‹ La mort et le diableChapitre 8 sur 56 · LETTRE DE M. E. LETTRE A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. E. LETTRE A L'AUTEUR

Monsieur,

Vous êtes du nombre de ces amis inconnus dont j'ai parlé quelquefois, et avec qui il suffit de la moindre circonstance pour que la liaison s'établisse. C'est chaque fois une bonne fortune qui m'arrive; car y a-t-il chose qui satisfasse plus nos meilleurs sentiments , que d'apprendre qu'on est au loin en communication morale et intellectuelle avec des esprits éclairés qui aiment à rendre ce qui leur a été donné, même par voie philosophique et générale?

De votre part, la circonstance a été la conception d'un travail que vous voulez mener à bien sous les auspices de la philosophie positive. Jeune disciple de cette philosophie, vous vous êtes adressé à un disciple plus vieux que vous et qui, depuis trente ans qu'il s'en sert, l'a trouvée fidèle à ses promesses et guide sûr dans les graves difficultés mentales de notre époque.

Il vaut la peine de remarquer combien est grande la force de pénétration de cette philosophie. La voilà qui va, au milieu de la catholique Espagne, dans le pays que la théologie a gardé si longtemps contre toute invasion de l'esprit moderne, s'adresser à des intelligences qu'elle attire, qu'elle charme et soumet à sa loi.

xxv, LETTRE DE M. L1TTRE.

Je note ici (et ce n'est point un hors d'œuvre) qu'autant m'est advenu avec le Portugal. Là aussi j'ai des amis inconnus qui se sont (ail connaître. Le lien a été cette doctrine fondée sur les sciences, qui assure l'intelligence et fortifie le cœur au milieu du trouble causé par la décadence progressive des croyances anciennes.

Cette force de pénétration appartenant à la philosophie positive, môme au travers de milieux les plus réfractaires en apparence, est non un miracle, mais un effel naturel el historique de l'évolution, qui, commune à noire Occident, en a préparé plus ou moins toutes les parties. Un des savants renommés de ce temps-ci, M. Pasteur, a montré que l'air ambiant contient une multitude infinie de corpuscules vivants qui se glissent par les moindres pertuis, et qui, tombant sur un terrain favorable, donnent lieu à des multiplications illimitées, il n'en est pas autrement de l'aii- intellectuel, si je puis me servir de cette expression, qui nous enveloppe de toutes parts; grâce à la culture universelle, il est plein de germes, de critique et de science qui se disséminent sans relâche, qui passent malgré les fermetures les plus hermétiques et qui produisent une féconde et incompressible fermentation.

Au point de vue où je suis placé, et malgré ma qualité d'étranger et mon éloignement, je rue permets d'attribuer une grande importance; à tous les travaux qui ont pour objet de faire connaître et de propager en Espagne la philosophie positive. Dans toutes les régions qui s'ouvrent, il est des pionniers qui devancent les autres et créent les premiers défrichements. C'est vous et ceux qui ont reçu les mêmes influences, qui êtes les ouvriers de la première heure et qui, dans

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votre mission spontanée, ne devez plaindre ni efforts, ni labeurs, ni sacrifices.

L'Espagne, dans l'ordre philosophique, traverse la phase, si bien retracée par la sociologie, qu'ont présentée tous les peuples occidentaux : sortant de la théologie, elle entre dans les voies métaphysiques. Seulement, comme cette phase a été bien plus l'œuvre des autres que la sienne, c'est à eux qu'elle s'empresse de l'emprunter. Toutes les sortes de systèmes s'y précipitent; on y voit se coudoyer les doctrines de l'école écossaise, l'éclectisme de Cousin, l'idéalisme objectif de Krause et la transcendance de Hegel, contre lesquels la théologie défend à grand'peine son empire jadis exclusif.

Simultanément avec la liberté d'opinions et avec les systèmes métaphysiques, sont entrées les sciences modernes, leurs méthodes vigoureuses, leur appel constant à l'expérience, leur répulsion pour le subjectif et leurs résultats précis. Ce sont elles qui ont ouvert la voie aux doctrines de la philosophie positive. En attendant plus, ces doctrines se sont cantonnées dans les facultés des sciences et de la médecine, où elles ont pris possession de quelques esprits.

Vos confidences m'ont appris que, depuis quatre ans d'études, vous préparez un livre intitulé : La Mort et le Diable — Histoire et philosophie des deux négations suprêmes. Ces idées de la mort et du mal, qui sont purement nominalesquand on considère l'ensemble des choses, mais pleinement réelles quand on considère notre frêle humanité, ont joué, en effet, un rôle terrible dans les périodes préparatives de l'histoire humaine. Ce rôle se transforme; et, sans cesser de prendre une part considérable à notre dure condition, il s'adoucit grâce à une connaissance plus exacte des choses et à une meilleure

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