CHAPITRE X
Le riche et la mort.
Après avoir examiné l'attitude qui s'impose aux Chrétiens, dignes de ce nom, vis-à-vis de la mort, il n'est pas inutile de se demander comment doivent se comporter particulièrement les riches et les grands de ce monde. La question restreinte à ces seuls privilégiés prend un intérêt spécial puisqu'il s'agit des amis de l'existence terrestre et par conséquent des principaux adversaires de la mort.
Saint Augustin est un esprit trop avisé pour négliger ce problème d'ordre moral. La conscience des devoirs inhérents à son haut ministère le porte à distribuer le pain de la doctrine à tous les fidèles sans distinction. S'il se montre, en toutes circonstances, aimable et bon envers les petits et les pauvres, ce n'est jamais au détriment des grands de ce monde. Respectueux de l'ordre social, comme de la hiérarchie ecclésiastique, il est plein d'égards pour les dignitaires de l'Empire et les personnages de son temps. Sa politesse, pour n'être ni obséquieuse, ni banale, n'en est que plus sincère. S'il sollicite des explications, ou s'il adresse des repro-
LA. MORT ET LES MORTS. — l3.
ches, c'est toujours en termes d'une correction parfaite, et de la manière la plus délicate qui se puisse imaginer. Sa correspondance avec le comte Boniface, le tribun Marcellin, des évêques, des généraux et des magistrats, ne renferme pas une ligne qui ne reflète le tact du scripteur et son éducation irréprochable. . Saint Augustin s'intéresse aux grands de la terre dans un double but : d'abord pour leur procurer, comme aux humbles, le bienfait du salut éternel ; puis afin d'en faire ses collaborateurs dans son action charitable. Il les considère avec raison comme les économes de la Providence et les pourvoyeurs des pauvres. Le Docteur ne l'ignore pas : de leur attitude plus ou moins religieuse en face de la mort, dépendent non seulement leurs avantages personnels, mais celui de cette foule qui manque de vêtements et de vivres.
Le sermon (i) auquel est empruntée, en grande partie, la matière de ce chapitre, répond à cette double préoccupation. L'orateur, pour déterminer chez son auditoire le mépris du monde, déclare que la vie présente, avec ses richesses et ses charmes, n'est pour les millionnaires qu'un songe bientôt dissipé par la mort. Se basant, selon son habitude, sur l'autorité de l'Écriture, il rappelle la recommandation de saint Paul à son disciple Timothée (2) : « Ordonne aux riches de n'être point orgueilleux, de ne pas mettre leur confiance dans des biens incertains, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie, ordonne-leur d'être bienfaisants, riches en bonnes
(i) Sermo cgcxlv, i.
(3) I Tim., VI, 17 et s.
œuvres, de donner de bon cœur, de se faire un trésor et un fondement solide pour l'avenir, afin d'arriver à la véritable vie. »
Augustin avertit les personnes fortunées de ne pas prendre à la lettre les basses flatteries des envieux. Parmi les louanges qui leur sont adressées, l'une des plus courantes est celle-ci : Ils sont seuls à vivre réellement, à tel point que la vie ne semble faite que pour eux. Riches, ne vous enorgueillissez pas de ces éloges prodigués par des gens de condition inférieure. Cette existence est pour vous un véritable songe, et la richesse s'évanouit comme un rêve.
Écoutez le psalmiste dire en parlant de vos semblables (i) : «Ils ont dormi leur sommeil, et tous ces hommes qui se glorifiaient de leur fortune, n'ont rien trouvé dans leurs mains. » Quelquefois un mendiant, étendu sur le sol, transi de froid, s'endort, il voit en songe des monceaux d'or, et ce malheureux, au comble de la joie, s'enfle d'orgueil et s'indigne de voir son père couvert de haillons. Pauvre mendiant, tu tressailles d'allégresse durant ton sommeil, et tout ce que tu admires n'est qu'un jeu de ton imagination. Cet homme, cependant, jusqu'à son réveil est riche, et, une fois sorti de son repos, il ne trouve que de trop justes sujets de tristesse et de larmes.
(( Le riche, quand il meurt, est semblable à un pauvre qui s'est endormi et ne rêve que trésors. Ainsi en fut-il de ce mystérieux personnage vêtu de pourpre et de fin tissu de lin, dont l'Écriture tait le
(l) Ps. LXIV, 6.
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nom parce qu'il est indigne d'être connu. Ce superbe, faisant tous les jours des festins splendides, méprisait un misérable gisant par terre devant sa porte. Or, il arriva, raconte l'auteur inspiré (i), que ce riche mourut et fut enseveli. Il se réveilla au fond de l'enfer. Il dormit son sommeil, et ne trouva plus rien à son réveil, parce qu'il n'avait pas fait un bon usage de ses biens, n
Toujours fidèle à sa tactique oratoire, d'ailleurs excellente puisqu'elle consiste à se servir des armes de l'adversaire pour le vaincre, Augustin évoque le souvenir d'événements qui ont désolé naguère la ville et la campagne d'Hippone. Il s'agit de ces incursions de barbares dont l'Afrique du Nord fut plusieurs fois le théâtre. L'orateur rappelle comment les propriétaires et les principaux négociants échappèrent au massacre dans lequel tant d'autres ont succombé, et il en prend occasion pour remarquer qu'on subordonne ses richesses à sa vie, et non sa vie à ses richesses. Combien — dit-il — ont traité avec leurs ennemis dans le seul but de racheter leur vie ! Ils ont donné tout ce qu'ils possédaient uniquement pour échapper au trépas. — Vous a^vez donc, mon frère, livré aux barbares tous vos biens? — Oui, me répond-il, je leur ai tout abandonné, puissé-je vi>Te ainsi dépouillé de tout. — Pourquoi agir ainsi? — J'allais perdre la vie tout entière, aussi n'ai-je pas hésité à livrer toute ma fortune.
Augustin oppose ensuite la conduite des chrétiens à l'égard des pillards, dont ils sont les victimes, à leur J
(i) Lac, XYi, 19.
attitude envers le Christ. A^ous avez refusé, dit- il, faisant allusion à leur avarice, les petites sommes qu'imploraient les pauvres, c'est-à-dire Jésus-Christ, et vous avez tout donné aux Barbares. Jésus vous demande en suppliant et ne reçoit rien; un Barbare vous torture et vous emporte tout votre avoir. Si vous avez racheté si cher cette vie périssable, à quel prix ne devez-vous pas acheter la vie éternelle ? Vous qui octroyez tout à un ennemi pour vivre dans l'indigence, accordez quelque chose à Jésus-Christ pour vivre heureux. Afin de prolonger cette misérable existence de quelques jours, vous subissez, sans mot dire", d'odieuses exigences, et vous ne répondez que par le mépris aux justes demandes du Maître.
Les jours de l'homme, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, sont bien peu nombreux, et si Adam mourait aujourd'hui, il aurait vécu peu de jours, puisqu'il en aurait vu le terme.
L'évêque esquisse ici en quelques traits les cruelles vicissitudes par lesquelles passaient les propriétaires d'Hippone rançonnés aujourd'hui par une bande de corsaires, de brigands ou de soldats, et demain par une autre. Beaucoup étaient égorgés, après avoir fait le sacrifice inutile de leur fortune. Vous rachetez donc — dit-il avec l'expérience des maux de soi) temps — quelques jours de travail et de peine, pleins de tentations, pour posséder un coin de terre, une villa. Mais voici que l'ennemi, sur le point de vous emmener en captivité, vous dit : Donne-moi toutes tes richesses ! et vous les avez toutes données afin d'avoir la vie sauve. Vous vous rachetez aujourd'hui pour mourir demain ;
VOUS VOUS rachetez des mains de l'un pour être égorgé par les mains d'un autre. Voilà — conclut l'orateur — les choses inouïes qu'on endure pour conserver cette existence temporelle, et l'on ne veut rien souffrir en vue de la vie éternelle.
Saint Augustin compare Jésus-Christ à ces Barbares, dont les mœurs tyranniques ne sont que trop connues de ses auditeurs. Loin d'avoir enchaîné personne, ce Christ, dans sa miséricorde, a voulu être chargé luimême de chaînes, afin de nous délivrer de l'esclavage du péché. Loin d'avoir égorgé personne, ce Christ s'est livré à la mort pour nous faire vivre de sa vie.
Un trait de ressemblance entre les Barbares et le divin Sauveur est qu'il pose, lui aussi, ses conditions. Si l'homme aspire au bonheur éternel, il doit traiter avec lui ou plutôt se soumettre sans discussion à toutes ses volontés. Cette maxime évangélique les résume. Il faut se haïr pour l'aimer. En perdant sa vie on la trouve, tandis qu'en la conservant on la perd.
Avec ce don de persuasion qu'il possède à un très haut degré, Augustin, avant de parler ouvertement du devoir de l'aumône, fait appel aux préoccupations des riches assemblés autour de sa chaire. Le capitaliste, à toutes les époques, a deux préoccupations : placer ses capitaux en lieu sûr, et les augmenter en thésaurisant. La première partie de ce programme, qui paraît simple, est d'une exécution difficile, surtout lors des révolutions et des guerres. Où trouver une bonne cachette pour y déposer ses bijoux et son or? A qui confier la garde de sa fortune en un temps troublé où peuvent se commettre impunément les abus de confiance?
L'orateur traite ces questions avec un sens pratique et une précision de détails propres à captiver l'attention des gens d'argent qui 1 "écoutent. Quant à vos richesses, — leur dit-il (i) — dont la possession vous tient tant à cœur, bien qu'étant prêts, cependant, à en faire le sacrifice pour votre salut personnel, je vais vous en indiquer l'emploi le plus profitable. Si vous les aimez sur la terre, elles périront avec vous. Si vous les aimez véritablement, envoyez-les devant vous en ce lieu où vous devez les suivre, de peur qu'en ne les aimant qu'ici-bas, vous ne les perdiez de votre vivant, ou très certainement à votre mort.
Augustin corrige aussitôt l'inquiétude que fait naître un tel préambule chez des millionnaires trop épris dés biens de ce monde. Leur parlant comme leur parlerait un banquier, il les rassure en ces termes : Je vous ai déjà conseillé ce qu'il importait de faire. Je ne vous ai point dit : Faites le sacrifice de vos richesses, mais : Conservez-les. Votre ambition est de thésauriser. Rien de mieux. Qu'il me soit permis de vous indiquer l'endroit où vous devez accumuler vos trésors. Tenez-moi pour un conseiller sage et prudent, ne vous méfiez pas de moi comme de ces hommes qui veulent vous engager dans des affaires de nature à compromettre votre fortune.
Par une de ces volte-face auxquelles le porte la vivacité de son intelligence, Augustin transporte brusquement ses auditeurs de la terre au ciel. Ce défaut de transition, s'il a ses inconvénients, a aussi ses avanta-
(i) Sermo gccxly, 3.
ges. Ce brusque passage d'un sujet donné à un tout différent, par la surprise qu'il cause, produit un redoublement d'attention. Ainsi, la pensée maîtresse qui sera développée par la suite est mieux mise en relief.
Le point délicat est de l'exprimer en une phrase courte, claire et qui fasse image. Tel est précisément le texte de l'évangile selon saint Matthieu proposé ainsi par saint Augustin (i) : u Amassez-vous des trésors dans le ciel où les voleurs n'entrent point et où la rouille et les vers n'exercent pas leur pouvoir destructeur. » Vous me direz })eut-être — ajoute l'évêque avec une simplicité charmante de la part d'un génie : — Je ne vois point l'endroit où je pourrai les déposer dans ce lieu inaccessible. Quelle échelle, quelle machine capable d'atteindre jusqu'au ciel pour me permettre d'y découvrir une cachette? — Que dites- vous? Oui ou non, voyez-vous ici-bas un lieu où vous pouvez enfouir votre argent? — Oui, je le vois. — Très bien, mais si vous goûtez une certaine tranquillité d'esprit, une fois votre bien enfoui dans le sol, pourquoi cette méfiance à l'égard du Dieu qui a créé le ciel et la terre ? Remettez votre argent entre les mains de Dieu avec une pleine confiance et un total abandon à sa Providence. Gomment ne saurait-il pas vous garder votre fortune dans le ciel, lui qui vous dirige vous-même durant le cours de votre vie ?
Tout votre désir est de conserver vos biens. Conservez-les comme vous l'entendez. Si vous rencontrez un gardien plus fidèle que Jésus-Christ, confiez-lui votre
<,i) Matth., VI, 20.
argent. — Je le confie, me répondez-vous, à mon serviteur. — C'est bien, mais ne feriez- vous pas beaucoup mieux de le confier à votre Seigneur? Quoi ! vous préférez votre serviteur à votre Dieu ! Quel chrétien êtesvous donc? Peut-être votre mandataire prendra-t-il la fuite, emportant avec lui vos trésors ; vol semblable est-il à craindre de la part de Jésus-Christ ?
Rappelant les trahisons, dont domestiques et esclaves, renommés pour l'attachement à leurs maîtres, se sont rendus coupables lors des récentes incursions de Barbares, l'orateur poursuit ainsi ses interrogations : Combien de serviteurs sont devenus subitement hostiles à leurs maîtres et les ont livrés avec leur or à l'ennemi? — Je connais la fidélité de mon mandataire, m'objecterez-vous, et je place volontiers sous sa vigilance toute ma fortune. — J'admets ce choix pour la garde de votre or, mais à qui confiez-vous le soin de votre âme? — Je le confie à Dieu. — Homme, ne serait-il pas plus sage et plus logique de vous en rapporter, pour la conservation de vos biens matériels, à Celui auquel vous vous en rapportez, les yeux fermés, pour le salut de votre âme ?
Vous louez la fidélité de votre serviteur? — Oui, j'en fais réloge, parce que je l'ai maintes fois éprouvée. — Toute sa fidélité, si grande soit-elle, consiste à ne vous causer aucun préjudice et à ne rien soustraire de vos biens. Peut-il, en revanche, vous garantir que vous ne perdrez jamais l'argent confié à sa sollicitude? Cet argent, il l'a déposé quelque part, sans le cacher suffisamment, et voici qu'un voleur le découvre, l'emporte. Ce péril est-il à redouter avec Jésus-Christ?
L'évêque termine cette discussion, curieuse dans sa forme interrogative, par l'explication directe du texte de saint Mathieu qu'il a précédemment cité. Secouez votre négligence, dit-ii, et suivez mon conseil. Donnez à Jésus-Christ qui a faim, faites-vous un trésor dans le ciel. Est-ce donc là un si grand labeur? Dùt-il vous en coûter, faites-le. Ne souhaitiez-vous point de placer votre argent en un endroit sûr, d'où personne ne pourrait l'enlever?
Quand le Christ vous dit : Amassez des trésors dans ciel, il ne vous dit pas : Cherchez des échelles, dressez des échafaudages, attachez-vous des ailes. Le Maître vous dit simplement : Donnez-moi votre argent sur la terre, je vous le conserverai dans le ciel. Je suis venu pauvre et indigent en ce monde afm de vous enrichir dans l'autre.
Faisant allusion à un usage qui existait déjà de son temps pour le plus grand bien du commerce et de la navigation, Augustin exhorte son auditeur à passer un contrat d'assurance pour le transport de ses richesses. Vous craignez peut-être — observe-t-il — d'avoir affaire à un homme de mauvaise foi capable de vous voler, et vous êtes en quête de quelqu'un d'honnête qui puisse vous garantir le transport de vos biens. Jésus-Christ vous donne cette double assurance : il ne saurait tromper votre confiance, et de plus il se charge de transporter vos richesses.
L'orateur se demande ensuite où l'on peut trouver ici-bas Celui dont l'Évangile raconte les souffrances, la mort, la résurrection et l'ascension glorieuse (i), Celui
(i) Sermo cccxlv, 4.
dont il est dit, dans le Credo, qu'il est assis à la droite de son Père d'où il viendra juger les vivants et les morts. A qui confier son argent pour qu'il le remette entre les mains de ce Christ invisible? Augustin répond à cette question par le mot de INotre-Seigneur à Saul(i) sur le chemin de Damas : w Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? »
Ce persécuteur des premiers chrétiens ne peut ni voir le Sauveur lui-même, ni le toucher, et pourtant Jésus lui crie du haut des cieux : Pourquoi me persécutes-tu? Il ne dit pas : Pourquoi persécuter ma famille, mes saints ou mes frères? 11 ne dit rien de semblable. Que crie-t-il : Pourquoi me persécutes-tu, c'est-à-dire mes membres ? Il criait du haut du ciel pour ses membres que Saul foulait aux pieds sur la terre. Quand un homme a le pied écrasé par quelqu'un, il ne dit pas : Vous me blessez le pied, mais simplement : Vous me blessez. Saul exerçait sa cruauté sur la terre, et ses coups atteignaient Jésus-Christ jusque dans le ciel.
L'évêque s'appuie aussi sur les paroles qui seront adressées par le Sauveur, lors du jugement dernier, aux bons pour les récompenser de leur générosité envers les pauvres, et aux méchants pour les punir de leur dureté de cœur. J'ai eu faim, dira le Christ, et vous m'avez donné à manger. Seigneur, lui répondront les élus, quand donc vous avons-nous vu afFamé ? Et il leur dira aussitôt : « Tout ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, vous l'avez fait à moimême (2). »
(i) Act., IX, k.
(2) Matth., XXV, 35 et s.
Après cette exhortation à l'aumône, l'crateur convainc de mensonge l'avare. Quand le célébrant, à la grand'messe, chante : Élevez vos cœurs, l'avare répond : Nous le tenons élevé vers le Seigneur. En parlant ainsi, il ment à Dieu, car ses aspirations, loin de l'attirer vers le ciel, l'inclinent vers la terre. Là où est votre trésor, là, aussi, est votre cœur.
Augustin met en parallèle les biens de ce monde avec ceux de l'éternité, et il conclut que la vraie richesse est dans le paradis parce qu'on n'y manque de rien (i). Ici-bas — dit-il à ses auditeurs — vous vous procurez un grand nombre de chevaux de trait et de bêtes de somme pour vous faire porter et éviter ainsi toute fatigue; il vous faut des tables somptueusement servies et de magnifiques vêtements. Cette multitude de choses, ce train de maison si compliqué font votre richesse, mais croyez-vous que les anges de Dieu soient pauvres? Ils n'ont rien : ni chevaux, ni chars pour les porter, ni festins splendides, ni précieuses étoffes pour se vêtir, parce qu'ils sont revêtus de l'éternelle lumière. En dépit de son immense fortune, le grand propriétaire ressent la faim, la soif, la chaleur et le froid. L'heure habituelle de son repas vient-elle à être retardée, le voici sur le point de défaillir, parce qu'il a une nature au fond misérable, assujettie à mille besoins. L'ange, lui, n'éprouve ni faim, ni soif, ni fatigue.
Une autre infériorité des biens de ce monde comparés à ceux de l'autre est les inquiétudes continuelles et les préoccupations dont ils sont la source pour leurs
(i) Sermo cccxlv, 5.
détenteurs. Si je ne m'abuse — écrit à ce propos saint Augustin, — du jour où vous avez conquis la fortune, vous avez perdu le repos. Durant la veille, une seule pensée vous obsède : accroître vos richesses ; et, durant le sommeil, vous ne songez qu'aux voleurs. Dans le jour, plein de soucis; la nuit, tremblant, inquiet, et toujours indigent, voilà votre état.
Cette démonstration de la supériorité des richesses éternelles sur celles du temps amène l'orateur à indiquer aux riches la dernière condition requise par le Christ pour leur faire part de son héritage céleste (i). Pensez-vous — leur déclare-t-il — vous rendre acquéreurs de la vie véritable et bienheureuse au prix que vous donneriez pour racheter ces jours de misères et de fatigues ? Ce qui vaut infiniment mieux doit se payer beaucoup plus cher, car il s'agit du royaume des cieux. Qu'exige Augustin au nom du Maître? Des marques de bienveillance envers les indigents et des aumônes abondantes, toutes bonnes qu'elles soient, satisfont seulement à la première partie du programme proposé par le Christ à ses disciples : « Allez, vendez tout ce que vous avez, distribuez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel. »
La seconde partie de ce divin programme comporte un don plus grand que la donation partielle, ou même totale, de sa fortune : le renoncement à sa volonté propre, l'offrande de son cœur, le sacrifice de soi. Venez, dit le Sauveur, suivez-moi. Riches — s'écrie saint Augustin, — aimez-vous le Christ, désirez-vous mar-
(i) Sermo cccxlv, 6.
cher sur les traces de Celui qui vous est si cher? Le Rédempteur, ici-bas, a pris son essor, cherchez de quel côté. Je l'ignore, me répondez-vous. Chrétien, vous ne savez dans quelle direction a marché Notre-Seigneur. Voulez-vous connaître le chemin à parcourir pour le rejoindre ? C'est par les tribulations, les opprobres, les accusations injustes ; c'est par les crachats au visage, les soufflets, la flagellation, et la couronne d'épines ; c'est enfin par la croix et par la mort. Quoi ! vous hésitez? La voie vous a été clairement montrée. Elle est bien dure, me dites-vous, qui pourra s'y engager et la suivre? Homme, dont le nom signifie courage, rougis de ta faiblesse. Ce chemin qui t'épouvante, nous le voyons suivi par la Vierge et par de simples femmes.
Le sermon, placé dans l'édition bénédictine après celui dont il vient d'être jusqu'ici question, s'y rattache étroitement (i). On peut dire qu'il en est la conclusion. La vie présente, dont tout Tintérêt pour le chrétien est d'être une route qui mène à Dieu, ne vaut pas la peine par elle-même d'être vécue, tant elle est remplie d'ennuis et de maux pour les riches, comme pour les pauvres. Aussi doit-elle être pour chacun de nous un pèlerinage vers l'éternelle vie, seule digne de notre ambition. Suivant le mot de saint Paul (2), tant que nous sommes sur la terre, nous voyageons loin du Seigneur, car nous marchons à la lueur timide de la foi, et non dans la pleine lumière de la vision béatifique. Le Sauveur a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie. Il est la voie par le don de la foi; il est la vérité et la vie par la vision
(i) Sermo cccxlvi, 1.
(j) II Cor., V, 6.
de sa double nature humaine et divine dans le ciel. Augustin caractérise admirablement la différence radicale qui existe entre notre passage ici-bas et notre séjour dans l'éternelle patrie, au point de vue de la manière dont nous sommes maintenant et dont nous serons, après la mort, unis à Dieu. Cette interprétation qu'il donne à ce texte de l'Écriture nous semble l'emporter en exactitude sur les commentaires de la plupart des prédicateurs qui appliquent la parole du Maître à notre seule existence temporelle.
Les conseils qu'adresse à son auditoire l'évêque d'Hippone, à la fin de son allocution (i), roulent encore sur le texte si connu qui vient d'être cité : Ces mots, Je suis la voie, répondent à ceux-ci : « Si vous observez mes commandements, vous serez vraiment mes disciples. Les suivants, je suis la vérité, la vie, se rapportent à cette divine promesse : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera (2). » Tant que dure ce pèlerinage — dit Augustin aux riches qui l'écoutent — tant que vous êtes sur le chemin du ciel, c'est-à-dire sous le règne de la foi, quelle exhortation vous adresser, sinon celle de l'Apôtre (3) : « Ayant donc reçu ces prom.esses, mes bien-aimés, purifions-nous de tout ce qui souille le corps et l'esprit, achevant l'œuvre de notre sanctification dans la crainte du Seigneur. »
La lecture des discours de saint Augustin est loin d'être attrayante, comme en était l'audition. Le style, dans sa forme dialoguée, perd beaucoup à être lu, alors
(i) Sermo cccxlvi, 2.
(2) Joann., viii, 3i, Sa.
(3) II Cor., VII, I.
qu'entendu il donnait une impression de vie intense, surtout dans cette langue latine qui, dans sa concision, se prête, mieux que nulle autre, au dialogue. L'orateur d'Hippone doit à son commerce assidu avec Platon et les philosophes de son école ce procédé de la maïeutique auquel il revient sans cesse dans ses œuvres polémiques et oratoires. Cette manière d'amener insensiblement son auditeur à la vérité par une série d'interrogations ingénieusement graduées est aujourd'hui désuète, alors qu'elle était d'un usage courant au quatrième siècle.
On est frappé du petit nombre de pensées développées par l'évêque, qui présente, dans un seul discours, jusqu'à dix et vingt fois, la même idée, sous des formes différentes. Cette pauvreté ne tient pas, comme chez beaucoup de rhéteurs, à une médiocrité intellectuelle accompagnée d'une certaine facilité d'élocution.
L'intelligence d'Augustin est aussi vaste que profonde. Son savoir encyclopédique embrasse toutes les connaissances de son temps. De plus, la pratique de l'enseignement supérieur l'a familiarisé avec l'exposition claire et rapide des idées les plus abstraites. S'il nourrit peu ses sermons, ce n'est ni faute de préparation lointaine, ni faute de préparation immédiate, puisque nous sommes en face d'un penseur, d'un savant et d'un saint. Au lieu de le soupçonner d'incapacité ou de négligence, cherchons les motifs de ce fait assurément intentionnel de sa part.
Le grand évêque, dans ses prédications à son peuple, s'oublie complètement lui-même pour ne songer qu'aux intérêts moraux et religieux de ses ouailles. Son but
n'est pas de provoquer chez l'auditeur une surprise et une admiration flatteuses pour sa personne. Les applaudissements lui déplaisent, et lui, si conciliant et si bon, les arrête d'un geste de reproche ou d'un mot sévère. Son ambition, pourtant, est grande, mais elle a pour objet la conversion des pécheurs, la sanctification des justes. Cet ambitieux sublime n'est pas du nombre de ceux auxquels il suffît d'exercer autour d'eux une influence superficielle et momentanée. Il la désire profonde et durable. C'est afin d'y arriver, qu'il ne se contente ni d'instruire, ni de plaire, ni de toucher, il veut convaincre. Son expérience de la psychologie humaine l'en avertit : ce résultat difficile ne s'obtient qu'à condition de concentrer toute la force d'attention dont l'auditeur est capable sur deux ou trois points au plus.
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