‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 11 sur 33 · XI, II · texte numérisé non relu

XI, II

pardonne avec justice ; il ne redoute rien pour lui de la malice de personne, et n'a besoin de la vertu de qui que ce soit ; il ne se promet aucun profit des œuvres de l'homme vertueux, tandis qu'il procure l'avantage de celui-ci, même par les châtiments infligés aux méchants. »

Trois points sont mis en lumière par le Docteur : le terme du pouvoir créateur est toujours bon, quoique d'un degré de bonté difl'érent, d'où la variété du monde moral en harmonie avec celle du monde physique ; toutes les œuvres divines méritent notre admiration; enfin un mystère plane sur le plan adopté par Dieu dans la création de préférence à d'autres qui paraissent plus parfaits en eux-mêmes, mystère sur lequel il est utile de méditer avec esprit de foi, mais qu'il serait téméraire de vouloir approfondir.

Saint Augustin revient incidemment dans la Cité de Dieu sur les questions précédentes et apporte une réponse nouvelle, dont les théologiens tireront grand parti au point de vue apologétique. En prévoyant le péché du premier homme, observe-t-il, Dieu a prévu en même temps qu'un peuple fidèle descendrait du coupable, et serait associé aux. anges par la grâce divine. Les lignes suivantes semblent écrites en prévision des événements actuels (i) : « Dieu n'ignorait pas que l'homme devait pécher, et que, devenu mortel luimême, il engendrerait des hommes mortels. Il le savait bien : ces malheureux fils d'Adam porteraient si loin la fureur du crime que les bêtes privées de raison et

(i) De Civit. Dei, XII, 22.

sorties ensemble, et en grand nombre, de la terre et des eaux, auraient entre elles, dans l'infinie diversité de leurs espèces, une vie plus sûre et plus paisible que les hommes engendrés d'un père unique et enclins par là même à vivre en paix. Car jamais ni les lions, ni les dragons ne se sont fait des guerres aussi acharnées que les humains. Dieu prévoyait en même temps, il est vrai, qu'un peuple fidèle, appelé par sa grâce à l'adoption divine, purifié de ses fautes et justifié dans l'Esprit-Saint, serait associé aux saints anges pour goûter l'éternelle paix, lorsque la mort, la dernière ennemie, serait détruite. Il savait qu'à ce peuple profiterait cette pensée qu'en faisant descendre tous les hommes d'un seul père. Dieu voulait leur apprendre par là combien l'union entre plusieurs, même entre un grand nombre, lui est agréable. »

L'incarnation du ^'erbe et notre adoption divine en Jésus-Christ, qui en est la conséquence, aident puissamment à l'intelligence du mystère de notre déchéance en Adam et de notre condamnation à mort. Ainsi les dogmes du christianisme, dans leur merveilleux enchaînement, se corroborent et s'éclairent les uns les autres, si bien qu'en bonne logique on ne devrait pouvoir en accepter ou en rejeter un seul, sans les accepter ou les rejeter tous. Si le contraire se produit souvent, la cause en est nos passions auxquelles certaines vérités religieuses sont plus particulièrement antipathiques, telle, pour n'en citer qu'une, l'existence de l'enfer, l'objectivité de ses peines et leur éternité.

Une objection très différente des précédentes est celle tirée de l'action destructrice de la grâce sur le

péché. Le baptême, en effaçant la souillure originelle chez l'enfant ou chez l'adulte qui le reçoit avec les dispositions requises, devrait supprimer la mort, puisqu'il en détruit le principe. S'il est exact — ainsi qu'on l'enseigne dans tonte l'Église — que le péché originel soit la cause de notre mortalité, cette mortalité doit disparaître avec lui, parce qu'un effet ne peut exister sans sa cause. Un arbre déraciné et brûlé ne porte plus de fruits.

Celte difficulté assez spécieuse est pour Augustin l'occasion de développements oratoires sur l'héroïsme des martyrs. L'épreuve de la séparation de l'âme d'avec le corps reste même après la destruction des liens du péché. S'il en était autrement, observe le Docteur, si, par exemple, le sacrement de la régénération de l'âme était immédiatement suivi de l'immortalité du corps, la foi serait énervée, cette foi qui n'est telle que par l'espérance de posséder un jour ce qu'il ne nous est pas donné de voir ici-bas.

Les saints martyrs n'ont-ils pas triomphé des affres de la mort par l'intrépidité de leurs croyances en la vie future? Supprimer la foi, c'est rendre du coup impossibles des luttes et des triomphes semblables.

Dans l'hypothèse de l'immortalité consécutive du baptême, écrit l'auteur de la Cité de Dieu (i), « qui n'accourrait, avec les petits enfants, pour recevoir la grâce du Christ, afin de conserver la vie du corps ? Ainsi, au lieu d'être éprouvée par l'attente de récompenses invisibles, la foi n'existerait même plus, puis-

(ï) De Civit. Dei, XIII, /,.

qu'elle rechercherait et recevrait sur-le-champ le prix de SCS œuvres. Maintenant la plénitude de la grâce du Sauveur accomplit une transformation merveilleuse, en faisant servir la peine du péché à notre justification. Au commencement des temps il fut dit à l'homme : Tu mourras si tu pèches ; aujourd'hui il est dit au martyr : Meurs pour ne point pécher. A l'origine il fut dit : Si vous transgressez mon commandement, vous mourrez de mort; aujourd'hui il est dit : Si vous refusez de subir la mort, vous allez à rencontre de mes ordres. Ce qu'il fallait craindre alors pour ne pas pécher, il faut l'accepter maintenant dans la crainte d'offenser Dieu. Ainsi, par une ineffable miséricorde, la peine du crime devient l'instrument de la justice, et le supplice du pécheur, le mérite du juste. Alors la mort fut la solde du péché, elle est aujourd'hui l'accomplissement de la justice. Mais il n'en est ainsi que pour les saints martyrs à qui le persécuteur laisse le choix ou d'abandonner leurs croyances ou de souffrir la mort. Les justes préfèrent supporter, à cause de leur foi, les tourments qu'ont soufferts les premiers coupables à cause de leur incrédulité. Adam et sa compagne eussent évité la mort en ne péchant point ; les martyrs pèchent s'ik ne meurent pas. Ceux-ci sont morts parce qu'ils ont péché, ceux-là ne pèchent pas parce qu'ils meurent. La faute des uns a attiré la peine, la peine des autres prévient la faute ; non pas que la mort, qui était un mal, soit devenue un bien, mais Dieu a fait de la foi une grâce si excellente que, par son action, la mort, ennemie de la vie, est devenue le moyen d'arriver à la vie. » L'une des objections les plus chères aux Manichéens

est tirée par eux de ce texte de saint Paul (i) : « Le corps de l'homme est semé dans la corruption, il ressuscitera incorruptible ; il est semé dans l'ignominie, il ressuscitera dans la gloire ; il est semé dans la faiblesse, et il ressuscitera dans la vigueur ; il est semé cor/36* animal, il ressuscitera corps spirituel. »

S'appuyant sur ces derniers mots, et les détournant de leur véritable sens, les adversaires d'Augustin y voient la justification de leur doctrine dualiste. Ce corps semé dans la corruption, dans la faiblesse et dans l'ignominie, est — prétendent-ils — celui du premier homme, lors de sa création. C'est donc un corps destiné à se corrompre, c'est-à-dire à mourir, et par conséquent il est inulile de chercher ailleurs qu'en luimême la cause de sa mort.

Rien d'étonnant à cela, puisqu'en un tel état de honte et de misère natives, le corps d'Adam, et par suite le nôtre, ne sauraient être l'œuvre du Dieu bon. Ténébreux et misérables, ils sont certainement dus au Dieu mauvais, à la Matière, au Prince du monde.

Augustin oppose aux sectateurs de Manès, qu'il poursuit sur le terrain où ils se placent, de nombreux textes empruntés aux diverses Épîtres de l'Apôtre (3). Très au courant de la théologie paulinienne, il restitue au passage invoqué contre lui sa signification propre, celle en rapport avec le contexte et l'enseignement général de saint Paul. En mettant en opposition le corps animal avec le corps spirituel, l'Apôtre se propose de nous faire mieux apprécier les biens qui nous viennent

(i) I Cor., XV, [^3 et s.

(2) De Civ. Dei, XIII, aS.

du Christ par leur contraste avec les maux qui nous viennent de notre premier père. Le Rédempteur est la cause de notre résurrection et de notre gloire éternelle, comme Adam est le principe de notre mort et de nos humiliations temporelles : l'un nous vivifie pour l'éternité, l'autre nous tue dans le temps ; l'un nous sauve, l'autre nous perd.

Quiconque a lu saint Paul a remarqué l'insistance de Tauteur inspiré à revenir sur ce parallélisme entre l'action nocive d'Adam, l'homme selon la chair, et l'action bienfaisante de Jésus, l'homme selon l'esprit. Le corps animal et ignominieux, dont parle l'Apôtre, n'est donc pas le corps du chef et père de l'humanité tel qu'il sortit des mains de son Créateur, mais tel qu'il devint par la suite, lors de la chute. Sil n'en était pas ainsi, pourquoi saint Paul, écrivant aux Corinthiens, leur dirait-il, en termes clairs et formels (i) : « Par un seul homme la mort, et aussi par un seul homme la résurrection des morts. De même que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront en Jésus-Christ. »

Saint Augustin, tout en réfutant la fausse interprétation des Manichéens, ne nie pas cependant qu'il y ait une différence profonde entre l'état dans lequel fut créé le corps du premier homme et celui de nos corps ressuscites. Il accepte même, dans ce sens, les appellations de corps animal et de corps spirituel. « Adam, terrestre par le limon dont il a été tiré, — écrit-il (2), — a été créé avec une âme vivante et non avec un esprit

(i) I Cor., XV, 21, 23.

(a) De Civ. Dei, XIII, 28.

vivifiant qui devait être plus tard la récompense de son obéissance. Aussi ce corps qui avait besoin de manger et de boire pour se prémunir contre la faim et la soif, qui ne jouissait pas de l'immortalité absolue et indissoluble, mais que l'arbre de vie défendait contre la mort et entretenait dans la vigueur de la jeunesse, ce corps n'était pas spirituel, mais animal, on ne saurait en douter. Cependant il ne serait point mort, s'il n'eût encouru par son péché la peine dont Dieu l'avait menacé. Alors, l'homme éloigné de l'arbre de vie fut livré à la destruction, sous les coups du temps et les ravages de la vieillesse, soutenant encore par les aliments, qui ne lui furent pas refusés, sa vie dans un corps animal, mais qui pouvait devenir spirituel par le mérite de l'obéissance, tandis que, sans le péché, il eût pu obtenir une vie sans fin dans le paradis. »

Saint Augustin s'élève, dans ce passage de la Cité de Dieu, contre les Pélagiens, qui prétendaient que nos premiers parents seraient morts quand bien même ils n'auraient commis aucune faute. L'évêque d'Hippone défend aussi ce dogme de l'immortalité primitive de nos premiers parents contre Porphyre et les néoplatoniciens (i). Recourant, suivant sa tactique, à un argument ad hominem, il montre, dans la croyance à la métempsychose professée par ces philosophes, une preuve qu'à leurs yeux mêmes la félicité de l'âme séparée de son corps est incomplète.

Personne n'a mieux démontré, que saint Augustin,

(i) De Civ.Dei, XIII, 19 : « Contre ceux qui ne croient pas que, sans le péché, nos premiers parents eussent été immortels. »

la part d'immortalité et de bonheur qui revenait au

corps de l'homme avant la chute d'Adam, ainsi que celle qui doit lui revenir, malgré la chute, grâce à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ, le premier-né d'entre les morts.

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