II
(4) Enchiridion ad Laarentiam,
(( Tous ceux qui reçoivent la grâce du baptême meurent au péché, comme Jésus-Christ est dit y être mort lui-même, parce qu'il est mort à la chair, c'est-à-dire à ce qui a la ressemblance du péché, mais à quelque âge que ce soit ils renaissent à une nouvelle vie en sortant du bain sacré, comme le Seigneur en sortant glorieux du tombeau. Depuis la tendre enfance jusqu'à l'extrême vieillesse, il n'y a personne qui puisse être exclu du sacrement régénérateur, aussi il n'est personne qui, en le recevant, ne meure au péché. La seule différence est que les enfants meurent seulement au péché originel, tandis que ceux d'un âge plus avancé meurent à toutes les fautes qu'ils ont ajoutées, par leur mauvaise conduite, à la souillure de leur naissance. »
Cette dernière explication nous dévoile un nouvel aspect du problème, son côté pratique. La mort au péché, chez l'être inconscient qu'est un petit enfant, s'accomplit sans aucune participation de sa volonté. Il n'en est pas ainsi chez l'homme conscient et libre : l'activité de la grâce régénératrice n'opère qu'avec son consentement.
Cette grâce, non seulement ne se forme chez les grandes personnes qu'avec leur agrément, mais elle ne s'y conserve et ne s'y développe qu'à cette condition, d'où le devoir pour nous, baptisés dans la mort du Christ, de ne pas revivre au péché dont nous avons été affranchis par l'application du sang rédempteur. Force no'is est, si nous voulons continuer à vivre de la vie chrétienne, d'éviter le mal moral sous toutes ses formes.
Saint Paul, rappelant aux Romains la grâce de leur
baptême, conclut en ces termes (r) : « Que le péché donc ne règne point en votre corps mortel, vous soumettant à ses convoitises. Ne faites plus de vos membres, en les abandonnant au mal, des instruments d'iniquité. Offrez-vous à Dieu, comme devenus vivants, de morts que vous étiez; offrez-lui vos membres » comme des instruments de justice. Car le péché ne vous dominera plus, parce que vous n'êtes pas sous la loi, mais sous la grâce, a Quoi donc? Pécherons-nous parce que nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce? Ne savez- vous pas que, lorsque vous vous rendez esclaves de quelqu'un pour lui obéir, vous êtes esclaves de celui auquel vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l'obéissance pour la justice? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu'ayant été esclaves du péché, vous avez obéi du fond du cœur à ce modèle de doctrine sur lequel vous avez été formés. Ainsi, affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice... Vous en avez pour fruit la sanctification, et pour fin la vie éternelle. Car la solde du péché est la mort; mais la grâce de Dieu est la vie éternelle dans le Christ Jésus, Notre-Seigneur. »
La mort physique est un accident si rapide qu'il échappe à toute mesure ; la mort spirituelle, au contraire, se prolonge durant l'existence entière. Né à la vie chrétienne par le baptême, le Chrétien ne tarde pas à la perdre, s'il ne lutte constamment pour la défendre. Attaques d'autant plus pénibles à soutenir et difficiles à repousser qu'au lieu de venir du dehors, elles vien-
(i) Rom., VI, 12-18.
nent du dedans. La cause en est les suites du péché, entre autres la concupiscence ou l'inclination au mal, qui demeurent vivantes et agissantes après la mort du péché, leur père. Il en résulte une situation des plus critiques, et chacun de nous est un champ de bataille où l'on se bat jour et nuit, sans trêve ni repos.
Cet état de combat intérieur, si vivement senti par saint Paul, a été analysé avec beaucoup de finesse par saint Augustin (i). Au cours de ses discussions avec le manichéen Fortunat, le docteur explique à son adversaire que notre corps, tout en étant bon en lui-même, comme toute substance créée par Dieu, a été grièvement blessé lors de la révolte d'Adam contre son Créateur. L'intervention coupable de l'homme a substitué le désordre à l'harmonie admirable propre aux œuvres divines. La chair, primitivement soumise en tout à l'âme sa compagne, a imité vis-à-vis d'elle l'insubordination de cette âme vis-à-vis de son Dieu. Voilà pourquoi saint Paul écrit aux Galates (2) : u La chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit, et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair, en sorte que vous ne faites pas toujours ce que vous voudriez. »
Dirigeant son attention sur lui-même, l'Apôtre constate qu'il trouve en lui la volonté de faire le bien, mais qu'il n'y trouve pas le moyen de l'accomplir, car il ne fait pas le bien qu'il veut, et il fait le mal qu'il ne veut pas. « Je sens — ùbserve-t-il(3) — dans les membres de mon corps une autre loi qui s'insurge contre la loi de
(i) Acta seu disputationes contra Fortunatum manichœum, 21, 22.
(2) GaL, V, 17.
(3) Eom., vu, 23, 24.
mon esprit, et qui me captive sous la loi de mort et de ] péché à laquelle ma chair est assujettie. »
Saint Augustin nous invite à jeter un regard sur nous-mêmes pour y surprendre ce conflit entre les * appétits sensuels de l'homme, ses basses convoitises, et son libre-arbitre soutenu par la grâce du Christ. Nous avons conscience d'être libres et de pouvoir demeurer dans l'inaction ou en sortir, agir d'une façon ou d'une autre. ?sous arrive-t-il de nous livrer au mal et d'y goûter une pernicieuse douceur, du coup notre volonté — écrit Augustin — « se trouve tellement liée par les chaînes de l'habitude qu'elle devient par la suite incapable de triompher des liens qu'elle s'est ainsi forgés à elle-même en péchant ». Nous voyons par exemple des gens qui ne voudraient plus jurer, mais parce que leur langue est sous l'empire de l'habitude, ils ne peuvent la maîtriser et leurs lèvres laissent échapper des jurements plus ou moins condamnables.
A propos d'un texte de VÉpitre aux Romains^ où jaint Paul gémit sur la captivité où le réduit son corps soumis à la loi de mort et de péché, l'évêque d'Hippone saisit très bien les caractères de cette lutte intérieure dont le Chrétien souffre quelquefois si cruellement (i) : (n Paul est captif, mais dans sa chair ; il est captif, seulement dans une partie de lui-même, car l'esprit résiste et trouve son bonheur dans l'obéissance à Dieu. Tel est le sens qu'il faut donner aux paroles de l'Apôtre. Si l'âme ne consent ni aux charmes, ni aux suggestions, ni aux flatteries du péché, parce qu'elle goûte ailleurs
(i) Sermo cuv, i.
des joies qui ne peuvent souffrir de comparaison avec les plaisirs de la chair, il y a en nous quelque chose de mort et quelque chose de vivant. La mort s'efforce toujours de nous entraîner dans l'abîme, tandis que l'esprit, demeuré vivant, lui résiste. Cette mort n'est-elle pas en vous ? Ce quelque chose de mort ne fait-il point partie de vous-mêmes? Il vous faut donc encore lutter. ))
Augustin nous en avertit : une pensée nous soutiendra dans cette terrible lutte contre nos propres inclinations. C'est l'espérance qu'elle doit se terminer un jour par le triomphe définitif de la vie du Christ et dans notre corps et dans notre âme. Commentant cette plainte de saint Paul : « Malheureux homme que je «uis, qui me délivrera de ce corps de mort, sinon la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur? » le Docteur se demande si les païens, privés pourtant de cette grâce, ne doivent point mourir. Compris dans l'universelle condamnation, ils meurent avec tous les hommes sans exception. Pourquoi solliciter alors du Christ, comme un privilège, l'accomplissement d'une loi commune à tous et inévitable? Parce qu'un jour — répond saint Augustin Ti) en citant l'Écriture — sonnera l'heure où ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui auront fait le bien en sortiront pour la résurrection à la vie, et ceux qui auront fait le mal, pour la résurrection du jugement. Les premiers seront à jamais délivrés de ce corps de mort, puisqu'ils posséderont une chair glorieuse et
(i) Sermo cliv, ii.
immortelle. Les seconds le recouvreront dans son horreur, pour ne plus en être séparés. La résurrection ne sera pas pour eux une vie éternelle, mais une mort éternelle, parce que leur supplice sera sans fin.
Après ce lumineux commentaire, l'évêque d'Hippone adresse aux fidèles de sa ville épiscopale cette exhortation qui n'a rien perdu de son actualité, étant de tous les temps et de tous les lieux par la nature même des conseils qu'elle renferme (i) : « Pour vous, chrétien, priez de toute l'ardeur de votre âme, écriez-vous : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » Vous entendrez une réponse qui vous communiquera une assurance, une sécurité, qui ne viendra pas de votre fonds personnel, mais de votre Seigneur et de sa promesse infaillible. Espérez-le, vous régnerez un jour avec Jésus-Christ, son sang rédempteur vous en est un sûr garant. Dites et répétez : « Qui me délivrera de ce corps de mort? » afin qu'il vous soit répondu : u La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre- Seigneur. «
« N'entendez pas cependant cette délivrance dans le sens d'une séparation. Ce corps vous l'aurez toujours, mais ce ne sera plus ce corps de mort ; ce sera lui sans doute, et pourtant ce ne sera plus lui : lui, parce qu'il sera substantiellement la même chair ; un autre, parce qu'il ne sera plus sujet à la mort. C'est ainsi, oui, c'est ainsi que vous serez délivré de ce corps de mort, c'est-àdire que cette chair mortelle revêtira l'immortalité, et cette chair corruptible, l'incorruptibilité. De qui et par
(i) Sermo cliv, 13.
qui lui viendra cette glorieuse transformation? « De la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ ; car c'est par un homme que la mort est venue, c'est aussi par l'homme que vient la résurrection. »
Saint Augustin encourage les fidèles non seulement par la perspective d'un avenir magnifique, mais par les côtés consolants de la situation présente, telle qu'elle leur est faite par la miséricorde du Crucifié (i). Le thème de ses encouragements est la parole de saint Paul (2) : « Il n'y a plus, dès maintenant, de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. »
L'orateur décrit de nouveau cet état futur où il n'y aura plus à combattre la chair, à lui opposer le libre arbitre, à la refréner, à la dompter, cet avenir où la mort vaincue aura perdu son aiguillon. Puis, détournant son regard de ce bonheur, objet d'espérance, pour le porter sur l'existence actuelle, il recommande aux justes qui sont encore dans l'arène de ne se troubler ni de la violence des passions, ni des mouvements de révolte du corps contre l'esprit. Car, dit-il, il n'y a plus de condamnation. Mais pour qui, et pour qui, dès maintenant ? u Pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » La loi de l'esprit de vie qui est en Notre-Seigneur les a délivrés de la loi du péché et de la mort. Comment pourriez-vous, dit Augustin à ses auditeurs, trouver du plaisir dans l'obéissance à Dieu, selon l'homme intérieur, si la loi du Christ n'opérait déjà en vous cette délivrance ? Aussi le chrétien, dans son orgueil, ne
(i) Sermo clv, 3.
(3) Rom., VIII, 2.
doit-il pas s'attribuer à lui-même sa résistance aux sollicitations de la chair. Le mérite en revient à son Rédempteur, à qui seul appartient tout honneur, toute gloire et toute bénédiction.
En résumé, le problème de la mort se pose pour le rachat de l'homme, comme pour sa perte, pour son relèvement comme pour sa chute. Ici l'on meurt à Dieu pour vivre à soi-même, là on meurt à soi-même pour vivre à Dieu. Ici l'on meurt à la vie pour naître à la mort, là on meurt à la mort pour renaître à la véritable vie. Ici l'on immole le bonheur au plaisir, là on immole le plaisir au bonheur. Ici l'on sacrifie l'éternité au temps, et là on sacrifie le temps à l'éternité.