs fils a été formulée symboliquement, dans les livres juifs, par la malédiction, qui produit ses effets jusqu'à la cinquième génération.
Le plaisir du savant qui médite, de l'homme qui crée une idée de celui qui imagine une œuvre d'art, et que le vulgaire croit tous également inactifs, parce qu'il ne fait cas que du travail manuel, il n'est pas même besoin de le démontrer.
Une des preuves que le plaisir consiste dans l'activité, c'est que ceux qui ont une position matérielle assurée sans nécessité de travail, s'occupent tous de choses plus ou moins utiles, et les oisifs tuent le temps en distractions inutiles ou frivoles; mais tous font quelque chose. Ainsi, l'on voit que les prisonniers, quand rien autre ne leur est permis, fixent leur attention sur les spirales de la fumée de leurs cigares ou sur le vol des insectes. D'autres preuves, ce sont: le jeu auquel se livrent les inoccupés ; la chasse, où l'on dépense beaucoup plus qu'on ne reçoit ; le bal,
qui, sans servir directement à rien d'utile, réjouit; les courses de chevaux, etc., etc.
Les théologiens ont dit, en complète méconnaissance de la nature humaine, que le travail était un châtiment divin, une peine infligée à un crime, et Hartmann lui-même y voit une cause de malheur. C'est tout le contraire. Un travail excessif ou non conforme à son organisation et à ses aptitudes pourra être mauvais et ruineux pour l'organisme d'un individu ; l'individu pourra souffrir d'un travail fait dans de mauvaises conditions ou de ce travail servile que, seules, devraient foire les machines, et que, par malheur, exécutent, aujourd'hui encore, tant d'hommes qui n'ont point le moyen de réparer convenablement leurs forces et dont l'intelligence aspire à un travail plus élevé qui la développe. Les mau- ' vaises conditions du travail seront une cause de douleurs; mais le travail, en soi, est une source inépuisable de bienêtre non-seulement par les produits qu'il procure, mais aussi par la bonne disposition où son activité nous met l'esprit.
Il ne manque pas d'écrivains pour objecter à la théorie physiologique du plaisir, selon la méthode de Car. dan et de tant d'autres, que tout est relatif et que le plaisir est senti parce que nous sentons la douleur : chaque satisfaction est précédée d'un besoin, d'une douleur, d'un mal! Si nous ne sentions pas la faim, nous ne mangerions pas ; si nous n'étions tourmentés de la soif, personne ne boirait, et l'on ne songerait pas à s'abriter, si on n'avait à se garer des intempéries. Ici nous constaterons, sans nier la relativité du plaisir et de la douleur, que ce sont là des phénomènes qui ont racine dans d'autres relativités qui leur servent de support, et celles-ci sont les relations de notre organisme et de ses fonctions avec tout ce qui l'impressionne ; que, en soi, le plaisir est quelque chose de positif et la douleur quelque chose de négatif; c'està-dire que l'un est quelque chose de conforme à notre
7 il) LE DEMON.
organisation; l'autre, quoique chose qui y est contraire. — Le besoin qui nous avertit n'est d'aucune manière une douleur (excepté dans le cas où intervient un agent de destruction), à moins qu'il ne reste insatisfait. Aussi, souvent le besoin, et conséquemment le désir qu'il fait naître, ne sont qu'un phénomène agréable, on pourrait dire un avant-goût du plaisir. C'est ce qui a fait dire que le plaisir consiste plus dans le désir que clans la possession même. Voyez la sensation de l'appétit ; l'envie de savoir, de lire, de posséder quelque chose de remarquable ; pour tout ce qui touche aux fonctions de la génération, le désir est déjà une anticipation de la jouissance. La plus grande partie des plaisirs a donc pour cause une excitation positive, et non la suppression d'une peine. Si ' les désirs matériels ou intellectuels causent de la douleur, quand ils ne sont pas satisfaits, c'est qu'alors l'organe, ne pouvant fonctionner ni reprendre sa force, se perd et se détruit, en se fatiguant en vain, comme l'estomac, qui, ne recevant pas d'aliments, finit par se digérer lui-même.
il faut considérer qu'il y a des plaisirs qui ne sont point précédés du besoin et du désir ; caries objets qui les produisent en nous, provoquent à la fois le besoin et sa satisfaction. Ainsi la même cause qui produit le désir, l'apaise. Et clans certains cas même, ils ne produisent pas de désir.
Le plaisir naît alors d'un mouvement favorable au développement d'une faculté ou d'une partie de notre individu. Ces plaisirs sont les plus agréables puisqu'ils résultent d'une ou de diverses impressions nouvelles qui motivent une fonction non soupçonnée, de sorte que nous nous trouvons, d'une manière imprévue, augmentés et agrandis dans notre être, et parmi eux se rangent les plus grands plaisirs de l'homme, tels sont ceux qui produisent la science et l'art (1).
(I) En effet, l'art produit en nous le plaisir, en éveillant des fonctions non soupçonnées jusque-là; et le plaisir de Tari est supérieur à tant
DE L'IDEE DU MAL AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE. 7il
Enfin, nous allons donner un dernier argument en faveur de notre thèse : que le plaisir est le positif et la douleur le négatif. Il y a un fait qui a été constate par quelques poètes et quelques philosophes, et que tous reconnaissent, c'est que la douleur s'en va de la mémoire, qui ne garde rien des événements passés que ce qu'il y en a d'heureux. Aussi Georges Manrique dit-il dans ses incomparables strophes :
d'autres plaisirs, car il est multiple et intense à cause du caractère propre de la Beauté. La Beauté suppose la variété et l'unité à la fois, c'està-dire plusieurs impressions coexistantes (ou successives), qui s'adaptent à notre évolution et qui concourent toutes à un même but ; et elle suppose encore que cette unité, déterminée par le but de l'œuvre, est, comme ensemble, d'accord avec notre manière d'être ou qu'elle est de telle sorte que notre manière d'être peut s'y adapter sans grand effort. S'il n'en était pas ainsi, dans chacun des deux cas, l'effort qu'on devrait faire détruirait l'effet, c'est-à-dire la Beauté elle-même. Les ouvrages qui nous plaisent immédiatement appartiennent au premier cas ; ceux qui ne nous plaisent qu'après les avoir entendus ou vus plusieurs fois, appartiennent au second. L'intensité de la sensation de plaisir que produit en nous la Beauté s'explique donc par la convergence des fonctions qui produisent les plaisirs partiels et qui parviennent à la conscience, sans la forcer à plusieurs efforts, c'est-à-dire en lui parvenant tout d'un coup. La relativité de la Beauté, pour les peuples et les temps, s'explique par la conformité de l'ensemble de l'œuvre à l'état d'évolution des organismes qui la perçoivent. Le sublime consiste en l'accomplissement d'une fonction multiple qui fait naître l'œuvre non-seulement inattendue, mais qui surpasse ce que nous aurions pu prévoir. Et quand il existe, bien que convergeant au but, quelque élément contraire à notre nature, le sublime devient tragique ou terrible. Ainsi l'étude de l'art vient à l'appui de notre théorie de la conformité du plaisir et du bien avec la vie. La Beauté, ainsi conçue comme positive et conforme à l'évolution de l'organisme, nous révèle qu'elle doit nécessairement se réaliser chaque jour davantage. Notre système nerveux se différenciant de plus en plus, nous devenons plus exigeants et nous produisons parallèlement des œuvres dans lesquelles il existe plus de multiplicité et plus de convergence. Un exemple de ce que nous disons, c'est que la beauté sereine et tranquille de la forme, chez 1 homme comme chez la femme, plaisait aux Grecs, et que nous y ajoutons une qualité, le mouvement. Les lignes d'une belle ligure d'aujourd'hui sont bien plus compliquées que celles de n'importe quelle figure du temps de Phidias.
« Combien vite fuit le plaisir! — et combien son souvenir produit de la douleur !
« Gomment nous paraît-il toujours que n'importe quel temps passé fat meilleur (1)? »
Effectivement, le plaisir, aussitôt qu'il nous revient en mémoire, fait souffrir, parce que le souvenir ne nous rappelle que le bien qui est positif et, à le comparer avec le présent, nous rencontrons des contrariétés et des maux qui sont des négations, et de là le regret de la jouissance passée ; le temps passé nous paraît meilleur pour la môme cause, c'est-à-dire parce que la mémoire reproduit avec fidélité tous les états positifs et point les négatifs; partant, du passé seul le bien reste et le mal s'efface.
Maudsley a donné l'explication physiologique de ce phénomène. S'il est impossible à la mémoire de reproduire une douleur ainsi qu'une émotion violente, c'est parce que la mémoire ne reproduit que les idées, c'est-à-dire les produits de l'organisation, les mouvements positifs ; et la douleur et la commotion sont des résultats de destruction ; la douleur en soi n'est que le résultat de la désorganisation de l'élément nerveux; c'est une sorte de cri d'alarme qui se communique par transmission de contact aux éléments nerveux qui n'ont pas été encore détruits. Ainsi, à reproduire une idée, nous reproduisons un courant nerveux correspondant à une prédisposition. La douleur ne se reproduit pas, parce que la mémoire ne peut reproduire une désorganisation, c'est-à-dire ce qui n'existe plus. L'impression perturbatrice qui cause la désorganisation tend à en effacer l'idée. Aussi est-ce un fait que la
(1) Quan presto se va el placer !
Como despues de acordado
Da dolor !
Como a nuestro parecer Cualquicra tiempo pasado
Fué mejor !
diminution de là mémoire dans la souffrance, et que la douleur arrive à rendre insensible. Au contraire du plaisir, qui, plus on en reçoit, plus il s'affine et plus il se différencie ; et si aujourd'hui nous ne trouvons pas de plaisir où nous en avons trouvé hier, c'est parce que nos facultés se sont différenciées par l'usage et demandent déjà une perfection plus grande dans l'accomplissement de leurs fonctions.
La positivité du plaisir étant démontrée, nous clorons par cette considération : puisque le bien-être s'accroît avec l'organisation et la conscience, ce que l'on appelle le bonheur sera d'autant plus facile à obtenir que l'individu sera plus intelligent et plus sensible. Aussi l'opinion vulgaire que l'ignorant, l'abêti, l'inculte, est le plus heureux, est complètement fausse. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il n'est ni heureux ni malheureux. En revanche, l'homme intelligent, sentant avec une plus grande force la douleur, l'attaque aussi avec une plus grande violence; mais s'il est plus apte à l'éprouver avec intensité, il l'est aussi à apprécier avec une plus grande délicatesse les états heureux de l'âme. Et, comme ces état consistent dans la satisfaction des besoins, pour se procurer de continuels moments agréables, la progression et la différenciation des besoins devront être parallèles à celles des satisfactions. Et les innombrables êtres qui accomplissent adéquatement leurs fonctions, la plus grande partie des moments de leur vie, témoignent que cela est possible ; mais ce qu'il y a, c'est que, comme on voit une tache sur du papier blanc, comme on remarque une paille dans un diamant, de même, dans la vie, nous ne tenons compte et ne nous apercevons que du mal; il nous apparaît plus en relief, car c'est l'irrégularité, l'antinature.
La douleur étant un état de conscience qui correspond à une diminution de vie, et le plaisir correspondant à une augmentation, il est logique que ces deux états de con-
science servent d'élément primordial à la morale. Nous disons : élément primordial, car ce sont seulement les éléments sur lesquels la justice (état de l'esprit qui appartient à l'intelligence et, partant, supérieur aux phénomènes de sensibilité) doit bâtir l'édifice de la moralité humaine. L'acte le plus moral sera donc celui qui produira, comme dernier résultat d'analyse, l'état de conscience le plus agréable, ce qui suppose une augmentation de vie. Au contraire, l'acte le plus immoral sera celui qui donnera comme dernier résultat l'état de conscience le plus douloureux, état qui sera le signe de la diminution de vie.
L'homme ne peut être conçu isolé, sous peine de tomber dans une fiction idéaliste ; il faut le considérer comme associé, c'est-à-dire en des rapports plus ou moins compliqués avec ses semblables; partant de là, il faudra donc considérer cette sensation agréable, élément primordial de la morale, relativement à tous les individus coexistants, ensuite avec tous ceux qui seront, c'est-à-dire en relation avec les nouveaux individus appelés à nous succéder par la reproduction de l'espèce. Ainsi, la morale devra aboutir à produire la plus grande somme de vie, non seulement dans le moment actuel, mais dans la succession des temps ; nonseulement encore dans un espace restreint, mais dans tous les endroits de notre planète. De cette façon, on fera harmoniser la conservation et l'évolution de notre individu avec celles des autres, ce qui produira aussi la conservation et l'évolution de la société par la convergence des diverses évolutions individuelles. De cette convergence il résultera une compénétration mutuelle de leurs énergies chez les individus, laquelle multiplie leur force en raison directe du nombre des associés ; de façon qu'on peut affirmer que l'énergie superorganique totale est comme le carré du nombre des individus qui forment l'agrégat. Deux hommes, par exemple, — forme la plus rudimentaire de la société qu'on puisse imaginer, — se communiquent
leurs tendances ; chacun d'eux aura dans son esprit l'énergie (connaissances, idées, affections) des deux, c'està-dire que les deux en représenteront quatre ; quatre hommes en communication parfaite en représenteront chacun quatre, et l'ensemble seize; et ainsi de suite. Gela s'entend étant donné que les hommes possèdent d'égales qualités, et communiquent entre eux complètement et avec la même force de convergence ; mais, comme cela ne se produit jamais dans aucun agrégat superorganique réel, il en résulte que cette loi est modifiée, dans chaque cas particulier, par différentes causes, parmi lesquelles nous devons citer en première ligne la diversité de différenciation des individus, leur diversité d'énergie et la diversité de convergence.
En vertu de cette loi, l'homme chaque jour se reconnaîtra davantage dans ses semblables, et, considérant leurs souffrances comme les siennes propres, il fera des efforts de plus en plus croissants pour y remédier. En même temps, les jouissances des autres se refléteront sur lui d'une façon plus vive ; il les sentira avec pins d'intensité, et il se produira dans sa conscience un état de sensibilité favorable et progressif, effet de la réflexion des divers états pareils de sensibilité individuelle. Ainsi, si nous avions à définir la morale, nous dirions que c'est la science qui enseigne à produire la plus grande somme d'équilibre possible entre les fonctions coordonnées de chacun avec celles de tous les autres, non-seulement pour le présent, mais aussi pour l'avenir.
Gomme nous l'avons dit déjà, dans un plaisir du moment peut se produire une telle dépense de forces, qu'elle aboutira plus tard à la faiblesse, et partant à la douleur, de même pour l'individu que pour ses descendants. Etant donné ce qui précède, la morale doit regarder à la permanence de l'état agréable, et en même temps elle doit procurer, en vertu de la loi de la justice, les conditions de cet état agréable proportionnellement à tous. Ne
serait-ce que par égoïsme, cela devrait être, car les divers états de bonheur des autres, se reflétant sur notre conscience, produisent en elle une plus grande somme de plaisir. C'est uniquement par ce moyen qu'on peut établir la solidarité dans le temps et dans l'espace, sans laquelle la morale n'est point possible.
Les états de conscience, de plaisir et de douleur sont donc l'élément primaire de la morale ; sentant par réflexion ces états chez les autres, de même que s'ils se produisaient chez nous, nous rendons possible l'évaluation exacte de ces états, et partant la justice, laquelle fait concevoir le bien et le mal, indépendamment de l'intérêt personnel.
Les êtres, dans l'évolution progressive des espèces, de même que dans leur évolution individuelle, partent d'une homogénéité incohérente vers une différenciation cohérente. Plus un organisme est cohérent, et moins diversifié il est, moins il est capable de produire la vie, et, partant, moins il résultera de moralité de ses actions. Au contraire, plus il sera diversifié et cohérent dans ses tendances, plus grande sera la quantité de vie qui résultera de ses actes pour lui et pour les autres (1).
(4) La conséquence logique de ce que nous venons d'énoncer, c'est que la lutte pour l'existence et la sélection produisent et produiront des états successivement plus moraux. Ce sont les mieux organisés qui triomphent, c'est-à-dire, ceux qui ont la sensibilité plus différenciée pour les avertir de la présence de ce qui peut être nuisible ou favorable pour eux, de même que pour les autres, en même temps qu'une intelligence apte à agir de conformité avec ces avertissements ; ce sont seulement ceux qui ont ces qualités qui en restant se reproduisent, et en se reproduisant lèguent par hérédité leurs aptitudes acquises à leurs fils, desquels seulement ceux qui les ont perfectionnées à un plus haut degré, triomphent. C'est ainsi que s'améliore notre organisation . En vertu donc de cette organisation et d'accord avec ces avertissements de la sensibilité chaque jour plus précise, les hommes pourront agir d'une façon de plus en plus adaptée aux relations externes, et partant ils obtiendront une somme de vie croissante en voyant diminuer en raison directe les obstacles qui l'entravent.
Ainsi, une vie morale n'est point une vie uniforme qui s'écoule dans la monotonie, telle que l'ont conçue les partisans de divers systèmes qui partent de l'absolu; tout au contraire, elle a pour condition d'être variée, différenciée jusque dans ses moindres actes, mais en les faisant converger tous à une fin favorable à l'individu et à l'espèce tant existante que future. Cette façon de vivre se produira de plus en plus à mesure que les organismes multiplieront leurs relations, en ajustant mieux, en même temps, les internes aux externes.
Ainsi résultent contraires à la morale toutes les théories qui aboutissent à détourner l'homme de la vie. Par exemple, la théorie qui fait du sacrifice le but de la moralité tombe dans le faux, car elle prend le moyen pour le but. En nous sacrifiant tous, nous ne parvenons qu'à anéantir la vie. C'est cette raison qui fait tomber aussi la théorie qui marque la suppression des besoins comme condition précise d'une vie morale. Ce sont ces théories, issues de vieux systèmes théogoniques qui, se continuant au moyen du christianisme, grâce auquel elles envahirent l'Occident, ont faussé la vraie base de la morale.
On peut citer encore une théorie qui, sans mener directement à l'immoralité, est impuissante à produire des conditions de moralité sur la terre. C'est la théorie qui suppose que la morale résulte uniquement de la conformité des actes de l'individu avec sa conscience. Cette théorie attribue à la bonne volonté, à l'intention seulement, le pouvoir de faire tout le bien. Ceux qui opinent de la sorte ignorent qu'une coordination d'antécédents et de conséquents, préétablie dans la conscience, peut mener à des actes terriblement immoraux, bien que l'individu ait agi conformément à sa conscience. De conformité avec elle agissaient ceux qui vouaient leurs fils aux entrailles brûlantes de Moloch, ou ceux qui massacraient les hérétiques pour plaire à un Dieu d'amour. Mais comme, au fond, nous avons déjà contesté cette théorie en traitant de l'idée de
justice, nous ne nous arrêterons pas ici à en faire une réfutation.
On a fait cette objection à la théorie de la morale que nous venons d'exposer : « La morale ayant pour but la production d'un état heureux, la réalisation do cet état heureux est impossible dans l'ensemble des individus ; elle ne peut se réaliser que chez un petit nombre, car pour que les uns soient heureux, il faut que d'autres souffrent. En vérité, pour la vie, personne ne triomphe sans qu'il y ait quelqu'un qui succombe; donc, l'accroissement des états heureux pour les uns suppose un accroissement de peines pour les autres. Il n'y a pas de montagne sans vallée, ni de jour sans nuit : toute thèse a son antithèse. »
Gela est vrai quand on s'en réfère à l'ensemble de la nature, mais il faut considérer que l'Humanité tend à subjuguer tout le reste de la nature, à la combattre chaque jour davantage pour la mettre à son service, et que dans cette lutte la tendance est que le vaincu soit tout l'inorganisé au profit de l'organisé.
Ce qu'on peut formuler ainsi :
Première époque : Universelle lutte armée de l'homme contre l'homme et contre tous les êtres. — Seconde époque : Lutte de l'homme civilisé contre l'homme des civilisations inférieures et contre les autres êtres, excepté ceux qui lui sont directement utiles ; tendance à la paix au sein même de la civilisation supérieure. — Troisième époque : Tendance à la paix et au mutuellisme entre les hommes de civilisation équivalente ; aide aux civilisations inférieures pour qu'elles montent à leur niveau; guerre à celles des civilisations inférieures qui peuvent créer des obstacles au développement des civilisations supérieures, pour les obliger à subir celles-ci ; guerre aux animaux non domesticables dangereux; paix à ceux qui sont indifférents; protection accordée à ceux qui sont utiles. — Dernière époque (éloignée encore) : tous les hommes formant un état de civilisation supérieure, il n'y aura plus
sur la terre que des animaux et des végétaux utiles; lutte contre la nature inorganique seulement, pour l'obligera produire chaque jour davantage.
Pour terminer notre ouvrage, il nous faut répondre à une question. L'école pessimiste oppose encore une dernière objection; elle repousse avec un grand appareil scientifique la conclusion que nous venons de donner. Malgré le triomphe croissant de l'Humanité sur la nature, malgré que dans la lutte pour la vie les vaincus soient les éléments inorganiques et les êtres les moins conscients, malgré que disparaisse parmi les hommes la lutte armée pour faire place à la concurrence des idées, selon l'école pessimiste la morale ne pourra exister telle que nous venons de la formuler. Le plaisir est le positif, peut-être, dit-on, mais l'Humanité se plonge dans la douleur en même temps qu'elle domine la nature, ou qu'elle se civilise. Même concédant que le développement organique favorise le bonheur, le développement superorganique s'yoppose de plus en plus ; car rentre-croisement des activités individuelles, toujours progressif, est synonyme de progression d'obstacles à ces mêmes activités et, partant, de douleur pour les individus.
La réponse à cette question sera l'objet de la conclusion de cette œuvre.
Dans le premier livre, nous avons montré que la vie croît avec le développement des civilisations, et que, à mesure que s'améliorent les conditions de l'existence, l'horreur de la mort disparaît, horreur qui ne naît que de l'impuissance de l'individu à accomplir son évolution. Nous avons constaté aussi que l'idée d'une vie d'outretombe, sous. quelque forme qu'elle se soit présentée, n'a été produite que par le désir naturel de vivre, immanent en tout organisme, quand ce désir ne pouvait se satisfaire d'une manière adéquate; l'homme, ne trouvant pas souvent ici sur la terre toutes les conditions indispensables à sa vie, s'est imaginé qu'il pourrait les trouver ailleurs ou clans d'autres temps. Enfin, nous avons démontré que la science a dissipé cette illusion transcendantale en même temps qu'elle a procuré à l'homme les moyens de pouvoir vivre sur la terre.
Dans le second livre, nous avons suivi l'idée que se sont faite du mal chacune des diverses sociétés qui ont contribué à former, en ses éléments, la civilisation présente. Nous avons vu comment, chez chaque peuple, cette idée s'est formulée dans la période théologique, et l'influence de chaque personnification sur les mœurs ; chaque personnification révélant l'état de la civilisation dans laquelle elle naissait en réagissant à son tour sur elle. Puis nous avons étudié comment les connaissances exactes, filles de l'observation, ont formé les idées, indépendamment des dogmes, et comment, à mesure que se développait la conception morale fondée sur la science, la conception mythologique allait dégénérant et s'enfonçant chaque jour davantage en une grossière immoralité, jusqu'à devenir
enfin le patrimoine exclusif des esprits arriérés. Après nous avons défini ce qu'à l'époque moderne on entend par le bien et par le ma/, et les lois sociologiques qui se réalisent dans l'humanité, concluant finalement que l'égal pour l'individu comme pour la société, le bien, dans ses diverses manifestations, — de la simple sensation agréable jusqu'à la réalisation de la justice, — marche d'accord avec la vie, en son origine même, qui est le besoin, et de sa satisfaction adéquate et progressive.
Ayant démontré, dans le premier livre, l'accroissement de la vie au sein des civilisations progressives, et la conformité avec celle-ci de tout ce qu'on peut entendre logiquement par bien dans le second, nous avons cru inutile d'essayer de démontrer que la somme des biens est chaque jour plus grande sur la terre, encore que le bien absolu ne puisse jamais s'y réaliser, ni le mal disparaître complètement.
Mais, comme le pessimisme allemand représenté par Hartmann, ultime expression de l'esprit religieux, se présente avec tout l'appareil scientifique, pour opposer un argument suprême à la théorie que nous avons défendue, nous croyons que nous avons le devoir d'en réfuter les conclusions avant de tenir pour terminé cet ouvrage.
Hartmann, ayant abandonné, comme nous l'avons déjà constaté, l'affirmation capitale de Schopenhaur, que le mal est le positif, pour démontrer sa thèse, que le mal, unique patrimoine des êtres finis va toujours en augmentant (i), concédant, sans s'attacher à en définir l'es-
(i) Cette affirmation capitale, qui domine toutes les spéculations d'Hartmann dans sa Philosophie de l'Inconscient, se trouve résumée à la page 478 du tome II. dans ces mots : « La souffrance n'a fait que croître dans le monde avec le développement organique depuis la cellule primitive jusqu'à l'apparition de l'homme. Elle suivra le développement progressif de l'esprit humain jusqu'à ce que le hut suprême soit atteint. » Dans d'autres endroits du deuxième volume, il déduit que la souffrance n'est que le produit île la progression de la sociabilité, ou, ce ce qui revient au même, des rapports mutuels.
sence, que Le bien est L'aspiration de la vie, Hartmann pose les conclusions suivantes :
1° L'accroissement de la vie, quoique le bien ait en elle sa racine, implique l'accroissement de la sensibilité et
de la conscience et exige un plus grand effort. Partant la douleur, étant perçue par l'individu avec une plus grande précision, s'offre à lui plus vive et plus définie ; et comme, pour acquérir le plaisir qui devient plus difficile à mesure qu'il s'associe, un plus grand effort est nécessaire, la conséquence c'est que la somme de plaisir est moindre que celle de la douleur.
L'accroissement des besoins produit l'accroissement de l'égoïsme, et, à mesure que croît l'égoïsme, la justice diminue. La civilisation, en effet, n'efface la barbarie qu'en apparence; elle ne fait que la cacher mieux; le mal faire est chaque jour plus habile; le crime n'a fait que laisser ses sabots pour vêtir le frac ! 1).
2° L'humanité ne s'est pas aperçue que le malheur croissait avec la civilisation, parce que depuis qu'elle a apparu sur la terre, elle a été victime d'illusions successives produites par l'instinct. Deux phases d'illusion se sont accomplies ; aujourd'hui nous sommes dans la troisième; et Hartmann prophétise déjà la quatrième et dernière, dans laquelle l'illusion va s'évanouir complètement.
L'antiquité (et il englobe en elle toute l'évolution humaine jusqu'à la venue du Christ) fut, selon lui, l'époque de l'enfance de l'Humanité ; elle croyait trouver la félicité de l'individu ici sur cette terre durant la vie : vaine chimère ! La désespérance dans laquelle tomba le monde gréco-latin l'avertit que son aspiration était irréalisable. Arriva le christianisme, faisant appel à tous ceux qui souffraient, aux pauvres, aux opprimés; il proclama l'abandon de ce monde, dans lequel la vie n'était que l'expiation d'un crime, et il annonça la félicité pour
(I) Voir ces théories dans les chapiires \n et xni, vol. II.
une autre vie d'outre-tombe, là-haut, dans la gloire. Cette tendance remplit le moyen âge, qui, selon Hartmann, est la jeunesse de l'Humanité.
Vite la science froide et implacable vint arracher à l'homme cette illusion en inaugurant l'état viril actuel. Mais comme une autre illusion était encore nécessaire pour que le désabusement fût complet, il plut au grand Inconscient de provoquer en nous une illusion suprême ; celle que formule la théorie de l'évolution. Aujourd'hui l'Homme, en étudiant le cours des sociétés et son perfectionnement croissant, a conçu le bonheur et le bien-être possibles pour son espèce. Aussi il travaille avec une foi aveugle et se sacrifie au progrès, s'imaginant préparer un lit de roses sur lequel, pour jouir, puissent s'étendre ses descendants, quoiqu'il ne fasse, le malheureux ! que leur préparer une épidémie plus délicate, afin que les épines s'enfoncent mieux dans leurs chairs (1) !
Mais la conscience, « un des rayons de l'Inconscient, de rUn-Tout», se développant et, chaque jour, constatant le malaise progressif, avertira enfin la pauvre Humanité que ce qu'elle poursuit est la dernière chimère, et, lui arrachant son illusion suprême, lui fera comprendre que sa vieillesse est arrivée. Et Hartmann, qui se considère comme étant en possession anticipée de ce degré supérieur de la conscience, illuminée par ce rayon de l'Un-Tout, s'élevant aux hauteurs de la clairvoyance, signale les symptômes évidents de vieillesse que donne déjà l'humanité ; et il termine son apocalypse philosophique, en prophétisant dans un système digne d'un gnostique ou d'un théosophe, la fin de l'homme et la manière dont s'effectuera sa délivrance de la douleur.
La Conscie?ice, dit-il, démontrera à l'homme la folie du Désir, de ce Désir, de cette Volonté qui, ayant produit le monde, produisirent en même temps la souffrance. Et, pour
(I) Vol. II, chap. xn.
7' ï LE DÉMON
affranchir les êtres de celte calamité universelle toujours croissante, du vouloir que, malgré son omniscience, l'Idée inconsciente ne peut prévenir, parce qu'elle manque d'initiative devant la Volonté, Y Inconscient a eu recours à la Conscience, afin d'émanciper l'Idée en divisant la Volonté par l'individuation, la dévoyant ainsi en des directions opposées qui se neutralisent (1). Selon ce principe logique, l'Homme, faisant des fins de l'Inconscient les fins de la Conscience, la volonté actuelle sera réduite à rien (2). L'Humanité décrépite, ayant déjà annulé la Volonté par la conscience, ne pourra laisser d'héritier derrière elle ; jouissant par anticipation delà paix du néant, assistant à ses propres souffrances comme si elles lui étaient étrangvres (3), elle rentrera dans le Nirwana, la souffrance cessant avec l'organisation, le monde et la matière, et la création ne laissant après elle aucun élément d'un nouveau processus possible (4).
Que la sensibilité s'affine par la perfection de l'organisme, rien de plus vrai ; que cela la prédispose à sentir le mal avec une plus grande précision, personne ne le nie ; mais en même temps qu'elle s'affine pour la douleur, elle s'affine aussi pour le plaisir; et, parallèlement à elle, l'intelligence progresse pour écarter les causes de douleur et pour accroître proportionnellement le bien-être. Ensuite il y a une infinité d'états douloureux qui proviennent les uns des défauts ou du peu de perfection de la sensibilité, qui ne nous avise pas d'un péril ; les autres, du manque de l'intelligence qui produit ce qu'elle ne sait pas prévenir; d'autres encore, de notre inhabileté à satisfaire nos besoins ; toutes choses qui disparaîtront de plus en plus avec le progrès de l'organisme et de ses fonctions.
Que les besoins s'accroissent avec le progrès, rien de
(I) Vol. II, p. 506.
{'2) Vol. Il, p. 407.
(3) Vol. II, p. 479.
(4) Vol. Il, p. H06.
plus vrai ; mais, avec eux, s'accroissent aussi leurs satisfactions, l'homme ayant en main le moyen de les équilibrer les uns et les autres. Que l'égoïsme augmente avec les besoins, cela aussi est certain; mais, en définitive, cela produit, par le développement parallèle de l'intelligence et de l'organisation sociale, une résultante favorable, en somme, aux êtres supérieurs qui convergent au même but, comme sont l'homme et les animaux domestiques et inoffensifs.
L'égoïsme est légitime parce qu'il sert à perpétuer les facultés supérieures de l'individu, lesquelles, dans la lutte des divers égoïsmes, sont celles qui prédominent. Il faut être égoïste pour s'assurer des conditions de développement des facultés intellectuelles, ainsi que de toutes les autres qui concourent à la production d'une vie intense et différenciée. Cela produisant une existence qui se développe sans peine, contribue à produire, par influence, le bonheur sur les autres individus coexistants, et produit aussi des natures bien disposées à la vie chez les descendants par hérédité. Même quand l'individu se développe et acquiert, mu pour des fins simplement égoïste-, c'est la société, au fond, qui en profite. Le savant qui étudie pour arrivera une haute considération, l'industriel qui travaille pour amonceler des valeurs, ne font que capitaliser pour la société ; ils passent, et les richesses créées par leur égoïsme restent. La théorie religieuse de l'anéantissement personnel, c'est-à-dire de la suppression de l'égoïsme, est très immorale; car, quand on ne se considère pas soimême, difficilement on considère les autres, et l'on s'abandonne à l'inaction, source de tous les maux.
Avec le progrès apparaît une autre phase supérieure de l'égoïsme hautement propice à la justice, c'est celle qu'Auguste Comte appelle Y altruisme . c'est-à-dire cet égoïsme réflexe qui fait que nous sentons par comparaison le dommage ou le plaisir d'autrui comme les nôtres ; faculté dont sont dépourvus les êtres inférieurs. 11 faut
remarquer que l'altruisme étanl plus puissant que l'égoïsme qui l'a engendré et plus différencié, ne l'exclut pas. L'altruisme, produit, d'abord, une harmonisation des égoïsmes, puis se produira encore une combinaison ou copénétration des altruismes ; ces sentiments de sympathie seront mutuellement appréciés, en devenant une grande source de bonheur.
Il y a plus, le concept de justice, se basant sur le sentiment de Fidentité, s'accroît chaque jour par le progrès de la connaissance. Ce n'est point que nos ancêtres n'aient pas eu l'aspiration ou le sentiment de la justice; mais, à cause de leur moindre développement intellectuel, ils ne mesuraient pas les choses aussi exactement que nous. Faute de connaissances positives, ils personnifiaient la justice ou la faisaient dépendre de leurs mythes, l'enfermant en des symboles qui la rendaient impossible. Grâce à l'évolution, l'homme va sachant mieux chaque jour quod est suum cuique, et la justice se fait de plus en plus réalisable. Il n'existe plus ce que Hartmann signale comme une transformation à laquelle l'Humanité ne gagne rien ; le bénéfice en a été, depuis longtemps, démontré parBuckle. Cet historien philosophe, peu connu, a prouvé qu'à mesure que l'on remonte dans le passé, on rencontre généralement plus de crimes, non pas que les hommes vertueux fissent défaut, mais parce que la science n'était guère développée, et surtout parce que les moyens de rendre les relations de la vie plus faciles manquaient. Ainsi, par exemple, les assassinats et les vols par bandes abondent dans les pays où il n'y a pas de chemins de fer et où les terrains ne sont pas défrichés. La sophistication de certaines substances est impossible du moment que les bonnes sont produites à meilleur marché (comme le prouve aujourd'hui l'Amérique du Nord dans beaucoup de ses produits). L'escroquerie disparaît à mesure qu'il devient plus aisé de vivre en travaillant, les violences et autres crimes cessent à mesure que certaines acquisitions sont plus faciles.
L'imprimerie a plus contribué à émanciper l'intelligence et à produire le bien-être que toutes les dissertations philanthropiques. La poudre a renversé le féodalisme. Et qu'on ne dise pas que les mauvaises tendances et les crimes ont empiré en se transformant ; car tout le monde préférera qu'on lui vole sa montre sans qu'il s'en aperçoive, à l'entrée d'un théâtre, plutôt que d'être laissé tout nu et assommé dans un chemin. Ainsi, c'est logique qu'en adaptant chaque jour davantage les relations internes aux externes, une plus grande somme de morale se produise.
En ce qui regarde les trois états de l'Humanité, nous pouvons répondre ce qui suit :
Il n'échappe à aucun homme qui pense, en notre temps, que l'Humanité, comme tout dans l'Univers, aura une période de déclin, comme elle en a eu une de développement. Mais ce qui est hautement contradictoire à toute connaissance historique, c'est la division que Hartmann fait de l'Humanité dans le temps et la signification qu'il donne à chaque période.
L'antiquité fut l'enfance, dit-il, prenant cette division arbitraire comme une période homogène. Il ne voit pas qu'il y eut dans l'antiquité plusieurs civilisations, les unes coexistantes, les autres successives, distinctes toutes, et plus distinctes que la Grèce ne le fut du moyen âge, et le moyen âge de la renaissance. L'Egypte, par exemple, eut des périodes aussi différentes entre elles, comme constitution sociale et comme croyances, que celles qu'il assigne à l'Humanité ; et l'on en peut dire autant de la Perse, de la Babylonie, de l'Inde, etc., etc. La Grèce et Rome, dans leur bon temps, différaient de l'Orient. A l'époque de la décadence, elles admirent des principes dégénérés des dogmes orientaux, qui suscitèrent en elles l'espérance d'une vie d'outre-tombe, et le christianisme surgit, s'appropriant ces dogmes, qui existaient depuis des siècles dans l'antiquité asiatique et provenaient de civilisations décrépites. L'antiquité n'eut pas un idéal unique de féli-
cité terrestre ; il exista en Grèce et à Rome, en face de cet idéal, un autre idéal transcendantal proclamé par les initiés aux divers mystères orientaux et par Platon et ses disciples. Ce qu'on appelle l'âge antique est un assemblage de civilisations hétérogènes, qui, si elles concordent en quelque chose, c'est qu'elles partent du fétichisme (et, encore, pas toutes), pour arriver à un monothéisme philosophique qui se résout en panthéisme, idée à laquelle elles arrivent les unes avant les autres, idée qui se fonde et se formule à Alexandrie. Ces petits pays de Grèce et de Rome conçurent un idéal supérieur. L'idée de la Cité guida la première, et la seconde, en s'élargissant, conçut l'universalité du Droit dans la Civilisation. Mais ce n'est pas là toute l'antiquité.
Le moyen âge fut la jeunesse de l'Aumanité, affirme Hartmann. Jamais affirmation no fut moins fondée. Quels sont les produits exubérants de vie en cet âge de mort? Où est la fraîcheur de la jeunesse? Tout y est anémie, stérilité, souffrance : il y a quelques efforts de liberté, mais aussitôt étouffés. Les œuvres d'art s'inspirent du martyre : ces chefs-d'œuvre sont le style gothique, la Divine Comédie, Y Imitation de Jésus-Christ, la Danse macabre et le Dies irœ. Son idéal d'outre-tombe est la négation complète de l'assertion de Hartmann; jamais la jeunesse ne prit la mort pour thème, ni ne se préoccupa beaucoup d'une autre vit1. Nous croyons avoir démontré que le moyen âge n'est pas une époque homogène; elle est pleine des conséquences de la décadence gréco-romaine et la liberté et la science moderne y germent. Le moyen âge est une époque de transition, une période de changement; c'est une maladie, un de ces états de crise dont souffrent' les organismes dans un moment de leur évolution. C'est une période pathologique, ce n'est pas une période de jeunesse.
L'âge moderne, que Hartmann croit à son terme, ne fait que commencer. Nous ne sommes pas encore assez émancipés des dogmes ni des tyrannies politiques, pour y être
CONCLUSION. 75lJ
déjà entrés pleinement. Pour constater qu'il n'est pas l'âge viril, mais la sortie de l'enfance, il n'y a qu'à considérer combien peu de peuples sur la terre sont, au présent, civilisés, et que parmi ceux-ci mêmes la partie la plus intelligente et la plus cultivée épèle à peine l'abécédaire des connaissances possibles. C'est seulement aujourd'hui que commence, dans l'Humanité, à se développer une des facultés primordiales, la mémoire; c'est seulement aujourd'hui que l'on retrouve et que l'on compare les restes des sociétés passées pour les faire comparaître dans un état approximatif de ce qu'elles furent réellement autrefois.
Quant à la décrépitude prochaine, il n'y qu'à répondre que toutes les races inférieures qui forment la majorité des habitants de notre globe doivent se civiliser ou disparaître devant les races civilisées, avant d'arriver à la vieillesse de l'espèce humaine. Et pour que la décrépitude survienne, tous les continents doivent se peupler et s'affiner à diverses reprises à un degré dont on n'a encore l'idée ni à New-York, ni à Vienne, ni à Paris, ni à Londres.
Comme conclusion finale de notre thèse que le bien et la vie sont le résultat de l'évolution dans la période actuelle de l'Humanité, nous ferons cette, simple remarque : que l'on étudie comparativement les œuvres d'art de tous les temps, — expression fidèle de chaque civilisation, — et l'on verra que dans les civilisations asiatiques, lorsqu'elles poursuivirent une organisation conforme aux principes rationnels de vie, les écrits et les œuvres plastiques expriment la tranquillité et le bonheur; et lorsque l'homme s'abandonne au principe théologique ils expriment la terreur, l'angoisse ou la tristesse. Il n'y a qu'à étudier les statues des diverses civilisations de l'Egypte. La Grèce vient alors et plus n'est besoin de parler de la sérénité de son architecture, ni de la beauté de ses statues, ni du charme de ses poésies. La croyance aux dieux produit
les tragédies; clans la décadence, la souffrance commence, et avec elle la désolation dans l'art. Les représentations plastiques des mythes infernaux, les Adonis morts et les statues funéraires sont voisins de l'empire macédonien. Pareille chose se passa à Rome. Puis, le moyen âge avec son art torturé et plein d'angoisse, avec ses plaintes et ses complaintes , avec ses livres de superstition et de pénitence, avec ses danses macabres, ses enfers, ses purgatoires, ses saints torturés, ses diables, etc. Au milieu du sombre moyen âge la civilisation arabe brille en Espagne ; on vit bien en Andalousie ; alors surgissent une architecture, une sculpture et des arts somptuaires éblouissants ; c'est une fête de la couleur, c'est la joie des tons qui éclate dans toutes les œuvres. La Renaissance apparaît, débordante de sève. L'art ajoute à la forme antique le mouvement et la couleur. On voit alors avec quelle joie se présente l'art italien et avec quelle vie nous apparaît l'art flamand et hollandais, après l'affranchissement de ces deux pays, et combien sombre est l'art espagnol, quoique déjà moins torturé que celui du moyen âge. Le siècle suivant, les conditions de vie augmentant , commence avec les arts somptueux de Louis XIV pour s'achever sous Louis XVI, en miniatures, en fleurs, en pastorales, en délicates niaiseries. Le romantisme de notre siècle n'arrive pas au sombre réalisme du moyen âge, bien qu'il l'ait tenté; et l'époque contemporaine nous donne un art qui exprime une vie et une force qu'on n'a encore jamais vues ; les grandes créations musicales la caractérisent. Et quant à la vulgarisation de l'art, nous pouvons bien dire que la caricature, cette critique souriante du crayon, la musique bouffe, la joyeuseté poussée jusqu'à l'insenséisme, appartiennent à notre temps. Et cette progression de l'expression de la vie dans l'art concorde avec les vicissitudes et les déviations de l'évolution sociale que nous avons signalées.
Il y a une objection finale. Hartmann dit que la civili-
sation moderne a développé plus que toute autre l'aptitude à la douleur. Il fout considérer que nous sommes les fils du catholicisme, que nous nous émancipons depuis hier à peine de l'oppression monarchique absolutiste, et que nous portons encore, dans notre organisme, l'héritage de douleurs, de souffrances, d'esclavage et de terreur du moyen âge; que partant le moyen âge nous a légué une anémie constitutionnelle, un système nerveux surexcitable et délicat comme celui d'un convalescent, et que cette sensibilité, affinée par la souffrance, cette aptitude plus diversifiée pour la douleur que pour le plaisir, que Hartmann prend pour des effets de la civilisation moderne, n'est que l'héritage des malheurs qui nous ont accablés depuis la fin de l'empire romain, pendant cette époque de crise, état pathologique de l'évolution superorganique. Aussi fatigués que nous sommes d'une telle hérédité, en état de convalescence, nous souffrons plus dans la lutte que ne souffriront nos descendants en parfaite santé. Ce qui ne veut pas dire que nous prétendions que la souffrance et l'injustice disparaîtront jamais complètement de la terre. Seulement, des états meilleurs iront se succédant jusqu'à ce que l'Humanité ait épuisé son énergie évolutive, et que le soleil, qui la vivifie de ses rayons, s'étant éteint, la planète que nous habitons soit convertie en un bolide céleste, ténébreux et glacé !
DE LA PORTÉE DES INFLUENCES COSMIQUES SUR L'ÉVOLUTION DE LHl MANITÉ.
Appendice au chapitre vu la Décadence, liv. 1er.
Dans un travail intitulé : El Ascetismo en la Tebaida et publié en 1870, je tâchais de démontrer l'influence du changement de température dans notre hémisphère sur la décadence de l'antiquité, et par conséquent sur le triomphe de l'ascétisme. Si étrange que puisse paraître cette conclusion., je la tirais des travaux du géomètre Adhémar, lequel fut le premier à rapporter l'idée des périodes glaciaires à la précession des équinoxes de ceux du savant marin F. Julien et du réformateur de la géologie, Lyell.
La somme des jours de printemps et d'été dans l'hémisphère boréal atteint son maximum à l'époque où le périhélie coïncide avec le solstice d'hiver ; alors il en découle, pour l'hémisphère sud, des automnes et des hivers qui atteignent leur maximum de rigueur et qui l'emportent d'autant de jours sur le printemps et l'été, que ces saisons en ont plus à l'hémisphère nord. Mais quand le périhélie coïncide avec le solstice d'été, il advient tout le contraire. Alors, dans notre hémisphère, les hivers sont longs et froids; la quantité de neige qui tombe est plus considérable, et les glaciers descendent plus bas. Chacune de ces époques revient, dans un hémisphère, chaque 21 000 ans. La précession des équinoxes et le mouvement de la ligne des apsides ont donc déterminé dans notre hémisphère des périodes froides ou chaudes qui se sont alternativement succédé chaque 10 500 ans.
De plus, la variation de l'excentricité de l'orbite que notre planète parcourt autour du soleil a exercé son influence sur les températures terrestres. L'effet produit par cette variation en une différence des saisons s'accentue en raison directe de la majeure excentricité. Cette différence, qui n'est au période présent que de huit jours, peut s'étendre jusqu'à trente-six. Ce phénomène s'est produit, il y a 830 000 ans, ainsi que le pense Lyell en
s'appuyant sur les calculs de Stone, de James Croll et de Garrich Moore. (Voir Principles ofGeology, 10é édit., 1867.)
La variation do l'obliquité du plan de l'écliptique influence, à ce qu'il parait, si sensiblement la température de la terre, qu'elle produit, à l'époque où se présente le minimum d'obliquité, une température moyenne telle, qu'elle a pu déterminer la végétation arborescente et vigoureuse du Groenland septentrional à l'époque miocène. Ce fait remonte, selon Lagrange, à 16300 ans. (Il est bon de noter que cette date semble cependant un peu hasardée.)
Tout ceci nous démontre que les divers pays de notre globe n'ont pas eu toujours la même température qui y règne aujourd'hui, puisque, par suite des influences des phénomènes d'attraction, la température, au lieu d'être fixe, évolue lentement, conformément à la variation des mouvements de la terre. M. Hirsch, le directeur de l'observatoire de Neuchàtel, croit que les températures extrêmes peuvent arriver à une très grande différence. En 1248, le périhélie coïncidait avec le solstice d'hiver. L'Europe traversait alors l'époque la plus chaude. La différence était de huit jours en laveur du printemps et de l'été ; lO.'iOO ans avant cette époque, c'est-à-dire il y a 1 1 152 ans, l'Europe traversait l'époque froide, l'hiver l'emportant sur l'été, ce qui produisait la descente des glaciers bien au-delà des limites qu'ils observent aujourd'hui.
C'est en m'appuyant sur toutes ces conclusions scientifiques que j'affirmais donc qu'en Egypte, et dans l'Asie antérieure à l'époque des grandes civilisations, régnait une température bien moins chaude que celle d'aujourd'hui. Je notais en même temps que la décadence de ces empires, laquelle va en s'accélérant à mesure qu'ils se rapprochent des temps modernes, devait coïncider avec l'augmentation progressive de la chaleur. Ces peuples se voyaient successivement dominés par des races venues de pays plus septentrionaux, comme les Assyriens et les Babyloniens le furent par les Perses, les Egyptiens par les Grecs. Plus tard, dans notre Occident même, ne voyons-nous pas aussi, à une époque plus rapprochée du maximum de chaleur, l'empire romain tomber vaincu par les barbares du Nord? La décadence, dans chacun de ces empires, allait accompagnée de l'évolution des idées philosophiques ou religieuses, qui s'accentuaient dans le sens de l'absolutisme et du mysticisme. Une noire mélancolie s'emparait des peuples, et des philosophies de désespoir et de lassitude surgissaient, même chez les plus civilisés d'entre eux. Le stoïcisme et l'épicurisme datent de cette époque. L'Humanité proclamait, en Europe comme dans l'Inde, que son but n'était pas dans ce monde, où elle ne voyait pas de conditions d'existence. Des systèmes qui
n'étaient guère que de véritables délires surgissaient de toutes parts. Les illuminés étaient à l'ordre du jour. Les imaginations débordèrent, et les hommes, prenant ce qui se passait dans leur esprit pour ce qui s'était passé dans la création de l'univers, en vinrent à affirmer que le monde était l'œuvre du délire de la Divinité. « Il faut remarquer, écrivais-je dans ledit travail, que l'époque la plus chaude pour notre hémisphère fut l'année 1248, et que le mysticisme et l'ascétisme s'emparent complètement du monde civilisé des huit siècles avant cette époque, à partir de laquelle ils augmentent jusqu'au treizième siècle. C'est au treizième siècle précisément que le pouvoir théocratique atteignit à son apogée, en triomphant de toutes les hérésies existantes. Le quatorzième siècle est déjà un siècle de folie furieuse et de protestation, puis suivent, tour à tour, la renaissance, la révolution française, la science moderne à tendances positives, etc. »
Le docteur Charbonnier-Debatty dit, dans son travail intitulé : Maladies et Facultés diverses des mystiques (Acad. royale de médecine de Belgique, 1875;, que les phénomènes du mysticisme ne sont pas possibles au-delà d'une certaine latitude ; l'abstinence ne règne pas là où le froid rigoureux exige une grande quantité de carbone. Dans le Nord, point de mysticisme, et point surtout d'ascétisme. Plus on descend vers le sud, plus il se fait remarquer ; dans le Midi, les cas en sont fréquents ; près des tropiques, ils sont la règle. La température, dans ces pays, fournit au corps humain la chaleur nécessaire qu'il devrait, dans des pays moins chauds, tirer des aliments. On connaît quels sont les effets de la chaleur sur l'esprit humain. Ces natures rêveuses et contemplatives, ces imaginations débordées qui repoussent toute discipline et toute observation précise, sont le propre des climats chauds. Donc, l'abstinence et le mysticisme sont parfaitement déterminés par les degrés de latitude. Il existe une zone isothermo -mystique que l'Homme ne peut franchir. Mais cette ligne, par les raisons que nous venons d'exposer, varie, conformément aux modifications des mouvements de la terre. Si nous calculons d'une façon approximative, et d'après les données précédentes, la température de notre hémisphère à la fin de la décadence romaine (troisième siècle), nous verrons que cette zone devait terminer, au nord, vers le 43e parallèle, en comprenant la Grèce, le Latium, l'Ibérie, etc. Avant cette époque, vers la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, elle devait arriver seulement jusqu'en Asie Mineure, au Péloponèse, en Sicile et clans l'Ibérie inférieure, que les Romains appelèr-ent Kétique, et que nous connaissons sous le nom d'An-
Jalousie, limite de ladite zone, qui coïncide avec le 38e parallèle. Au moyen âge , au treizième siècle , la chaleur augmentant, la zone monta plus au nord que le Rhin, à peu près au 'J0e parallèle. C'est pour cela que nous voyons, aux douzième, treizième et quatorzième siècles, le mysticisme s'étendre jusqu'en Allemagne et jusqu'au nord de la France. A partir de 1248, la chaleur diminue, les glaciers descendent; alors, le mysticisme va disparaissant, et nous voyons que ce sont les nations du Nord qui s'émancipent les premières des pouvoirs théocratiques. En Hollande Spinoza était possihle ; les réformateurs se succédaient en Allemagne, l'Angleterre se soustrayait au joug des papes, alors que le Midi était encore tout retentissant de miracles. C'est vers cette époque que sainte Thérèse florissait en Espagne, et, avec elle, toute la littérature mystique. Aujourd'hui, ces états ne sont-ils plus fréquents que chez les peuples qui sont le plus au sud de l'Europe, dans l'Asie méridionale et dans l'Afrique, non par suite d'une grande descente de la zone, mais par L'influence des idées scientifiques.
Il faut remarquer que les plus grands effets du maximum de ces variations de température doivent s'être fait sentir d'une façon plus accentuée un siècle ou deux plus tard, car c'est alors qu'agissent avec toute leur force les causes tout accumulées Le mois le plus chaud de l'année, c'est celui de juillet ou d'août, et non celui de juin ; l'heure la plus chaude de la journée, c'est celle de deux heures et non celle de midi. C'est ainsi que nous avons attribué en partie la folie du quatorzième siècle au maximum de chaleur que subit l'Europe. Il faut remarquer aussi que bien d'autres influences, en dehors des influences climatologiques, doivent avoir concouru à ce résultat; mais nous ne faisons que nous occuper de celle qui, à notre avis, est la principale.
Postérieurement à cet écrit, nous avons lu dans la Revue scientifique, numéro du 2(i juillet 1879, un très-savant travail de M. A. d'Assier, lequel rapporte aussi, comme nous, les périodes glaciaires à l'évolution de l'Humanité. Cet auteur, s'appuyant sur la chronologie égyptienne de Manéthon, conservée dans Jules l'Africain, Josèplie, Eusèbe et Georges le Syncelle, sur les récits d'Hérodote et sur les dernières découvertes de l'égyptologïe moderne, assigne une antiquité de 15 000 ans aux civilisations égyptiennes. Après quoi, il se pose cette question : « Pourquoi certains peuples de l'Orient se sont-ils révélés à l'Histoire depuis cent cinquante siècles, tandis qu'il y a à peine sept ou huit mille ans les races européennes n'étaient représentées que par des tribus troglodytes ? » Et il répond ainsi : « C'est à la théorie des
époques glaciaires qu'il faut, croyons-nous, demander la raison de cet écart. Privée des hautes montagnes et touchant, par son extrémité méridionale, au tropique du Cancer, l'Egypte a été toujours à l'abri des phénomènes glaciaires. On peut en dire autant des vastes plaines qui découpent le sud de l'Asie, depuis les côtes de la Méditerranée jusqu'à celles de la Chine. Il en est tout autrement de l'Europe : située loin des tropiques et confinant aux mers boréales, elle est en quelque sorte la terre classique des grandes périodes de froid. Le vaste manteau de neige qui recouvre alors la plus grande partie de sa surface arrête le développement de notre espèce. Ce n'est, en effet, qu'après le retrait des derniers glaciers qu'on rencontre dans des lacs, les grottes et tourbières, les premiers vestiges des populations préhistoriques. Aux époques antérieures, on ne trouve que quelques fragments d'ossements humains, et ces débris deviennent de plus en plus rares, à mesure qu'on approche de la base des terrains quaternaires. » L'auteur explique de la même façon que nous le phénomène de la production et de la décadence des civilisations de l'Iran, de l'Inde, de Babylone, de Ninive et de la Grèce. Le dernier grand hiver qui a sévi sur l'hémisphère boréal, en faisant sentir ses rigueurs aux habitants des hauts plateaux de l'Asie, a dû les obliger à se réfugier vers les plaines qui descendent aux rivages de la Méditerranée, du golfe Persique et de la mer des Indes. Tant qu'a duré l'influence froide des glaciers, la température des pays auxquels ils s'étaient fixés étant fraîche , ces races ont conservé l'activité cérébrale propre aux races fortes du Nord. C'est précisément dans cette longue période que se développèrent les grandes civilisations orientales. A mesure que les neiges reculèrent, la température devint plus chaude ; successivement, les civilisations se raffinèrent, puis s'efieminèrent, et, en succombant après des races plus fortes, elles firent place à la civilisation européenne plus au nord qu'elles, et, partant, plus à l'abri des influences énervantes venues des tropiques. Malgré tout, les chaleurs atteignirent la civilisation européenne ; mais elles l'atteignirent moins que celles de l'Asie et de l'Afrique; c'est pourquoi, à peine l'époque la plus chaude passée, elle se relève. Mais, si la chaleur ne l'a pas atteinte, c'est le froid qui la déplacera. D'ici à 10 000 années, nos grandes villes du nord et du centre de l'Europe se trouveront couvertes par une épaisse couche de glace ; les villes du sud de la Grèce et de l'Italie, comme celles de l'Andalousie, seront ce que sont aujourd'hui Christiania, Stockholm et les grandes villes de la Sibérie. La Méditerranée sera une mer glaciale et nos descendants, s'appuyant sur des villes, telles que
Cadix, Se ville, Malaga et Païenne, étendront leur civilisation dans l'Afrique, ou la mêleront à celle des habitants de ce pays, en même temps que les Américains du Nord seront venus croiser leur race à celle de l'Amérique espagnole, et l'Asie inférieure verra, comme autrefois, briller la civilisation dans ses contrées.
Il convient de remarquer que ces lois géologiques peuvent influer sur la civilisation en produisant le progrès et la décadence dans le type général de cette civilisation même. Par exemple, si, d'après ce qui résulte des recherches anthropologiques, l'Humanité a déjà traversé deux autres périodes de 21 000 années avant la dernière période glaciaire, le déplacement des races, à ces époques où il n'y avait que des sociétés rudimentaires sans civilisation aucune, ne peut avoir produit sur elles que des effets bien différents de ceux de notre dernière époque glaciaire. A la période qui suivra l'actuelle, il est presque sûr que l'homme, avec les moyens de communication perfectionnés et les grandes inventions qu'il a, pourra habiter des climats plus au nord qu'il n'habitait il y a 9 200 années, de même qu'il parvient à supporter les grands froids de la Sibérie. Et quand la période de chaleur sera venue, il ne perdra pas sa civilisation, à cause des grands moyens de transport et de protection qu'il possède contre les rigueurs de la nature. Anciennement, une civilisation déplacée était une civilisation morte ; c'est pourquoi elle s'éteignait parfois sans se déplacer Aujourd'hui, on transporte la civilisation vers des pays et des climats différents, et elle y reste et s'y développe.