CHAPITRE V
Objections contre la solution augustinienne du problème de la mort.
La doctrine de saint Augustin sur le péché originel et la rnort s'est heurtée à toutes sortes d'objections, quelques-unes sérieuses, la plupart futiles. Les principaux adversaires du Docteur, à ce point de vue, sont les Manichéens, qui ne cessent de le poursuivre de leurs attaques.
Cette secte admet deux principes éternels : l'un bon, symbolisé par la lumière ; l'autre mauvais, figuré par les ténèbres. Le premier est le Prince de la lumière, le second est le Prince du monde, Satan ou la Matière. La création de l'homme actuel doit être attribuée à ce dernier. Quant au péché d'Adam, il ne faut pas en rendre responsable le libre arbitre, et la mort n'en est pas sa conséquence. Aussi l'Ancien Testament, qui contient le récit de la faute de nos premiers parents, doit-il être rejeté comme écrit à l'inspiration du Prince des ténèbres, tandis que le Nouveau Testament seul est l'œuvre du Dieu bon. Telles sont, dans leurs grandes lignes.
les erreurs manichéennes opposées à l'enseignement d'Augustin sur l'origine de la mort.
L'évêque d'Hippone, avec une persévérance qui ne se dément pas jusqu'à la fin de sa vie, combat le dualisme des disciples de Manès, auquel il oppose le monisme du bon principe. Toute l'Écriture est la révélation du seul vrai Dieu, et il n'y a pas de contradiction entre l'Ancien et le INouveau Testament, înais le Nouveau est caché dans l'Ancien, et l'Ancien est à découvert dans le Nouveau (i).
La cause du mal — répond le Docteur à ses ennemis — est la libre volonté de la créature. Quant au mal lui-même, il n'est pas une substance, mais un défaut du bien, une privation d'être, un dommage de la nature et une blessure à son intégrité. Le mal pourtant ne trouble point l'ordre et la beauté de l'univers. Dieu, tout en le désapprouvant, permet qu'il se produise, et le subordonne aux mystérieux desseins de sa Providence. Le Tout-Puissant a préféré tirer le bien du mal, plutôt que de ne pas permettre le mal.
Les réponses d'Augustin aux objections des Manichéens sont le développement de cet aperçu doctrinal. Il ne sera pas inutile d'étudier la réfutation d'erreurs cependant bien anciennes, parce que les principales d'entre elles n'ont rien perdu de l'empire qu'elles exerçaient, au quatrième siècle, sur les contemporaina du grand évêque de l'Afrique du ?sord.
Nous passerons sous silence certaines discussions par trop subtiles dans le goût de l'époque. Enlisant les
(i) <( Quanquam et in vetere novum lateat et in novo velus pateat. » Qaaest. in Heplat., II, 78.
ouvrages de polémique d'Augustin, l'on assiste quelquefois à des sortes de tournois où les mots, plutôt que les idées, se heurtent avec fracas pour n'aboutir qu'à un vain bruit de paroles. D'ailleurs le Docteur ne tombe dans ce travers qu'à contre-cœur et entraîné par des adversaires qui recourent à ce procédé perfide dans l'espoir de le vaincre. Ces discussions purement verbales sont si dépourvues d'intérêt pour nous qu'il est inutile d'en parler.
Les disciples de Pelage s'unissent aux sectateurs de Manès pour combattre la doctrine augustinienne sur l'origine de la mort. D'après eux, le péché d'Adam n'a exercé aucune influence sur la nature de ses descendants. Ni la concupiscence qui n'est qu'un mot, ni les maladies, ni la mortalité, n'en sont les suites. La liberté humaine est en parfait équilibre entre le bien et le mal. Livrée à ses propres forces, elle est capable d'éviter toute défaillance morale.
Saint Augustin aborde franchement les objections les plus délicates (i). Il se demande, à propos de la chute de nos premiers parents, pourquoi Dieu a créé des hommes dont il prévoyait la malice. Certains, écrit-il, trouvent si étonnant que Dieu ait permis la tentation d'Adam, qu'on croirait, à les entendre, qu'ils ignorent les embûches auxquelles le genre humain tout entier ne cesse d'être exposé de la part des puissances infernales (2). Le second fait, trop évident pour chacun de nous, démontre la possibilité du premier.
L'objection, cependant, n'en demeure pas moins, et
(i) De Genesi ad lill., XI, 6 à 9.
(2) Ib., XI, 6.
voici le motif proposé par le Docteur pour légitimer à nos yeux la conduite divine. Si l'Éternel crée, en connaissance de cause, des êtres dont la volonté prendra une orientation mauvaise, c'est dans l'intérêt des hommes bons et vertueux. Les pervers, par leurs railleries et leur opposition systématique, éprouveront la vertu des gens de bien et la rendront plus méritoire. La palme du vainqueur sera plus chèrement acquise, donc plus glorieuse.
L'autre avantage pour les élus du Seigneur est d'être instruit de la faiblesse humaine par des fautes innombrables qui en sont la preuve. Devant le spectacle des crimes commis à toute heure et en tout lieu, comment s'attribuer à soi-même le mérite de ses bonnes œuvres, alors qu'on possède une nature semblable à celle des plus grands criminels? Comment s'enorgueillir et s'appuyer uniquement sur son fond personnel, quand on voit, chaque jour, tomber près de soi des hommes jusqu'alors sages et honnêtes ?
Ainsi la vue du vice est favorable à l'épanouissement d'une vertu, dont l'Esprit-Saint nous révèle la nécessité pour le salut, dans les saints Livres. L'Écriture nous recommande, à chaque page, l'acquisition de cette humilité qui nous soumet au Créateur et nous empêche de présumer de nos forces, comme si nous n'avions nul besoin de son assistance.
Saint Augustin tire la conclusion suivante des services involontaires rendus par l'humaine perversité à notre nature soutenue par la grâce (i) : « Puisque les
il) De Genesi ad litt., XI, 6.
pécheurs servent aux progrès des justes, et les impies à ceux des âmes pieuses, c'est à tort qu'on juge leur création indigne de la souveraine Sagesse. Pourquoi Dieu n'aurait-il pas créé des hommes qu'il prévoyait devoir servir aux bons, et ne venir au monde que pour exercer et tenir en éveil la bonne volonté des justes, en même temps qu'ils seraient eux-mêmes punis pour leur mauvais vouloir? »
Ce problème une fois solutionné, le Docteur cherche l'explication d'un autre plus difficile. Pourquoi l'homme — se demande-t-il (i) — n'a-t-il pas été créé dans de telles dispositions qu'il ne voulût jamais pécher ? Augustin commence par convenir qu'une nature impeccable eût été, en effet, meilleure qu'une nature sujette au mal comme la nôtre. Après cette concession à son contradicteur supposé, il prie celui-ci de reconnaître qu'une créature capable de faire, ou d'éviter, le mal, au gré de son libre arbitre, n'est pas mauvaise en elle-même, pas plus qu'on ne peut tenir pour injuste la sentence de condamnation qui frappe cette nature faillible pour les fautes qu'elle a librement commises. La raison proclame la supériorité d'un être conscient sur lequel le mal n'exerce aucun attrait, tout en considérant comme bon celui qui, pour accomplir le bien, doit résister à de dangereuses séductions et vaincre ses propres tendances. Si ces deux êtres, tout en étant de valeur inégale, sont néanmoins bons et estimables, pourquoi l'un et l'autre ne seraient-ils pas l'objet de la puissance créatrice ?
(i) De Geiiesi ad litt., XI, 7.
Désireux de pénétrer plus avant dans le mystère de notre création, Augustin écrit (i) : a Mais, dit-on, Dieu aurait pu tourner vers le bien la volonté des pervers, puisqu'il est tout-puissant. Pourquoi ne l'a-t-il point voulu ? C'est son secret, et nous ne devons pas prétendre à un savoir au-dessus de nos aptitudes intellectuelles. Pourtant je crois l'avoir suffisamment montré : l'existence d'une nature raisonnable, à laquelle la vue du vice est nécessaire pour s'orienter vers la justice et s'y maintenir, n'est pas en soi un bien médiocre. Or ce bien ferait défaut dans l'hypothèse où Dieu tournerait du côté de la vertu toutes les volontés humaines. »
Évidemment il y aurait dans le monde plus débouté qu'il n'y en a effectivement, mais cette bonté morale, qui ne comprendrait qu'une seule espèce d'hommes vertueux, n'aurait pas cette diversité qu'elle présente sur cette terre où la noirceur des crimes contraste avec l'éclat des belles actions.
La conclusion de saint Augustin est remarquable par l'élévation du sentiment religieux, la sérénité d'une foi que rien ne trouble. Commentant ce verset du psaume iio® : (( Les ouvrages du Seigneur sont grands et ils sont proportionnés à toutes ses volontés », le saint écrit (2) : a Dieu prévoit les bons et les crée, il prévoit les méchants et les crée aussi ; il se donne aux bons pour qu'ils le possèdent, et il comble de ses présents les méchants mêmes; il pardonne avec miséricorde et punit avec justice, comme il punit avec miséricorde et
(0 De Genesi ad litt., XI, 10.