‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 24 sur 33 · S?98 LA MORT ET LES MORTS · texte numérisé non relu

S?98 LA MORT ET LES MORTS

qui n'était pas ce que j'avais aimé m'était insupportable et odieux, excepté les gémissements et les pleurs en qui seuls je trouvais quelque repos. Quand mon âme cherchait parfois à se soustraire à sa tristesse, je tombais écrasé sous le poids de ma misère.

« Il appartenait à vous seul, ô mon Dieu, de me soulager et de me guérir, mais je n'avais ni la volonté ni la force de vous appeler à mon aide, d'autant plus que vous étiez pour moi, au temps de mes erreurs, quelque chose de vague et d'incertain. Ce que je me représentais n'était pas vous, mais un vain fantôme, et mon illusion était mon Dieu. Si j'essayais d'y appuyer mon âme pour qu'elle s'y reposât, elle chancelait dans le vide, retombait de nouveau sur moi, et je devenais à moi-même une demeure funeste, dont je ne pouvais ni m'accommoder ni sortir. En effet, où mon cœur eût-il cherché un refuge contre mon propre cœur? Où me serais-je enfui loin de moi-même? En quel lieu ne pas me retrouver ? Je quittai pourtant ma patrie, car mes yeux le cherchaient moins où je n'étais pas accoutumé de le voir, et de Thagaste je vins à Carthage. o

Saint Augustin explique ensuite comment l'action du temps et de nouvelles amitiés adoucirent peu à peu l'amertume de sa douleur (i). Et ainsi se termine ce drame intérieur, dont il a suivi, dans son récit, l'évolution d'un bout à l'autre. Par égoïsme afin de s'épargner de nouveaux déchirements de cœur, et aussi par délicatesse pour son ami défunt, il évite toute affection exclusive afin de goûter les agréments de la simple

(i) Confess., IV, 8.

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camaraderie ou des amitiés ordinaires. On constate encore ici quel attrait avait pour lui la vie intellectuelle menée en commun, et combien il lui était doux de diffuser autour de lui ses idées personnelles.

« Le temps — écrit le jeune professeur — a une véritable puissance : en présentant, dans son cours, des objets nouveaux à nos sens, il produit en notre âme de merveilleuses impressions. Les jours se succédaient les uns aux autres, et, dans leur suite ininterrompue, ils m'apportaient d'autres images, d'autres souvenirs, et insensiblement réveillaient des sentiments semblables à mes anciennes joies. Devant ces émotions ma douleur se dissipait pour faire place, non à de nouvelles douleurs, il est vrai, mais à d'autres causes d'afflictions. Pourquoi l'amertume avait-elle pénétré si facilement jusqu'au plus intime de mon être? Abl c'est parce que j'avais répandu mon âme sur un sable mouvant, en aimant un mortel comme s'il n'eût jamais dû mourir. Or ce qui contribuait le plus à mon soulagement et à ma guérison, c'étaient les consolations que je puisais dans le commerce d'autres amis qui aimaient avec moi les erreurs qui me tenaient alors lieu de vous, ô Seigneur ! Fable monstrueuse, long mensonge, dont l'attrait adultère corrompait nos âmes, échauffées qu'elles étaient par l'ardeur de nos entretiens. Si l'un de mes amis venail à mourir, ces fictions ne laissaient pas de vivre.

« Il y avait dans ces liaisons d'autres charmes qui m'attachaient plus encore : converser, rire ensemble, nous rendre tour à tour de bienveillants services, faire en commun d'agréables lectures, badiner et plaisanter

honnèteaient, nous disputer parfois, sans colère, comme on le fait avec sol-même, assaisonnant ainsi par de rares contestations le plaisir d'être habituellement d'accord, s'instruire réciproquement, souffrir de l'éloignement des amis absents et se réjouir de leur retour. »

Cette peinture de l'amitié est des plus complètes et des plus vraies qui aient été faites. Son objet en est moins l'amitié en général que cette confraternité d'ordre intellectuel, dont les auteurs de l'antiquité classique ont si souvent vanté les bienfaits et les charmes.

Saint Augustin tire une conclusion pratique de cette expérience si pénible qu'il fît, dans sa jeunesse, de la fragilité des créatures, et des sentiments qui s'y rapportent (i) : M Heureux celui qui vous aime. Seigneur, — écrit-il — qui aime son ami en vous et son ennemi pour l'amour de vous! Le moyen de ne perdre aucun de ceux que l'on aime est de les aimer en Celui qu'on ne saurait perdre. Et quel est-il, sinon notre Dieu, qui a fait le ciel et la terre, et qui les remplit, parce que c'est en les remplissant qu'il les a faits? Personne ne vous perd, Seigneur, sinon le malheureux qui vous abandonne. En se séparant de vous, où va-t-il, où peut-il se réfugier, sinon du sein de votre amour dans les foudres de votre colère ? »

L'auteur des Conclussions, pour détacher les hommes des folles amours qui les séduisent et les trompent si cruellement, oppose à l'immutabilité de Dieu, qui demeure toujours semblable à lui-même, les changements incessants par lesquels passent les créatures

(i) Confess., IV, 9.

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humaines pour aboutir à la mort. Il ne nie pas que ces êtres si fugitifs ne soient vraiment beaux, à condition toutefois de considérer leur auteur, a Ces beautés qui naissent et qui meurent — écrit-il (i) — ne seraient rien si elles ne venaient de vous... Que mon âme vous loue de toutes ces merveilles, ô mon Dieu, vous leur Créateur, mais qu'elle ne s'y attache point par les liens d'un amour sensuel. Elles vont toujours où elles allaient, vers le néant, et elles laissent dans 1 ame des désirs pernicieux qui la déchirent. Pourrait-il en être autrement ? Le cœur n'entend pas aimer un temps, il veut se reposer dans l'objet de son affection, et il ne peut trouver dans ces êtres changeants le lieu de son repos : instables de leur nature, ils fuient. Qui pourrait les suivre avec les sens de la chair ? Qui pourrait les saisir et les arrêter, même lorsqu'ils sont près de nous? Nos sens sont pesants parce qu'ils partagent la nature matérielle du corps, dont ils sont les instruments. Ils suffisent à leur destination, mais ils sont incapables de saisir au passage ces êtres qui courent rapidement du point de départ qui leur a été fixé jusqu'au terme de leur existence. »

Le problème de la mort vécu, pour ainsi dire, par saint Augustin, lors du trépas inattendu de son plus tendre ami, a été l'un des facteurs dont Dieu s'est servi pour démontrer expérimentalement au fils de Monique le néant de l'amour humain, et préparer son cœur à l'embrasement de la divine charité. Qu'il en ait été ainsi, c'est tout au moins la conviction du grand

(i) Confess., IV, lo : « Fragilité des créatures : l'âme ne peut trouver son repos en elles. »

converti, qui place, après le récit qu'on vient de lire, ce magnifique dialogue (i) entre Dieu et lui, sa créature : (( Vois, les choses de ce monde s'évanouissent tour à tour pour faire place à d'autres. Mais, moi, est-ce que je passe? dit le Verbe divin. Fixe donc ici ta demeure, mets ici tout ce que tu possèdes, ô mon âme, lasse que tu es de tant de déceptions ! Confie à la Vérité tout ce qui te vient d'elle, et tu ne perdras rien : ta beauté reprendra son premier éclat, tes langueurs seront guéries, ton inconstance se transformera en une fermeté inébranlable, tes pensées frivoles ne t'entraîneront plus vers les bas-fonds, elles s'élèveront avec toi vers Dieu, et participeront à l'éternité et à l'immutabilité de sa nature. »

(i) Confess., IV, ii.

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