‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 13 sur 33 · LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA MORT DE L'AMB · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA MORT DE L'AMB

continuent à subsister dans leur chair, après avoir été mortellement atteints dans leur esprit.

Rien d étrange qu'on puisse tenir pour vivant un homme spirituellement mort, quand on voit les parents et les amis des trépassés refuser de se rendre à l'évidence du malheur qui les frappe, quand on les entend s'adresser à celui qui n'est plus, comme s'il était encore là. Cette triste scène, dont nous avons été quelquefois témoins, est dépeinte avec réalisme par saint Augustin (i) : (( L'âme quitte-t-elle le corps qu'elle anime, celui-ci n'est plus qu'un cadavre. Autant il avait de charmes il n'y a qu'un instant, autant il est maintenant un objet de dégoût et d'horreur. Il a pourtant encore ses membres, ses yeux, ses oreilles, mais ce sont les fenêtres d'une maison dont l'habitant s'est enfui. Celui qui pleure un mçrt crie bien en vain vers les ouvertures d'une demeure abandonnée, où il n'y a plus personne pour répondre à son appel. Quels regrets exprimés par l'amour en deuil, que de qualités il énumère, que de souvenirs il évoque! Dans le transport d'une douleur qui ne connaît plus de bornes, il semble s'adresser à un cœur qui l'entend, et il ne parle qu'à un absent. Il se complaît dans l'énumération de ses vertus et des témoignages de sa tendresse : C'est de toi, dit-il, que j'ai reçu ce présent, c'est toi qui m'as rendu tel et tel service, c'est toi qui m'as comblé des marques de ton affection.

« Si vous consentiez pourtant à réfléchir et à comprendre, si vous dominiez l'excès de votre tristesse,

(i) Sermo lxv, h-

VOUS reconnaîtriez que celui qui vous aimait tant n'est plus là. C'est en pure perte que vous frappez à la porte d'une maison vide de son ancien habitant. »

Conformément à l'enseignement du Maître, le corps de l'impie est, pour Augustin (i), le tombeau de son âme morte à la grâce divine. Il lui applique l'apostrophe de Jésus aux Pharisiens (2) : u Vous êtes comme des sépulcres éclatants de blancheur, qui, à l'extérieur, sont remplis d'ossements et de pourriture. De même, extérieurement, vous paraissez justes, mais, intérieurement, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. ))

La mort causée par la privation de la grâce sanctifiante n'est pas la seule dont l'âme puisse être frappée. Une autre plus terrible peut être son partage pour l'éternité, par delà les limites de ce monde. Si l'homme meurt dans l'impénitence finale, c'est-à-dire dans la première mort spirituelle, son esprit est condamné à la seconde mort, celle-ci définitive. Ici-bas, la conversion des pécheurs est toujours possible ; dans l'enfer, elle ne l'est plus : aussi l'espérance en est bannie à jamais.

Cette mort éternelle consiste essentiellement pour l'âme, d'après saint Augustin (3), en la privation de Dieu. Telle est l'explication de cette parole du Prophète (4) : Que l'impie disparaisse et qu'il ne voie point la gloire du Seigneur. Au fond, quel que soit le lieu de son séjour, qu'elle soit de passage sur la terre ou irrévocablement fixée dans l'enfer, l'âme ne vit qu'au-

(i) Enarr. in Ps. lxixvii, ii, (3) Matt., xiui, 37, 38.

(3) Sermo lxv, 7.

(4) IsaL, XXVI, 10.

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tant qu'elle est unie à Dieu et suivant le degré de cette union.

La seconde mort se différencie de la première, non seulement parce qu'elle est permanente et définitive, mais aussi parce qu'elle est plus complète. L'âme est atteinte non seulement en tant qu'esprit, mais en tant que principe informant et vivifiant le corps. Son pouvoir d'animer la matière qui lui est unie, respecté en ce monde, ne l'est plus dans l'autre. Faut-il en conclure qu'il n'y a pas de résurrection pour les condamnés aux peines infernales? Les justes ressusciteraientils seuls afin d'être récompensés de leurs bonnes œuvres dans les deux éléments constitutifs de la nature qui les a produites ? Pareille hypothèse est invraisemblable : les damnés seront corps et âme dans le séjour des pleurs et des grincements de dents, comme les bienheureux dans le paradis de l'éternelle joie.

Une objection surgit alors qui n'a pas échappé à la sagacité d'Augustin : Comment un corps, désormais immortel, peut-il être appelé mort? Puisque l'esprit de l'homme, dans l'enfer, sera uni, cette fois, à la chair, par des liens indestructibles, u il semble inouï — observe le Docteur (i) — que l'on parle de la mort du corps, quand son principe vital ne le quitte pas, mais au contraire l'anime et lui donne le sentiment pour souffrir. Car, dans ce dernier et éternel supplice, on est fort bien en droit de dire que l'âme meurt, puisqu'elle ne vit plus de Dieu ; mais comment le dire du corps, puisque l'âme le fait vivre? Et pourrait-il autrement

(i) De Civ. Dei, XIII, a.

être sensible aux tortures qu'il endurera après la résurrection? Ne serait-ce point que, toute vie étant un bien et toute douleur un mal, le corps ne vit plus, quand l'âme, cessant d'être pour lui un principe de plaisir, devient uniquement une cause de souffrance? Dans la suprême damnation, l'homme continue à éprouver dans sa chair ressuscitée des sensations diverses. Toutefois, comme ces sensations ni ne le réjouissent, ni ne l'amusent, ni ne le reposent, mais lui font ressentir toutes les douleurs vengeresses du crime, n'est-il pas juste de dénommer cet état plutôt une mort qu'une vie? »

Après avoir étudié la nature des morts spirituelles qui affectent l'âme en ce monde et dans l'autre, saint Augustin se demande quelle est leur source première (i). Le torrent de nos calamités morales a un cours parallèle à celui de nos calamités physiques, et, en les remontant l'un et l'autre, l'on aboutit à la chute d'Adam dans le paradis terrestre. Notre premier père a été deux fois homicide en frappant de mort ses descendants dans leur esprit et dans leur chair. L'humanité a été condamnée en sa personne à tous les genres de mort, u Adam — déclare l'évêque d'Hippone — est un type de condamnation pour ses fils formés de son sang qui naîtront tous d'un seul ancêtre pour leur condamnation, n'ayant à leur disposition nul autre moyen de délivrance que la grâce du Sauveur. »

La désobéissance de nos premiers parents suffisait par elle-même — à n'envisager ses effets néfastes qu'au

(i) De Civ. Dei, XIII, 12.

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