CHAPITRE XII
Mort d'une mère.
Le problème de la mort s'est posé deux fois pour saint Augustin d'une manière toute pratique et toute personnelle. La première fois, ce fut à l'occasion du trépas de cet ami dont il tait le nom. Le lecteur a vu quelles traces inefTaçables avait laissées, chez le professeur de Thagaste, un fait qui en laisse si peu chez la plupart des hommes trop oublieux de leurs anciennes affections. La seconde fois, ce fut lors de la pieuse fin de sa mère.
Il est intéressant de rapprocher ces deux événements afin de comparer l'attitude d'Augustin dans l'un et dans l'autre. Le problème de la mort doit produire des impressions bien différentes sur le jeune manichéen et sur le fils de Monique rentré, pour n'en plus sortir, dans le bercail du Christ. Ce rapprochement est rendu facile grâce aux détails que donne Tauteur des Confessions sur les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi son second deuil.
Les pages consacrées à la mémoire de la mère sont plus nombreuses, et d'un caractère tout autre, que
celles consacrées à faire revi\re l'ami. Ici le psychologue, et même le fils, s'effacent devant le saint pleurant sur une sainte. Ici l'auteur parle peu de sa douleur, de ses émotions personnelles, il s'oublie afin de célébrer les vertus héroïques de la défunte.
Le déplacement de point de vue apparaît dès les premiers mots du récit. A peine Augustin a-t-il mentionné la mort de sainte Monique, qu'au lieu de se répandre en gémissements et en sanglots, comme il le fit pour son disciple de prédilection, son âme s'élève vers Dieu en d'ineffables actions de grâces, u Quand Évode et moi — écrit-il (i) — nous fûmes arrivés aux bouches du Tibre, ma mère mourut. Recevez, mon Dieu, l'expression de mes louanges et des sentiments d'une reconnaissance sans bornes que j'éprouve pour tant de bienfaits dans le silence de mon cœur. Toutefois je ne tairai point les sentiments dont mon âme est pleine pour cette femme, votre servante, qui m'a conçu dans son sein d'abord pour me faire naître à la vie du temps, dans son cœur ensuite pour m'engendrer à celle de l'éternité. Ce ne sont pas ses mérites, mais vos propres dons que je veux publier. Ne s'étant point donné à elle-même l'être et la vie, elle n'a pas eu plus de part à son éducation qu'à sa naissance. C'est vous qui l'aviez créée, et ni son père ni sa mère ne connaissaient le destin magnifique de l'enfant qui leur devait le jour. Elle fut élevée dans votre crainte, soumise à la discipline du Christ, nourrie de la doctrine de votre Fils unique, au milieu d'une famille fidèle à la direction de l'Église. ))
(i) Confess., IX, 8.
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Augustin esquisse alors, d'une main sûre et légère, la biographie morale de sa mère, dans le but de mettre en évidence l'action de la grâce sur cette âme de choix. C'est ainsi qu'afîn de rendre plus manifeste cette divine influence, il raconte, avec un grand luxe de détails, comment naquit, chez Monique enfant, un vice redoutable, pour montrer la manière dont elle en fut providentiellement guérie : « Comme votre servante l'avouait à moi son fils, elle avait laissé se former peu à peu chez elle un certain penchant pour le vin. Quand ses parents, selon l'usage, l'envoyaient, à cause de sa sobriété, puiser à la cuve la provision nécessaire à leur table, elle ne pouvait s'empêcher, après avoir plongé le vase pour le remplir, et avant d'en verser le contenu dans la bouteille, de l'effleurer du bout des lèvres, s'arrêtant là par suite d'une aversion naturelle pour ce breuvage... Pourtant en ajoutant, chaque jour, à ces quelques gouttes une quantité de plus en plus forte, car « celui qui méprise les petites fautes, tombe insensiblement dans les grandes », elle avait contracté l'habitude de boire désormais avec avidité des tasses presque entières de vin... Souverain médecin des âmes, en l'absence de ses parents et de ses éducateurs, que fîtesvous, ô mon Dieu? Comment lui avez-vous rendu la santé? N 'avez-vous pas fait sortir de la bouche d'une personne de condition inférieure une injure acérée, dont votre Providence s'est servie, comme d'un fer, pour trancher d'un seul coup son mal à la racine ? Un jour, une servante, son accompagnatrice ordinaire dans ses descentes à la cave, au cours d'une dispute, lui reprocha son dangereux penchant en termes inju-
rieux, allant jusqu'à la traiter d'ivrogne. Cette insulte perça au vif ma mère et, en lui dévoilant la honte de sa conduite, elle l'en corrigea pour jamais. Les reproches de nos ennemis nous corrigent, tandis que les flatteries de nos amis nous perdent. )>
Saint Augustin, après avoir attribué à Dieu seul les progrès dans le bien de Monique enfant et jeune fille, lui attribue aussi l'influence salutaire, qu'une fois mariée, Monique exerça sur Patricius (i), homme bon, mais d'uQ tempérament vif et emporté : « Élevée dans les principes de la modestie et de la tempérance, formée par vous. Seigneur, à l'obéissance envers ses parents, bien plus qu'eux-mêmes ne l'avaient formée à la soumission qui vous est due, à peine eut-elle atteint l'âge nubile, qu'on lui fit épouser un homme qu'elle servit comme un maître. Elle s'efforça dès lors d'en faire votre conquête, lui parlant de vous par la pureté de ses mœurs dont vous vous serviez, mon Dieu, pour relever l'éclat de sa beauté, et lui concilier le respect, l'amour, l'admiration de son mari. Aussi supportaitelle ses infidélités avec tant de patience que jamais leur union ne fut troublée, à ce sujet, par aucun nuage. Elle attendait que votre miséricorde lui donnât en même temps la foi chrétienne et la chasteté conjugale. »
Ce soin de tout rapporter à Dieu se retrouve d'un bout à l'autre du récit où l'auteur des Confessions entretient le lecteur des qualités exceptionnelles de sa mère. Ce panégyrique d'inspiration si surnaturelle ne ressemble en rien aux éloges dithyrambiques de ceux
(i) Confess., IX, 9.
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qui ne sont plus, par lesquels l'homme cherche à se consoler de leur mort. Quelle différence de pensées et de sentiments entre la manière dont le jeune grammairien de Thagaste vante les charmes de son ami et celle dont il parle des vertus de sainte Monique ! D'un côté il n'y a guère que de l'humain, et de l'autre que du divin. D'un côté la parole est l'écho des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur d'un homme qui pleure sur le passé d'un ami qui n'est plus ; de l'autre, la parole est l'interprète de la foi, de l'espérance et delà charité d'un chrétien qui se réjouit de l'avenir éternel qui s'ouvre pour l'âme de sa mère, alors que la tombe se ferme sur sa dépouille mortelle.
Ces dernières louanges qu'il adresse à Monique sont bien celles d'un saint qui aime et admire Dieu présent dans cette femme vers laquelle se reporte, avec tant de sérénité, son souvenir, u Enfin — écrit-il (i) — vou& lui fîtes la grâce de vous gagner son mari sur la fin de sa vie terrestre, et dès lors elle n'eut plus à déplorer dans le chrétien ce qu'elle avait eu à souffrir de l'époux infidèle. Elle était aussi, Seigneur, la servante de vos serviteurs. Tous ceux qui la connaissaient vous louaient, vous honoraient, vous aimaient en elle, parce que votre présence dans son cœur leur était rendue sensible par les fruits d'une vie aussi saint^. »
En retraçant le vide laissé dans son âme par la disparition définitive de son ami, Augustin insiste particulièrement sur les joies de cette vie intellectuelle qu'il menait avec le cher disparu. 11 regrette moins les plai-
(i) Confess., IX, 9.
sirs sensibles et les divertissements mondains goûtés en compagnie l'un de l'autre, que les émotions d'ordre spéculatif qu'ils ont éprouvées ensemble.
11 se passe chez lui quelque chose de semblable à propos de la mort de sa mère. Son principal regret n'est pas de ne pouvoir plus contempler cette physionomie si bonne et prendre, entre les siennes, ces mains si charitablement actives. Le plus dur est l'impossibilité, pour lui et pour la vénérable défunte, d'échanger mutuellement leurs idées dans de longues et douces causeries. C'est le même sujet de tristesse que tantôt, avec cette différence qu'au lieu de porter sur des erreurs, il porte sur les vérités divines médités en commun. Aussi saint Augustin fait-il précéder le chapitre sur l'extase et la mort de sa mère, d'un où il relate l'entretien qu'il eut avec cette sainte sur le bonheur du ciel. (( A l'approche du jour — écrit-il (i) — où elle devait sortir de cette vie, jour que vous connaissiez et que nous ignorions, il arriva, sans doute par une disposition secrète de votre providence, que nous nous trouvâmes seuls, elle et moi, accoudés sur l'appui d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin de notre habitation à Ostie, où, loin du monde et las d'un long voyage, nous attendions le moment de nous embarquer. Seuls, nous conversions donc avec une inexprimable douceur : oubliant le passé pour regarder l'avenir, nous cherchions ensemble, à la lumière de cette vérité qui n'est autre que vous-mêmes, quelle pouvait être cette vie éternelle, que l'œil de l'homme n'a point vue, que son
(i) Confess., IX, lo.
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oreille n'a point entendue, et que son cœur ne peut comprendre (i). Nous aspirions des lèvres de notre âme aux célestes courants de cette fontaine de vie qui réside en vous, pour nous y désaltérer autant que nous le pourrions, avant de nous élever à des considérations si hautes. »
Quelle nouveauté introduite dans le monde par le christianisme que l'évocation d'un tel entretien faite par un fils à propos de la mort de sa mère ! C'est toujours, il est vrai, le souvenir de l'union d'autrefois avec la personne défunte, mais d'une union purement spirituelle. La phrase suivante témoigne des délices que l'on peut goûter dans cette fusion de deux âmes en l'amour d'un même Dieu : « Tandis que nous parlions, — écrit Augustin — et que nous nous élancions vers cette vie, par un soudain transport notre cœur sembla y toucher, w
Si la façon d'agir des saints durant la vie est très différente de celle des autres hommes, leur attitude en face de la mort contraste encore davantage avec la nôtre. Qu'il s'agisse de leur propre trépas ou de celui des êtres qu'ils aiment le plus au monde, ils ne se troublent ni ne s'agitent pour remédier à l'irrémédiable. On ne les voit pas perdre leur temps en de vaines tentatives pour se soustraire, ou soustraire les autres, à l'inévitable châtiment. Ils s'y préparent, afin, l'heure venue, de lui faire bon visage. Tel est le cas de sainte Monique d'après ce passage des Confessions de son fils (2) : « Seigneur, vous savez combien, ce jour-là,
(0 [ Cor., II. 9.
(3) Confess., IX, 10.
pendant notre entretien, le monde et ses plaisirs nous paraissaient vils et méprisables. Ma mère ajouta : a Mon fils, pour moi il n'y a plus rien qui me retienne sur cette terre. Je ne sais, en vérité, ce que j'y fais et pourquoi y suis-je encore, puisque j'ai vu se réaliser ici-bas toutes mes espérances. Il n'y avait qu'une chose qui me fît souhaiter d'y rester quelque temps encore, c'était le désir de vous voir chrétien catholique avant ma mort. Mon Dieu a comblé ce désir au-delà de mes vœux puisque je vous vois mépriser tous les biens terrestres pour vous consacrer à son service; que fais-je donc encore ici ? n
(( Je me souviens mal de ce que je répondis à ces paroles (i). Mais à cinq ou six jours de là, une forte fièvre obligea ma mère à s'aliter. Un jour, durant sa maladie, elle perdit entièrement connaissance. Nous accourûmes, mais bientôt revenant à elle-même, et nous voyant debout auprès de sa couche, mon frère et moi, elle nous dit, comme une personne qui cherche quelque chose : u Où étais-je? » Puis, s'apercevant de notre douleur accablante, elle ajouta : « Vous ensevelirez ici votre mère. » Pour moi je ne répondis rien et je retins mes larmes. Mon frère dit quelques mots lui laissant entrevoir le vœu qu'elle achevât sa vie dans sa ville natale plutôt que sur une terre étrangère. A ces paroles, son visage s'assombrit, et elle jeta sur lui un regard sévère qui semblait lui faire un reproche d'avoir de telles pensées; puis, se tournant vers moi, elle me dit : u Voyez comme il parle. » Bientôt, s'adressant à
(0 Confess., l\, n.
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nous deux : u Enterrez ce corps en n'importe quel endroit — dit-elle — ; et ne vous en mettez nullement en peine. Mon unique requête est de vous souvenir de moi à l'autel du Seigneur, partout où vous serez. »
« Après avoir porté à notre connaissance ses intentions, autant qu'il était en son pouvoir, elle se tut, et le mal, dans sa marche progressive, augmentait ses souffrances. Enfin, le neuvième jour de sa maladie, dans la cinquante-sixième année de son âge, et la trente-troisième du mien, cette âme si pieuse et si sainte fut séparée de son corps. »
Nous sommes loin de cette narration entrecoupée de plaintes et de retours égoïstes sur lui-même, dans laquelle le professeur de Thagaste retraçait la dernière maladie de son disciple. Ici tout est mesuré, tout est calme, tout est empreint de respect, disons mieux, de vénération pour la mourante, dont chacune des paroles et chacun des gestes sont fidèlement reproduits. Ce récit a un tel caractère sacré qu'on le dirait emprunté à la Sainte Écriture. Si l'auteur mentionne sa présence dans la chambre de la malade, c'est uniquement parce que cette indication est indispensable à l'intelligence des dernières recommandations de Monique. Au lieu de se replier sur lui-même, comme jadis auprès de son ami mourant, Augustin s'absorbe entièrement dans le simple et sublime spectacle qui se déroule là sous ses yeux. Par crainte d'en perdre le moindre détail, il garde le silence et refoule ses larmes.
Ce calme absolu du fils durant l'agonie de sa mère ne dénote chez celui-ci ni sécheresse de cœur, ni défaut de sensibilité. Après sa conversion, comme avant, l'en-
fant de prédilection de Monique demeure une nature aimante et passionnée, un tempérament de feu, un sensible, un émotif s'il en fat. Seulement, depuis son retour à Dieu, il acquiert, chaque jour, avec l'aide de la grâce, un plus grand empire sur ses passions, ses sentiments et ses impulsions natives. Au fond, il n'a rien perdu de ses trésors d'enthousiasme et de tendresse, mais les ayant consacrés au Seigneur, lors de sa conversion, il y puise désormais avec sagesse et prudence. Sa douleur, pour être contenue dans ses manifestations, et surnaturalisée dans son principe, n'en est ni moins sincère ni moins profonde. L'analyse suivante qu'en donne Augustin en convaincra le lecteur (i): « Je lui fermai les yeux, et dans mon cœur affluait une douleur immense qui allait se répandre en torrents de larmes, si mes yeux, par un commandement des plus impérieux de mon âme, ne les avaient refoulés jusqu'à les tarir. Ah. comme j'ai souffert dans cette lutte! A peine ma mère eut-elle rendu le dernier soupir, que le jeune Adéodat éclata en sanglots ; il fallut tous nos efforts pour le faire taire. De pareilles funérailles, pensions-nous, ne devaient s'accompagner ni de pleurs ni de gémissements. Ces démonstrations ne servent-elles pas d'ordinaire à déplorer les morts malheureuses, ou celles tenues par les survivants pour l'anéantissement complet de la nature humaine ? La mort de ma mère n'était ni malheureuse ni sans espoir : nous en avions la certitude fondée sur l'innocence de sa vie, la sincérité de sa foi et sur les signes les plus irrécusables.
(i) Confess., IX, la.
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« D'où me venait donc cette douleur intérieure et profonde, sinon de la blessure causée par la rupture soudaine de cette habitude si douce et si chère de vivre avec ma mère? Je m'estimais heureux, il est vrai, du témoignage qu'elle m'avait rendu dans sa dernière maladie, quand, répondant par ses caresses à mes soins affectueux, elle m'appelait son bon fils, et redisait avec un sentiment de tendresse inexprimable qu'elle n'avait jamais entendu sortir de mes lèvres un seul mot qui pût la blesser ou lui déplaire. Et cependant, mon Dieu et notre Créateur, qu'y avait-il dans les devoirs que je lui rendais de comparable à ces soins maternels auxquels son amour l'avait asservie? Aussi, privé de cette grande consolation, mon âme était profondément blessée. Je sentais se déchirer en moi cette vie qui s'était formée des deux nôtres confondues ensemble.
« Quand on eut arrêté les pleurs du jeune Adéodat, Evode, prenant un psautier, entonna ce psaume auquel nous répondions tous : u Je chanterai. Seigneur, à la gloire de votre nom, votre miséricorde et votre justice (i). » A cette nouvelle, un grand nombre de nos frères et de femmes pieuses accoururent. Pendant que les personnes chargées de l'ensevelissement s'acquittaient de leurs fonctions, je me retirai suivant les règles de la bienséance. Je m'entretins avec des amis de pensées conformes à ma situation, cherchant à calmer ma souffrance qui n'était connue que de vous, mon Dieu ; car ceux qui prêtaient attention à mes paroles l'ignoraient au point de me croire complètement insensible. Moi, Seigneur, je m'approchais de votre oreille, où nul
(i) Ps., C, I.