‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 26 sur 33 · L\ MORT ET LES MORTS · texte numérisé non relu

L\ MORT ET LES MORTS

d'entre eux ne pouvait m'entendre, pour déplorer l'excès de ma faiblesse, m'efForçant d'arrêter mon affliction dans son cours impétueux. Elle se ralentissait un peu pour reprendre bientôt toute sa violence, sans toutefois me faire changer de visage ou répandre des larmes; mais je savais ce que je comprimais dans mon cœur. Je me reprochais d'être trop sensible à un de ces accidents qui sont une conséquence nécessaire de l'ordre établi et une suite de la misère humaine.

(( Le corps fut porté à l'église : j'allai et je revins sans pleurer. Durant le sacrifice de notre rédemption offert pour elle, durant même les prières dites quand le corps, déjà sur le bord de la fosse, va y être descendu, je ne versai pas une larme. Tout le jour, il est vrai, je fus plongé dans un abîme de tristesse. Troublé jusqu'au fond de l'àme, je vous suppliai de guérir ma douleur, et vous fûtes sourd à ma voix. 11 me vint alors la pensée d'aller aux bains, ayant ouï dire que les Grecs leur avaient donné ce nom, parce qu'ils dissipaient les inquiétudes de l'esprit. Je le confesse à votre miséricorde, Père des orphelins, je sortis des thermes tel que j'y étais entré. Je m'endormis ensuite, et à mon réveil, je trouvai que ma tristesse s'était quelque peu adoucie. Seul dans mon lit, je me rappelai ces vers si pleins de vérité de votre serviteur Ambroise (i) : « Dieu, créateur

(i) Deus Creator omnium,

Poli rector, vestiens Diem decoro lumine ; Noctem sopora gratia, Artus solutos ut quies Reddat laboris usui, Mentesque fessas allevet, Luctusque solvat aaxios.

MORT d'une Mère 247

de toutes choses, modérateur des cieux, qui revêtez le jour d'une éclatante lumière et répandez sur la nuit les charmes du sommeil, afin que le repos rende nos membres fatigués au travail ordinaire, relève nos âmes abattues, et les délivre des chagrins cuisants qui les dévorent. )>

« Je fus ramené insensiblement à mes premières réflexions sur votre servante, pensant à son pieux amour pour vous, à sa douce et sainte tendresse pour moi, tendresse dont j'étais privé tout à coup; je trouvai doux de pleurer en votre présence, ô mon Dieu, sur elle et pour elle, sur moi et pour moi. Je donnai un libre cours à mes pleurs retenus jusqu'alors, et leur permis de couler à loisir pour en faire à mon cœur comme un lit de repos. Aussi je me sentis consolé, parce que seul vous en étiez témoin et qu'il n'y avait là personne pour donner à ma douleur une interprétation mauvaise.

({ Maintenant, Seigneur, je vous le confesse en ces lignes que j'écris. Qu'on les lise et qu'on les interprète comme on voudra. Mais si quelqu'un m'accuse, comme d'un péché, d'avoir pleuré un instant une mère que je voyais morte devant mes yeux, une mère qui, pendant tant d'années, avait pleuré pour me faire vivre devant vous, qu'il ne me tourne point en dérision, mais plutôt, s'il est animé d'une ardente charité, qu'il pleure lui-même sur mes péchés devant vous. Seigneur, Père de tous ceux qui sont frères en Jésus-Christ. )>

En lisant ces pages, on est péniblement impressionné par l'obstination avec laquelle saint Augustin refoule ses larmes et s'interdit même toute manifestation exté-

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