CHAPITRE XIII
L'idée de la mort dans la correspondance de saint Augustin.
L'idée de la mort est trop associée, dans notre esprit, à toutes les affaires humaines, et a surtout une importance trop grande au point de vue moral, pour qu'elle ne se soit pas souvent présentée à saint Augustin au cours de sa volumineuse correspondance. Il l'envisage surtout dans deux catégories de lettres. La première comprend les condoléances qu'il adresse aux personnes amies à l'occasion de la mort de l'un des leurs. Le second groupe comprend les écrits de direction spirituelle qu'il rédige, sur leurs demandes, à l'intention de prêtres, de vierges consacrées à Dieu ou de simples fidèles.
Les documents du premier genre sont les plus intéressants parce qu'ils diffèrent davantage des sermons que ceux du second qui s'en approchent au point d'en reproduire quelquefois des passages. Malheureusement ils sont de beaucoup les moins nombreux, et l'on ne retrouve parmi ceux-ci aucun de ces mots de doulou-
Vo4 LA MORT ET LES MORTS
reuse sympathie qu'a dû certainement écrire l'évêque d'Hippone, presque journellement, tant ses relations sociales étaient étendues, et tant son cœur était compatissant aux misères humaines. Deux lettres de condoléances proprement dites nous sont seules parvenues : l'une adressée à la veuve Italica, lors de la mort de son mari ; l'autre à une vierge consacrée à Dieu, du nom de Sapida, au sujet du trépas de son frère.
Italica était une dame romaine très inQuente par sa haute situation et ses richesses. Augustin, qui l'appelle sa chère et honorée fille en Jésus-Christ, lui écrit qu'il se hâte de répondre aux désirs exprimés dans sa dernière lettre lui annonçant et le coup qui la frappait en plein cœur, et le besoin qu'elle éprouvait de recevoir ses encouragements. Il l'invite à chercher sa consolation dans la foi, l'espérance et la charité. N'aurait-elle pas tort de se croire abandonnée, puisqu'elle croit à la présence de Jésus-Christ au fond de son âme? Elle n'est pas en droit de s'attrister comme les païens qui désespèrent de revoir ceux qu'ils pleurent, alors que, nous chrétiens, appuyés sur la promesse infaillible de Dieu, nous possédons la magnifique certitude de nous retrouver dans la vie éternelle, pour ne plus nous séparer désormais les uns des autres.
L'évêque développe ici un thème de consolation original, qu'il tire du surcroît d'affection qu'on aura pour ses amis dans le ciel en les connaissant davantage. Ceux dont nous déplorons la mort, après les avoir si tendrement aimés ici-bas, nous seront là-haut d'autant plus chers qu'ils seront mieux connus. Faisant l'application de ce principe au cas particulier de sa noble
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correspondante, il lui écrit (i) : « Bien qu'ici-bas votre époux vous fût intimement connu, il se connaissait pourtant beaucoup mieux lui-même. D'où vient cela, puisqu'au temps de sa vie, vos yeux voyaient son visage, qu'il lui était impossible de voir d'une vision directe? En voici l'explication : la connaissance la plus certaine de nous-mêmes est au dedans de nous, et personne ne peut pénétrer jusque-là, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui. Par contre, quand le Seigneur sera venu, et qu'il aura éclairé de sa divine lumière ce qui est caché dans les ténèbres, mettant au jour les plus secrètes pensées des cœurs, il n'y aura plus rien de mystérieux pour nous dans notre prochain, plus rien qu'on puisse dévoiler à ses amis et dissimuler aux étrangers. Cette lumière révélatrice des conscience», quel langage pourrait en exprimer la nature et la grandeur? Qui pourrait du moins la concevoir avec sa faible intelligence ? Elle n'est autre que Dieu lui-même, parce que « Dieu est lumière et qu'il n'y a pas de ténèbres en lui ». Cette lumière n'est visible qu'aux âmes séparées du corps, et non aux yeux de la chair. L'âme dans le ciel sera donc capable de voir cette lumière actuellement invisible.
Cette lettre de condoléances se continue ensuite par une dissertation de plusieurs pages sur l'impossibilité de voir Dieu avec les yeux du corps, au cours de laquelle il n'est même plus fait allusion à l'époux défunt, La formule de salutation qui termine cette longue épître ne contient pas, elle aussi, le moindre mot qui ait trait au malheur d'Italica.
(i) Epist. xcii.
Tout entier à la vérité théologique qu'il vient de défendre contre des hérétiques qui soutiennent la thèse contraire à la sienne, Augustin écrit froidement : a Je laisse à votre intelligence le soin de juger de la grandeur d'un tel mal, plutôt que de chercher à vous l'expliquer par un long discours. Que votre cœur demeure toujours sous le protection du Seigneur, illustre et excellente dame, notre respectable fille dans la charité de Jésus-Christ. Saluez vos bien-aimés fils, qui sont aussi les miens en Notre-Seigneur, avec le dévouement que je dois à vos mérites. »
Voilà bien une nouvelle preuve de l'attrait qu'exercent sur l'évêqne d'Hippone les problèmes d'ordre intellectuel. Habitué, par goût et aussi par devoir, à réfléchir continuellement sur les dogmes chrétiens dont il est l'intrépide défenseur, il s'en occupe à tout propos, et l'on serait tenté d'écrire, hors de propos, s'il ne s'agissait de vérités souverainement utiles à tous et en toutes circonstances.
Ajoutons que ce tour philosophique donné à la correspondance est dans le goût de l'époque et qu'il devait plaire à la noble dame Italica. Les sciences spéculatives et la philosophie en particulier étaient en honneur dans la haute société romaine, même chez les femmes. Quant à la théologie, force était aux chrétiens instruits de la pousser assez loin à cause des attaques journalières dont leur foi catholique était l'objet de la part des sectes hérétiques, chaque jour plus nombreuses et plus belliqueuses.
Le document qui vient d'être succinctement analysé contraste avec les consolations si pleines de cœur adres-
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sées par Augustin à la vierge Sapida attristée par la mort de son saint frère Timothée, diacre de l'Église de Carthage. Les pages qu'on va lire sont remarquables par le sentiment profondément humain avec lequel elles ont été écrites d'un bout à l'autre, bien qu'elles soient tout imprégnées du plus pur parfum de mysticisme. C'est du saint François de Sales anticipé, et du meilleur.
Constatez avec quel tact Augustin débute sa lettre à la très religieuse dame Sapida, sa fille en Jésus- Christ (i) : « J'ai reçu le pieux ouvrage de vos mains que vous m'avez offert. Je l'accepte pour ne pas augmenter votre tristesse en un temps où vous avez un si grand besoin de consolations. Je l'accepte d'autant plus qu'il vous semble que ce serait un immense soulagement à votre douleur si je portais cette tunique tissée de vos propres mains à l'intention de votre frère, ce digne et saint ministre de Dieu qui, depuis son départ du séjour des mortels, n'a plus besoin de choses corruptibles. Je me suis rendu à vos désirs, et quelque petit que soit ce service, quelque mince que soit cette consolation, je n'ai pas voulu la refuser à votre pieuse tendresse pour votre frère. J'accepte donc cette tunique, et même, avant de vous écrire, j'avais déjà commencé à la porter. »
Est-il possible d'exprimer plus délicatement des pensées plus touchantes? A la fois quelle tendre bonté et quel esprit surnaturel dans la manière avec laquelle le saint accepte ce présent de la piété fraternelle ! On sent
(i) Epist. ccLxai.
qu'il n'y a rien, dans cette acceptation si humble et si simple, de cet amour-propre que fait naître, chez les meilleurs d'entre les hommes, la confiance d'une noble et sainte femme. N'est-elle pas exquise de la part d'un personnage considérable, cette attention de porter la tunique, avant d'en remercier la donatrice?
Cette entrée en matière, si consolante pour la correspondante de révêque, est suivie de conseils très surnaturels, entrecoupés de réflexions bien humaines qui, loin de les déprécier, en font ressortir davantage le côté religieux : « Ayez bon courage, cherchez cependant de plus grandes consolations dans la divine autorité des saintes Écritures. Dissipez par leur lecture le nuage de tristesse qu'a répandu sur votre cœur la faiblesse humaine. Continuez surtout à vivre ici-bas, de façon à pouvoir vivre à jamais avec votre frère, car votre frère, bien que mort, est vivant.
tt Le principe de vos larmes est de ne plus voir ce frère qui vous aimait tant, et qui avait pour vous un si profond respect à cause de votre vie exemplaire et de votre virginité consacrée au Seigneur. Oui, je le reconnais, il est bien triste pour vous de ne plus voir, comme de coutume, ce diacre de l'Église de Garthage, quand il entrait dans le temple divin, ou qu'il en sortait, toujours dévoré de zèle dans l'accomplissement de ses fonctions. 11 vous est dur de ne plus entendre tomber de ses lèvres les douces paroles qu'il vous adressait avec une tendresse si pieuse et si édifiante.
u Quand on pense à toutes ces choses, et que, par la force de l'habitude, on les cherche encore, une douleur poignante s'empare de nous, et les larmes coulent de
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nos yeux, comme le sang coulerait des blessures du cœur; mais que l'âme s'élève vers Dieu, et les larmes se sécheront. Bien que le temps ait emporté, dans son cours, tous ces objets dont le souvenir alimente votre aflliction, la tendresse de Timothée pour Sapida n'a pas disparu avec lui ; il vous aime encore comme il vous a toujours aimée. Son affection pour vous est avec le trésor de mérites qu'il s'est amassé dans le ciel. Elle est cachée dans le sein de Dieu avec Jésus-Christ. Les avares perdent-ils leur or en le cachant? Ne jugent-ils pas plus prudent de le conserver loin de leurs regards en des lieux sûrs ? Si l'avarice croit posséder avec plus de sécurité l'or qu'elle aime, en l'éloignant de ses yeux pour le mettre à l'abri, la charité céleste estimerait-elle comme perdus les biens qu'elle a déposés d'avance dans le trésor du ciel? Sapida, pensez à la signification de votre nom (i), goûtez les choses d'en-haut où le Christ est assis à la droite du Père (2). Jésus a voulu mourir pour nous afin que notre mort fût le commencement d'une autre vie, afin que la mort ne fût plus redoutée par l'homme comme un anéantissement, et que nous ne pleurions pas, comme privés de la vie, ceux pour lesquels Celui qui est la vie elle-même a daigné mourir. Voilà les consolations divines devant lesquelles la tristesse humaine doit rougir et s'effacer, »
Ce sont là, évidemment, de graves conseils, d'austères recommandations qui rappellent les homélies de l'évêque à son peuple d'Hippone, mais comment ne pas
(i) Sapida vient du verbe latin sapere (avoir du goût pour quelque chose).
(2) Coloss., III, 2.
admirer l'art avec lequel Augustin les présente de manière à vaincre cette résistance instinctive qu'opposent certaines natures à toutes les consolations qui leur sont offertes? Au lieu d'inviter tout de suite cettejeune vierge à lever ses regards, avec ses espérances, vers le ciel, tenant compte de son âge et de sa sensibilité féminine, il évoque l'image terrestre du frère dont elle pleure la mort, en associant toutefois cette image à des pensées chrétiennes. Il fait revivre Timothée sous les yeux de Sapida, mais il le fait revivre dans le temple de Dieu et le représente en train de remplir les fonctions de son saint ministère. C'est ainsi qu'il achemine lentement et sans brusquerie la sœur du défunt vers les hautes régions, où il montre, non plus le corps de son frère, mais son âme vivant de la vie éternelle.
Le lecteur a-t-il remarqué combien habile et belle est la transition par laquelle Augustin passe de réflexions humaines à des considérations toutes surnaturelles : « Quand on pense à toutes ces choses, une douleur poignante s'empare de nous, et les larmes coulent de nos yeux, comme le sang coulerait des blessures du cœur. Que l'âme s'élève vers Dieu, et les larmes se sécheront. »
Je ne sais rien de plus consolant que ces simples mots par lesquels l'évêque introduit, pour ainsi dire, la vierge dans le ciel où se trouve l'âme de son frère : « La tendresse que Timothée avait pour Sapida, n'a pas disparu avec lui; il vous aime encore comme il vous a toujours aimée. Son affection est cachée dans le sein de Dieu avec Jésus-Christ. »
Augustin prouve par l'Écriture, dans le paragraphe
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suivant, qu'on aurait tort de condamner chez les mortels la tristesse qu'ils ressentent de la mort des leurs : « 11 ne faut pourtant pas reprocher aux hommes l'angoisse que leur cause le trépas de ceux qu'ils aiment. La douleur des fidèles doit néanmoins avoir un terme. C'est donc assez que la vôtre ait duré jusqu'à présent. On ne doit pas s'affliger comme les païens qui n'ont pas d'espérance (i). L'Apôtre, en parlant ainsi, ne défend pas la douleur; son désir est qu'on n'imite pas le désespoir des adorateurs d'idoles. Marthe et Marie, les deux saintes et fidèles sœurs de Lazare, ont pleuré sur leur frère, tout en croyant qu'il revivrait un jour pour la vie éternelle (2). Le Seigneur en personne a versé des larmes sur ce même Lazare qu'il devait tantôt ressusciter, afin de nous enseigner qu'il faut pleurer les morts, tout en croyant à leur résurrection future. S'il ne nous a pas ordonné les larmes — peut-on dire, — il nous les a du moins permises par son exemple. Pleurons donc la mort de nos amis, puisqu'il est écrit dans l'Ecclésiastique : « Mon fils, verse des larmes sur les défunts (3) »... Mais il est dit aussi dans l'Écriture : (( Console-toi dans ta tristesse, car la tristesse abat les forces. ))
« Ma fille, votre frère vit par son âme, il dort par sa chair; mais bien qu'il dorme dans sa tombe, ne se réveillera-t-il pas un jour (4)? Dieu, qui a déjà reçu son âme, rétablira Timothée dans son corps, qu'il ne lui a
(i) Thess., IV, 13.
(3) Joann., xi, 3i.
(3) Eccli., XXXVIII, 16.