‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 31 sur 33 · Î86 LA MORT ET LES MORTS · texte numérisé non relu

Î86 LA MORT ET LES MORTS

non qu'il les en préserve à jamais ou qu'il les en délivre un jour. 11 se contentera de leur rendre leurs peines plus douces et plus supportables qu'elles ne devraient être. De cette manière, en effet, la colère de Dieu demeurera, et néanmoins, dans cette même colère, le Seigneur n'arrêtera point le cours de ses miséricordes. Toutefois, pour ne point rejeter ce sentiment, Je sais loin de le soutenir, n

La seconde question demande une réponse : Les suffrages des vivants peuvent-ils obtenir de Dieu quelque amélioration du sort des damnés? Pierre Lombard et quelques théologiens estiment que telle est l'opinion de saint Augustin. Ils se basent uniquement sur 1?< phrase suivante (i) : a A l'égard de ceux auxquels ces actes pieux sont utiles, ils en retirent cet avantage, ou de recevoir pleine et entière rémission de leurs fautes, ou certainement de trouver quelque adoucissement à la rigueur de leur condamnation, »

La plupart des auteurs catholiques, à la suite d'Albert le Grand, pensent qu'il faut entendre par cette condamnation, non le châtiment de l'enfer, mais les peines passagères du purgatoire. Ce sens est, en effet, suffisamment indiqué par le contexte. On s'en rend compte tout de suite à la lecture, le sens de la phrase citée est déterminé par celui de la phrase précédente. La voici : « Quoi qu'il en soit, les messes dites au saint autel, et les aumônes offertes en mémoire de tous les fidèles trépassés, munis du sacrement de baptême, sont, pour les bons et les justes, des actions de grâces;

(i) Ench. ad Laurent., no.

pour ceux qui ne sont pas entièrement justes, des offrandes propitiatoires ; et pour ceux qui sont criminels, sinon du secours après leur mort, du moins des consolations pour ceux qui leur survivent, w

D'après ce texte, les suffrages des vivants seraient pour les criminels, c'est-à-dire pour les réprouvés^ sinon du secours après leur mort, du moins des consolations pour ceux qui les pleurent. L'hypothèse d'une certaine efficacité de ces suffrages à l'égard même des damnés est émise ici sous une forme des plus dubitatives, alors qu'elle serait, immédiatement après, affirmée de la façon la plus catégorique, proposée non plus comme une simple supposition, mais comme une certitude. La logique exige donc qu'on voie, dans ceux qui trouvent certainement quelque adoucissement à la rigueur de leur condamnation, ceux désignés précédemment par l'auteur comme seuls capables de bénéficier des prières et bonnes œuvres dites ou faites à leur intention. Ceux-ci ne sont ni les justes du ciel, ni les criminels de l'enfer, mais les âmes du purgatoire dont la justice est imparfaite.

Cette doctrine est conforme à l'enseignement d'Augustin dans son De Civitate Dei, où tout un chapitre est consacré à réfuter ceux qui pensent qu'il sera fait grâce, au jugement dernier, à tous les coupables, à cause de la prière des saints. On y lit la condamnation de l'opinion théologique prêtée trop à la légère à l'évêque d'Hippone par Pierre Lombard et ses disciples (i). (( Si les prières, soit de l'Église, soit de quel-

(i) De Civ. Dci, XXI, ai.

qiies âmes pieuses, pour certains défunts sont exaucées — écrit Augustin, — ce sont celles faites à l'intention des chrétiens, dont la vie n'a été ni assez mauvaise pour qu'ils soient jugés indignes d'une telle miséricorde, ni assez bonne pour qu'il y ait lieu de penser qu'ils n'en ont plus besoin. »

Il est intéressant d'interroger l'évêque d'Hippone au sujet d'un des problèmes qui piquent le plus notre curiosité, celui des relations qu'auraient les morts avec les vivants. Les défunts voient-ils les parents et amis qu'ils ont laissés sur la terre, s'intéressent-ils à leur vie, comme par le passé, prennent-ils part de loin à leurs joies et à leurs tristesses ? Le Docteur discute cette question d'une manière sérieuse. Il commence par taxer d'illogique la propension qu'ont les vivants en général à croire, sans examen préalable, aux apparitions de ceux qu'ils pleurent (i). Un veuf vient-il à voir sa femme dans ses rêves, il n'hésite pas d'ordinaire à croire qu'il a été réellement en communication avec sa chère épouse. Telle est liniîrmité humaine que si l'on voit un mort durant son sommeil, on pense voir son âme, alors que, si l'on rêve d'un vivant, on est persuadé qu'on n'a vu ni son corps, ni son âme, mais son image.

Augustin consacre quelques lignes aux hallucinations qu'ont certains malades. Voici ce passage remarquable d'observation scientifique pour l'époque à laquelle il a été rédigé (2) : « Les gens, à l'état de veille, ont quelquefois des visions semblables aux songes,

(1) De cura gerend. pro mortuis, x, xi. <a) Ib., 12.

quand leurs sens sont dans un trouble maladif. Tel est le cas d'aliénés de toute espèce : ils conversent avec eux-mêmes, comme s'ils s'adressaient à des interlocuteurs réels, causant aussi bien avec les absents qu'avec les présents, avec les morts qu'avec les vivants, car ils ont devant les yeux les images de ceux auxquels ils croient avoir affaire. Mais de même que les vivants ne soupçonnent pas qu'ils sont l'objet de cette vision, puisqu'on réalité ils ne le sont pas, ainsi les défunts apparaissent aux hommes dont le cerveau est malade, comme s'ils étaient présents, alors qu'ils sont absents et ne se doutent pas qu'ils sont l'objet d'une vision imaginaire. »

L'auteur du De cura gerenda pro mortuis fait encore une remarque très juste à propos de certaines crises où l'halluciné est plus soustrait à l'empire de ses sens qu'il ne l'est pendant son sommeil. Revenu à son bon sens, ce visionnaire nomme les morts qu'il a vus, et le public, naïvement épris de merveilleux, ne fait pas attention, en l'écoutant, qu'au milieu des morts mentionnés figurent des vivants qui, ceux-ci du moins, n'ont pu, vu leur absence, être visibles.

Augustin expose ensuite son sentiment personnel, sans vouloir pourtant l'imposer au lecteur. Chacun prendra, à son gré, ce que je dis — écrit-il (i). — Si les âmes des morts s'intéressaient aux affaires des vivants, si ces âmes, quand nous les voyons en dormant, nous parlaient réellement, ma mère serait toujours avec moi, chaque nuit, elle qui m'a suivi sur terre et sur mer

(i) De cura ger. pro mort., i3.

pour vivre à mes côtés. Comment admettre qu'en devenant plus heureuse dans une autre vie, elle soit devenue insensible au point de ne plus s'apitoyer sur les douleurs de son fils qu'elle aimait si tendrement et qu'elle aurait désiré affranchir de toute cause d'affliction?

Le psalmiste n'a-t-il pas écrit (i) : « Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais le Seigneur m'a pris sous sa garde » ? Si nos parents nous abandonnent en quittant ce monde, suivant ce témoignage formel de l'Écriture, il devient impossible de supposer qu'ils partagent encore nos peines et nos sollicitudes. Dans ce cas, quels morts s'inquiéteront de nos souffrances, quand ceux auxquels nous devons la vie y sont indifférents?

On lit cette parole dans les prophéties d'Isaïe (2) : tt Tu es notre Père ; car Abram nous a oubliés, et Israël ne nous a pas connus. » Les patriarches ignorent les faits relatifs à leur descendance, et les morts ordinaires connaîtraient nos entreprises et nos soucis !

Dieu ne promet-il pas au saint roi Josias, comme une faveur insigne, de le faire mourir avant que ne tombent sur sa ville et sur son peuple les calamités prédites (3) : a Voici ce que t'annonce le Seigneur, le Dieu d'Israël : Parce que tu as écouté les enseignements de ce livre, que ton cœur en a été saisi d'effroi, et que tu t'es humilié en sa présence à la nouvelle des maux dont il menace cette ville et ses habitants, maux qui setont un jour l'étonnement et la malédiction de toute

(l) PS., XXVI, 10.

(a) Isa., hxui, 16.

(3) IV Rey., xxii, j8.

la terre ; parce qu'enfin tu as déchiré tes vêtements et pleuré devant moi, je t'ai écouté, dit le Seigneur : c'est pourquoi je te réunirai à tes pères, et tu seras enseveli en paix, afin que tes yeux ne voient point tous les maux que je ferai descendre sur cette cité. »

Josias, effrayé des menaces divines, reçoit, pour prix de son repentir, l'assurance qu'il sera soustrait par son trépas à la vue des malheurs dont seront frappés les siens. « Les âmes des morts — en conclut le Docteur — sont donc dans une demeure où elles ne voient rien de ce qui se passe ou arrive aux humains durant cette vie. » Comment les défunts — ajoute-t-il — peuventils partager nos misères? Ou ils subissent leurs propres peines, s'ils les ont méritées, ou ils reposent en un lieu si paisible qu'il leur est impossible d'éprouver tout sentiment de douleur ou de compassion.

Augustin résoud l'objection qu'on peut tirer d'un récit de l'évangile selon saint Luc (i). Si les morts ne prennent nul intérêt au sort des vivants, le mauvais riche ne devrait pas, du fond de l'abîme infernal, prier Abram d'envoyer Lazare à ses cinq frères encore vivants pour les exhorter à quitter la voie qui les mènera euxmêmes au lieu des éternels supplices. Cette supplique du damné ne prouve pas qu'il ait eu connaissance de la conduite de ses frères en ce temps-là. Il se tourmentait au sujet des vivants, sans rien savoir de leur situation, comme nous-mêmes avons souci des morts, sans connaître ni leur état, ni leurs actes, toutes les fois que nos prières s'élèvent à leuc intention vers le ciel.

(i) De cura ger. pro mort., ik. — Luc, xvi, 27.

Tout en professant que les défunts ne savent point ce qui se passe ici-bas, au fur et à mesure que les événements se produisent, l'évêque d'Hippone admet qu'ensuite ils en acquièrent une connaissance plus ou moins complète soit par les élus arrivés, après eux, dans l'éternel séjour, soit par les anges chargés du gouvernement de ce monde (i).

Augustin admet aussi qu'en des cas exceptionnels les martyrs et les saints puissent intervenir directement dans les affaires humaines (2), mais l'on ne doit pas déterminer, d'après ces exceptions, la nature des rapports entre les morts et les vivants, pas plus qu'on n'est en droit de conclure du miracle des noces de Cana que l'eau possède les qualités du vin. (( Il ne faut donc pas croire — écrit-il — que les défunts en général puissent intervenir dans les affaires des vivants parce qu'en certaines circonstances les martyrs accordent des guérisons ou d'autres secours. Si les saints interviennent; quelquefois en notre faveur, comprenons-le, c'est pari un effet de la puissance divine, car les morts n'ont pas naturellement ce pouvoir (3). »

(i) De cura ger. pro mortuis, i5.

(3) Au sujet des rapports qu'auraient les morts avec les vivants, voir Enarr. in Ps. cviii.

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