‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 15 sur 33 · LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA MORT DE L'AME · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA MORT DE L'AME

Dieu aux proportions de la justice humaine, ils l'énervent, la déprécient et la diminuent tant et si bien qu'elle n'est plus qu'un vain mot. Ils oublient qu'entre les attributs divins et nos perfections limitées, il n'existe et ne peut exister que des rapports d'analogie. Un autre tort est, dans leurs raisonnements sur la justice, de faire abstraction de la miséricorde et des autres attributs avec lesquels, en réalité, elle s'identifie dans la simplicité absolue de l'Être suprême.

L'auteur de la Cité de Dieu venge l'Éternel des attaques dont sa Providence est l'objet, dans un chapitre qu'il intitule : u De la justice du châtiment infligé à nos premiers parents en raison de leur désobéissance (i). » Saint Augustin énumère les témoignages d'amour prodigués à l'homme par son Créateur. Adam, créé à l'image de Dieu et à sa ressemblance, est tout de suite placé dans un paradis de délices. Ce roi de la terre, enrichi de toutes sortes de biens, immortel non seulement dans son âme, mais dans son corps, à l'abri de la souffrance, des maladies et de la mort, goûte sans lassitude les plaisirs d'une chair innocente, les joies d'une intelligence toujours orientée vers le vrai et d'un cœur toujours épris du bien.

Cette créature privilégiée, au lieu d'être soumise, comme nous le sommes, à des préceptes nombreux, étendus et d'une observation difficile, n'a reçu de son Dieu qu'un seul commandement court, facile et salutaire.

En dehors des faveurs inestimables dont il a été com

(i) De Civ. Dei, XIV, i5.

blé, tout invite cet homme à la fidélité au devoir : la gratitude envers le Créateur, son intérêt personnel et celui de sa race. Il le sait de source certaine : son propre sort et le destin de sa postérité sont liés, de par la volonté divine, à cette unique défense de ne pas manger des fruits de l'arbre dont il lui est interdit de manger. L'observe-t-il ? ce monarque sera confirmé dans ses dignités, ses droits et prérogatives. Le transgresse-t-il? ce maître du monde, chassé de son palais, dépouillé de ses biens, échange ses vêtements royaux contre ceux de l'esclave, et lui, l'immortel, sera frappé de mort à la fois dans son corps par le trépas et dans son âme par le péché et la damnation éternelle.

Voici qu'Adam, ainsi porté vers le bien et prémuni contre le mal, sans l'excuse de la révolte des passions contre la raison, enfreint librement le seul ordre qui lui ait été donné par son bienfaiteur. Direz-vous qu'une faute commise dans de telles circonstances ne mérite pas d'être sévèrement châtiée? A juger froidement les faits, et d'un esprit impartial, elle ne saurait être trop gravement punie. C'est le sentiment d'Augustin (i) : (( Quiconque — écrit-il — juge cette condamnation trop forte ou injuste ne réfléchit certainement pas à la malice d'une faute qu'il était si facile à son auteur d'éviter. On trouve l'obéissance d'Abraham admirable parce qu'elle fut d'autant plus parfaite, que l'ordre qu'il avait reçu d'immoler son fils était d'une exécution plus pénible. Dans le paradis, la désobéissance fut d'autant plus grave que le précepte était d'une observation plus facile.

{i) De Civ. Dei, XIV, i5.

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« L'obéissance du second Adam est d'autant pins belle qu'il s'est fait obéissant jusqu'à la mort; de même l'insoumission du premier Adam est d'autant plus détestable qu'il fut insoumis jusqu'à la mort. Quand l'objet commandé par le Créateur est si minime et que la peine dont il menace la désobéissance est si grave, on ne saurait vraiment expliquer jusqu'à quel point il est coupable de résister à une majesté si puissante, au sujet d'un précepte d'un accomplissement si facile, et sous le coup de menaces aussi terribles. »

Les preuves apportées jusqu'ici par le Docteur sont bonnes, mais les meilleures sont celles qu'en apologiste habile il garde en réserve pour porter un coup décisif à ses contradicteurs. Ces derniers arguments, qui ont et méritent ses préférences, sont tirés de la connexion du péché d'Adam avec la peine qui tout aussitôt l'a suivi, comme un effet sa cause. Augustin montre, par l'examen attentif du châtiment, que celui-ci n'est pas autre chose que la faute elle-même. Dans ce cas, évidemment, toute objection contre la justice divine devient impossible. Nous ne pouvons l'accuser de cruauté pour avoir laissé l'homme dans un état où il s'était mis de son plein gré. A proprement parler. Dieu ne punit pas Adam, ou, disons mieux, il le punit en laissant le coupable s'infliger à lui-même une peine qui se confond avec sa criminalité...

u Enfin, pour tout dire en un mot, — conclut saint Augustin fi), — est-il une autre peine de la désobéissance que la désobéissance elle-même ? Car la grande

(i) De Civ. Dei, XIV, i5.

misère de l'homme, n'est-ce pas la révolte de lui-même contre lui-même? Pour n'avoir pas voulu ce qu'il pouvait, il ne peut plus ce qu'il veut. Dans le paradis ter- i restre, avant sa chute, tout ne lui était pas possible, mais ses désirs ne l'entraînaient jamais au delà des limites de son pouvoir : il ne voulait alors que ce qu'il pouvait, et aussi il pouvait tout ce qu'il voulait. Aujourd'hui, l'Écriture l'atteste, l'homme n'est que vanité (i). Qui pourra dire combien est grande sa faiblesse, quand lui-même est en lutte contre lui-même; quand sa volonté est en contradiction avec ses propres vouloirs, enfin quand son esprit se soumet à la chair rebelle qui devait être son esclave ? Car souvent, malgré lui, son intelligence se trouble, son corps souffre, vieillit et meurt. Combien de maux n'endurons-nous pas, malgré nous, que nous ne souffririons point, si notre nature obéissait de toute manière et en tous points à notre volonté ? Peut-être, dira-t-on, les souffrances de la chair sont elles un obstacle à son obéissance? Eh! qu'importe qu'il en soit ainsi, puisque ces révoltes de nos appétits, autrefois subordonnés à la raison, sont un efTet de la justice du Dieu souverain à qui nous avons refusé d'obéir ? En désobéissant à Dieu, nous ne lui avons porté aucun tort, mais nous nous sommes fait du mal à nous-mêmes. 11 n'a nul besoin de notre service, nous ne pouvons nous passer de celui du corps : ainsi, notre péché n'a causé de préjudice qu'à nous seuls. Quant aux douleurs physiques, c'est l'âme qui les souffre dans le corps et par le corps. En efTet, que peut souffrir ou désirer par elle-même une

(l) Ps. CXLIII, 4-

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chair sans âme? Toutes les sensations corporelles, c'est l'homme lui-même qui les ressent par la conscience qu'il a des impressions subies par le corps. La douleur de la chair est, à proprement parler, le mal de l'âme par la chair. »

Saint Augustin expose de nouveau la même idée à propos de la honte qu'éprouvent nos premiers parents lors de leur déchéance (i). Commentant cette parole de l'Écriture (2) : « Et leurs yeux s'ouvrirent, et ils connurent qu'ils étaient nus, et, entrelaçant des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures », l'auteur de la Cité de Dieu en fait l'observation. Adam et sa compagne n'ont pas été créés aveugles, comme le vulgaire ignorant l'imagine. L'homme passe en revue les animaux et leur donne à chacun leur nom. Quant à la femme, elle regarde curieusement le fruit défendu qu'elle trouve d'un aspect agréable (3). Leurs yeux étaient donc ouverts avant la chute, mais rien n'était de nature à les troubler dans la vue d'une chair soumise en tout à l'esprit. « La grâce perdue, la désobéissance est punie par la désobéissance. Un mouvement étrange et impudique s'élève aussitôt dans leur corps, la nudité leur devient un sujet de honte, ils s'en aperçoivent et sont couverts de confusion. Aussi, après cette violation flagrante du commandement divin, l'Écriture dit : Et leurs yeux s'ouvrirent, et ils connurent qu'ils étaient nus, et, entrelaçant des feuilles de figuier, ils s'en ceignirent les reins. »

(i) DeCiv. Dei, XIV, 17.

(a) Gen., 11, 25.

(3) Gen., m, 6.

l'26 LA MORT ET LES MORTS

(( Leurs yeux s'ouvrirent, dit le texte sacré, non pour voir, car ils voyaient auparavant, mais pour connaître le bien qu'ils avaient perdu et le malheur dans lequel ils étaient tombés. Les incommodités de la maladie font mieux apprécier le prix de la santé. Nos premiers parents s'aperçurent qu'ils étaient nus, c'est-à-dire dénués de cette grâce qui les empêchait de rougir de leur nudité quand la loi du péché n'imposait encore à leurs membres aucune résistance aux ordres de l'âme. Dès lors, ils apprirent ce qu'ils eussent plus heureusement ignoré, si, fidèles et soumis à leur Dieu, ils n'eussent commis cette faute qui leur fit expérimenter le malheur de l'infidélité et de la désobéissance. Aussi, confus de la révolte de leur chair, témoignage et châtiment de leur révolte intérieure, ils entrelacèrent des feuilles de figuier afin d'en couvrir leur nudité. »

Pour suivre jusqu'au bout la logique implacable de la première faute qui entraîne, par elle-même, ses victimes vers la tombe, et de la tombe à l'enfer, il suffit de se souvenir du principe sur lequel saint Augustin ne cesse d'attirer notre attention : Dieu est la vie de l'âme, comme l'Ame est la vie du corps. Or celui qui perd la vie est dans l'impossibilité de la reprendre, car, pour se la donner à lui-même, encore faudrait-il qu'il soit vivant, et dans l'hypothèse il est mort. JSemo dat quod non habet. Personne ne peut donner ce qu'il n'a pas.

Un autre principe, qui projette quelque lueur sur le mystère du châtiment infligé à l'humanité pécheresse, est celui-ci : Pour le mal, la volonté de l'homme prévient Dieu, tandis que pour le bien la volonté du Créateur prévient l'homme, soit qu'il le tire du néant,

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soit qu'il l'arrache à l'abîme où il allait périr par sa faute (i).

(i) De Civ. Dei, XIII, i5 : « Ad malum quippe ejus prior est A'oiuntas ejus : ad bonum vero ejus prior est voluntas Creatoris ejus; sive ut eam faceret, quic niilla erat; sive ut reficiat qua& lapsa perierat. >-•

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