‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 12 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le péché originel et la double mort de l'âme par le péché et la damnation.

La démonstration de l'immortalité de lame rend — semble-t-il — impossible l'hypothèse de sa mort. Et pourtant, après avoir soutenu l'une contre ses négateurs avec d'excellents arguments, saint Augustin soutient l'autre avec autant de force (i).

Bien que l'âme humaine, déclare-t-il, soit certainement immortelle, elle a aussi néanmoins sa mort. Elle est immortelle puisqu'elle conserve toujours, d'une manière ou d'une autre, quelque vie et quelque sentiment, tandis que son compagnon, le corps, est mortel, parce qu'il peut cesser complètement de vivre, et qu'il ne vit jamais par lui-même.

L'immortalité de l'âme lui est particulière et ne saurait être confondue avec celle de Dieu. Si notre principe spirituel ne peut mourir, s'il survit aux maladies et à la ruine du corps, il est pourtant sujet à des changements. Aujourd'hui épris de vérité, il peut, demain,

(i) DeCiv. Dei, XIII, 2.

porter ses hommages à l'erreur ; aujourd'hui il s'attache au bien, demain peut-être s'attachera-t-il au mal, avec une ardeur semblable. L'immortalité véritable, apanage exclusif de l'être divin, n'est autre que l'immutabilité absolue, dont parle l'Apôtre (i) lorsqu'il dit de Dieu qu'il est celui u qui seul possède l'immortaUté, qui habite une lumière inaccessible, qu'aucun homme n'a vu ni ne peut voir, à qui est l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Amen. »

Si l'immortalité véritable n'appartient qu'à la Divinité seule, n'est-on pas en droit de soutenir que Tâme est sujette à une certaine mortalité? S'il n'en était pas ainsi, le Seigneur ne pourrait nous donner ce sage conseil : u Craignez celui qui peut mettre à mort le corps et l'âme dans l'enfer. » L'âme peut donc mourir, et d'autre part elle est destinée à vivre toujours. (( Comment, dans ce cas, est-elle immortelle? — écrit saint Augustin (2). — Parce qu'elle conserve une certaine vie qui ne s'éteint jamais. Et comment meurt-elle? Ce n'est point en cessant d'être un principe d'énergie vitale, mais en perdant elle-même la vie. Bien qu'étant la forme vivifiante du corps, elle possède en même temps une vie qui lui est propre. Considérez ici l'ordre mis par la Providence dans la création. L'âme est la vie du corps, Dieu est la vie de l'âme. De même que la présence dans notre corps du principe spirituel, qui l'informe et l'anime, est indispensable pour le maintenir vivant, de même l'union de notre âme avec Dieu,

(0 I Tim., VI, 16.

(2) Serrnones ad popul, sermo lxv, ^.

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son principe viviOcateiir, lui est nécessaire pour la préserver de la mort. »

Cette idée si haute et si juste se retrouve fréquemment sous la plume du grand Docteur. Parlant des conséquences du péché d'Adam, et de nos fautes personnelles, montrant l'âme vaincue dans sa lutte contre le mal, Augustin écrit(r) : « La mort arrive quand Dieu l'abandonne ; comme celle du corps, cpiand l'âme le quitte. Et la mort de l'un et de l'autre, c'est-à-dire de tout l'homme, c'est quand l'âme, désertée par Dieu, déserte son compagnon d'existence. Alors Dieu cesse d'être sa vie, et elle n'est plus la vie du corps. Ce malheur est suivi d'un autre appelé, par l'autorité des Saintes Écritures, la seconde mort. C'est d'elle dont parle le Sauveur disant : « Craignez celui qui a le pouvoir de perdre le corps et l'âme dans l'enfer. »

L'évêque d'Hippone développe la même pensée dans un de ses admirables discours sur les psaumes (2). A propos d'une digression sur la résurrection de Lazare, il met en parallèle la résurrection du corps à la vie physique avec celle de l'âme pécheresse à la vie morale. Ces deux miracles de la bonté divine se ressem.blent et diffèrent sur plusieurs points. Leur auteur est le même; l'instrument dont il se sert, et le motif qui le pousse à s'en servir, sont identiques. Dans un cas comme dans l'autre, c'est Dieu qui, dans son infinie miséricorde, emploie sa toute-puissance à chasser la mort afin de lui substituer la vie. Augustin signale particulière-

(i) De Civ. Dei, Xlll, 2.

(2) Enarr. in Ps., in Ps. lxx, 3.

ment l'analogie entre le besoin qu'a le ressuscité d'un air respirable pour continuer de nouveau à vivre et le besoin, non moins impérieux, qu'éprouve l'âme du converti, de la présence de son Dieu redevenu son hôte et son ami.

Le Docteur remarque, par contre, une différence : Lazare, une fois sorti de son sépulcre et rendu à son ancienne existence, continue à vivre malgré le départ du Christ. L'àme, ressuscitée, elle, retombe dans la mort d'où elle était sortie, comme le miraculé de Béthanie de sa tombe, si Dieu s'éloigne d'elle, ou, plus exactement, si, par un nouvel abus de son libre arbitre, elle se soustrait à sa divine influence. « Quelles sont, pensez-vous, — écrit saint Augustin, — les merveilles de Dieu? Qu'y a-t-il de plus admirable que de ressusciter les morts? Suis-je donc mort? direz-vous. Si vous ne l'étiez pas, on ne vous dirait point : « Levez-vous, vous qui dormez, et ressuscitez d'entre les morts; et le Christ vous éclairera.

« Tous les infidèles, tous les pécheurs sont morts ; ils vivent de corps, mais non de cœur. Or celui qui ressuscite un homme qui n'existe plus quant au corps, le rend à l'usage de la lumière visible et de l'air respirable; mais ce n'est ni la lumière ni l'air qui lui rendent la vie. Il recommence simplement à voir et à respirer, comme il voyait et respirait auparavant. L'àme n'est pas ressuscitée de cette manière. Sans aucun doute elle l'est par la puissance divine, tout comme le corps. Mais quand Dieu ressuscite un corps, il le rend au monde; et quand il ressuscite une âme, il se la rend à lui-même. Si l'air qu'on respire ici-bas nous est ôté, le corps

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meurt; si Dieu nous est ôté, l'âme meurt. Donc, lorsqu'une âme est rendue à la vie, elle ne continue à vivre qu'autant que Dieu, qui l'a ressuscitée, est présent en elle. En effet, il ne la ressuscite pas pour la quitter et la laisser vivre par elle-même; comme il fit autrefois pour Lazare, mort depuis quatre jours, dont la dépouille mortelle fut rappelée à la vie par la présence physique du Sauveur... (Le miraculé de Béthanie) n'est-il pas demeuré vivant après le départ du Christ ?

(( Ce n'est pas ainsi qu'une âme est ressuscitée. Dieu la ressuscite, et elle meurt si Dieu s'en éloigne... Comme l'âme est la vie du corps, Dieu est la vie de l'âme. De même que le corps meurt si l'âme l'abandonne, ainsi l'âme meurt si elle est abandonnée de Dieu. Sa grâce consiste donc à nous ressusciter et à rester avec nous. »

Cette explication de la vie et de la mort des âmes est développée, en des termes presque identiques, dans un des Traités sur l'Évangile de saint Jean (i) et dans un panégyrique en l'honneur des saints martyrs Fructueux, évêque, Augure et Euloge, diacres (2).

Voici un point acquis : notre vitalité morale et religieuse est en rapports constants avec la présence de Dieu en nous. Dieu joue dans notre vie spirituelle et mystique le rôle joué par l'âme dans notre vie physique. Il nous importe par conséquent de connaître les causes de la disparition, toujours possible ici-bas, de notre hôte divin. Elles se résument en une seule, le

(i) In Joannis evangel. tractât., tract, xlvii, 7. (3) Sermones ad pop.,sermo cclxxiii, 1.

péché. C'est lui, l'unique auteur responsable de tous les genres de mort. Augustin le déclare dans une lettre à Evodius (i) : les seules causes par lesquelles on puisse expliquer la mort de 1 "âme sont le péché et la condamnation qui en est la suite. 11 dit aussi : l'âme vit de Dieu quand elle vit bien, c'est-à-dire lorsqu'elle évite le mal (2).

Comment, écrit-il encore (3), puis-je savoir, me direzvous, que mon âme ne meurt point? Ne lui donnez pas vous-même un coup mortel, et elle ne mourra point. Comment, objectez-vous, puis-je tuer mon âme? Sans parler des autres fautes : c La bouche qui ment — dit l'auteur du Livre de la Sagesse (!i) — tue l'âme. » Si l'âme — observe enfin le Docteur — ne veut pas que Dieu l'abandonne, qu'elle persévère toujours dans la foi et qu'elle ne recule devant aucun sacrifice, y compris celui de la vie présente.

Le psalmiste n'attribue-t-il pas cependant au Créateur la mort de l'âme, quand il s'écrie (5) : a 0 Dieu, si vous tuez les pécheurs, hommes sanguinaires, retirezvous de moi. )) Rapprochant cette phrase de son contexte, saint Augustin remarque (6) qu'en disant ces mots : Us sont tués, le Prophète veut faire entendre qu'étant gonflés d'orgueil, les pécheurs perdent la grâce divine qui les faisait vivre. Leurs folles pensées sont seules le principe de leur perte.

(1) Epist. CLxiv.

(a) De Civ. Dei, XIII, 2.

(3) /n Joannis ev. tract., xlvii, 7.

(4) Sap., I, II.

(5) Ps. cxxxviii, 19 et 20.

(6) Enarr. in Ps. cxxxvm, 26.

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L'évêque d'Hippone étudie, avec sa finesse exercée de].'psychologue, les indices d'après lesquels on peut juger si le corps et 1 âme sont vivants ou morts. Dans l'impossibilité d'atteindre la vie dans son principe, nous la rechercherons dans ses manifestations, c'est-àdire dans les actes qui lui sont propres. « Je demande à quelqu'un — écrit Augustin (i) — s'il est vivant, et il me répond : Vous voyez un homme marcher, vous le voyez agir, vous l'entendez parler, vous constatez qu'il*se porte vers ce qui lui est agréable et qu'il fuit ce qui luiMéplaît, et vous ne comprenez pas que son corps est vivant ? Ces actes sont une preuve évidente de sa vitalité. »

Si, pour juger de la vie physiologique, il faut envisager l'activité humaine sur le terrain purement concret et matériel, pour juger de la vie, non plus du corps, mais de l'âme, l'on doit considérer cette activité à un point de vue tout différent, sous son aspect spirituel et moral. Les actes de cet homme sont-ils bons ou mauvais, justes ou injustes, conformes ou non à la loi divine? « Ces pieds marchent — observe saint Augustin, — je me borne à ce seul mouvement, et j'interroge le corps et l'âme pour savoir s'ils sont en vie l'un et l'autre. En voyant les pieds marcher, je l'ai dit, j'en conclus que le corps est vivant. Mais où dirigent-ils leur course? Vers l'adultère, m'est-il répondu. L'âme est donc morte; car l'oracle infaillible de l'Écriture affirme que la veuve qui vit dans de coupables délices est morte, bien qu'elle paraisse vivante (a). »

(i) Sermones ad pop., serm. lxv, 5.

a) I Tim., \, 6.

Le même raisonnement s'applique aux opérations des autres membres et organes. Jentends une voix qui parle ou chante, donc je me trouve en face d'un corps vivant. La langue et les lèvres ne seraient pas mises en mouvement et n'émettraient point des sons articulés, s'il n'y avait à l'intérieur du corps un hôte caché qui se sert de ce muscle, comme un musicien de son instrument. En entendant une parole ou un chant, j'en conclus que leur auteur est physiologiquement vivant. Mais pour me renseigner au sujet de sa vie morale, je m'informe de la matière de ses discours. S'il profère, par exemple, des mensonges ou des blasphèmes, son âme est morte. Le Saint-Esprit n'a-t-il pas dit (i) : o La bouche qui ment tue l'âme » ?

Je demande pourquoi l'âme est-elle morte, — écrit saint Augustin ; — je posais tantôt la même interrogation au sujet de son compagnon d'existence : Pourquoi le corps a-t-il cessé de vivre ? Parce que l'âme, qui était son principe vital, s'en est séparée. Pourquoi l'âme, à son tour, est-elle morte? Parce que Dieu, qui est sa vie, l'a abandonnée.

L'imagination du grand Docteur est vivement impressionnée par la coexistence chez beaucoup d'hommes de la vie et de la mort. L'impie semble tout aussi vivant que le juste, alors qu'en raison de sa perversion volontaire il est moralement un cadavre. L'âme est une créature si grande et si puissante, que, même morte à la vie morale, elle demeure capable d'animer le corps (2). Tel est le motif pour lequel les pécheurs

(i) Sap., I, 1 1.

(3; Sermo lxv, 3.

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