V40 LA MORT ET LES MORTS
rieure de tristesse. Cette impression s'accentue encorequand on le voit maîtriser son émotion au point de paraître insensible à ses amis eux-mêmes, u Ceux qui m'écoutaient avec attention — écrit-il — ignoraient ma souffrance et croyaient que je n'éprouvais aucun sentiment de douleur. » Devant une si parfaite et si constante maîtrise de soi en d'aussi tristes circonstances, on est enclin, malgré soi, à douter, sinon de la sincérité,, tout au moins de la profondeur de sentiments si obstinément cachés.
L'auteur des Confessions n'a-t-il pas mauvaise grâcô à répéter sans cesse qu'il ne pleure ni au moment de la mort, ni pendant les préparatifs des funérailles, ni durant la cérémonie funèbre, ni enfin à l'instant si cruel de la mise au tombeau?
Pourquoi se reprocher, comme une faute, sa tristesse si naturelle et si légitime en un pareil malheur? N'estce pas l'effet d'un scrupule de conscience, d'une religion étroite et mal comprise? Cette exagération de la part d'un saint ne se retourne-t-elle pas contre la sainteté qui nous apparaît comme une forme transcendante de l'égoïsme ?
La réponse à ces objections suggérées par la lecture de ces pages si surprenantes au premier abord, exige la connaissance des conditions très particulières dans lesquelles se trouvait le fils de Monique lors de la mort de sa mère. Entouré de païens et surtout d'hérétiques, objet plus qu'un autre de la malveillance de ces derniers pour avoir abandonné et combattu leurs erreurs après les avoir acceptées et professées, Augustin est obligé de surveiller sa conduite afin de ne fournir
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aucun prétexte aux calomnies de ses adversaires. Cette obligation s'imposait à lui d'autant plus que tout était de nature à faire de lui le point de mire de l'attention publique : la notoriété, pour ne pas dire la célébrité, de son nom, le retentissement de sa conversion, sa qualité d'étranger, et enfin le bruit fait par la mort de sa mère dans une ville d'une population peu considérable, dont la curiosité des habitants était mise en éveil par tant de motifs.
Il ne faut pas oublier qu'à cette époque les Chrétiens, suivant le conseil de saint Paul, étaient tenus de prouver aux païens, encore nombreux, leurs croyances à l'immortalité de l'âme, à la résurrection de la chair et au bonheur éternel, par leur altitude lors de la mort et des obsèques des leurs. Il fallait, dans l'intérêt de la Religion, que cette attitude digne et d'une tristesse tempérée par de grandes espérances, contrastât avec les lamentations et les gestes désespérés des païens dans leurs jours de deuil. Des signes de douleur de la part d'un nouveau converti auraient été certainement interprétés, sinon comme le désaveu de sa foi, tout au moins comme une marque de faiblesse.
Ces préoccupations se reflètent dans les phrases suivantes écrites au sujet des cris poussés par le jeune Adéodat, lors de la mort de sa grand'mère (i) : « L'enfant éclata en sanglots, et il fallut tous nos efforts pour le faire taire. Nous pensions qu'un tel deuil ne devait s'accompagner ni de pleurs ni de gémissements, parce que ces démonstrations servent à déplorer les morts
(i) Confess., IX, 12.
malheureuses, ou celles considérées comme un anéantissement total du défunt, n Tel est le motif encore pour lequel Augustin, après avoir versé des larmes dans la solitude de sa chambre, écrit : « Je me sentis soulagé, parce que vous seul, ô mon Dieu, en étiez témoin, et qu'il n'y avait là personne pour mal interpréter ma douleur. »
Le fils de Monique — objectera-t-on, — tout en gardant une attitude absolument correcte, pourrait manifester ses sentiments par une expression de douce mélancolie. Un caractère sensible et passionné ne le peut pas. Il lui est plus facile d'affecter une complète iiidifTérence, qu'adoptant une demi-mesure, d'entrebâiller à peine la porte de ses sens à la tristesse dont son âme est remplie. 11 est plus sage d endiguer un torrent que de prétendre en modérer le cours à son gré.
Augustin termine le long récit de la sainte mort de sa mère par une prière ardente qu'il adresse au Seigneur (i). Il rend grâces à Dieu des bonnes œuvTes accomplies par la défunte, et il implore aussi le pardon des fautes de fragilité qu'elle a pu commettre.
(i) Confess., IX, i3.