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CHAPITRE XIV

Devoirs des vivants envers les morts.

La doctrine de saint Augustin sur nos devoirs envers les défunts, pour plus de clarté, sera divisée en deux parties. Dans la première il sera question de nos bons offices envers les corps des trépassés, et, dans la seconde, de nos œuvres de miséricorde envers leurs âmes.

L'évêque d'Hippone traite, avec l'ampleur qu'il comportait à son époque, le problème des obsèques et de la sépulture. Il recommande aux fidèles de prendre soin de la dépouille mortelle de leurs frères. Le corps, en sa qualité d'instrument de l'âme, a coopéré au bien fait par les justes durant leur vie. Cette ancienne coopération lui mérite le respect des vivants, alors même que l'esprit n'est plus là pour le vivifier et l'embellir.

Le Docteur appuie cette pensée sur la comparaison suivante (i) : « Si le vêtement d'un père, son anneau ou tout autre objet est d'autant plus cher aux enfants que plus vif est leur amour pour leurs parents, on ne

(i) De cura gerenda pro mortuis, 3. Voir aussi De Civ. Dei, I, i3.

doit en aucune manière mépriser le corps de ce père qui lui est bien plus étroitement uni que n'importe quel objet d'habillement ou de parure. 11 n'est pas quelque chose d'extérieur, comme le sont des vêtements ou des bijoux, il appartient à la nature même de l'homme. Aussi voyons-nous qu'à l'égard des anciens justes, la piété s'est fait un devoir de disposer leurs funérailles, de célébrer leurs obsèques et de préparer le lieu de leur sépulture (i). Eux-mêmes, pendant leur vie, recommandaient à leurs enfants de veiller sur leur tombe. Tobie n'a-t-il pas mérité les faveurs divines, suivant le témoignage de l'ange (2), par son zèle à ensevelir les morts? Le Seigneur lui-même, qui devait ressusciter le troisième jour, loue et veut qu'on publie partout, comme une belle action, le geste de cette pieuse femme répandant sur ses pieds un parfum de prix en vue de son ensevehssement à venir. L'Évangile, enfin, cite avec éloge la conduite de ceux qui détachèrent le corps du Christ de la croix, l'enveloppèrent dans son linceul avec vénération et le déposèrent dans le sépulcre (3). ))

Saint Augustin prévient le lecteur qu'il ne faudrait pas conclure de ces exemples à une vie latente des cadavres. Cet avertissement, aujourd'hui sans raison d'être, ne l'était pas en un temps où les chrétiens étaient portés vers cette croyance par leur commerce avec les païens. Dans les vues de Dieu, les témoignages de notre piété envers les corps inanimés des nôtres

(i) Gen., XXV, 5 ; xxix, 5, et xlvii, 3o.

(2) Tobiœ, II, 9, et xii, 13.

(3) Joann., xix, 38.

doivent être considérés par nous comme le moyen d'affirmer notre foi en la résurrection future. La Providence nous enseigne encore par là le prix qu'elle attache à l'aumône, puisqu'elle récompense même les bons offices envers les simples cadavres.

L'évêque d'Hippone disserte assez longuement sur l'emplacement des sépultures, en réponse à une consultation dont il était i'objet de la part de son frère en Jésus-Christ, Paulin, évêque de Noie. Le saint personnage lui demandait son avis sur sa réponse à une pieuse femme du nom de Flora qui lui avait posé la question suivante lors de la mort de son fils : Est-il utile à quelqu'un d'être enseveli auprès du tombeau d'un saint?

Augustin approuve son confrère dans l'épiscopat d'avoir consolé cette infortune maternelle en lui répondant d'une manière affirmative (i), et en lui citant même l'exemple d'une mère qui avait obtenu que le corps de son enfant reposât dans la basilique de saint Félix. Choisir le voisinage du tombeau des martyrs pour y ensevelir les restes de ceux qu'on aime est, aux yeux du fils de Monique, un touchant témoignage des sentiments d'un bon cœur envers les défunts. S'il est vrai — ajoute-t-il (2) — que l'ensevelissement soit un acte religieux, comment le choix du lieu de la sépulture ne le serait-il pas ? Les vivants trouvent là l'occasion d'exprimer leur affectueuse gratitude à l'égard de ceux qui ne sont plus. Quant aux morts, ils n'en éprouveront de soulagement qu'autant que leurs amis, en

(1) De cura ger.pro mortuis, i.

(2) Ib., k.

venant prier sur leur tombe, imploreront en leur faveur l'intercession des bienheureux, dont les reliques avoisinent leur dépouille mortelle. « Lorsqu'un ami — écrit Augustin — visite la sépulture de son ami, et qu'il la trouve dans un lieu consacré à la mémoire d'un martyr et près de ses ossements, son affection demeurée fidèle le porte à prier ce même saint et à lui recommander une âme tendrement aimée. »

Cette mère chrétienne dont vous me parlez — observe justement l'évêque d'Hippone (i) — a formé un vœu louable en souhaitant que le corps de son fils mort dans la foi chrétienne reposât dans la basilique d'un martyr. Elle a cru sans doute que l'âme du défunt serait soulagée par les mérites du saint, et cette croyance peut être regardée comme une supplication. Il y a aussi dans le caractère particulier d'un tel emplacement une invitation à prier avec plus de ferveur sur cette tombe.

Le sage Docteur, tout en approuvant la réponse de l'évêque de Noie à sa fille spirituelle Flora, affirme avec insistance qu'en soi le lieu de la sépulture est de nulle importance (2). Si les chrétiens vertueux supportent, sans préjudice pour leurs vertus, la privation de nourriture ou de vêtements, quel mal pourrait causer aux âmes qui habitent dans des demeures invisibles, affranchies désormais de tout besoin, la privation des cérémonies funèbres et même de tout ensevelissement ? Cet événement s'est produit lors du sac de Rome et de plusieurs autres villes, sans qu'on puisse y voir une faute

(1) De cura ger. pro mortais, 5.

de la part des vivants ou une punition pour les morts.

On aurait tort de croire, comme le dit Virgile, que les hommes privés de sépulture ne pourront traverser le fleuve des enfers, suivant les vers du poète (i) : {( Il leur est défendu de franchir ces rives effrayantes et ces torrents mugissants, tant que leur corps n'a pas été enseveli, n Quel chrétien pourrait accepter ces fictions fabuleuses, quand le Christ, pour nous rassurer sur le sort de notre chair, nous affirme qu'il ne tombera pas un cheveu de notre tête sans sa permission? Nous exhorterait-il à ne concevoir aucune crainte de ceux qui peuvent tuer le corps, mais n'ont aucun pouvoir sur l'âme? Dieu aurait-il toléré delà part des païens les atrocités décrites en ces termes par le psalmiste (a) : « Ils ont jeté en pâture les restes de vos serviteurs aux oiseaux du ciel, et la chair de vos saints aux bêtes de la terre ; ils ont répandu leur sang comme l'eau autour de Jérusalem, et il n'y avait personne pour les ensevelir. »

Augustin constate avec raison que la pompe des obsèques est plutôt une consolation pour les vivants qu'un soulagement pour les morts, et, s'appuyant sur l'évangile de saint Luc (3), il oppose les magnifiques funérailles dont le mauvais riche dut être l'objet delà part de ses concitoyens à l'enterrement du pauvre qui mendiait à la porte de cet avare. « Une multitude de serviteurs — écrit-il — ont fait de splendides obsèques, au milieu d'une grande ville, à cet homme riche couvert

(i) (( Nec ripas datur horrendas, nec rauca fluenta

Transportare prius, quam sedibus ossa quierunt. » JËneid., 6.

(2) Ps., LXXVIII, 2.

(3) Luc, XVÏ, 32.

LA MORT ET LES MORTS. — l8.

de pourpre; mais les anges ont déployé une pompe plus brillante, en présence du Seigneur, pour ce malheureux couvert d'ulcères ; et ils l'ont porté, non dans un tombeau de marbre, mais dans le sein d'Abraham. « Nos paroles, je le sais, font sourire les adversaires contre lesquels nous avons entrepris de défendre la cité de Dieu. Leurs philosophes ont pourtant dédaigné le soin de la sépulture, et souvent de nombreuses armées versaient leur sang pour la patrie, sans s'inquiéter de l'endroit où l'on jetterait leurs cadavres, et de quelles bêtes ils seraient la pâture; aussi le poète a-t-il pu dire (i) : A défaut d'urne funéraire, on a le ciel pour se couvrir. »

L'évêque d'Hippone, dans ses commentaires sur les psaumes, revient encore sur l'ironique inutilité pour les morts des superbes funérailles qu'ils ambitionnent de leur vivant (2) : « On place le corps — écrit-il — dans un sépulcre précieux, on l'enveloppe dans de luxueuses étoffes, on l'embaume avec des parfumas et des aromates. Quel mausolée n'élève-t-on {)as à sa mémoire, quelle débauche de marbres éblouissants ! Mais vit-il du moins dans ce tombeau? Non, il y est bien mort, n

En combattant chez les chrétiens leurs préoccupations trop humaines au sujet de leur sépulture, le fils de ^Ionique pensait certainement à l'admirable conduite de sa mère à cet égard. Selon le récit qu'il en fait dans ses Confessions, cette sainte femme, après

(i) Lucan, in VII de Occisis Pharsalica pugna. « Gœlo tegitur, qui non habet urnam. »

(3) Enarr. in Ps. xlviii, i3.

avoir ardemment souhaité que sa dépouille reposât à côté de celle de l'époux qu'elle avait converti à la foi chrétienne, parvint, sous l'impulsion de la grâce, à renoncer complètement à ce désir si légitime. Sentant la mort prête à la frapper sur la terre étrangère, Monique interdit à ses fils de transporter son corps au pays natal. « J'appris — écrit saint Augustin (i) — qu'au temps de notre séjour à Ostie, s'entretenantun jour, en mon absence, avec quelques-uns de mes amis, ma mère leur avait parlé avec un abandon tout maternel du mépris de la vie et des avantages de la mort. Pleins d'admiration pour une si grande vertu formée par Dieu dans un cœur de femme, mes amis lui demandaient si elle n'aurait point quelque peine à laisser sa dépouille mortelle en un lieu si éloigné de sa chère Hippone. u Rien n'est loin de Dieu, répondit-elle, et je n'ai pas à craindre qu'il ne me reconnaisse pas à la fin des siècles pour me ressusciter (2). »

L'évêque d'Hippone, auquel le souvenir des martyrs est toujours présent, loue ces héroïques défenseurs du Christ de leur belle indifférence au sujet du sort réservé à leur cadavre (3). Dieu pourrait arracher leurs membres sacrés des mains impies qui les jettent à la voirie, les coupent à morceaux, ou les consument dans les flammes. Si la Providence n'intervient pas, c'est afin de rendre plus éclatante encore cette foi des martyrs, que la perspective de la destruction de leur corps n'a pu ébranler.

(i) Confess., IX, u.

(3) Ib. « Nihil, inquit, longe est Deo, neque timendum est ne ille non agnoscat in fine saeculi, unde me resuscitet. » (3) De cura ger. pro mortuis, 8.

Saint Augustin invite ses ouailles à s'acquitter de leurs devoirs envers l'àme des trépassés. Il affirme, à maintes reprises, et de la façon la plus catégorique, l'efficacité des prières et des œuvres de miséricorde faites par les vivants à l'intention des morts. Si les bons offices rendus par les hommes à l'égard des restes de leurs frères ne sont d'aucun secours aux défunts, les prières de la sainte Église, le sacrifice de la messe, les aumônes c leur obtiennent sans aucun doute d'être traités par le Seigneur avec plus d'indulgence que ne l'ont mérité leurs fautes ». En définitive, nos dépenses extraordinaires en vue de procurer à nos parents ou à nos amis de magnifiques obsèques et d'artistiques monuments funéraires servent uniquement à tromper notre tristesse, en nous permettant de nous occuper encore ici-bas de ceux qui n'y sont plus. Quand notre sollicitude, au lieu d'avoir pour objet le corps, a pour objet l'esprit, tout en nous consolant nous-mêmes, elle devient vraiment utile à ceux qui, après avoir vécu de notre vie, se sont endormis dans le Seigneur.

Le Docteur indique en ces termes le fondement de sa croyance en cette utilité : « C'est la tradition de nos pères et la pratique universelle de l'Église, de prier pour les chrétiens qui sont morts dans la communion du corps et du sang de Jésus-Christ, et d'en faire mémoire au lieu prescrit durant même le saint-sacri-i fice offert pour eux aussi bien que pour les vivants (i). n

Saint Augustin conclut de l'efficacité des prières dites pour les défunts à celles des aumônes et autres

(i) Sermo, clxxii, a.

œuvres de miséricorde faites à leur intention. A son jugement, tout bien, quelle que soit sa forme extérieure, leur est profitable, pourvu qu'il soit fécondé par la grâce. Cette conclusion est pour lui si évidente qu'il se contente de l'énoncer.

Le point délicat est de savoir dans quelles conditions et de quelle manière les suffrages des vivants sont applicables aux morts. L'évêque d'Hippone professe à ce sujet une théorie curieuse qui a le défaut, suivant nous, de restreindre les bienfaits de notre action charitable envers les défunts, en n'accordant à cette action qu'une efficacité indirecte.

Pour ne pas courir le risque, toujours possible, de travestir la pensée du Docteur sur cette question qui lui est personnelle, la voici telle qu'il l'expose dans son Manuel à Laurent (i) : a II est impossible de nier que les âmes des morts ne reçoivent aucun soulagement de la piété des parents qui leur survivent, quand on offre pour elles le saint-sacrifice du Médiateur, ou qu'on fait à leur intention des aumônes dans l'assemblée des fidèles. Cela pourtant ne peut servir qu'à ceux qui, de leur vivant, ont mérité que ces offrandes leur fussent utiles. Il est des hommes dont la vie n'a été ni assez bonne pour n'avoir aucun besoin de ces secours après leur trépas, ni assez mauvaise pour n'en tirer aucun adoucissement à leur peine. Il y en a d'autres dont l'existence temporelle a été assez bonne pour pouvoir s'en passer, ou tellement mauvaise qu'ils ne peuvent en tirer aucun profit, après leur passage de la vie à la

(i) Enchiridion ad Laurentiam, iio.

mort. C'est donc sur la terre que chacun amasse ce qui est susceptible de lui mériter, ou un soulagement, ou une aggravation de l'état où il se trouve au sortir de cette vie. Que personne, pourtant, n'espère, après son départ de ce monde, trouver auprès de Dieu ce qu'il aura négligé de se préparer sur la terre. »

« Toutes les observances et pratiques de l'Église en vue de recommander à Dieu les âmes des trépassés n'offrent rien de contraire à cette parole de l'Apôtre (i) : « Nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Jésus- Christ, afin que chacun reçoive ce qui lui sera dû, selon le bien ou le mal qu'il aura fait, pendant qu'il était revêtu de son corps. » En effet, chacun a, pendant sa vie, amassé la somme de mérites nécessaire, pour que les bonnes œuvres faites en sa faveur puissent lui être de quelque utilité. Ces bonnes œuvres ne servent cependant pas indistinctement à tous. Quel en est le motif, sinon la différence de vie que chacun a menée, lors de l'union de son âme avec son enveloppe mortelle? Quoi qu'il en soit, les messes dites au saint autel, les aumônes offertes en mémoire de tous les fidèles défunts, munis du sacrement de baptême, sont pour les bons et les justes des actions de grâces; pour ceux d'une justice imparfaite, des offrandes propitiatoires; enfin pour les criminels, sinon du secours après leur mort, du moins des consolations pour ceux qui leur survivent. Pour ceux auxquels ces actes de piété sont utiles, ils en retirent cet avantage, ou de recevoir pleine et entière rémission de leurs fautes, ou certainement de

(i) Rom., XIV, 10 ; II Cor., \, lo.

trouver quelque adoucissement à la rigueur de leur condamnation. »

Augustin expose encore cette thèse dans son Livre à Paulin sur le soin qu'on doit avoir pour les morts (i). Le texte de saint Paul qu'on vient de lire sert de préambule à cet exposé qui confirme le précédent, en en précisant davantage certains points : u Cette sentence de l'Apôtre nous avertit qu'il faut faire, avant la mort, ce qui peut nous être utile après, et qu'on ne doit pas attendre, pour bien agir, le moment de recueillir les fruits de ce que l'on a semé durant sa vie. Voici comment le problème se résoud. Pendant leur séjour sur la terre, il y a une certaine manière de vivre qui donne droit aux défunts de trouver du soulagement dans ces soins de l'amitié. C'est ainsi que, suivant les actes qu'ils ont accomplis de leur vivant, les œuvres de miséricorde faites à leur intention après leur mort leur sont avantageuses. Il en est pour qui ces ,secours sont complètement inutiles : ce sont ceux dont les actions ont été si mauvaises qu'ils sont indignes d'en profiter ; ou bien ceux dont la vie a été si irréprochable, qu'ils n'en ont nul besoin. Le genre de vie que l'homme a mené sur la terre explique donc comment sont utiles, ou inutiles, toutes les œuvres que la piété inspire de faire pour lui, après sa mort. Car le mérite qui les rend profitables, s'il est nul pendant cette vie, est nul aussi après la mort. Ce n'est donc pas en vain que l'Église, ou la piété des amis, entourent les morts de leurs soins religieux ; et pourtant chacun reçoit suivant le bien ou le

(i) De cara gerend. pro mortuis, i.

mal qu'il a fait durant sa course ici-bas, le Seigneur rendant à chacun selon ses œuvres. Donc pour que vos soins soient profitables à l'homme après sa mort, il faut qu'il en ait acquis le droit au cours de son existence terrestre. »

Dans ces deux passages où il traite ex projesso la question si consolante pour nous des secours que nous pouvons procurer aux défunts par nos suffrages, Augustin divise les morts en trois catégories. Les habitants du ciel, dont le bonheur est assuré, ne sauraient être l'objet de notre bienfaisance. Il en est de même des damnés, dont le sort malheureux est irrévocablement fixé. Quant aux âmes qui n'ont ni la pureté parfaite des élus, ni la malice irrémédiable des réprouvés, elles peuvent seules bénéficier de notre intervention charitable. Jusqu'ici le Docteur ne s'écarte en rien de la doctrine officielle de l'Église. 11 est donc possible aux vivants de soulager les âmes du purgatoire, mais ce soulagement est-il octroyé par Dieu à cause de nos suffrages envisagés en eux-mêmes, abstraction faite de tout mérite antérieur des défunts en faveur desquels on intercède? La remise de la peine ou son adoucissement, au lieu d'être dus à l'efficacité directe des suffrages, seraient-ils accordés par Dieu simplement à leur occasion, et en vertu d'actes accomplis par les défunts, qui leur auraient mérité, de leur vivant, qu'on intercédât pour eux, après leur mort, avec plus ou moins de libéralité?

La première hypothèse, celle communément admise par les théologiens et prêchée dans les chaires chrétiennes, attribue à nos suffrages une action propre et

directe sur la miséricorde divine à l'égard des captifs du purgatoire.

L'autre théorie, qui paraît être celle de saint Augustin, subordonne l'heureuse influence de nos prières sur le cœur de Dieu au droit que les défunts se seraient acquis, de leur vivant, à ce qu'on priât pour eux après leur mort. Cette manière de voir est décourageante pour les parents et amis des trépassés, parce qu'elle n'assure pas à leur générosité envers leurs chers disparus des effets en rapport avec la ferveur de leurs prières et l'héroïsme de lears sacrifices. Ne serait-il pas triste que l'activité humaine pût plus efficacement s'exercer dans le domaine inférieur de la charité corporelle que dans l'ordre supérieur de la charité spirituelle? Quoi, l'aumône d'un peu d'argent faite pour soulager les corps ici-bas, serait moins agissante que l'aumône d'une prière dite en vue de soulager les âmes dans l'autre monde ?

Bien que les textes précédemment cités ne laissent guère de doute au sujet de la pensée d'Augustin à ce point de vue, il n'est pourtant pas impossible qu'il ne cherche ici qu'à mettre en relief une vérité certaine : la responsabilité qui retombe sur chaque homme de l'état dans lequel se trouve son âme après la mort. Le réprouvé et le condamné aux flammes purificatrices de l'autre vie ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes de leurs supplices. Par la connexion qu'il établit entre le soulagement des âmes du purgatoire et les mérites de leur vie antérieure, peut-être l'évêque d'Hippone veut-il simplement dire que si les âmes en question se trouvent dans un lieu où il leur est possible de bénéficier de

nos suffrages, elles le doivent à la vie qu'elles ont menée au temps de leur union avec le corps. Si ces <:hrétiens pour lesquels on prie aujourd'hui sont à même de retirer quelque fruit de ces prières, c'est parce qu'ils ne sont pas morts dans l'impénitence finale qui, en les précipitant dans l'enfer, leur aurait rendu impossible l'application de tout suffrage.

Tout en développant ce point de vue, saint Augustin aurait dû — semble-t-il — montrer parallèlement refficacité directe de nos œuvres de miséricorde dans la remise de la peine des âmes du purgatoire ou dans l'adoucissement de leurs souffrances.

Un problème curieux, qui se rattache au précédent, est celui de la mitigation, ou de la cessation transitoire, de la peine du sens pour certains damnés. Sa résolution comporte l'examen de deux questions distinctes, bien que connexes. Le sort des réprouvés dans l'enfer est-il susceptible de quelque amélioration? Si oui, les prières ont-elles le pouvoir de l'obtenir? L'auteur du .\Ianuel à Laurent résoud la première question. Il commence d'abord par condamner, comme incompatible avec les données de la foi chrétienne, l'opinion de ceux qui rejettent l'éternité du supplice infernal. A son époque, comme à la n jtre, cette opinion n'était que trop répandue. Quelques hommes, ou, pour mieux dire, beaucoup d'hommes, observe-t-il (i), dans un sentiment d'humanité, croient qu'un jour les tourments de l'Enfer prendront fin. a Ils n'ont sans doute pas l'intention de contredire les divines Écritures, mais la

I Enchiridion ad Laurent., iia.

sensibilité de leur cœur les porte à adoucir un châtiment trop dur à leurs yeux, et à interpréter d'une manière plus humaine des propositions qu'ils pensent avoir été dites, plutôt dans le but d'imprimer une terreur salutaire aux hommes, que dans celui de dire la vérité. Dieu, disent-ils (i), « n'oubliera pas entièrement sa clémence, et dans sa colère il n'arrêtera pas les effets de sa miséricorde )). Cette phrase est en effet écrite dans les psaumes, mais on doit l'appliquer à ceux désignés par l'Écriture sous le nom de vases de miséricorde, parce que, s'ils sont affranchis du malheur éternel, ce n'est point en considération de leurs mérites, mais en vertu de la divine miséricorde. »

En considérant leur négation de l'éternité des peines de l'enfer comme une des conséquences du progrès de la civilisation, nos contemporains sont dans l'erreur. Cette mentalité, qu'ils croient nouvelle, et dont ils sont si fiers, remonte au quatrième siècle et au-delà. Il n'est pas jusqu'à leur manière de s'exprimer à cet égard qui ne soit la reproduction fidèle des paroles mises par saint Augustin sur les lèvres des sceptiques de son temps. N'a-t-on pas dit et répété autour de nous que c'était faire injure à la bonté divine que d'admettre un dogme aussi cruel? N'a-t-on pas soutenu qu'il fallait ne voir dans les menaces du feu éternel qu'un procédé employé par Dieu, ou par ses représentants, pour détourner l'homme du mal, moyen analogue aux craintes chimériques qu'inspirent les mères à leurs enfants ?

L'évêque d'Hippone se déclare ouvertement contre

(l) PS. LXXVI, lO.

ces négateurs d'une des principales vérités chrétiennes. u Si l'on veut appliquer le texte du psalmiste à tous les hommes, on ne doit pas aller jusqu'à croire qu'il y aura une fin pour les tourments de ceux dont il est dit (i) : « Ils iront au supplice éternel. » Il faudrait supposer aussi, pour être logique, qu'il y aura un terme au bonheur de ceux dont rÉvangile a dit au contraire : « Les justes iront à la vie éternelle. »

Le Docteur émet alors l'hypothèse de la mitigation des peines : u On peut toutefois, si l'on veut, — remarque-t-il (2) — penser que le supplice des réprouvés sera de temps en temps suspendu afin d'atténuer leurs horribles souffrances. Si l'on adopte cette manière de voir, on n'en doit pas moins croire que la colère de Dieu, c'est-à-dire la condamnation portée contre les méchants, ne cessera de peser sur eux. Cette colère, pourtant, tout en restant sur les impies, n'arrêtera pas les effets de la divine miséricorde, qui, sans jamais relever les coupables de la condamnation encourue, adoucira leur sort par la suspension momentanée de leur peine. Le psalmiste ne dit pas que la colère de Dieu aura une fin, ni qu'à sa suite viendra la miséricorde, mais que u dans sa colère Dieu n'arrêtera pas les eCTets de sa commisération 0.

Augustin observe, à ce propos, que cette atténuation à leurs maux n'empêchera pas les damnés de souffrir la peine du dam auprès de laquelle toutes les tortures imaginables ne sont rien. Le feu n'est qu'une souffrance légère en comparaison de la tristesse sans bor-

(i) Matt., xxY, 46.

(3) Enc h. ad Laurent., 112.

nés qu'engendrent réternelle privation des joies célestes et la perte irrémédiable de la vie divine.

La conclusion d'Augustin ne saurait être plus formelle (i) : u Quelque opinion que suggère la sensibilité humaine au sujet des supplices infernaux, de leur variété, de leur adoucissement ou de leur suspension momentanée, la mort des réprouvés, c'est-à-dire leur privation de la vie de Dieu, sera éternelle et commune à tous, comme la vie dès saints sera, elle aussi, éternelle et commune à tous, quelle que soit la différence de ses manifestations plus ou moins éclatantes. ))

Cet exposé sincère de la pensée de l'évêque d'Hippone sur le dogme de l'enfer prouve combien certains auteurs ont eu tort de faire de saint Augustin un partisan avéré de la mitigation des peines de l'enfer, alors qu'il ne fait qu'émettre la simple possibilité de cette hypothèse sans la faire sienne le moins du monde. On en. a l'impression nette en le lisant, s'il ouvre cet aperçu, c'est uniquement par condescendance pour les sentiments humanitaires de ceux dont il combat la fausse doctrine.

C'est encore une façon habile de njontrer qu'il est sans parti-pris dans la recherche du vrai. D'ailleurs l'auteur de la Cité de Dieu a soin de déclarer explicitement son sentiment personnel en ces termes (2) : a Dieu — pensent certains esprits au sujet des damnés — n'en laissera pas moins un libre cours, dans sa colère, à ses miséricordes et permettra qu'ils ne soient pas atteints par des châtiments aussi rigoureux qu'ils le méritent,

(i) Ench. ad Laurent., n3.

(3) De Civ. Dei, XXI, a4.

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