CHAPITRE XI
La mort d'un ami.
Le problème de la mort — les chapitres précédents en sont la preuve — occupe une place importante dans l'œuvre de saint Augustin. Tantôt il se dresse devant le philosophe qui discute alors longuement de l'origine de l'âme humaine, de sa nature et de son immortalité. Tantôt il surgit, angoissant et terrible, en face du théologien, au cours de ses polémiques avec les disciples de Manès et de Pelage. D'autres fois il se présente à l'exégète au cours de ses études sur la Sainte Écriture. Enfin il attire constamment l'attention du prédicateur et du moraliste qui en tire des conclusions pratiques pour la conduite de la vie.
Ces recherches si variées, dont est l'objet le problème qui intéresse tout homme venant en ce monde, ont, dans leur extrême diversité, un caractère commun, celui d'être faites par l'auteur avec sang-froid et entière possession de lui-même. Si l'orateur s'émeut sur les misères des humains, s'il pleure sur cette existence
incertaine qui lui paraît être plutôt une mort qu'une vie, cette émotion, ces larmes, bien que sincères, sont impersonnelles, parce qu'au lieu d'être une manifestation de la vie intime et privée de celui qui parle, elles sont surtout l'effet direct et immédiat du ministère qu'il remplit auprès des âmes. Au fond c'est moins le fils de Patricius et de Monique, né dans le municipe africain de Thagaste, qui s'émeut et qui pleure, que Tévêque, héritier du zèle des Apôtres et représentant officiel du Christ, qui s'apitoie sur le sort des ouailles confiées à ses soins.
La remarque vient d'en être faite, le prédicateur d'Hippone s'oublie lui-même pour s'identifier davantage avec ceux auxquels il s'adresse. C'est dire qu'il n'est plus lui au point de vue de sa psychologie individuelle et des événements particuliers qui s'y rapportent, bien qu'il conserve, autant et plus que nul autre écrivain, son originalité de pensées et de style.
Le présent chapitre — son titre le révèle — nous ramène encore devant le problème de la mort. Cette fois, seulement, il s'offre sous un jour tout à fait nouveau : ce n'est plus un dogme à établir, une matière à controverses théologiques, ou à réflexions philosophiques ; ce n'est ni un sujet d'enseignement, ni un thème moralisateur, c'est quelque chose de très différent de tout cela.
Augustin, en évoquant le souvenir de la mort d'un ami très cher, est tellement remué, saisi, enchaîné par cette évocation, qu'il y descend, pour ainsi dire, comme dans un gouffre oii il ne voit et n'entend rien, hormis la physionomie et la voix du disparu. Loin de s'oublier
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pour parler aux autres, par un mouvement contraire, il oublie les autres pour se parler à lui-même dans la solitude de son cœur. Les pages écrites à cette occasion sont parmi les plus belles qui aient été écrites sur la mort, parce qu'il en est peu où le sentiment soit tout ensemble plus profondément senti, plus finement analysé et mieux rendu.
Toutes les phases de ce drame intérieur sont décrites par celui qui les a vécues avec tant d'intensité, et qui les vit encore, en les décrivant. Ce fait, triste sans doute, mais banal, de la mort d'un ami, est si bien exprimé qu'il intéresse le lecteur plus qu'une tragédie de grande envergure. Aussi l'étudierons-nous dans ses moindres détails, puisqu'ils sont tous pleins de vie dans ce récit extrait de l'une des autobiographies les plus passionnantes qu'on puisse lire.
Un court préambule, tel le prologue du théâtre antique, fait connaître les deux personnages autour desquels va se dérouler l'action. Le premier nous est suffisamment connu : c'est Augustin, alors professeur de grammaire dans sa ville natale, dont il est déjà une des gloires ; le second est un jeune homme ami du grammairien.
Tout est de nature à rendre très étroite cette amitié : le passé d'abord : originaires probablement l'un et l'autre de Thagaste, ils ont, dès l'enfance, étudié, joué, grandi côte à côte ; fréquentant la même école, ils se retrouvaient dans les jardins de Patricius, ou sur les places publiques, pour s'amuser à la marelle, aux billes, ou à quelques-uns de ces jeux de hasard, dont les petits Africains étaient si friands. « En ces premiè-
res années — écrit l'auteur des Confessions (i) — où j'avais commencé à donner des leçons dans ma ville natale, j'avais trouvé un ami que la communauté d'études m'avait rendu bien cher. Il était du même âge que moi, et, comme moi, dans la fleur de sa jeunesse. Enfants, nous avions grandi ensemble, fréquenté le& mêmes écoles, et partagé les mêmes jeux. 11 ne m'était pourtant pas aussi cher qu'il me le fut depuis, bien qu'alors même notre amitié ne fût pas la véritable, puisqu'il n'y a de vraie amitié que celle, ô mon Dieu, que vous cimentez entre ceux qui vous sont unis par les liens de cette charité répandue en nos âmes, sous l'action de l'Esprit-Saint. «
Ces réflexions de sagesse chrétienne, inspirées par Celui dont il a fait désormais son unique ami, rendent encore plus touchant l'hommage rendu par le grand converti à l'amitié purement humaine. Elles prouvent aussi la sincérité des souvenirs qu'il évoque. Il faut que cette mémoire du cœur soit bien vivace pour qu'elle ait survécu à ce changement dévie et surtout à ce bouleversement intérieur qu'entraîne toute conversion sérieuse.
u Toutefois — reprend Augustin — notre amitié était bien douce, fondée qu'elle était sur la vivacité des mêmes inclinations, car je l'avais détourné des sentiers de la vraie foi, dont il avait été nourri, tout enfant, mais d'une manière trop imparfaite et trop superficielle. Je l'avais détourné du droit chemin pour l'entraîner dans ces rêveries funestes et superstitieuses,
(i) Confessionum libri tredec, IV, 4- Voir Possidius, Vita S. August., III, 1, 2.
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qui faisaient verser tant de larmes à ma mère. Désormais, il s'égarait avec moi dans les mêmes erreurs, cet homme sans lequel mon âme ne pouvait plus vivre. »
L'auteur ne le dit pas expressément, mais, à lire ces lignes, on le devine. Il y a dans son attachement à ce mystérieux personnage, dont il tait le nom, un sentiment différent de l'amitié proprement dite et encore plus fort et plus indestructible : c'est l'amour paternel. L'inconnu en question est le fils du professeur de Thagaste, un fils engendré, non de la chair, mais de l'esprit. Avec son caractère dominateur et son ardeur de prosélytisme, Augustin l'aime davantage, pour l'avoir conquis et l'avoir fait sien intellectuellement, que s'il l'avait engendré simplement de son sang. Aux yeux de ce sensuel et de cet assoiffé de plaisirs, qu'il était avant sa conversion, la vie de l'intelligence l'emporte cependant de beaucoup sur celle du corps.
D'autres passages du récit confirmeront la justesse de cette remarque, mais rien de typique, à ce sujet, comme la phrase précédente : a Désormais il s'égarait avec moi dans les mêmes erreurs, cet homme sans lequel mon âme ne pouvait plus vivre. » Désormais il m'est impossible de me séparer de celui dont j'ai fait l'âme de mon âme, en lui communiquant toutes me& idées.
Augustin retrace ensuite la mort de son ami avec une abondance de détails qui montrent combien cette scène n'a rien perdu, pour lui, de sa poignante actualité. Sa conversion, loin d'obscurcir la vision rétrospective qu'il en a, la rend, au contraire, plus nette. Il comprend
maintenant le côté surnaturel et divin d'un spectacle dont il ne voyait jadis que le côté naturel et humain. Il reconnaît et proclame l'intervention providentielle du Christ en faveur d'un disciple dont il déplorerait, sans elle, la mort dans le temps et la mort dans l'éternité. (( Voilà — écrit-il — que, serrant toujours de près les pas de vos esclaves fugitifs, Dieu des vengeances et source à la fois des miséricordes, dont les moyens pour ramener à vous les pécheurs sont admirables; voilà, dis-je, qu'il vous plut de retirer cet homme de la vie, quand, à peine avais-je goûté, un an, les douceurs de son amitié, douceurs qui surpassaient pour moi les plus exquises jouissances. »
Constatez de nouveau la puissance d'une ancienne tendresse chez un saint qui interrompt ses actions de grâces au Seigneur pour en célébrer les charmes.
« Qui pourrait — continue Augustin — énumérer les faveurs dont mon ami a été l'objet de votre part, ô mon Dieu 1 L'abîme de vos jugements est impénétrable. x\tteint d'une forte fièvre, mon compagnon demeura longtemps sans connaissance, baigné d'une sueur mortelle. Comme on désespérait de ses jours, on le baptisa à son insu, et sans que je m'en misse en peine, persuadé que les cérémonies liturgiques faites sur son corps insensible n'effaceraient pas dans son âme les impressions qu'il avait reçues de moi. L'effet fut tout autre : il se trouva soulagé, presque guéri. Aussitôt que je pus lui parler (ce qui me fut possible dès qu'il reprit lui-même l'usage de la parole, car je ne le quittais pas et nous ne pouvions nous passer l'un de Lautre), j'essayai de tourner en ridicule, espérant
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qu'il le ferait avec moi, ce baptême reçu dans un moment où il n'avait ni connaissance, ni sentiment, et qu'il avait appris depuis avoir reçu. 11 eut horreur de moi, comme d'un ennemi; et avec une liberté qui me surprit d'autant plus que je m'y attendais moins, il me déclara que si je tenais à conserver son amitié, je devais cesser de lui tenir un pareil langage. Stupéfait et déconcerté d'une telle réponse, je contins tous les mouvements de mon cœur, me proposant d'attendre le complet rétablissement de sa santé pour engager la discussion que je voulais avoir avec lui. Mais il fut enlevé à ma folle affection, et accueilli dans le sein de Dieu, pour y faire un jour ma propre consolation : peu de jours après, en mon absence, il fut repris par la fièvre et mourut. »
Ce récit de la dernière maladie, du baptême, et de la guérison de son ami, suivie bientôt d'une reprise du mal et de la mort, manifeste la nature particulière des sentiments d'Augustin. Le principal motif de son amour immense pour ce malade, dont il lui est impossible de se séparer, est l'influence, pour ne pas dire la fascination, intellectuelle qu'il exerce sur lui. Dans sa certitude d'avoir produit sur ce cerveau, fils de son propre cerveau, des impressions ineffaçables, il se rit du baptême et de son efficacité.
L'illustre professeur ne dissimule pas l'étonnement où le jette la première résistance de son disciple à ses volontés. Il est tel qu'il est obligé de maîtriser sa colère pour ne pas entamer sur l'heure une discussion, qu'il a pourtant le bon sens de remettre à un temps plus favorable.
Nous voici arrivés au nœud de l'action qui se déroule dans l'âme d'Augustin : l'ami passionnément aimé n'est plus là pour penser, comme il pense lui-même ; sentir, comme il sent ; vouloir, comme il veut. 11 n'est plus là pour identifier sa vie avec la sienne. (( La douleur de cette perte — écrit le jeune professeur — couvrit mon cœur de ténèbres. Je ne voyais de toutes parts que l'image de la mort. La patrie m'était un supplice, et la maison paternelle un indicible tourment. Tout ce que j'avais partagé avec lui, me devenait, lui absent, une affliction inexprimable. Mes yeux le cherchaient partout, et ne le trouvaient nulle part. Tout m'était en horreur, parce qu'il n'y était pas, et que rien ne pouvait plus me dire : u Le voici, il va venir! », comme pendant sa vie, lorsqu'il était loin de moi.
(( J'étais devenu pour moi-même un problème insoluble; je demandais à mon âme pourquoi était-elle si triste et me troublait si fort ; et elle n'avait rien à me répondre. Si je lui disais : Espère en Dieu, elle résistait avec raison. Car cet homme tant aimé qu'elle avait perdu était pour moi quelque chose de plus réel et de meilleur que ce fantôme en qui je lui commandais d'espérer. Les larmes seules avaient pour moi des douceurs, et pouvaient remplacer pour mon cœur les délices de mon amitié. »
Tous ceux qui ont perdu un être passionnément aimé sont touchés par cette analyse psychologique qui exprime exactement les angoisses, le trouble effrayant et les vagues espoirs par lesquels ils ont passé dans leur malheur. Quoi de plus vrai que ces mots : a xMes yeux le cherchaient partout, et ne le trouvaient nulle
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part. Tout m'était en horreur parce qu'il n'y était pas, et que rien ne pouvait plus me dire : Le voici, il va venir! comme durant sa vie, lorsqu'il était loin de moi. 0 C'est bien là l'impression que produit, dans ses débuts, le départ définitif du défunt qui paraît n'être qu'une absence momentanée.
Le trouble intellectuel, la sensation de vide qu'éprouve quiconque réfléchit sérieusement sur la mort, en dehors des données de la foi, ne sont-ils pas rendus avec éloquence par ces mots : « J'étais devenu pour moi-même un problème insoluble ; je demandais à mon âme pourquoi était-elle si triste et me troublait si fort; et elle n'avait rien à me répondre. »
L'auteur des Confessions trouve la formule qui résume les objections qu'oppose aux consolations religieuses l'homme frappé dans ses plus chères affections : (( Si je disais à mon âme : Espère en Dieu, elle résistait avec raison. Car cet être tant aimé qu'elle avait perdu était pour moi quelque chose de plus réel et de meilleur que ce fantôme en qui je lui commandais d'espérer. »
Qui de nous, sous le premier choc causé par la mort des nôtres, n'aurait instinctivement préféré, aux radieuses promesses de la résurrection future et de la vie éternelle, l'espérance de retrouver bientôt sur la terre nos chers disparus, tels que nous les avions vus de nos yeux et ouïs de nos oreilles? Quand les premiers jours de deuil sont passés, le croyant, cependant, redevenant maître de lui, ne regarde plus avec indifférence les dogmes si consolants prêches par Jésus à Marthe et à Madeleine, sur le bord du sépulcre, où reposait encore
leur frère attendant l'ordre du Maître pour en sortir.
Augustin n'est pas consolé dans sa cruelle épreuve par la Religion à cause des erreurs qu'il professe sur la justice divine et la destinée humaine. Comment ce Manichéen ne serait-il pas effrayé, lui qui n'a que des notions vagues et flottantes sur la vie future, lui qui croit qu'au lieu d'être la privation d'un bien, le péché et la mort sont des réalités effectives, créées par le Prince du mal et des ténèbres dans sa lutte contre l'autre Dieu, prince de la lumière?
Dans un chapitre intitulé : Pourquoi les larmes sontelles si douces aux malheureux (i), l'auteur des Confessions répond d'abord à une question qui vient naturellement à l'esprit de celui qui souffre et qui croit en Dieu ; puis il cherche les motifs de la douceur qu'on goûte dans les gémissem.ents et les pleurs.
(( MaintenaD t, Seigneur, — dit-il — que ces maux sont passés, et que le temps a cicatrisé ma blessure, puis-je apprendre de vous, qui êtes la Vérité même, pourquoi les malheureux trouvent tant de douceur à répandre des larmes? Bien que présent partout, seriez-vous indifférent à notre misère? N'êtes-vous pas immuable en vous-même, tandis que nous sommes ballottés par les vicissitudes de la vie? Et pourtant, si nous n'élevions nos plaintes jusqu'à vos oreilles, quelle espérance nous resterait-il dans notre infortune ? D'où vient donc que nous trouvons tant de douceur à cueillir ces fruits des amertumes de la vie, à pleurer et à gémir, à soupirer et à nous plaindre? Est-ce parce qu'il nous est
(i ) Confess., l\, .
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doux d'espérer que vous ne serez pas sourd à nos lamentations? Il en est sans doute ainsi quand nous prions, parce que nos larmes ont alors l'ambition d'arriver jusqu'à vous. Mais qu'y avait-il de semblable dans la douleur de cette perte, dans cette affliction où j'étais alors enseveli? Car je n'espérais pas le voir revivre, et mes larmes ne le redemandaient pas. Je gémissais et je pleurais parce que j'étais malheureux, et que j'avais perdu ce qui faisait ma joie. Serait-ce donc que les larmes, si amères par elles-mêmes, nous deviendraient douces par suite du dégoût et de l'aversion que nous éprouvons alors pour les objets que nous avons le plus aimé? »
({ A quoi bon toutes ces paroles? Ce n'est plus le temps aujourd'hui de soulever des questions, mais de confesser ma misère (i). J'étais malheureux ,conHne__ l'est tout cœur enchaîné par l'amour des choses mortelles. Il est déchiré qiôand il vient à les perdre, et il sent la misère où il est plongé, même avant de les avoir perdues. Voilà quel était mon état : je versais des larmes amères, et je trouvais le repos dans mon amertume. Telle était ma misère, et cette vie malheureuse m'était encore plus chère que mon ami. Sans doute, aurais-je voulu la changer, mais j'aurais été plus triste de la perdre, que de l'avoir perdu lui-même. Et je ne sais si j'eusse consenti à la sacrifier, même pour lui, comme il est raconté d'Oreste et de Pylade, qui voulaient mourir l'un pour l'autre, ou du moins tous les deux à la fois, parce que vivre l'un sans l'autre leur paraissait pire que la mort.
(i) Confess., IV, 6.
« Un sentiment bien différent, et que je ne puis définir, s'élevait en moi : j'éprouvais comme un dégoût profond de la vie, et je craignais de m^ourir. Je crois que, plus j'aimais mon ami, plus je haïssais et je redoutais, comme le plus implacable des ennemis, la mort qui me l'avait enlevé. Je pensais même qu'ayant pu me le ravir, elle allait en un moment moissonner tous les hommes.
a Oui, me voilà tel que j'étais, je m'en souviens. Voilà mon cœur, ô mon Dieu ! Voyez si mes souvenirs sont fidèles, ô vous, mon espérance, qui m'avez purifié des souillures de semblables affections, qui avez élevé mes yeux jusqu'à vous, et qui avez retiré mes pieds des filets du chasseur (i).
« Je m'étonnais de voir vivre les autres hommes, après avoir vu mourir celui que j'avais aimé, comme s'il n'eût jamais dû mourir; et je m'étonnais encore plus de vivre après qu'il était mort, moi qui étais un autre lui-même. Il avait bien raison celui qui appelait son ami la moitié de son âme (2). Oui, j'ai senti que mon âme et la sienne ne formaient qu'une âme en deux corps différents. J'avais la vie en horreur, parce que je ne voulais pas vivre privé de la moitié de moi-même. Peut-être, aussi, redoutais-je de mourir, par crainte de faire mourir avec moi tout entier celui que j'avais tant aimé (3). »
Le principal intérêt de cette analyse psychologique
(i) Ps. XXIV, i5.
(a) Horace, Odes, I, 3.
(3) II Retract., 6. Saint Augustin y condamne ce qu'il dit ici comme une déclamation frivole.
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ne consiste ni dans sa valeur littéraire, ni dans l'abîme des affections humaines qu'elle ouvre sous nos yeux, au point de nous donner une sorte de vertige moral. Des cris aussi profonds, et plus déchirants encore, sont sortis des lèvres d'un Eurypide, d'un Virgile et d'un Musset. Des pleurs aussi brûlants, aussi amers, ont coulé de leurs yeux.
L'originalité de cette analyse, qui fait qu'elle est unique en son genre, est de mettre à nu le caractère particulier de la vie affective d'Augustin. La contradiction entre le désespoir causé par la mort d'un être dont on est passionnément épris, et l'attachement à la vie qui demeure pourtant au fond du cœur, se rencontre chez tous les hommes. Il n'y a, d'ailleurs, là rien d'étrange, puisque le vivant, du seul fait qu'il est vivant, aspire naturellement à vivre. Si cette contradiction est la chose la plus simple et la plus banale, elle devient intéressante chez saint Augustin, à plusieurs points de vue. D'ordinaire les humains, tout en l'éprouvant, ne se l'avouent pas à eux-mêmes. Loin delà reconnaître simplement telle qu'elle est dans leur for intérieur, ils crient bien haut qu'ils n'hésiteraient pas à se donner la mort, si le devoir ne les en empêchait, alors qu'ils ne font — sauf dans des cas très rares — qu'obéir à leur instinct primordial.
Le professeur de Thagaste tient un langage tout autre, insistant beaucoup sur l'opposition qu'il constate au fond de son cœur entre son désespoir sans mesure, d'une part, et, de l'autre, sa passion de vivre qui ne perd rien de sa force. « Cette vie malheureuse
LA MORT ET LES MORTS. l5.
— confesse-t-il (i) — m'était encore plus chère que mon ami. Sans doute, j'aurais voulu la changer, mais j'aurais été plus triste delà perdre que de l'avoir perdu lui-même. »
A la lecture de cet aveu, un doute s'élève dans l'esprit : Cet état d'àme d'Augustin ne tiendrait-il pas à ce que son attachement à son ami manquerait de profondeur et serait plus Imaginatif que réel? Pareille supposition est démentie parla persistance du souvenir d'une amitié déjà ancienne. Si l'auteur des Confessions n'avait pas éprouvé, dans sa jeunesse, un sentiment très réel et très profond pour ce mystérieux compagnon de jeux et d'études, devenu ensuite son disciple, lui consacrerait-il plusieurs pages dans son autobiographie, en parlerait-il en termes si sentis, n'en détournerait-il sa pensée qu'avec effort, et comme à regret?
La cause de sa mentalité d'alors, Augustin l'indique en ces termes (2) : a Un sentiment indéfinissable s'élevait en moi. J'éprouvais comme un dégoût profond de la vie, et je craignais de mourir. » Ce dégoût profond de la vie et cette ardente, cette indomptable volonté de vivre, voilà l'explication non seulement de sa situation morale lors du trépas de son grand ami, mais l'explication de son existence entière. Si le fils de la pieuse Monique a embrassé les erreurs des manichéens, si le fils de cette femme d'une conduite admirable a mené dans sa jeunesse une vie de désordre, le motif en est ce besoin de vivre plus impétueux et plus insatiable
(i) Confess., IV, 6.
(a) 76. « Taedium vivendi erat in me gravissimum, et mofiendi metus. »
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chez lui que chez nul autre. C'est précisément parce qu'elle est insatiable, cette soif de vivre, qu'elle engendre dans son âme le dégoût d'une vie qui ne répond jamais à l'infini de ses aspirations.
La conversion de l'illustre rhéteur, et l'existence de saint qu'il mène jusqu'à la fin de ses jours, répondent, elles aussi, à son besoin de vivre. Cette joie indicible d'avoir enfin trouvé la voie qui conduit à la vie véritable, c'est-à-dire à l'entière et définitive possession de Dieu, s'accompagne chez lui de son ancienne souffrance, le dégoût de la vie présente.
La connaissance de ce phénomène de psychologie mystique rendra plus intéressant le passage suivant où le grammairien de Thagaste dépeint la vivacité de sa douleur (t) : « 0 folie qui ne sait pas aimer les humains, comme on doit aimer des êtres périssables ! Que l'homme est insensé de supporter si impatiemment, comme je le faisais alors, les épreuves de la nature humaine! Je vivais dans les tourments, les soupirs et les larmes ; mon cœur était dans un trouble continuel, pour lui plus de repos, plus de résolution possibles. Mon âme déchirée, ensanglantée, ne voulait plus m'être à charge, et je ne savais comment me débarrasser de ce pesant fardeau.
(( Le charme des bois, les jeux et les chants, les parfums suaves et les splendides banquets, les plaisirs de la table et les enchantements de la volupté, la lecture et la poésie, rien ne pouvait plaire à mon âme. Tout lui était en horreur, jusqu'à la lumière du jour. Tout ce
(i) Confess., IV, 7.