CHAPITRE VIII
La mort au péché, condition de notre naissance en Jésus-Christ.
Jésus-Christ, par sa mort volontaire, apporte la vie à l'humanité pécheresse : vie de l'âme, ici-bas, par sa grâce, vie de l'âme et du corps dans l'éternité bienheureuse, m'offre aux hommes, mais en leur laissant la liberté de l'accepter, ou de la refuser. Dieu, qui nous a créés sans nous, ne veut pas — dit saint Augustin — nous sauver sans nous. La conduite du nouvel Adam contraste à cet égard avec celle de l'ancien.
Cette opposition est mise en lumière par le Docteur, qui montre dans la faute originelle une loi fatale à laquelle personne ne peut se soustraire, et dans la régénération chrétienne, un moyen de salut dont profitent seules les âmes de bonne volonté. Il y a deux hommes différents — écrit-il (i), — un qui donne la mort et un qui donne la vie. L'Apôtre l'enseigne (2) : « C'est par un homme que la mort est venue ; c'est aussi par un homme que vient la résurrection des morts. )) Expli-
(i) In Joannis evang. tract, m, la.
(a) I Cor., XV, ai.
quant sa pensée, saint Paul ajoute : w Comme tous meurent en Adam, tous revivront aussi dans le Christ. »
Quels sont ceux qui appartiennent à Adam? Tous ceux qui tirent de lui leur origine. Quels sont ceux qui appartiennent à Jésus-Christ? Tous ceux qui sont nés par sa grâce à la vie nouvelle. Pourquoi tous les hom^ mes naissent-ils pécheurs? Parce qu'ils ne peuvent naître que d'Adam, et le péché de leur origine est la conséquence nécessaire de la condamnation portée contre notre commun père.
Naître par Jésus-Christ est au contraire un effet de la volonté humaine et de la miséricorde divine. Les hommes ne sont pas contraints à naître parle Christ, tandis qu'ils naissent d'Adam indépendamment de leur vouloir. La première naissance, l'inévitable, fait d'eux des pécheurs ; la seconde, la volontaire, les justifie; non en eux-mêmes, mais dans Celui qui les rachète et les engendre spirituellement de son sang.
Il était bon de déterminer notre situation morale visà-vis du Rédempteur, avant d'examiner les conditions qu'il exige de nous pour nous communiquer sa vie. Selon l'enseignement de l'Écriture, la faute originelle se transmet aux descendants du coupable par la génération d'une chair de péché. Tel est le motif de la plainte si douloureuse de David : u Voici que j'ai été engendré dans l'iniquité et que ma mère m'a conçu dans le péché. » Cette vie humaine dont nous sommes redevables à notre premier père enveloppe donc une mort horrible qu'elle entraîne avec elle, comme ces vivants liés par leurs bourreaux à des cadavres. Cette mort — on l'a vu au cours des chapitres précédents —
est la séparation de l'âme d'avec Dieu, son principe de vie.
Dieu, qui semble se complaire dans un certain parallélisme entre le monde de la nature et celui de la surnature, a subordonné le relèvement moral de l'homme et le recouvrement de sa vie primitivement perdue, à un acte générateur, le baptême. La Providence a voulu qu'il y ait dans notre régénération mystique quelque chose de matériel qui la rapproche de notre génération physique. Adam a tué 1 ame de ses enfants par l'intermédiaire du corps, dénommé pour cette raison parTApôtre : chair de péché. Jésus-Christ sauve l'âme de ses fils en suivant la même voie : l'eau baptismale, en touchant le corps, vivifie l'esprit.
Il existe, en effet, pour nous, chrétiens, une double naissance, une double filiation, et un abîme les sépare. Parlant des disciples du Christ, saint Augustin écrit : « Ils sont nés de Dieu, et non du sang, comme dans leur première naissance, naissance misérable, tel le principe d'où elle sort. Qu'étaient-ils, d'où provenaientils d'abord? Du sang, du commerce de l'homme et de la femme. Et maintenant ils sont nés de Di^u. Ils doivent leur première naissance à un homme et à une femme, ils doivent la seconde à Dieu et à l'Église. Mais comment cette génération divine a-t-elle succédé à une génération toute humaine? Gomment cela s'est-il accompli ? Le voici : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. » Quelle admirable transformation ! Le Verbe s'est fait chair, les hommes sont devenus esprits. Quelle condescendance! Élevez vos âmes vers des espérances plus grandes, vers des faveurs plus
signalées encore. Pour vous le Verbe s'est fait chair, pour vous le Fils de Dieu s'est fait Fils de Ihomme, afin que vous, enfants des hommes, vous puissiez devenir enfants de Dieu. Qu'était-il et qu*est-il devenu? Qu'étiezvous et qu'êtes-vous devenus vous-mêmes? 11 était Fils de Dieu, qu'est-il devenu ? Le Fils de l'homme. Vous étiez les fils des hommes, qu'êtes-vous devenus? Les fils de Dieu. Il a voulu partager nos maux, afin de nous faire entrer en participation de ses biens (i). »
Saint Augustin oppose encore dans un autre sermon notre naissance en Adam à notre naissance en Jésus- Christ (a). Notre existence est à ses yeux un fleuve qui ne cesse de s'écouler. Les hommes prennent naissance dans les sources secrètes de la nature ; ils vivent, ils meurent sans que nous sachions ni d'où ils viennent, ni où ils vont. L'eau demeure cachée jusqu'à ce qu'elle sorte de la source et qu'elle apparaisse dans le lit du fleuve, puis elle va de nouveau se confondre et se perdre dans la mer.
Méprisons ce fleuve, que nous voyons jaillir du sol, s'écouler rapidement et disparaître. « Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe est desséchée et la fleur est tombée (3). )) Voulez-vous ne pas tomber avec elle? o Le Verbe de Dieu demeure éternellement » et il s'est porté à notre secours. « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. » Que signifient ces paroles? L'or s'est fait herbe afin de pouvoir être consumé par le feu;
(i) Sermo cxxi, 4, 5.
(a) Sermo cxix, 3, !i.
(3) IsaL, XL, 6.
l'herbe a brûlé, mais l'or n'a pas été atteint. Loin d'être consumé avec l'herbe, il l'a transformée. Comment s'est opérée les transformation de cette herbe des champs qui est notre chair? Il l'a ressuscitée, lui a rendu la vie et l'a placée à la droite de son Père.
« Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont point reçu ; mais il donne le pouvoir d'être faits enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont bien accueilli (i). » 11 leur a donné d'être faits enfants de Dieu, parce qu'ils ne l'étaient pas; pour lui, il l'était dès le commencement. Il a communiqué ce merveilleux pouvoir à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu. Voilà ce qu'ils sont ; quel que soit leur âge, il faut toujours voir en eux des enfants, et le sein de leur mère, c'est l'eau du baptême.
Le lecteur l'a-t-il remarqué? Saint Augustin s'applique ici à ne pas s'écarter, dans les moindres détails, du parallélisme entre notre vie adamique et notre vie chrétienne. S'il compare l'existence humaine à l'eau qui s'écoule, rapide, pour se perdre dans l'océan, c'est moins par imitation des poètes, que par rapprochement avec l'eau du baptême où l'homme naît spirituellement au Christ. S'il note avec soin le mystère de notre origine physique, c'est pour attirer ensuite l'attention sur le côté plus mystérieux encore de notre origine surnaturelle. S'il insiste aussi sur la fragilité de notre chair et la rapidité avec laquelle elle perd sa vigueur et son
(i) Joann., i, ii.
éclat, c'est afin de l'opposer à la vitalité de celle du Christ, qui, morte sur la croix, non seulement ressuscite, mais fait participer notre chair misérable à sa résurrection glorieuse.
Ce relèvement de l'homme tombé si bas et relevé plus haut encore que la hauteur d'où il était tombé, jette saint Augustin dans une telle admiration mêlée d'étonnement qu'il sent la nécessité d'affermir sa foi et la nôtre en un si bel avenir. S'adressant à ceux qui ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu, l'évêque d'Hippone leur dit (i) : « Cessez de regarder comme impossible votre filiation divine, car le Fils de Dieu a daigné se faire lui-même pour vous le Fils de l'homme. S'il est abaissé ainsi au-dessous de ce qu'il était, ne peut-il pas nous élever au-dessus de ce que nous sommes? Il est descendu jusqu'à nous, et nous ne monterions pas jusqu'à lui ? Pour nous, il a consenti à mourir de notre mort, et il ne pourrait nous donner sa vie? C'est pour nous qu'il a souffert les maux de notre nature, et il ne pourrait nous faire part des biens qui lui sont propres ? »
Le problème de noire filiation divine, qui s'opère par le baptême, en soulève un autre : celui de la nécessité de l'initiation baptismale comme moyen de salut. C'est une des questions sur lesquelles saint Augustin a le plus écrit. Ses principaux adversaires, les Manichéens, les Pélagiens et les Donatistes, l'ont précisément combattu sur ce terrain. Pour des motifs différents, tous niaient qu'il fût nécessaire d'être baptisé pour bénéficier de la Rédemption.
(i) Sermo cxix, 5.
Le grand Docteur maintient contre ces hérésies diverses l'efficacité régénératrice du baptême et son caractère d'impérieuse et universelle nécessité (i). L'Écriture en main, il prouve qu'il faut administrer ce sacrement non aux enfants nés de parents païens, mais f\ ceux issus de familles chrétiennes, parce qu'à rencontre de la doctrine de Pelage, ni la sainteté, ni même la foi ne passent du père et de la mère dans les fils auxquels ils communiquent la vie. Augustin rappelle la sentence formelle du Maître à cet égard (3) : « Si quelqu'un ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit, il ne peut entier dans le royaume des cieux. n « Cette régénération — écrit-il à propos de ce passage de saint Jean — n'est pas, je pense, le fruit de l'union des sexes. Vous êtes étonnés que d'un juste naisse un pécheur, et vous n'êtes pas surpris de voir d'un olivier franc naître un olivier sauvage ? Voici une autre comparaison. Supposez que le juste baptisé soit le grain de blé écortiqué sur l'aire, ne remarquez-vous pas que ce grain, tout nettoyé qu'il est, produira le froment avec sa paille, sans laquelle pourtant il a été semé ? D'ailleurs, si la transmission de la vie naturelle se fait par la génération de la chair, la transmission de la vie spirituelle s'accomplit par la génération spirituelle. Vous voudriez que d'un baptisé naisse un baptisé, quand d'un circoncis ne naît pas un circoncis ! »
Dans un ouvrage de polémique contre Julien, le Docteur recourt à un autre argument, dont le titre même
(i) Sermo ccxciv, 16.
(2) Joann., m, 5.
du chapitre XIX indique suffisamment la nature : a Dieu a voulu qu'il y eût, pour l'homme, ime seconde naissance, parce que la première avait été frappée d'une juste condamnation. )> Le démon, corrupteur de la substance créée par Dieu, en poussant nos premiers parents dans la voie de la désobéissance, s'est assujetti Adam et sa postérité. La justice divine lui a laissé ce pouvoir sur nous, tout en conservant sa suprême autorité sur lui et sur ses esclaves. Dieu a donc voulu qu'il y eût une seconde naissance parce que la première était condamnée. Toutefois, par bonté pour les coupables, sa Providence forme d'un germe maudit une nature raisonnable, et soutient dans l'existence un grand nombre de créatures méchantes et perverses. Seule, une folle impiété pourrait blâmer Dieu d'entretenir vivants des hommes qui méritent d'être condamnés à cause de leurs crimes et qui, sans son assistance continuelle, ne pourraient vivre.
c( Pourquoi — conclut Augustin — regarderionsnous alors comme incompatible avec l'excellence des œuvres divines, la création d'enfants exposés à la damnation par suite de leur origine corrompue, et qui en sont déli\Tés par l'action régénératrice du diAin Médiateur? Cette délivrance est néanmoins l'effet d'une miséricorde toute gratuite envers ceux choisis avant même la création du monde, par une élection de grâce, et non en vertu de mérites passés, présents ou futurs. Autrement, la grâce ne serait plus grâce. «
Ce fait est manifeste surtout chez les enfants, dont on ne peut invoquer ni œuvres précédentes, puisqu'ils n'ont encore rien fait, ni œuvres actuelles, puisqu'ils
sont incapables d'en accomplir aucune, ni œuvres futures, quand ils meurent dans ce premier âge. «
Dans l'impossibilité de passer en revue toutes les objections des disciples de Pelage contre la doctrine augustinienne, l'attention se fixera sur la plus subtile. Si la faute d'Adam a pu nuire même à ceux qui n'ont pas péché, la justice du Christ a dû certainement être profitable même à ceux qui ne croient pas. Le salut — déclare l'Apôtre — est venu par un seul libérateur, de la même manière, et mieux encore que la perdition n'était venue par un seul homme.
La réponse d'Augustin, condensée dans le passage suivant, nous fera pénétrer plus avant dans la nature du baptême et dans son caractère de seconde naissance opposée à notre origine adamique (i) : « De même que la paternité spirituelle qui fait renaître les enfants baptisés leur communique, en répondant pour eux, la foi qu'il leur est encore impossible d'avoir volontairement, ainsi la chair de péché qui les engendre leur communique la faute que leur volonté n'a point encore contractée. De même que l'esprit de vie les régénère comme fidèles en Jésus-Christ, ainsi le corps de mort les avait engendrés comme pécheurs en Adam. 11 y a donc deux générations, l'une charnelle, l'autre spirituelle ; l'une produit les enfants de la chair, l'autre les enfants de l'esprit ; l'une, des enfants de mort, l'autre, des enfants de résurrection ; l'une, les enfants du siècle, l'autre, des enfants de Dieu ; l'une, des enfants de
(i) De peccatoriim meritis et remissione et de baptismo parvulorum,