CHAPITRE VII
Le Christ médiateur de la vie.
Le démon médiateur de la mort.
La mort de Jésus-Christ, né de la Vierge et pur de toute souillure dans son esprit et dans sa chair, se différencie évidemment de celle de l'homme, né de la femme dans la douleur et conçu dans l'iniquité. Elle est pourtant tout aussi réelle que la nôtre, et Augustin s'élève avec indignation contre ceux qui en nient l'objectivité. Le sacrifice du Sauveur sur le Calvaire n'est pas un vain simulacre : l'adorable Victime meurt effectivement, et son âme se sépare de son corps qui demeure inanimé jusqu'au matin de la résurrection.
La différence n'est pas dans la mort elle-même, tout aussi objective en un cas comme dans l'autre, elle est dans sa causalité. Le principe de la mortalité du genre humain, la démonstration en a été faite, est la déchéance de notre nature par suite de la révolte contre Dieu de notre commun père. Jésus, dont le corps est formé par l'opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge exempte elle-même du péché originel, ne peut subir cette influence néfaste. La cause de sa mort n'est donc
pas le péché. S'il meurt, c'est qu'il le veut bien. Le divin Maître nous en donne l'assurance (i) : « J'ai le pouvoir de quitter ma vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre ; car personne ne m'en dessaisit, c'est de moi-même que je la quitte, et je la reprendrai une seconde fois. »
Le Médiateur, remarque saint Augustin (2), nous le montre, par ses paroles : l'origine de son trépas n'est pas sa culpabilité. S'il abandonne sa chair, c'est de son plein gré, quand il le juge bon, et de la manière qui lui plaît. Tout dans son sacrifice est volontaire. Le lieu, le moment, les circonstances particulières, en sont prévus et acceptés d'avance.
Cette maîtrise de la mort, selon le témoignage de l'Évangile, étonne les témoins du crucifiement, lorsqu'ils voient le Supphcié, au lieu de mourir après une très longue agonie, expirer promptement et, pour ainsi dire, sur son ordre, en disant avec la voix forte d'un homme plein de vie : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. Ce n'est point, conclut le Docteur, par le fait d'un pouvoir étranger, humain ou diabohque, qu'il a été dépouillé de son corps, il s'en est dépouillé de son propre mouvement, attendu que, pouvant ne point mourir s'il ne le voulait pas, il n'est mort évidemment que parce qu'il l'a bien voulu.
Une objection se présente contre cette doctrine (3) : Comment ce Christ, qui souffre et meurt au gré de ses désirs, est-il attristé par l'approche de son heure der-
(i) Joann., x, i8.
(2) De Trinilate, IV, i3.
(3) Sermo cccxnv.
nière? Cette plainte si souvent répétée n'est-elle pas inconcevable sur ses lèvres : Mon âme est triste jusqu'à la mort ? Que dire surtout de ce cri de l'agonisant de Gethsémani, plus inexplicable encore : Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (i)? Jésus savait pourtant, écrit saint Augustin, qu'il était venu sur la terre pour boire ce calice et qu'il devait en vider le contenu volontairement et non par contrainte. Il était le Tout-Puissant, Dieu le Père et Lui ne faisaient qu'un seul Dieu; donc, s'il l'avait voulu, ce calice se serait éloigné de lui.
Pourquoi cette étrange prière? La nature de l'esclave, dont le Christ s'est revêtu pour notre amour, fait entendre la voix de l'homme, la voix de la chair. Le Maître daigne nous personnifier en lui afin que nous puissions évoquer le souvenir de ses faiblesses et y puiser la force morale qui nous est nécessaire. 11 nous montre la volonté naturelle qui, chez nous, est accessible à la tentation, afin de nous enseigner par son exemple lequel, des deux vouloirs de la nature ou de la grâce, nous devons préférer à l'autre. Mon Père, dit-il, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi. C'est l'expression de sa volonté humaine : je suis homme, et je parle le langage de ma nature de serviteur. C'est le cri de la chair, et non celui de l'esprit ; la voix de la faiblesse, et non celle de la Divinité.
Saint Augustin indique les motifs de cette attitude du Sauveur qui paraît en contradiction avec sa toutepuissance sur la mort (2). Si le Christ prend notre
(i) Matt., XXVI, 39.
(2) Enarr. in Ps. lxxxvii, 3.
chair passible et mortelle, s'il partage nos troubles, nos frayeurs, et nos tristesses, ce n'est pas qu'il y soit poussé par quelque nécessité fatale, c'est par l'effet volontaire de sa miséricorde. Il agit ainsi pour la consolation des saints et des fidèles, membres de son corps mystique, l'Église. Ceux-ci, peut-être, dans l'impossibilité de résister à l'envahissement de la tristesse et de la peur, seront tentés de se croire abandonnés pour cela de la grâce divine. En éprouvant lui-même les douloureux sentiments qu'ils éprouveront plus tard, Jésus leur apprend qu'il faut y voir, non des péchés, mais des indices de la faiblesse humaine. La touchante sollicitude de Jésus ne le prive pas, cependant, de son indépendance vis-à-vis de la mort. Il n'en demeure pas moins vrai qu'il souffre, gémit et meurt avec une liberté pleine et entière.
Cette vérité, dont nous sommes instruits dès notre enfance, ne nous étonne plus, alors qu'elle est un mystère et qu'elle jetait autrefois Augustin dans l'admiration. Un Dieu peut-il mourir? — s'écriait-il {i). — Cette nature divine, ce Verbe égal au Père, cette Science du souverain Artiste par laquelle toutes choses ont été faites, cette Sagesse immuable qui demeure ce qu'elle est, en renouvelant l'univers, a-t-elle pu être soumise à la mort? Et cependant Jésus-Christ a rendu le dernier soupir. Comment est-il mort? Parce que lui, « qui n'avait pas estimé que ce fût pour sa Personne une usurpation de s'égaler à Dieu, s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave (2) ». Et que dit rx\pôtre
(1) Sermo ccclxi, 16.
(3) Philip., Il, 6, 7.
précédemment? « Lui qui avait la nature divine. » L'avait-il reçue d'un autre, ou la possédait-il naturellement?
(( Remarquez la distinction faite par saint Paul : Quand il parle de la nature divine, il dit que le Christ l'avait, qu'il était dans cette nature; quand il parle de la nature d'esclave, il dit qu'il l'a prise. Le Verbe existait déjà, et il prit une autre nature et se l'unit dans l'unité de sa Personne. » Si le Fils de Dieu s'incarne sur la terre, c'est pour y jouer le rôle de médiateur, c'est pour réconcilier la justice divine avec l'humanité pécheresse. Telle est la raison pour laquelle, tout en conservant la sainteté infinie et l'immortalité absolue qu'il possède en commun avec son Père, il prend la mortalité, triste apanage de l'homme pécheur.
Le Christ devenu notre frère renverse cette muraille de nos crimes qui s'élevait jadis infranchissable entre le genre humain et son Créateur. Jésus s'est chargé de nos fautes, non pour y prendre part, mais pour en supporter tout le poids sur ses épaules. Cet innocent se substitue aux coupables et se porte gratuitement caution de leurs dettes, ou plutôt il les acquitte à leur place. La mort chez le Christ, enseigne Augustin (i), n'est pas la peine de ses propres péchés, mais le châtiment des péchés d'autrui. Chez les hommes, au contraire, l'assujettissement à la mort est la conséquence de leur culpabilité. Elle a pour cause la chute d'Adam, et non les abaissements de Jésus-Christ. 11 y a, eiîectivement, une grande différence entre tomber et s'abais-
(i) Sermo ccclxi, 17.
ser : le premier homme est tombé par suite de son crime ; le Fils de Dieu s'est abaissé par un effet de sa miséricorde. Sous le fardeau des péchés d'autrui qui l'accable, Jésus s'écrie par la bouche du Prophète : fai payé ce que je ne devais pas (i), c'est-à-dire : Je mourrai innocent de toute faute personnelle. Voici, dit-il encore, que le prince de ce monde vient, et il ne trouvera rien en moi (2). Que signifient ces paroles, sinon qu'il ne trouvera rien en moi qui mérite la mort, car ce qui mérite la mort c'est le péché?
Cet exposé le prouve : il existe une connexion entre la chute de nos premiers parents dans le paradis terrestre et le drame du Calvaire. Dans le jardin de délices et sur le sommet de la douleur, se trouve le péché. Il y est associé avec la souffrance et la mort ; seulement, dans un cas, cette association s'impose à ceux qui en supportent, contre leur gré, les terribles conséquences, alors que, dans l'autre, elle est librement acceptée, disons mieux, recherchée par Celui qui en est la victime volontaire.
Au matin de la création, la mort s'unit au péché comme un effet à sa cause ; au soir de la rédemption, la mort s'unit au péché, comme le vainqueur à l'ennemi qu'il presse contre lui et qu'il étouffe dans ses bras. Dans le paradis, le péché entraîne nécessairement la mort ; sur le Calvaire, c'est la mort qui se saisit librement du péché pour le détruire.
L'important problème, étudié au cours des chapitres précédents, s'offre ici sous un jour nouveau, avec un
(i) Ps. Lïvm, 5.
(3) Joann., xiv, 3o.
fcE CHRIST MÉDIATEUR DE LA VIE 137
aspect inattendu. Nous sortons des ténèbres pour nous élever vers la lumitTe, nous quittons une terre maudite pour une terre de bénédiction ; nous allons du désespoir à l'espérance, de la vie qui va se perdre dans la mort, à la mort qui va s'épanouir dans Téternelle vie.
Saint Augustin, notre guide à travers les solitudes désolées des cimetières et les abîmes sans nom de l'enfer, nous conduira sur les hauteurs sereines de la vie divine reconquise. Sous sa direction prudente, nous suivrons le cours de ce fleuve de vie, qui s'appelle la grâce, qui jaillit des rochers du Calvaire, et dont les eaux vont se perdre dans la vie éternelle.
Les effets de la mort rédemptrice sont résumés par l'évêque d'Hippone dans un sermon plein de chaleur et de mouvement, dont le thème est le récit évangélique de la multiplication miraculeuse des cinq pains et des deux poissons (i). Après avoir brièvement exposé à son auditoire les faits eux-mêmes, l'orateur attire l'attention sur leur symbolisme. Le véritable pain de vie ne provient pas de la terre, il descend du ciel parce qu'il n'est pas fait avec delà farine de froment, comme l'étaient ceux multipliés par le Maître pour nourrir la foule.
Ce pain mystérieux, qui ne subit ni diminution, ni altération, alors qu'il est mangé; cette nourriture céleste, dont la manne du désert était la figure prophétique, est le Christ lui-même. Pour que l'homme pût se nourrir du pain des anges, le Seigneur des anges s'est fait homme. S'il n'avait pas daigné s'abaisser jus-
(i) Sermo cxxx, i, a.
qu'à prendre notre nature, nous n'aurions pas son corps à notre disposition, et il nous serait impossible de manger le pain de Tautel. a Hâtons-nous donc vers l'héritage qui nous est destiné et dont l'autel nous est un gage si précieux. Désirons vivre avec Jésus-Christ, puisque sa mort nous est un sûr garant de la vie qu'il nous propose. Comment pourrait-il nous refuser les biens qui sont à lui, après avoir consenti à souffrir les maux qui nous sont propres?
(( Quels sont les fruits qui abondent sur cette terre et dans ce siècle de perversité? La naissance, la souffrance et la mort. Examinez sérieusement l'existence que mènent ici-bas les humains, et reprenez-moi si je m'écarte de la vérité : Sont-ils venus en ce monde pour autre chose que pour naître, souffrir et mourir? Voilà les produits de notre sol, on les y trouve en abondance.
(( Divin négociant, le Christ est descendu sur la terre pour en acquérir les fruits. Or, tout commerçant donne et reçoit ; il donne ce qu'il a, et reçoit ce qu'il n'a pas. Quand il fait l'acquisition d'un objet, il l'échange contre de l'argent. Jésus-Christ n'a pas agi différemment, et, dans cet admirable trafic auquel il s'est livré pour notre amour, il a donné d'une part, et reçu de l'autre. Qu'a-t-il reçu de nous? Les fruits de cette terre ingrate : naître, souffrir et mourir. Que nous a-t-il donné en retour? De renaître, de ressusciter et de régner éternellement. »
Ces trois derniers mots expriment bien, dans son étendue, l'efficacité de la mort du Christ. Elle fait renaître l'dme à la vie de la grâce, par la destruction du péché ; elle rend au corps l'immortalité en le res-
suscitant; eafin elle introduit l'homme tout entier dans le raya lu ne éternel.
Saint Augustin reprend dans un autre sermon (i) les idées précédentes. Pour nous faire vivre de sa nature, Dieu — dit-il — est mort dans la nôtre. Il n'avait rien en lui qui pût l'assujettir à la mort, de même que nous n'avions rien qui pût nous donner la vie. 'i.erchez en Dieu comment il pourrait mourir, vous ne ic trouverez pas. Pour nous, misérables créatures, nous mourrons parce que nous portons le poids d'une chair criminelle. Cherchez dans le péché un principe de vie, il n'y en a pas. Le Fils de Dieu n'a donc dans sa nature aucune raison de mourir, de même que nous n'avons dans la nôtre aucune raison de vivre. De lui nous recevons la vie, de nous il a reçu la mort.
Parvenu à ce point de son discours, l'évêque développe avec plus d'ampleur la comparaison de la grande affaire de notre salut avec les négociations commerciales en général. Insistant, cette fois davantage, sur l'échange d'une matière contre une autre qui est la base même du négoce, Augustin observe les précautions dont s'entourent les commerçants pour ne jamais donner plus qu'ils ne reçoivent. Troquent-ils de l'argent, métal précieux, contre du plomb, métal vulgaire, ils compensent, le plus exactement possible, par la différence de quantité, la disproportion de prix de ces deux métaux. Cette loi du commerce est outragée dans l'affaire de notre salut, où la vie se trouve échangée contre la mort.
(t) Sermo lxxx, 5.
Ce rapprochement entre l'ineffable mystère de la Rédemption et les négociations ordinaires de la vie cadre avec l'esprit pratique du célèbre orateur (i). A l'exemple de ce prédicateur populaire par excellence que fut le Christ, Augustin s'adapte à la mentahté spéciale de ses auditeurs. Il entre dans leurs préoccupations habituelles et dans leurs sentiments, tantôt pour les approuver, tantôt pour les combattre; et afin de rendre ses explications plus faciles à comprendre, il les accompagne des images les plus propres à intéresser son auditoire. C'est ainsi qu'il initie des marchands de céréales, ou de bestiaux, au mystère de la mort de Jésus, en leur parlant, à cette occasion, de laine, d'orge et de blé (2).
Cette comparaison de l'action rédemptrice du Christ avec un acte d'achat ou de vente, c'est-à-dire d'échange, a été faite, pour la première fois, par saint Pierre, d'ailleurs d'une façon très discrète. Dans sa première Épître sur les devoirs de la vie chrétienne, Pierre adresse ce conseil aux Israélites des tribus dispersées, récemment convertis au Christianisme (3) : «Vivez dans la crainte durant le temps de votre pèlerinage, sachant
(1) Saint Augustin recourt encore à cette comparaison dans le sermon ccixxiii.
(a) « Ce qui est bien à saint Augustin, ce qui communique à ses phrases un accent inimitable, c'est le réalisme robuste et solide, réalisme vraiment africain, qui affleure partout, chez lui, sous le foisonnement des images. Ses comparaisons et i;es métaphores sont nourries des aspects des choses et des êtres, de l'atmosphère de son pays. Quand il emprunte des comparaisons à la vigne, au blé, ou à l'olivier, on sent que c'est le propriétaire qui parle, l'administrateur du domaine épiscopal. » Louis Bertrand, Les plus belles pages de saint Augustin, p. 24, 20.
(3) I Pelr., 17-20.
que ce n'est point avec des choses corruptibles, de l'or ou de l'argent, que vous avez été rachetés des vaines pratiques dont vous aviez hérité de vos pères, mais par le sang précieux du Christ, comme d'un agneau sans tache et sans souillure. »
Saint Augustin présente aussi le Rédempteur sous la figure d'un médecin (i), dont la thérapeutique contraste avec celle des meilleurs praticiens. Ce thérapeute merveilleux, lors de sa venue en ce monde, a rencontré partout des maux à guérir, car, selon le témoignage de l'Apôtre, tous les hommes ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu. Plusieurs malades, conscients de leur état, accouraient auprès du Christ, s'attachaient à ses pas, suivaient docilement ses ordres et se convertissaient à sa doctrine. Le divin médecin accueillait ces âmes de bonne volonté avec une aimable condescendance, et, leur prodiguant gratuitement ses soins, il leur rendait bientôt la santé par sa toute-puissance.
D'autres malades, affaiblis par leurs crimes au point de s'estimer vigoureux et bien portants, se détournaient du Sauveur avec pitié, sinon avec dédain. Ces orgueilleux, trop confiants en une vie morale dont ils ne possédaient que les dehors, affectaient le plus profond mépris pour ce Docteur qui, au lieu de s'isoler de la foule dans sa haute science, s'asseyait à la table des publicains et des pécheurs.
Parlant de ces Juifs au cœur endurci, et de leur conduite indigne à l'égard du Christ, saint Augustin écrit : « Jusqu'où ont-ils poussé leur fureur insensée?
(i) Sermo lxxx, 4, 5.
Jusqu'à s'emparer du médecin, jusqu'à le lier, le flageller, le couronner d'épines, l'attacher à un bois infâme et le faire mourir sur une croix. Pourquoi vous étonner? Le malade a tué le médecin, mais le médecin, par sa mort, a guéri le malade... C'est afin de mourir pour nous, et parce que le Verbe ne pouvait mourir dans sa nature divine, que le Verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous. Il a été attaché à la croix, mais dans son corps. Là se trouvait cette nature faible, méprisée des Juifs; là se trouvait aussi cette charité qui les a sauvés (i). »
Saint Augustin ne se contente pas de traiter, dans ses prédications au peuple, le problème de la mort chez le Christ ou le mystère de la Rédemption, il l'étudié plus à fond dans plusieurs de ses œuvres, et en particulier dans deux ouvrages. L'un est intitulé : Explication de quelques propositions de l'Épitre aux Romains ; l'autre a pour titre : Sur la peine et la rémission des péchés, et sur le baptême des enfants. Le premier est un travail d'exégète, le second est un écrit de polémiste.
L'analyse de ces deux traités nous entraînerait hors du cadre de cette étude, et n'est pas de nature à nous faire mieux connaître la forme originale qu'affecte la pensée de la mort chez saint Augustin. Ces deux travaux prouvent la science de leur auteur, plutôt qu'ils ne reflètent le tour personnel de son esprit, et qu'ils
(i) Comme l'explique ensuite saint Augustin, les Juifs sauvés dont il est ici question, sont ceux qui se convertirent lors de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres et de la première prédication de saint Pierre.
n'éclairent les traits dominants de sa physionomie morale. On y trouve exposé didactiquement le fond doctrinal qui se retrouve dans les sermons, présenté d'une manière plus personnelle. Pour cette question essentiellement théologique, le Docteur emprunte la substance de sa doctrine à l'Écriture et à la Tradition, i^rincipalement à ÏÉpître aux Romains.
L'enseignement d'Augustin sur les caractères et les . :iGts de la mort du Christ, comme celui des Pères en général, s'appuie surtout sur l'opposition entre l'ancien et le nouvel Adam si bien rendue par saint Paul. Le lecteur en sera convaincu après la lecture des textes suivants qui sont au nombre, et l'on peut dire en tête, des propositions de VÉpître aux Romains expliquées Tiar l'évêque d'Hippone (i) : « Comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort parle péché; ainsi donc, comme c'est par le péché d'un seul que tous les hommes sont tombés dans la damnation, c'est par la justice d'un seul que tous reçoivent la justification de la vie. De même que parla désobéissance d'un seul plusieurs sont devenus pécheurs, de même par l'obéissance d'un seul plusieurs deviendront justes. »
L'ouvrage d'Augustin Sur la peine et la rémission des péchés et sur le baptême des enfants sera utilisé dans le prochain chapitre, où seront déterminées les conditions requises pour puiser dans la mort du Christ la vie divine dont elle est pleine.
En face des promesses de la Rédemption et de l'ho-
(i) Bom., V, 13, i8, 19.
rizon infini que le regard de la foi embrasse du sommet du Calvaire, le chrétien, dans sa joie, se demande s'il n'est pas le sujet d'une illusion, si l'objet de son espérance n'est pas dans le domaine de l'impossible. Ce sentiment si naturel qui porte l'homme à mettre en doute la réalité d'un bonheur futur qui contraste tant avec ses misères actuelles, Augustin l'éprouve et cherche à s'en défendre. 11 raffermit sa foi en sa destinée bienheureuse par sa croyance au passé. L'événement accompli lui est une garantie certaine des événements futurs. A l'examiner attentivement, la mort du Christ est plus extraordinaire et plus invraisemblable encore que ne le sont, et ne peuvent l'être, ses effets, si merveilleux soient-ils. Qu'y a-t-il de plus étonnant — écrit saint Augustin (i) — qu'un Dieu se fasse homme, ou que l'homme soit divinisé ? Lequel de ces deux miracles est plus étrange, plus difficile? Quelles sont les promesses du Christ? De lui appartenir, de régner avec lui et d'éviter à jamais la mort.
Il semble difficile d'admettre qu'un homme, né à cette misérable existence, puisse parvenir à cette vie où la mort n'est plus à craindre. Nous le croyons cependant. Oui, la foi chrétienne nous oblige à croire qu'après le trépas, qu'après même la dissolution de nos corps, nous jouirons d'une vie éternelle sans n'avoir plus rien à redouter des coups de la mort. Quoi de plus admirable? L'acte fait par le Christ est bien plus surprenant encore. Est-il plus incroyable que l'homme vive éternellement, ou qu'un Dieu ait pu mourir? Il est
(i) Sermo cixx, 4, 5.
beaucoup plus facile de croire que les hommes aient reçu la vie divine, que d'admettre qu'un Dieu ait pu se soumettre à la mort. Ce dernier prodige s'est accompli, croyons donc au futur accomplissement de l'autre miracle. Si Dieu a déjà réalisé ce qu'il y a de plus incroyable, pourquoi refuserait-il de faire en notre honneur ce qui l'est moins? Le Créateur peut faire des anges de nous qui sommes des hommes, lui qui a fait les humains d'une matière terrestre et abjecte. Que serons-nous un jour? Des anges. Qu'avons-nous été? J'ai honte d'évoquer ce souvenir, je ne puis l'effacer de ma mémoire et je rougis de le dire. Qu'avons-nous été? De quelle matière Dieu a-t-il formé l'homme? Qu'étionsnous avant d'être appelés à l'existence? Nous n'étions rien.
« Détournez maintenant votre attention du limon de la terre utilisé lors de votre création, pour la porter sur ce que vous êtes. Vous vivez, mais d'une vie végétative qui vous est commune avec les arbres et les plantes. Vous avez diverses sensations, les animaux en ont aussi. La conscience des bienfaits du Créateur vous rend, il est vrai, supérieurs à la bête privée de raison. Vous avez la vie, le sentiment, l'intelligence ; vous êtes hommes.
(( Cette dernière faveur elle-même, qu'est-elle par rapport à votre dignité de chrétien? Sans cette grâce, il ne vous servirait à rien d'être hommes. Nous sommes donc chrétiens, nous appartenons au Christ. Que le monde se déchaîne contre nous, avec toute sa violence, il ne peut nous abattre; qu'à ses menaces et à ses <;oups il substitue ses flatteries, il ne peut nous séduire,
parce que nous sommes à Jésus-Christ Notre-Seigneur. c( Nous avons trouvé un puissant défenseur; et vous savez combien les hommes sont fiers de vivre sous la tutelle de grands personnages. Le client d'un praticien est-il l'objet de menaces? 11 répond : Tant que mon patron sera de ce monde, vous ne pourrez rien contre moi. Avec quelle conviction et quelle assurance plus grandes encore nous disons à nos ennemis : Tant que notre chef vivra, vos efforts contre nous seront impuissants. En effet, notre protecteur, c'est notre chef. Tous ceux qui se vantent de vivre sous la protection de quelqu'un de haut placé, sont ses clients. Pour nous chrétienSj nous sommes les membres de celui qui nous prête assistance. Qu'il nous accorde la grâce de lui demeurer toujours unis, nulle force ne pourra nous en arracher. Quimportent les épreuves à supporter icibas? tout ce qui passe n'est rien. Viendront un jour des biens qui ne passeront pas, et la voie pour y parvenir est la souffrance d'une vie fugitive. Une fois maître de ces richesses, personne ne pourra nous les ravir. Les portes de la céleste Jérusalem sont fermées, les verrous y sont mis. Voici pourquoi le psalmiste dit à cette cité (i) : « Jérusalem, loue le Seigneur; Sion, chante ton Dieu ; il fortifie les barrières de tes portes, il bénit les enfants nés dans ton enceinte, et il fait régner la paix sur tes frontières. » Quand les portes sont solidement fermées et verrouillées, il ne sort aucun ami, il n'entre aucun ennemi, et l'on goûte une pleine sécurité. »
(i) Ps. cxLVii, la.
Après avoir donné à ses auditeurs une idée concrète de la Rédemption en comparant le Sauveur à un négociant et en rapprochant l'affaire du salut des négociations commerciales, saint Augustin compare les rapports du Christ avec les rachetés à ceux des patriciens et des millionnaires de son temps avec leur nombreuse clientèle.
Les exemples choisis par l'orateur pour illustrer sa pensée nous intéressent encore aujourd'hui, après plus d'un millénaire et demi, parce qu'ils sont l'expression vraie d'un temps et d'un milieu social, au lieu d'être les créations, souvent dépourvues d'intérêt, d'une imagination plus ou moins féconde.
Ces allusions fréquentes aux gens et aux choses de son époque dénotent l'existence, chez l'évêque d'Hippone, de l'esprit d'observation nécessaire aux grands moralistes.