‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 29 sur 33 · PS., XL · texte numérisé non relu

PS., XL

pas ôté pour le perdre, mais pour le lui rendre lors de la résurrection. Il n'y a pas lieu à une longue tristesse, puisqu'il y a plutôt motif à une éternelle joie.

« Le corps de votre frère, malgré son ensevelissement dans la terre, n'est pas même perdu pour vous. Ce corps visible à vos regards, dont la voix si connue, résonnant à vos oreilles, vous permettait de le reconnaître avant qu'il ne se montrât à vos yeux, voilà ce que la mort dérobe aux sens des vivants, et dont la disparition rend si douloureuse l'absence de nos chers défunts. Ces corps, pourtant, ne sont pas destinés à une mort éternelle; pas un cheveu de notre tête ne périra; les âmes reprendront chacune le leur, pour ne plus s'en séparer, et ils seront rétablis ainsi dans un état préférable a leur première condition. Il y a donc plutôt sujet de se réjouir dans l'espoir et l'attente d'une ineffable immortalité, que de s'affliger de la perte d'une vie si courte. Les Gentils n'ont ni cette joie ni cette espérance parce qu'ils ignorent les saintes Écritures et la puissance de Dieu qui peut réparer ce qui. a péri, rendre la vie aux morts, lenouveler ce qui est corrompu, réunir ce qui est séparé, et conserver ensuite dans une éternelle incorruptibilité ce qui est corruptible et sujet à finir. Entretenez votre foi en ces salutaires pensées, et votre espérance ne sera pas déçue. »

Augustin termine sa lettre par une allusion délicate à cette tunique de Timothée qui lui avait été offerte par la sœur du diacre, et il en tire une pensée des plus consohntes pour Sapida : u Si vous trouvez quelque soulagement à votre douleur, parce que je porte cette tunique tissée de vos mains pour votre frère, à

l'idée de la mort chez saint AUGUSTIN 263

qui la volonté divine n'a pas permis de s'en servir, combien plus votre tristesse doit-elle être adoucie, en songeant que ce frère auquel vous destinez ce vêtement, n'ayant plus besoin d'étoffes corruptibles pour se vêtir, sera vêtu désormais d'incorruptibilité et d'immortalité! ))

L'idée de la mort vient d'elle-même sous la plume d'Augustin dans ses lettres de direction ou de spiritualité. L'une des plus instructives à ce point de vue est celle qu'il adresse à Nébride, jeune homme natif de la banlieue de Carthage, dont la conversion était à peu près contemporaine de la sienne. Le grand converti, durant l'année de son baptême, entretient une correspondance assidue avec ce jeune ami qu'il voudrait attirer auprès de lui dans sa retraite de Cassiciacum. Après avoir agité divers problèmes philosophiques et théologiques, et lui avoir fait part de ses progrès dans la contemplation des vérités divines, Augustin l'engage vivement à partager sa vie, loin du tumulte des choses du monde. Il lui déclare en toute franchise qu'il lui est impossible de lui rendre de fréquentes visites.

Ces voyages fréquents, mauvais pour sa santé, seraient plus nuisibles encore à son âme, parce qu'ils la détourneraient de la pensée si salutaire des fins dernières de l'homme. Quelques chrétiens, par une grâce insigne de Dieu, peuvent songer à la mort même au milieu des pérégrinations continuelles qui leur sont imposées par leur ministère pastoral. Quant à ceux qui courent le monde par ambition ou pour leur plaisir personnel, étourdis par tant de bruit, dévorés par tant de soucis, amusés enfin par des distractions si

diverses, ils ne peuvent obtenir l'immense bienfait de se familiariser avec l'idée de la mort. S'ils renonçaient à leur existence agitée pour vivre dans le recueillement et la solitude, ils parviendraient sans peine à cette familiarité si désirable, fruit du calme et du repos nécessaires à l'ascension de l'âme vers Dieu. « S'il n'en est pas ainsi — avoue saint Augustin (i), — je suis le plus insensé, ou du moins le plus faible des bommes, de ne pouvoir aimer et apprécier ce bien pur et suprême qu'au sein de la retraite. Croyez-moi, on a besoin d'être bien éloigné du tumulte des réalités passagères de ce monde pour arriver à ne plus craindre la mort, sans^ qu'il y ait de notre part ni dureté de cœur, ni audace, ni désir d'une vaine gloire, ni crédulité supertitieuse. C'est ainsi seulement qu'on peut goûter cette joie solide à laquelle nulle autre satisfaction humaine n'est comparable. »

Le jeune docteur se pose une objection qu'il n'a pas de difficulté à résoudre : « Un tel état d'esprit est-il compatible avec la nature humaine? S'il ne l'est pas, comment expliquer cette tranquillité d'âme qu'éprouvent certaines personnes, tranquillité d'autant plus parfaite qu'on se retire davantage au-dedans de soi pour y adorer son Dieu, bien qu'elle puisse cependant coexister avec l'activité extérieure de l'homme?

Cette paix délicieuse est le fruit de la retraite et de la solitude, a Pourquoi, quand nous parlons, — écrit, à ce propos, saint Augustin — ne craignons-nous pas la mort, et pourquoi, dans le silence, allons-nous jusqu'à

i) Epist., X. Lettre écrite vers 889.

l'idée de la MOKT chez saint AUGUSTIN 265

la désirer? Je \ous dis cela, je ne le dirais pas à tout le monde, mais je vous en fais la confidence, à vous, mon cher Nébride, dont je connais les élans vers le ciel. Laissez-moi vous demander, à vous qui avez si souvent éprouvé combien la vie est douce quand l'âme est morte à l'amour du corps, s'il est niable que l'homme puisse goûter une existence exempte de trouble et de crainte, et mériter vraiment ainsi le nom de sage? Oserez- vous m'affîrmer que cette mentalité si raisonnable a été la vôtre en dehors du temps où vous avez vécu replié sur vous-même dans l'intimité de votre cœur? Puisqu'il en est ainsi, avisez de votre côté aux moyens de parvenir à passer notre vie ensemble. »

La lettre qu'écrit Augustin au pieux Armentarius et à son épouse Pauline roule tout entière sur la fragilité et la vanité de la vie humaine (i). Elle n'offre pas l'intérêt de la précédente, parce qu'elle n'en a pas le caractère confidentiel, c'est plutôt un sermon qu'une lettre. Il ne s'agit, d'ailleurs, pas d'un échange de vues entre deux amis, mais de félicitations et de conseils adressés à des époux chrétiens au sujet du vœu qu'ils viennent de faire, d'un commun accord, de renoncer à jamais aux privautés de la vie conjugale.

On retrouve ici la plupart des idées exposées par l'évêque d'Hippone dans ses prédications sur la mort : efforts inouïs des humains pour retarder d'un temps incertain l'heure du trépas ; sacrifice qu'ils font, dans certains cas, de toutes leurs richesses, pour avoir la vie sauve; opposition entre cette activité incessante des

(i) Epist., cxxvii. Lettre écrite vers Au-

chrétiens en vue de leur existence temporelle, et négligence si coupable de leur part vis-à-vis du bonheur éternel... Les développements de ces pensées ne sont guère plus nouveaux que les pensées elles-mêmes, aussi nous sont-ils déjà connus.

Page 1