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LE PECHE DADAM, CAUSE DE LA MORT

ravit des personnes tendrement aimées. Nous le savons, il est vrai, elles ne nous laissent point à jamais sur la terre, elles ne font que devancer notre départ de quelques jours. Néanmoins, l'horreur naturelle que nous avons de la mort fait que cette séparation passagère centriste en nous le sentiment de l'amitié. C'est pourquoi l'Apôtre (i) ne nous recommande pas simplement de ne point nous attrister, mais d'éviter la tristesse de ceux qui sont sans espérance. La nécessité, en nous enlevant nos amis, nous plonge dono dans la désolation, non sans nous ôter toutefois l'espoir de les retrouver un jour. Leur perte nous attriste, l'espérance nous console; notre faiblesse naturelle nous abat, la foi nous relève; notre condition mortelle nous fait répandre des larmes, les promesses de Dieu les essuient. »

Les liens de cause à effet qui unissent le péché à la mort sont affirmés plus catégoriquement encore au début du livre treizième de la Cité de Dieu (2) : « J'arrive maintenant à la chute du premier homme ou plutôt des premiers hommes, — écrit l'auteur : — je traiterai de l'origine et de la transmission de la mort dans l'humanité, l'ordre que je me suis prescrit le demande. Dieu n'avait point créé l'homme, comme l'ange, pour ne pas mourir, quand même viendrait-il à pécher, mais pour partager, sans passer par la mort, l'immortalité et l'éternité bienheureuse de l'ange, s'il était fidèle au devoir de l'obéissance. En cas d'infidélité à sa loi.

(i) I Thess., IV, 12.

(2) De Civ. Dei, XIII, i.

l'homme devait être frappé de mort, très juste châtiment de sa rébellion. »

Saint Augustin, à propos du terrible arrêt : Morte morieris, examine une série de problèmes. Le plus important se rapporte à l'application de la peine aux descendants du coupable. Pourquoi nous, dont la volonté n'a pu prendre une part, si petite fut-elle, à la faute d'Adam, puisque nous n'existions pas encore, sommes-nous condamnés avec lui? Voici la réponse du Docteur (i) : u Dieu, auteur de la nature et non du vice, a créé l'homme dans la droiture et l'innocence; mais, corrompu par sa propre mahce et justement condamné, celui-ci a transmis à sa race sa dépravation et son châtiment. Car nous étions tous en lui seul, quand nous étions tous ce seul homme qui tomba dans le péché par la femme formée de sa substance avant sa faute. La forme spéciale, qui constitue notre vie propre, n'était pas encore; mais le germe dont nous devions sortir était déjà, germe, à la vérité, corrompu, engagé dans les liens de la mort et justement condamné, en sorte que l'homme qui naît de l'homme ne saurait avoir une autre condition que celle de celui dont il descend. Ainsi, du mauvais usage du libre arbitre, est sortie cette série de calamités qui, par un enchaînement de misères, conduit le genre humain, perverti dans son origine et comme vicié dans sa racine, jusqu'à la dernière disgrâce de la seconde mort, dont sont seulement préservés ceux que la grâce de Dieu délivre. »

(0 De Civ. Dei, XIII, i4.

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La distinction scolastique entre Adam personne privée et A.dam chef et père du genre humain, si utile à î intelligence du péché originel, se trouve suffisamment contenue dans ces explications, bien qu'elle n'y soit pas exprimée avec cette netteté de formule qu'elle aura plus tard dans la théologie thomiste.

L'évéque d'Hippone développe les mêmes idées dans cet autre passage de ses œuvres (i) : « La grandeur de la faute a tellement corrompu la nature humaine, que cette peine du péché des premiers hommes est devenue, pour ainsi dire, une loi naturelle pour leurs descendants. En effet, l'homme ne naît pas de l'homme comme le premier homme est né de la poussière. La poussière est la matière dont a été formé Adam, tandis que l'homme qui en engendre un autre est son père. D'où il suit que la chair n'est pas de même nature que la terre, bien qu'elle en ait été tirée, mais i'homme-fils est absolument de la même nature que l'homme-père. Tout le genre humain, dont la race devait se propager par la femme, était donc dans le premier homme, quand Dieu prononça sur les deux époux une sentence de condamnation. Tel qu'il fut, non par sa création, mais par son péché et le sentiment dont il a été frappé, tel il se reproduit dans les mêmes conditions de péché et de mort. 11 y a cependant cette différence qu'Adam ne fut pas réduit, par cette faute ou cette peine, à la stupidité, ni à la faiblesse d'esprit et de corps que nous remarquons chez les enfants, Dieu voulant, dès leur naissance, les rendre presque semblables aux petits des

(i)De Ciu. Dei, XIII, 3.

animaux, après avoir voulu abaisser leurs parents au rang des bêtes pour la vie et pour la mort, selon cette parole de l'Écriture : L'homme élevé en honneur ne l'a pas compris; il a été comparé aux animaux qui n'ont point d'intelligence, et il leur est devenu semblable (i). Il y a plus : les enfants ont encore moins d'usage de leurs membres, ils ont moins de sentiment de leurs besoins et des dangers qu'ils courent que les animaux qui viennent de naître. Mais, semblable à la fièche qui s'échappe de l'arc tendu, la force inhérente à l'homme l'élève ensuite au-dessus des bêtes avec une énergie d'autant plus merveilleuse, qu'elle a été plus longtemps comprimée.

(( Ces premiers essais de la vie ne sont donc pas la juste punition de l'iniquité du premier homme; mais la vie humaine en lui a été tellement changée et corrompue qu'il souffre en ses membres les révoltes de la concupiscence, et qu'il a été nécessairement soumis aux entraves de la mort : aussi il porte en lui-même le châtiment de son crime et il engendre des êtres pareils à lui, c'est-à-dire esclaves du péché et de la mort. »

Suivant l'enseignement d'Augustin, conforme à celui de l'Église, le principe de toutes les misères humaines, des maux sans nombre dont souffrent les peuples, comme les individus, est la révolte d'Adam contre son Créateur. C'est à cause d'elle — on l'a vu — que nous sommes tous condamnés à disparaître tragiquement de ce monde, un jour ou l'autre, dans l'effondrement de notre nature. La mort n'est pas simplement

(i) Ps. xLvni, i3.

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l'instant de la séparation de l'âme d'avec le corps : elle est, par surplus d'horreur, l'ensemble de nos hontes et de nos souffrances. La lutte de la chair contre l'esprit, lutte dont je souffre cruellement, c'est elle. Les soucis qui me rongent et les terreurs qui m'affolent, c'est encore elle. La fatigue qui me poursuit partout et m'accable jour et nuit, c'est toujours elle.

Personne n'a plus vivement senti qu'Augustin l'état de luttes incessantes qui est le nôtre ici-bas : luttes de l'âme contre le prince des ténèbres et ses suggestions dangereuses, luttes de la raison contre les caprices de l'imagination et les appétits des sens, luttes contre les maux physiques et les angoisses morales, luttes enfin contre cette lassitude si pénible à la longue qu'engendrent fatalement tous nos actes.

Ce dernier genre de combat est l'objet d'une fine analyse psychologique de la part de saint Augustin (i) : (( Nous sommes en lutte — observe- t-il — contre le plaisir du sommeil, en lutte contre l'accablement qu'il produit. Nous voulons veiller, nous tombons de sommeil ; nous voulons jeûner, la faim et la soif nous tourmentent; voulons-nous rester debout, la fatigue bientôt nous accable et nous cherchons à nous asseoir; qu'enfin cette dernière position se prolonge, elle devient insupportable. Vous avez faim, quelqu'un met devant vous de la nourriture et vous l'offre comme moyen de réfection. Persévérez à user de ces aliments ; votre but en mangeant est, sans aucun doute, de récupérer les forces perdues. Eh bien, continuez, continuez tou-

(i) Enarr. inPs., inps, lxxxiv en., lo.

jours; et bientôt vous ne trouverez plus que lassitude dans ce qui devait vous redonner de la vigueur...

(( Trouvez-moi donc un moyen de réparer vos forces, qui ne devienne le moyen de les perdre, si vous continuez à y recourir. Quelle paix peuvent goûter ici-bas des hommes obligés de résister constamment à tant d'importunités, à tant de convoitises, à tant de besoins, à tant de lassitudes? Ce n'est point la véritable paix. Quelle sera donc la paix parfaite ? Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l'immortalité. Alors s'accomplira cette parole qui est écrite : La mort a été absorbée dans la victoire. Mort, où est ton aiguillon (i)? Comment, en effet, y aurait-il une paix pleine et entière là où se rencontre encore la mortalité ? Car c'est de la mort que vient cette fatigue que nous trouvons même dans tout ce qui répare nos forces. Elle en vient, parce que nous traînons un corps mortel, que l'Apôtre nous représente comme mort, même avant sa dissolution. Le corps est mort, nous dit-il, à cause du péché. Pour mourir, il vous suffirait de continuer longtemps une action pourtant bonne et fortifiante de sa nature. Persévérez à beaucoup manger, vous en mourrez ; persévérez dans de longs jeûnes, vous en mourrez ; restez toujours assis, sans vouloir vous lever, vous en mourrez ; marchez toujours, sans vouloir vous asseoir, vous en mourrez ; tenez-vous constamment éveillé, vous refusant à dormir, vous en mourrez; dormez toujours, vous en mourrez aussi. Quand la mort sera absorbée dans la

(i) I Cor., x\, 53.

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victoire, alors seulement toutes ces faiblesses n'existeront plu», et la paix sera entière et éternelle. »

Saint Augustin ne se contente pas d'attribuer à la mort tous nos maux; pénétrant plus avant dans le mystère de la vie, il juge qu'elle mérite si peu ce beau nom de vie qu'il est enclin à la confondre avec la mort elle-même (i). A peine un enfant arrive-t-il à la lumière du jour, qu'il tend tout aussitôt vers la mort et qu'il ne cessera d'y tendre de tout le poids de son corps tant qu'il sera du nombre des vivants. Il n'est personne qui ne soit plus proche de sa tombe au dernier mois de l'année qu'à son début. L'instant que l'on vit est autant de moins à vivre; la durée que l'on parcourt va toujours en diminuant. Aussi l'existence n'est-elle rien de plus qu'une course vers la mort, et il n'est permis à aucun coureur ni de s'arrêter, ni d'aller avec une allure moins rapide. Tous sont poussés et emportés avec une égale vitesse.

Nous commençons à mourir du moment où commence à s'exercer en nous l'action de la mort, c'est-àdire le retranchement de la vie, ses soustractions successives et ininterrompues. Il faut bien l'avouer, nous sommes dans la mort, dès que nous commençons à vivre. Car, à chaque jour, à chaque heure, à chaque moment, que se passe-t-il, si ce n'est cette action de la mort qui se poursuit jusqu'à ce que son œuvre soit achevée?

Saint Augustin en conclut que l'homme ici-bas est, en même temps, dans la vie et dans la mort : dans la

(i) De Civ. Dei, XIII, lo.

vie présente, tant qu'il lui reste des jours à vivre, et cependant dans la mort dont l'activité ne cesse de se faire sentir au fur et à mesure que l'existenee s'écoule. L'évêque d Hippoue est un des Pères qui a le mieux étudié le dogme du péché originel et qui la présenté, le plus habilement, sous son aspect apologétique. Cette j vérité chrétienne, comme toutes les autres d'ailleurs, a ï sa base dans l'Écriture et dans la tradition, aussi ne | peut-on pas en établir la démonstration rationnelle, et Augustin n'en a pas la pensée. Toutefois, il n'est peutêtre pas de dogme qui satisfasse davantage la raison par l'explication qu'il apporte à un fait qui est pour nous de la plus haute importance. Il s'agit de la contradiction entre notre soif insatiable de bonheur et les misères de cette vie, contradiction d'autant plus frappante qu'elle existe chez tous les hommes sans exception. Les humbles, les pauvres et les malades ne sont pas seuls à en soufTrir, les privilégiés de ce monde en souffrent aussi. La certitude de leur mort imminente, d'une part, et, de l'autre, 1 incertitude de leurs joies présentes les jettent dans le trouble, alors même qu'ils cherchent par mille moyens à s'en défendre.

Cette lutte entre deux courants contraires, l'un nous entraînant vers la vie, et l'autre vers la tombe, nous ne la connaissons ni pour l'avoir lue dans les livres, ni pour r avoir apprise de l'enseignement des hommes : chacun de nous ne la connaît que trop par l'expérience de plus en plus cruelle qu'il en acquiert, à tout instant, au-dedans de lui-même. ■

Cet éternel conflit prend cependant un caractère plus tragique encore aux yeux des hommes, lors des

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révolutions et des guerres. Les calamités publiques, par leur horreur et leur étendue inaccoutumées, le mettent davantage en évidence. La conscience que l'on a de ses maux] personnels s'éclaire et se renforce par celle que l'on a des coups terrifiants qui frappent une partie plus ou moins considérable de l'humanité. L'échange mutuel de leurs impressions douloureuses entre ceux qui souffrent augmente et bientôt exaspère les plaintes. Nous l'éprouvons tous depuis cette journée du 2 août 1914 qui a déchaîné sur l'Europe le plus effroyable déluge de misères qui jamais se soit abattu sur cette terre.

Comme à toutes les époques de grands bouleversements, le problème de la mort se pose à cette heure avec tant de force qu'il paraît nouveau, lui qui pourtant se perd dans la nuit des temps. En face des victimes de la guerre qui se chiffrent par millions, l'énigme de cette contradiction, dans laquelle se résoud la vie humaine, obsède l'esprit au point d'être insupportable.

La doctrine augustinienne sur le péché originel et ses suites, qui n'est autre — on l'a dit — que celle de l'Église, fournit une réponse à l'angoissante question. Examinons-en la teneur pour juger si elle explique, ou non, l'anomalie de la situation qui nous est faite de par notre naissance. Nos souffrances se trouvent implicitement contenues, avec la désignation précise de leur cause, dans cet arrêt de la justice divine contre Adam coupable (i) : « Dieu dit à l'homme : Parce que vous avez écouté la voix de votre femme et mangé du

(1) De Genesi ad litteram, XI, 38.

fruit de l'arbre, du seul dont je vous avais défendu de manger, la terre est maudite dans vos œuvres: c'est dans la tristesse que vous vous nourrirez de ses produits tous les jours de votre vie. Elle ne vous donnera que des épines et des ronces, et votre nourriture sera riierbe des champs. C'est à la sueur de votre face que vous mangerez votre pain, jusqu'à ce que vous reveniez à la terre d'où vous avez été tiré, car vous êtes poussière et vous retournerez en poussière(i). »

Les difficultés et les labeurs de la vie exprimés par l'ingrat travail de défrichement du sol, ses souffrances si bien symbolisées par les ronces et les épines, enfin la mort elle-même dont l'humiliation est fortement rendue par le retour à la terre dont parle l'Écriture, en un mol l'ensemble et l'aboutissement des misères de l'existence, ont un principe commun, qu'il ne faut chercher ni en Dieu, ni dans l'être humain, tel qu'il sortit des mains de son Créateur.

L'origine de notre mortalité n'est pas contemporaine de la création du premier homme, elle lui est consécutive. Voilà donc pourquoi, introduite après coup dans notre nature, la mort y fait toujours figure d'étrangère. Voilà pourquoi nous ne pouvons l'accepter et la considérer comme nôtre. 11 nous est consolant d'apprendre, tant tout en elle nous choque et nous répugne, qu'elle n'était pas faite pour nous, pas plus que nous n'étions faits pour elle.

J'aime mon inteUigence, mon cœur, ma volonté, j'aime mes yeux qui s'ouvrent à la lumière et mes oreil-

(i) Gen., III, 17.

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les attentives à la parole, je les aime tous parce qu'ils sont mions et qu'ils sont l'œuvre de Dieu. La mort, j'en ai peur, je la fuis et je la déteste, parce qu'elle n'appartient pas à ma nature et qu'elle n'est pas moi. Elle est non seulement l'étrangère qui inspire la méfiance, mais l'ennemie dont la présence est odieuse.

Le récit génésiaque explique donc notre répugnance instinctive de la mort que nous tendons à repousser par ce mouvement naturel qui fait qu'un corps vivant tend à expulser tout autre corps dont il ne peut s'assimiler la substance.

Un point demeure obscur : quelle est la cause responsable de notre mortalité? La désobéissance d'Adam, chef et père de l'humanité, nous répond l'auteur inspiré de la Genèse, et, pour traduire cette affirmation en langage philosophique, l'abus fait par le premier homme de son libre arbitre. Jetant maintenant un regard sur nous-mêmes, sur notre état particulier durant cette vie, demandons-nous si cet état s'harmonise, ou non, avec cette nouvelle explication de la Bible. Gomment en disconvenir : la faiblesse incurable de notre volonté, sa mobilité extrême et son conflit avec les passions, prouvent qu'on est en face d'une force atteinte et blessée dans son fond même. Psychologues et moralistes le constatent sans l'expliquer, tandis que les théologiens en donnent une raison suffisante. Les maladies de la volonté, sur lesquelles tant d'études savantes ont été publiées de nos jours, sont la suite de la défaillance du libre arbitre chez l'homme, c'est-à-dire chez celui qui portait dans ses flancs les destinées de toute l'espèce.

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La chute d'Adam et d'Eve dans le paradis terrestre éclaire ainsi singulièrement l'un de? problèmes les plus obscurs et les plus angoissants. Elle rend compte de la présence de la mort et de son lamentable cortège chez un être créé cependant pour le bonheur et la vie. Le mot de l'énigme, vainement cherché en dehors de la religion, est dans le dogme du péché originel, tel que l'a enseigné saint Augustin d'accord avec l'Église.

Avant d'aborder, dans le chapitre suivant, les objections contre cette solution chrétienne du problème de la mort, quelques mots, d'après l'évêque d'Hippone, sur la nature de la faute commise par nos premiers parents, ou plus exactement sur son objet. Trois hypothèses se présentent à l'esprit du Docteur.

La plus simple, sinon la plus sûre, consiste à prendre le récit génésiaque de la chute dans son sens littéral, tenant l'arbre et ses fruits pour réels, tels que les pommiers actuels et leurs pommes. Cette interprétation directe et obvie du texte sacré ne s'impose pourtant pas à notre croyance. Il nous est loisible, si notre mentalité s'en accommode mieux, d'interpréter allégoriquement la narration mosaïque. « Je ne l'ignore pas — écrit à ce sujet Augustin (i), — certains auteurs ont pensé que nos premiers parents, dans leur hâte d'acquérir la science du bien et du mal, ont voulu jouir avant l'heure de ce qui leur était réservé pour un temps plus favorable. Le tentateur se conduisit, en cette circonstance, de manière à les pousser à faire un acte qui ne s'accordait pas avec leur condition présente, afin de les précipiter dans le péché, de les mettre dans le cas d'être condam-

(i) De Gen.ad liit., XI, 4i.

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nés, chassés du paradis, et privés ainsi d'un bienfait qu'ils auraient pu goûter pour leur bonheur s'ils n'en avaient joui qu'au moment voulu par Dieu.

(( Ce sentiment, si, par hasard, on doit entendre l'arbre dont il s'agit, non dans un sens propre, comme s'il était question d'un arbre et de fruits véritables, mais dans un sens figuré, n'aurait rien qui ne pût s'harmoniser, d'une certaine façon, avec l'orthodoxie d'une foi véritable. »

La troisième hypothèse qui a, de nos jours encore, plusieurs partisans, est exposée en ces termes par l'évêque d'Hippone, qui la rejette, en la tournant en ridicule : u D'autres auteurs pensent que les deux premiers êtres humains ont devancé, comme des voleurs, le temps de leurs noces et ont eu ensemble un commerce charnel, avant que celui qui les avait créés les eût lui-même unis. Cette union serait représentée par l'arbre auquel il leur était défendu de toucher, jusqu'à ce qu'ils pussent le faire par un mariage consommé en son temps. Faudrait-il croire qu'ils ont, par exemple, été créés dans un âge où ils devaient attendre l'époque de la puberté? Faudrait-il, au contraire, admettre que la légitimité de leur union n'a pas commencé en même temps que sa possibilité.

u Aurait-il fallu aussi par hasard — conclut le saint avec ironie — que l'épouse fût livrée à l'époux par son père, que la solennité des fiançailles se fût accomplie, que le festin des noces fût terminé, que le prix de la dot eût été fixé, que l'acLc du mariage eût été écrit? Tout cela est ridicule, sans compter que c'est s'éloigner du sens propre des paroles de l'Écriture. »

Saint Augustin, dont le génie est plus a même qu'aucun autre de saisir les beautés du symbolisme chrétien, indique la diversité des sens spirituels du récit de la déchéance primitive. Toutefois le prudent exégète a soin d'ajouter qu'il faut, tout en se livrant à ces interprétations permises, maintenir avant tout le sens objectif du récit génésiaque (i). u Plusieurs — écrit-il — entendent dans un sens spirituel tout le paradis, où la sainte Écriture déclare avec vérité que furent placés les auteurs du genre humain. Les arbres et leurs fruits ne sont pour eux que des symboles de vertus et de vie morale, comme si tout ce qui a été écrit était purement figuré, sans réalité visible. Ne pourrait-il donc exister un paradis terrestre, parce qu'on peut entendre ce qui en est dit dans un sens spirituel? Ainsi, Agar et Sara, ces deux femmes d'où sont nés deux enfants d'Abram, l'un de l'esclave, l'autre de la femme libre, n'auront point existé, parce que l'Apôtre dit qu'elles figuraient les deux Testaments (3). Ne sera-t-il pas sorti d'eau de la pierre frappée par Moïse (3;, parce que la pierre peut figurer le Christ, suivant cette parole du même Apôtre (!i) : Or la pierre était le Christ.

(( Rien n'empêche de voir, dans le paradis terrestre, la vie des bienheureux; dans ses quatre fleuves, les quatre vertus de prudence, de force, de justice et de tempérance; dans ses arbres, toutes les sciences utiles ; dans leurs fruits, les bonnes mœurs. Pourquoi ne pas .'

(i) De Civ. Dei, XIII, 21.

(3) Gai, IV, 23.

(3) Exod., xvii, 6; iSum., xx, 11.

{Ix) I Cor., X, k.

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voir encore, dans l'arbre de vie, la sagesse mère de tous les biens ; et dans l'arbre de la science du bien et du mal, l'expérience du commandement violé?...

(( Tout cela peut aussi s'entendre de l'Église, et permet d'en mieux comprendre l'annonce prophétique de ses destinées : ainsi, le paradis est l'Église, selon le Cantique des Cantiques (i); les quatre fleuves sont les quatre évangélistes; les arbres fruitiers, les saints; leurs fruits, les bonnes œuvres; l'arbre de vie, le Saint des saints, le Christ lui-même; l'arbre de la science du bien et du mal, le libre arbitre. Car l'homme qui a méprisé la volonté divine, ne saurait faire de ce libre arbitre qu'un usage funeste; et il apprend ainsi quelle différence existe entre la recherche du bien commun à tous et la poursuite exclusive de son propre bien...

(( Rien n'empêche qu'on ne fasse du paradis terrestre ces applications ou d'autres semblables, dans le sens spirituel, pourvu qu'en même temps l'on croie d'une foi sincère à la vérité du récit biblique et au fond historique de la chute tel que l'Écriture nous en a conservé le souvenir. »

Aujourd'hui, où l'exégèse rationaliste prétend saper par la base nos dogmes en expliquant dans un sens spirituel les témoignages des saints Livres sur lesquels ils reposent, les explications précédentes de saint Augustin sont propres à nous fortifier contre des attaques, dont a eu raison sa science exégétique, doublée de sa foi magnifique et de son robuste bon sens.

(i) Cant., IV, i3.

OBJECTIOiNS

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