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CHAPITRE IX

Attitude du chrétien vis-à-vis de la mort.

Au cours d'un chapitre précédent, il a été incidemment question de l'utilité de la mort, du bien qui peut en résulter pour l'homme. De même que les méchants usent mal de la loi, quoiqu'elle soit bonne en ellemême, ainsi les bons usent bien de la mort, quoiqu'elle soit un mal, étant le salaire du péché (i). Le chrétien, s'il le veut, transforme l'inévitable châtiment en un moyen de sanctification et de salut. Quelle doit être son attitude pour parvenir à ce beau résultat? Celle d'un croyant parce que la mort est, dans le plan divin, un exercice salutaire pour sa foi.

La mort — écrit saint Augustin dans une lettre à Hilaire (2) — demeure dans ceux mêmes qui sont rachetés par le sang de Jésus-Christ, comme un moyen d'exercer la foi, et de soutenir avec courage la lutte des afflictions terrestres, dans laquelle se sont distingués les martyrs.

Le Seigneur — enseigne l'évêque d'Hippone dans un

(i) De Civ. Dei, XIII, 5.

(2) Epist. CLVii, ig.

sermon à son peuple (i) — laisse les fidèles et les saints assujettis à la mort pour leur donner une occasion de combattre. Dieu, en vous justifiant, aurait pu vous aÊfranchir de la mort, il vous y a laissés soumis afin de vous donner lieu de la mépriser pour la foi.

Augustin insiste davantage sur ce point dans son Traité sur la peine et la rémission des péchés (2) : u Jésus-Christ ainait pu épargner aux croyants l'épreuve de la mort corporelle ; s'il l'eût fait, le corps y aurait gagné en félicité, mais la foi aurait perdu de sa force. Car les hommes ont une si grande frayeur de la mort, que pour eux tout le bonheur des chrétiens eût été de ne pas mourir. La vie éternelle et bienheureuse, qui doit commencer après le trépas, ne serait plus ce motif capable de faire désirer la grâce divine, même au mépris de la mort ; on ne croirait plus au Christ que par intérêt et par amour de cette vie. La grâce de Xotre- Seigneur est bien plus haute, ses dons sont sans contredit plus importants. Quel mérite y aurait-il pour l'homme, en voyant les croyants à l'abri de la mort, de croire qu'à son tour il ne mourra pas ! N'estimez-vous pas qu'il est plus méritoire, plus vertueux et plus magnanime de croire parce qu'on espère, après la mort, en la vie éternelle? La foi est la réalité des choses qu'on espère, c'est la ferme croyance aux choses qu'on ne voit pas (3). C'est pourquoi dans cette même Épître aux Hébreux où nous venons de lire ces paroles, l'Apôtre fait en ces termes l'éloge des hommes qui

(1) Sermo ccicix, lo.

(a) De peccatorum meritis et remissions et'de baptismo parv., u, 3i.

(3) Hebr., xi, i.

ont été agréables au Seigneur (i) : « Ces saints sont tous morts dans la foi, n'ayant point reçu les biens que Dieu leur avait promis, mais les voyant et comme les saluant de loin, confessant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. » Cet éloge serait sans motif, ou plutôt, comme je l'ai dit, la foi n'existerait plus, si les chrétiens en recevaient la récompense dès ce monde^ c'est-à-dire s'ils acquéraient par là, en cette vie, l'immortalité. »

La perspective de la tombe fortifie ainsi nos convictions religieuses et par suite la vie chrétienne, qui en dépend tout entière, comme l'arbre, de ses racines ► Pourtant elle ne nous rend ce service qu'à la condition de ne pas nous inspirer une crainte excessive qui pourrait, le cas échéant, nous détourner de notre devoir.

La nécessité de cette condition était plus évidente au quatrième siècle, qu'elle ne l'est de nos jours. A cette époque encore plus troublée que la nôtre au point de vue religieux, et surtout dans les trois siècles antérieurs, l'effroi du dernier supplice n'avait-il pas poussé des chrétiens pusillanimes à l'abandon, tout au moins momentané, de leurs croyances? Ces renégats, Augustin, au cours de ses voyages, en avait rencontrés partout, à Milan, à Rome, à Carthage, et il en coudoyait plusieurs dans sa chère Hippone. On devine alors son insistance à revenir sur ce sujet, et la véhémence oratoire avec laquelle il le traite. Il s'agit pour lui, toujours à l'affût des dangers courus par ses ouailles, de les prémunir contre la pire des trahisons et de toutes la plus dangereuse.

(i) Hebr., xi, i3.

Ce défenseur intrépide des Saintes Écritures, qu'il défend, au péril de ses jours, contre les attaques des hérétiques, tremble à la pensée que des fidèles, par épouvante de la mort, puissent lâchement livrer les livres sacrés à des mains sacrilèges.

Cette âme éprise de Dieu qu'elle aime éperdument, après avoir éprouvé le néant de toutes les amours possibles, ne peut se faire à l'idée qu'on trahisse un Dieu infini par crainte de perdre une vie misérable, et qu'on renonce à vivre éternellement dans l'espoir ainsi de prolonger d'un temps indéterminé une existence éphémère.

La crainte de la mort, chez l'homme, a son explication dans l'attachement à la vie. a Vous aimez la vie, je le sais, — écrit Augustin (i) ; vous ne voulez pas mourir, et vous voudriez passer de cette existence dans une autre, sans mourir, pour ressusciter ensuite, mais en échangeant cette vie pour une plus parfaite. Voilà votre rêve, voilà le désir de la nature humaine, voilà ce qui est, je ne sais comment, le fond de la volonté, et comme la passion du cœur de l'homme. Par là même qu'il aime la vie, il a la mort en horreur. »

Cette répulsion commune à tous les humains n'est pas coupable, puisqu'elle est instinctive. Le Christ luimême l'a éprouvée, le soir du Jeudi-Saint, à la Cène et dans le jardin de son agonie. C'est elle d'ailleurs qui rend si héroïque et si méritoire, chez les martyrs, leur renoncement volontaire à la vie. Il est donc naturel et légitime de tenir à vivre, mais il est mal de trop y tenir.

(i) Sermo cccxliv, 4-

Avant d'étudier cette culpabilité, saint Augustin trace un tableau intéressant des efforts faits par l'homme pour se maintenir vivant le plus longtemps possible (i). Que n'entreprennent pas les humains dans le but de prolonger leur vie de quelques jours ! Qui pourrait énumérer les soins multiples et les tentatives inouïes de ceux qui veulent vivre, et qui doivent bientôt mourir? A quels moyens n'ont-ils pas recours? Voici un malade livré aux mains du médecin ; son état est désespéré d'après le sentiment unanime de tous ceux qui s'en approchent. Annonce-t-on à cet infortuné la visite d'un savant capable de le guérir, que ne lui promet-il pas, que ne lui donne-t-il pas pour un résultat tout à fait incertain? Pour vivre quelques jours de plus, il sacrifie, en un instant, ce qui est nécessaire à sa subsistance.

Voici encore, je le suppose, un père de famille qui tombe dans une embuscade : des brigands le retiennent captif. A cette nouvelle, ses fils accourent pour l'arracher à la mort en le rachetant, et ils sacrifient pour le sauver toute la fortune dont ils devaient hériter un jour.

Ce dernier exemple du voyageur arrêté et rançonné par des compagnies de pillards devait impressionner vivement les fidèles d'Hippone, dans un pays et en un temps où le brigandage était général.

Si grandes soient ces dépenses faites pour sauvegarder une existence gravement compromise, elles ne sont point blâmables. Il n'en est plus ainsi des prodigalités

(i) Sermo cccxliv, 5.

d'ordre moral et religieux auxquelles l'illustre orateur fait maintenant allusion. Malheur au genre humain! s'écrie- t-il dans un élan d'indignation : j'ai dit qu'il se rencontre des gens qui, pour vivre, sacrifient tout leur avoir. Écoutez quelque chose de plus grave, quelque chose de criminel et qui serait incroyable, si les faits eux-mêmes ne l'attestaient. Pour qu'il leur soit permis de prolonger leur vie de quelques jours, certains vont jusqu'à sacrifier ce qui pourrait les faire vivre éternellement. La foi qu'ils abandonnent n'est-elle pas, pour ainsi dire, l'argent avec lequel s'achète la vie éternelle? Les traîtres, dont parle l'évêque, sont coupables, non de redouter la mort, mais d'en avoir une crainte excessive.

Dans sa préoccupation d'armer ses fils spirituels en vue du martyre toujours possible, saint Augustin se demande, dans un autre sermon (i), quel sujet d'effroi peut inspirer un homme à son semblable. Pour vous effrayer — écrit le docteur — il vous dit : Je vais vous tuer! et il ne craint pas de mourir avant d'avoir mis son dessein à exécution. Je vais vous tuer! Qui vous fait cette menace et à qui la fait-il? Je vois ici deux êtres : l'un qui inspire la peur, l'autre qui l'éprouve ; l'un est puissant, l'autre faible, mais tous deux sont mortels. Pourquoi donc le premier se prévaut-il avec orgueil de ses honneurs et de sa puissance, lui que la faiblesse de son corps rend l'égal en misère du second? Pour menacer quelqu'un de la mort avec assurance, encore faudrait-il n'avoir pas à la redouter pour son propre compte.

(i) Sermo lxv, i.

Augustin caractérise bien, dans les deux lignes suivantes, l'attitude respective du persécuteur et du martyr (i) : « La créature veut faire trembler une autre créature, mais l'une s'élève avec orgueil sous la main de son Créateur, tandis que l'autre cherche un refuge dans son sein. »

Ces considérations ne sont pas pour nous sans utilité. Le prestige des grands de ce monde nous éblouirait moins si nous pensions qu'ils sont mortels, comme nous le sommes. Un beau visage et des formes gracieuses seraient moins séducteurs, si nous songions que cette chair si vivante est périssable. La colère de nos ennemis et leur force ne nous troubleraient guère en songeant qu'elles n'ont qu'un temps et qu'un jour cette voix formidable ne retentira plus dans la tombe.

Les enseignements d'Augustin sur la crainte de la mort revêtent dans une autre circonstance une forme encore plus pratique pour nous. Quoi de plus vain — écrit-il (2) — que de craindre tant la perte de cette vie pour des hommes destinés à en sortir, tout tremblant à la pensée de la quitter un jour, et toujours désireux de retarder l'inévitable catastrophe? Oui, cette crainte est vaine, et pourtant elle existe; son impression est forte, et on ne peut lui résister. La cause de nos larmes, le juste sujet de nos reproches est de voir des mortels qui craignent si fort de mourir, et dont toute l'occupation est de retarder tant soit peu leur m.ort. Pourquoi

(j)Sermo lxv, i : « Homo est enim, et homini minatur, creatura creaturae : sed una inflata sub Creatore, altéra fugiens ad Creatorem. »

(3) Sermo clxi, 7.

ne cherchent-ils point à ne mourir jamais? Parce qu'en dépit de tous leurs efforts ils ne peuvent éviter de disparaître un jour de ce monde. Ne peuvent-ils donc rien faire pour éviter le coup fatal? Rien, absolument rien. Multipliez les précautions, fuyez où vous voudrez, opposez les remparts les plus invincibles, employez tous les trésors de la terre à racheter votre vie, recourez à toutes les ruses pour tromper l'ennemi, vous ne pourrez déjouer ses plans. Tous vos efforts pour ne pas succomber si tôt sous ses coups n'aboutiront qu'à vous faire mourir un peu plus tard. Cependant, il est en votre pouvoir de ne mourir jamais : si vous craignez la mort, aimez la vie. Votre vie, c'est Dieu ; votre vie, c'est Jésus-Christ; votre vie, c'est l'Esprit-Saint. Vous ne pouvez lui plaire en faisant le mal. L'Esprit- Saint n'habite pas un temple qui tombe en ruines et il ne pénètre pas à l'intérieur d'un temple souillé. Gémissez devant lui pour qu'il purifie le lieu dont il veut bien faire sa résidence; gémissez devant lui pour qu'il réédifie son sanctuaire, qu'il reconstruise ce que vous avez détruit, qu'il répare ce que vous avez dégradé, et qu'il relève ce que vous avez renversé.

La guerre actuelle peut servir d'illustration à cette page d'Augustin. Jamais l'homme n'a cherché, avec plus d'application et de méthode, à parer aux coups de la mort. Un nouvel engin est-il mis en usage : bientôt sont découverts les moyens d'empêcher son action meurtrière. A chaque progrès dans l'attaque, correspond un progrès dans la défense. Ainsi, au fur et à mesure que pleuvent sur eux des obus d'un calibre de plus en plus gros, nos soldats perfectionnent leurs

retraites au fond des tranchées, de manière à ce qu'elles opposent une résistance, chaque jour plus grande, à la force de pénétration des projectiles. Et voici que, malgré les découvertes faites et les mesures prises, le mot d'Augustin ne perd rien de sa cruelle vérité (i) : Multipliez les précautions elles soins, opposez les remparts les plus invincibles, dépensez tout l'or et tout l'argent de la terre, recourez à toutes les ruses pour tromper la mort, vous ne pourrez déjouer ses plans.

Combien de cadavres sont là pour témoigner de la justesse de cette phrase qui s'applique si bien à leur tragique histoire, qu'elle semble avoir été dite à leur intention : Tous vos efforts en cherchant à ne pas succomber si tôt sous les coups de l'ennemi, n'aboutissent qu'à vous faire mourir un peu plus tard !

Le Docteur emploie deux procédés pour guérir le chrétien de sa crainte excessive de la mort, fruit de son trop grand attachement à la vie. L'un consiste à lui montrer la supériorité des biens de l'éternité sur ceux du temps, afin de le détacher de ceux-ci pour l'attacher à ceux-là. L'autre, parallèle, peut-on dire, au précédent, consiste à rendre les maux de cette terre moins redoutables pour l'homme en leur opposant ceux, plus terribles, de l'autre monde.

Voici d'abord un exemple typique du premier procédé (2) : (( 11 existe deux espèces de biens, ceux du temps et ceux de l'éternité. Les biens du temps sont la santé, la richesse, les honneurs, les amis, un foyer, des enfants, une épouse, et en général tous les avantages

(i) Sermo clxi, 7.

(2) Sermo lxxx, 7.

de cette vie où nous sommes voyageurs. Regardonsnous donc dans l'hôtellerie de cette existence comme des hôtes qui ne font que passer, et non comme des propriétaires qui demeurent.

« Les biens de l'éternité sont d'abord la vie éternelle elle-même, puis l'incorruptibilité, l'immortalité du corps et de l'âme, la société avec les anges, le séjour dans la cité céleste, des honneurs impérissables, un Père et une patrie, un Père éternel, une patrie sans ennemis. Désirons ces biens de toute l'ardeur de notre âme, demandons-les par une prière persévérante, non par un flux de paroles, mais par des gémissements sincères. Le désir est un prière continuelle, alors même que la langue garde le silence. Si vous ne cessez de désirer, vous ne cessez de prier. Quand la prière sommeille-t-elle ? Lorsque le désir s'est refroidi. Donc sollicitons ces biens de toute l'ardeur de notre âme, cherchons-les avec une application constante, imploronsles en toute assurance.

(( Ces biens, tonjours avantageux pour leur détenteur, ne peuvent jamais lui nuire. Combien, en revanche, à qui la pauvreté a été utile et les richesses nuisibles ! Combien, tranquilles dans l'intimité du foyer domestique, n'ont rencontré que difficultés et embarras au milieu des honneurs! Pour d'autres, il est vrai, les richesses, les dignités ont été avantageuses parce qu'ils en ont fait un bon usage. Quant à ceux qui en ont fait un mauvais usage, c'est un malheur qu'ils n'en aient pas été dépouillés. «

L'orateur tire des conclusions pratiques de cette évidente infériorité des biens du temps mis en comparai-

«on avec ceux de réternité. Nous pouvons désirer sans mesure les trésors célestes parce qu'ils sont non seulement bons objectivement, mais qu'ils répondent tous à notre magnifique destinée. Ils ne sauraient nous être préjudiciables puisqu'au ciel, où règne l'ordre parfait, tout abus, c'est-à-dire tout désordre, est absolument impossible. Aussi devons-nous tendre, avec une confiance sans limite, vers les éléments constitutifs d'un bonheur sans mélange et inaltérable.

Il serait, par contre, téméraire de solliciter avec autant d'empressement les biens d'ici-bas. L'homme aurait tort de vouloir les posséder à tout prix, et, quand il les détient, de se refuser à s'en dessaisir.

Ces biens sont utiles autant qu'agréables en plusieurs circonstances, il est donc permis de les aimer. Leur utilité est toujours limitée, il serait donc mal de les aimer d'un amour sans bornes. De plus, ces biens, quelquefois, blessent ou tuent leurs propriétaires. Cette possibilité devrait suffire à nous inspirer une juste méfiance à leur égard. Nous devrions les demander avec modération, sans nous révolter contre Dieu, s'ils ne viennent à nous au gré de nos désirs.

La Providence est une mère plus sage et plus prudente encore que ne l'est la femme dans sa sollicitude pour la chair de sa chair. Nous octroie-t-elle l'objet de nos aspirations terrestres : rendons-lui grâces pour sa bonté si condescendante. Va-t-elle à rencontre de nos vœux, condamne-t-elle à l'insuccès toutes nos démarches : loin de nous en attrister, il y aurait plutôt lieu de nous en réjouir. Notre reconnaissance doit monter aussi bien vers la main qui se ferme pour nous éviter

un malheur, que vers celle qui s'ouvre pour nous octroyer un plaisir.

Saint Augustin excelle à donner une idée concrète de cette conduite de Dieu envers la faiblesse humaine toujours prête à se laisser prendre aux pièges que lui tendent les créatures, tel l'oiseau par les filets duchasseur (i).

Les exemples cités par l'orateur d'Hippone sont criants de vérité. L'un est emprunté à une scène familiale, dont chacun de nous a été le témoin amusé : Votre fils pleure toute la journée à vos côtés, sinon entre vos bras, pour obtenir de vous un couteau, c'està-dire un instrument tranchant. Vous vous refusez constamment à sa demande, à ses cris, sans tenir compte de ses larmes, afin de n'avoir pas à déplorer sa mort.

L'autre exemple frappait plus vivement encore l'imagination des auditeurs d'Augustin. Habitant un pays célèbre pour ses chevaux, les diocésains de l'évêque initiaient de bonne heure leurs fils à l'art del'équitation. Héritiers, par un long atavisme, du goût de leurs pères pour les chevauchées à travers champs, il n'était pas rare que des enfants voulussent monter le coursier paternel, alors qu'à leur âge un tel exercice offrait un mortel danger.

Le garçonnet — écrit à ce propos saint Augustin — a beau pleurer, se lamenter, se donner des coups pour que vous le hissiez enfin sur votre cheval, vous refusez de le faire, parce qu'il est incapable de le conduire et

(i) Sermo lxxx, 7.

qVil sera infailliblement renversé et tué. Vous lui refusez ainsi une part de votre fortune pour lui en conserver la totalité. Dans votre ambition de le voir grandir, de lui assurer plus tard la tranquille possession de vos biens, n'accédez pas à son insignifiante mais dangereuse requête.

Par un procédé parallèle au précédent, le grand Docteur s'efforce de nous détourner des maux de l'enfer par la considération des calamités présentes (i). Les moindres tourments de l'autre vie sont plus affreux que tous les supplices d'ici-bas. Songez à l'effroi qui s'emparerait de vous, si, par suite de dépositions calomnieuses, vous étiez sur le point d'être jeté en prison : et vous êtes cependant assez ennemi de vous-même pour vous exposer, par une conduite coupable, à être précipité dans les flammes éternelles ?

Je vous vois trembler, pâlir, courir à l'église, demander à voir révêque et tomber à ses pieds. — Que désirezvous? dit-il. — Sauvez-moi I vous écriez-vous. — De quoi s'agit-il? — Je suis victime des calomnies d'un tel. — Quel mal prétend-il vous faire? — Seigneur, il veut m'extorquer mon bien, me jeter dans les fers, ayez pitié de moi, sauvez-moi. Voilà jusqu'où va la crainte des cachots, alors qu'on n'a nullement appréhension des flammes dévorantes de l'enfer. Enfin, quand le danger devient plus menaçant et que la persécution met en péril la vie d'un homme, les témoins de son infortune, s'ils n'ont rien à redouter pour eux-mêmes, volent à son secours. Ce malheureux m'émeut profondément

(i) Sermo clxi, 4, 5.

en me disant : Accourez, mon existence est enjeu. Il me serait facile de lui répondre : J'accours pour défendre la vie de votre corps ; plût à Dieu que vous fussiez aussi empressé à sauver la vie de votre âme. Écoutez le Seigneur vous dire : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l'âme. ))

Que les hommes jugent donc, d'après les maux qu'ils craignent dans cette vie, ceux qu'ils doivent redouter dans l'autre. Quoi ! ils craignent la prison, et ils ne craignent pas l'enfer? Ils craignent les bourreaux qui les torturent, et ils ne craignent pas les anges exécuteurs de la justice divine? Ils craignent les châtiments passagers de cette vie, et ils ne craignent pas les supplices des flammes éternelles ? Pour tout dire, en un mot, ils ont peur de mourir pour un peu de temps, et ils n'ont nulle crainte de mourir pour l'éternité?

Quelle impression devaient produire sur les auditeurs d'Augustin ces allusions à des faits connus de tous, et vécus par plusieurs ! Ce tableau du malheureux qui fait appel à l'évêque pour échapper à l'emprisonnement, à la torture ou à la mort, l'orateur n'a aucune peine à le tracer, il l'a eu si souvent sous les yeux. Ces cris désespérés qu'il répète, il les a entendus; ces mains suppliantes tendues vers lui en un geste de prière, que de fois il les a vues et prises dans les siennes à une époque où l'évêque était le défenseur-né de son peuple.

Ce passage d'un de ses sermons prouve la compréhension large qu'avait Augustin de sa charge épiscopale. On y constate tout ensemble sa sollicitude à l'égard de la vie matérielle de ses ouailles, et sa préoc-

cupation, plus grande encore, au sujet de leur vie morale. Ce bon pasteur, dans toute l'étendue du terme, tout en se consacrant à la formation de l'âme des fidèles confiés à ses soins, ne se désintéresse jamais de leur corps. Actif et vigilant, il défend son bercail contre les hérétiques, les persécuteurs et les barbares. On devine alors le poids de ses conseils et l'ascendant de sa parole.

Avec sa connaissance si profonde des sentiments de ses contemporains et de leurs besoins, l'évêque d'Hippone profite des calamités si nombreuses en son temps pour orienter leurs pensées vers la vie éternelle. Les réflexions auxquelles il se livre à ce propos sont pour nous d'une application manifeste. Souffrant des maux semblables à ceux dont souffraient, au quatrième siècle, les chrétiens de l'Afrique du Nord, pourquoi n'en retirerions-nous pas les avantages spirituels?

M Nous vous exhortons à prier avec toute l'ardeur possible — disait saint Augustin à ses fidèles, victimes des persécutions et des guerres (i). — Les maux se multiplient, et Dieu l'a voulu ainsi. Plût au ciel que le nombre des méchants fût moins considérable, les maux seraient eux-mêmes moins nombreux. Nous vivons des jours mauvais, des jours difficiles, disent les hommes. Que notre vie soit bonne, irréprochable, et les temps seront bons. C'est nous qui faisons les temps : tels nous sommes, tels ils sont. Mais que faire? Est-il possible de convertir au bien la multitude des humains ? Que le petit nombre de ceux qui m'é-

(i) Sermo lxxx, 8.

coûtent soient vertueux et qu'ils supportent les mauvais. Ils sont le bon grain et peuvent être mêlés à la paille tant qu'ils sont sur l'aire, mais ce mélange deviendra impossible dès l'instant où ils seront serrés dans la grange du père de famille. Qu'ils supportent ce qui leur déplaît, pour parvenir à l'objet de leurs désirs.

(( Pourquoi nous attrister et mettre Dieu en cause? Les maux vont se multipliant dans le monde, afin d'en détacher de plus en plus nos cœurs. Des génies et des saints ont méprisé le monde dans son éclat, et nous ne le mépriserions pas dans sa laideur! Le monde est mauvais, oui, il est mauvais, et nous l'aimons comme s'il était bon. Ce n'est évidemment pas le ciel qui est mauvais, ni la terre, ni la mer, et ce qu'ils contiennent, ni les poissons, ni les oiseaux, ni les arbres. Toutes ces choses sont bonnes, mais ce qui rend le monde mauvais, ce sont les méchants. Vivant ici-bas, nous sommes nécessairement au milieu des pervers, gémissons devant le Seigneur, notre Dieu, et supportons patiemment le mal pour arriver à la possession du bien. N'accusons point le père de famille digne de tout notre amour. C'est lui qui nous porte, ce n'est pas nous qui le portons. Il sait comment il doit gouverner ses créatures ; faites ce qu'il vous a commandé, espérez ce qu'il vous a promis. »

La mort, avec les misères qui s'y rattachent, peut être d'une grande utilité pour l'homme. Si le Chrétien modèle son attitude à l'égard de l'ennemie de sa race sur celle de Jésus-Christ, la mort deviendra un stimulant pour sa foi, son espérance et sa charité. Elle le maintiendra humble et craintif sous la main du Sci-

gneur, comme doit l'être une créature qui ne tient rien d'elle-même, et reçoit tout de la libéralité miséricordieuse du Créateur (i).

(i) De natura et gratia, 3^.

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