‹ La mort et les morts d'après saint AugustinChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE III Nature de la mort · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Nature de la mort

Puisque la mort est aux yeux de tous, sans distinction de doctrine, la cessation de la vie, le problème qu'elle soulève se soude avec celui de la vie, il en est inséparable. Une négation n'a de sens que par l'afTirmation qu'elle nie. Connaître la pensée de saint Augustin sur la mort, c'est donc rechercher sa théorie de la vie humaine. Selon qu'il prendra position avec les matérialistes, ou dans le camp adverse des spiritualistes, notre mortalité aura pour lui une signification et une importance absolument différentes.

Chrétien éclairé, autant que convaincu, Augustin distingue dans la nature de l'homme deux éléments dont la réunion constitue le composé humain : Tun immortel, l'âme; l'autre mortel, le corps. Le premier informe le second et lui communique sa vie. L'évêque d'Hippone l'affirme d'ordinaire sans en donner la preuve, tant ce fait lui paraît évident. Il en établit, cependant, la démonstration, d'une manière indirecte, dans le dixième livre de ses Confessions (i).

(i) Confessionum libri tredecim, X, 6.

L'âme est bien le moteur du corps, le principe actif de ses perceptions sensorielles et par suite de sa vie propre, puisque nos sens eux-mêmes le reconnaissent pour ainsi dire, en faisant part à notre esprit de leurs découvertes et en soumettant leurs actes au contrôle de notre jugement (i). Cette preuve d'ordre psychologique est exposée dans un style plein d'animation et de poésie.

L'auteur, dans sa recherche d'un bien capable de le satisfaire, vient d'interroger successivement la terre, la mer, les abîmes avec les animaux qui les peuplent, les vents (|ni soufflent en tempête, l'air avec ses habitants; et toutes ces créatures, les unes après les autres, lui ont répondu : Nous ne sommes point le Dieu que tu cherches. Et comme il les a suppliées de lui révéler quelque chose de la nature divine, elles lui ont crié d'une voix éclatante : C'est lui qui nous a faites (2).

Reportant alors son attention sur lui-même, saint Augustin s'est dit : Qui es-tu? a Et je me suis répondu — écrit-il — : Je suis un homme. Mais je suis composé de deux êtres : l'un extérieur, c'est le corps ; l'autre intérieur, c'est l'âme. Auquel des deux devais-je de préférence demander mon Dieu, que j'avais déjà cherché par tous les sens de mon corps, depuis la terre jusqu'au ciel, aussi loin que mes yeux avaient pu étendre leurs regards ? C'est à mon âme qu'il était juste de m'adresser plutôt qu'à mon corps ; car c'était à elle

(i) Confcss., X, 6 : « Ei (animae) quippe renuntiabant oinnes nuntii ccrporales praesidenti et judicanti de singulis responsionibus cœli et terrse. .. »

(3) Ps. xcix.

jue mes sens, comme autant de messagers, rendaient compte de ieurs découvertes, et c'est à son jugement qu'étaient soumises toutes ces réponses du ciel, de la terre et de tout ce qu'ils renferment, lorsqu'ils me disaient: Nous ne sommes point Dieu, mais c'est lui qui nous a faits. C'est l'homme intérieur qui connaît toutes ces réalités sensibles par le ministère de l'homme extérieur; c'est la partie intime de moi-même, c'est moi, c'est mon âme qui les a connues au moyen des organes de mon corps. »

Après avoir comparé son âme raisonnable avec celles des bêtes incapables de juger les rapports fournis par leurs sens, l'auteur des Confessions conclut en ces termes : u La vérité me dit : Ton Dieu, ce n'est ni le ciel, ni la terre, ni un corps quelconque. Leur nature dit à ceux qui les considèrent : Tout corps est moindre dans une de ses parties que dans son tout. Aussi, mon âme, je te l'affirme : Tu es quelque chose de plus excellent, puisque c'est toi qui animes la masse corporelle en lui communiquant la vie qu'aucun corps ne peut donner à un autre corps. Mais c'est ton Dieu qui est la vie même de ta vie. » Augustin revient fréquemment sur cette dernière pensée. Le lecteur verra, dans un chapitre suivant, quelles applications morales il en tire à propos de notre vie surnaturelle et divine.

L'action vivificatrice de l'âme sur le corps se trouve mise en lumière avec une admirable précision philosophique dans une lettre de saint Augustin à saint Jérôme (i). Discutant la question de l'incorporéité de

(i) Epist. CLxvi. Lettre écrite vers le printemps de Tan Ixiô, Saint Augustin rappelle les diverses opinions sur l'origine de

l'âme, le Docteur écrit : « L'âme n'est pas un corps, car elle n'est pas localisée dans un organe particulier, mais par une certaine action vivifiante elle est présente à tous les membres qu'elle anime, simultanément tout entière dans chacune de leurs parties, sans être moindre dans les plus petites parties, ni plus grande dans les plus grandes. Si son action est plus intense dans les unes, moins vive dans les autres, elle est cependant tout entière dans toutes, comme dans chacune en particulier, si bien qu'aucun point du corps ne peut subir une impression sans que l'âme ne la sente aussitôt. Une légère piqûre dans la chair vive, alors même que la partie atteinte, loin d'être tout le corps, soit imperceptible, est cependant ressentie par l'âme tout entière. Cette sensation toutefois ne se propage pas dans l'ensemble de l'organisme, mais l'âme n'en reçoit l'impression qu'au seul point qui a été piqué. Comment donc expliquer que la sensation qui ne s'irradie pas dans tous les organes soit immédiatement transmise à l'âme, sinon parce que cette dernière se trouve tout entière là où l'impression se produit, sans cesser cependant pour cela d'être présente dans le reste du corps vivifié lui aussi par sa présence? »

Saint Augustin soutient la même thèse dans son De immortalitate animœ (i) et dans son livre Contre

l'âme. Il désire savoir quelle est celle qu'il faut préférer, et de quelle manière on peut défendre, contre le dogme des Pélagiens, celle qu'il a touchée dans la lettre précédente, savoir : << que les âmes sont créées chaque jour pour chacun de ceux qui viennent au monde ».

[i) De immortalitate animœ, c. i5 : u Nouvel argument qui prouve que l'âme ne peut devenir corps. »

l'Êpître de Manès intitulée : Dujondement(î). D'après lui, l'âme donne au corps l'existence et sa forme propre, c'est donc en vertu de l'âme que le corps subsiste (2). Leur union n'est pas simplement une union locale, mais naturelle : ce qui signifie qu'unis l'un à l'autre, ils constituent une seule et même nature.

L'aptitude à informer le corps fait partie — suivant le Docteur africain — de l'essence même de l'âme qu'il définit (3) : « Une substance douée de raison et apte à gouverner le corps. » L'évêque d'Hippone se range ici nettement du côté d'Aristote contre Platon pour qui l'esprit de l'homme est uni accidentellement à sa chair, comme un pilote à son navire. La théorie d'Augustin sur ce problème n'a pourtant ni l'ampleur magistrale ni la lumineuse ordonnance de celle de saint Thomas d'Aquin, l'Aristote du Moyen-Age.

Si le corps humain doit toute sa force et sa vie à l'âme seule, sa séparation d'avec l'âme causera sa mort. Saint Augustin expose cette vérité avec éloquence dans ses explications aux catéchumènes sur la résurrection de la chair. Leur parlant de ce dogme (4) : « Il faut, ici, — leur déclare- t-il — une grande foi, parce qu'il

(i) Contra epistolam Manichœi quant vocant fundamenti, c. i6 : (( L'âme même, bien que changeante, n'est pas étendue comme l'espace. »

(2) De immort, an., c. i5 : a L'Esprit suprême communique l'être au corps par le moyen de l'âme qui lui donne sa forme propre. C'est donc par l'âme qu'un corps subsiste, et il n'existe que par ce qui lui donne l'être, soit universellement, comme le monde, soit en particulier, comme chaque vivant au sein du monde. »

{Z) De quantitate animse, c. i3 : « Nam mihi videtur esse substantiaquaedam rationis particeps, regendo corpori accommodata. »

(4) De symbolo, sermo ad catechiimenos, en.

-s'agit d'une grande récompense. Ne vous arrêtez pas à ce qui se passe maintenant, mais à ce qui aura lieu plus tard. Les événements actuels sont en effet un sujet d'inquiétude pour plusieurs. Comment n"étre pas trouiilé, quand on voit cette merveille, cette beauté, cette splendeur, l'homme, ouvrage accompli, tomber en poussière, ses ossements se disperser et le limon dont il avait été fait retourner à la terre? Chrétien, qu'un tel spectacle ne t'effraye pas. L'homme est une semence, elle n'est pas perdue. A la vérité, lorsque l'âme s'en va, sa maison est démolie de fond en comble; car <:elle qui en était la maîtresse n'est plus là pour en prendre soin, et réparer ses ruines. Elle s'en va pour acheter à grand prix un royaume éternel. Que craindrais-tu, âme? tu es consacrée au Seigneur Jésus- Christ... Pourquoi craindre le char de la mort? Tu partiras, il est vrai, et ton corps supportera l'ignominie pour un temps; mais tu reviendras glorieuse avec le grand Roi, et ta chair te sera enfin rendue incorruptible et immortelle comme toi. Si tu travailles à devenir meilleure, en vue du royaume des cieux, n'espèrestu pas, en récompense de tes vertueux efforts, obtenir une habitation plus magnifique? Si ta maison d'aujourd'hui, malgré la terre et la boue avec lesquelles elle est bâtie, malgré sa fragilité extrême, te semble si belle, quelle ne sera passa magnificence une fois reconstruite et devenue céleste? Si tu l'aimes d'un si grand amour alors qu'elle ne dure ici-bas qu'un instant et s'évanouit avec le temps, combien plus vif sera ton amour pour elle quand, éclatante et debout pour l'éternité, elle apparaîtra à tes yeux éblouis ! ))

Dans cette peinture de la mort visiblement inspirée de la Bible, saint Augustin, par le procédé de l'antithèse qui cadre avec son tempérament littéraire, oppose aux horreurs du trépas les beautés de la résurrection future. L'action vivificatrice de l'âme sur le corps n'en est rendue que plus manifeste. Elle est bien l'hôte, dont la présence amène et conditionne la vie, dont la disparition entraîne inéluctablement la mort : aussi l'étude de la mort comporte celle de l'âme humaine, de sa nature et de son origine.

La doctrine augusti^nienne sur cette question est principalement contenue dans deux ouvrages philosophiques, composés à un an d'intervalle, et peu de temps après le baptême de l'auteur. Le second en date, rédigé à Rome, vers le commencement de l'année 388, est un dialogue entre Augustin et un jeune homme, probablement Evodius, sur la Grandeur de l'âme, où l'immatérialité de notre principe de vie est prouvée par divers arguments. Ces preuves se ramènent toutes, en définitive, à la transcendance de la raison sur la matière. L'âme n'a ni longueur ni largeur (i), et, bien qu'elle ait conscience des sensations du corps, elle ne possède pas pour cela son étendue (2) ; de même qu'en dépit des apparences contraires ses forces ne croissent ni ne décroissent parallèlement à celles du corps (3).

(i) De quantitate animœ, c. 4 : « L'âme est quelque chose, bien qu'elle n'ait ni longueur ni largeur. »

(2) Ih., c. 23 dont voici le titre : « Bien que l'a me sente partout le corps, elle n'a cependant pas pour cela l'étendue du corps. Ce que c'est que la sensation. »

(3) Ib., c. 21 : « Les forces qui s'accroissent ne sont pourtant pas une preuve de l'accroissement de l'âme. »

Durant son séjour à Rome, aussitôt après son bap« tême, Augustin consacra un livre entier à soutenir et à défendre l'immortalité de l'âme. Dans ce traité divisé en seize chapitres, l'on est surpris de ne rencontrer nulle part l'argument capital donné plus tard par les scolastiques : l'immortalité de l'âme déduite de la simplicité parfaite de sa substance, qui, n'ayant point de parties, ne peut ni se diviser ni se corrompre, ni par conséquent mourir.

Bien qu'elle ne soit pas exposée en termes explicites, cette preuve est implicitement contenue dans les diverses démonstrations proposées par le Docteur. L'âme est immortelle, à son avis, parce qu'elle est le siège de la science qui est éternelle (i). Or, pour lui, c( tout ce qui a en soi quelque chose d'éternel doit nécessairement être éternel. » Dans son amour de la vérité qui fut la grande passion de sa vie, Augustin ne peut concevoir qu'un esprit créé, par destination première, pour la comprendre puisse périr. Du moment que le but de la raison est éternel, n'est-il pas logique que cette raison elle-même participe à l'éternité du bien auquel elle se trouve adaptée de par sa création, puisque tout être existe en vue de sa fin ? Telle est — semble-t-il — l'interprétation qu'on peut donner du texte assez obscur de saint Augustin.

La preuve de l'immortalité de notre principe vital, tirée de l'immutabilité de sa substance, offre d'intéressantes remarques sur la façon dont les changements, qui se produisent successivement dans le corps, exis-

(i) De imm. an., ci: « Première preuve de l'immortalité de l'âme : l'âme est le siège de la science qui est éternelle. »

tent simultanément dans l'âme (i). Tous les mouvements physiques de l'homme, sans exception, du fait qu'ils s'accomplissent dans le temps, n'existent pas tout entiers à la fois, mais, sous leur apparente unité, forment des séries d'actes, et impliquent chez le moteur qui les produit des modifications incessantes.

Après cette constatation au sujet de notre activité corporelle, Augustin observe les conditions très différentes dans lesquelles s'offre à lui cette activité étudiée, non plus en elle-même, mais dans l'esprit qui la suscite par l'impulsion qu'il communique au corps. Les actes qui appartiennent, les uns au passé parce qu'ils ne sont plus, les autres au futur puisqu'ils sont en voie de devenir, sont tous présents à l'âme : les premiers par la mémoire qu'elle en cons rve, les seconds par la volonté qu'elle a de les prou. rire. L'auteur du De immortalitate animœ en dégage îa conclusion suivante : « De ce que l'âme produit des changements dans le corps et de ce qu'elle se les propose, on n'est pas en droit de conclure que l'âme change et qu'elle est sujette à la mort. Car, elle peut joindre à son intention, et le souvenir du passé et l'attente de l'avenir, ce qui est le propre d'un être vivant. »

Saint Augustin développe d'autres arguments à l'appui de sa thèse où il passe en revue divers modes imaginables d'anéantissement de l'âme et les rejette, les uns après les autres, comme impossibles : l'erreur ne peut détruire l'âme qui est une émanation de la vérité ;

(i) De iinm. an., c. 3 : a L'ùme est une substance vivante et immuable, et, si elle est soumise à quelque changement, elle n'est pas pour cela soumise à la mortalité. »

la transformation de l'àme en corps, ou en une âme privée de raison est inadmissible (i)...

Le chapitre dixième du De immortalitate aniniœ est la réfutation par avance d'une hypothèse remise en honneur de nos jours par des philosophes matériaUstes. Qu'on en juge par le seul énoncé de son titre : o L'âme n'est point le résultat de l'organisation du corps. » u Peut-être — écrit saint Augustin dans une langue où le mysticisme s'allie à une certaine précision scientifique — demons-nous admettre, comme quelques-uns l'ont pensé, que la vie humaine ou l'âme n'est qu'une certaine organisation du corps. Certes, jamais semblable opinion ne se serait présentée à leur esprit s'ils avaient pu contempler les éternelles et immuables vérités avec une âme détachée des choses de ce monde. Quel est celui, en effet, qui, s'examinant sérieusement, n'a pas reconnu qu'il pénétrait d'autant mieux dans les secrets du monde intellectuel, qu'il se dégageait plus complètement de la matière et élevait davantage son esprit au-dessus des sens? Si l'âme n'était qu'une certaine organisation du corps, un pareil fait ne pourrait se produire. Cet être, en effet, qui n'aurait point de nature propre, qui ne serait pas une substance mais une modification inséparable de son sujet, comme la couleur et la forme, ne pourrait faire aucun effort pour se dégager de cette matière et s'élever jusqu'à la contemplation des objets intellectuels. 11 ne pourrait percevoir ces vérités, et s'améliorer moralement par leur connaissance. »

(i) De imm. an., c. ii, i3, i6.

Les théories matérialistes devaient révolter saint Augustin, ce chantre incomparable de la sublimité de l'âme humaine. La dignité, la noblesse, la perfection de son être et de ses facultés sont si grandes, que sa demeure, sa patrie est Dieu lui-même son Créateur : aussi la vivante image de l'auguste Trinité se réfléchitelle d'une manière spéciale dans sa mémoire, dans son intelligence et dans sa volonté, sans préjudicier en rien à l'unité de sa substance et de son essence ([).

L'auteur du De qaantltate animœ tire un enseignement sur l'excellence de l'âme (2) : « Vous venez d'entendre — écrit-il — quelle est sa force et sa puissance : et pour me résumer en peu de mots, de même, il faut l'avouer, que l'âme de l'homme n'est pas égale à Dieu, de même devons-nous penser que, de toutes les créatures, il n'en est aucune qui en approche davantage. Aussi enseigne-t-on dans l'Église catholique, par l'autorité de la parole divine, que l'âme ne doit adorer aucune créature, mais seulement le Créateur... En effet, tout ce que l'âme adore comme Dieu, il faut nécessairement quelle le croie meilleur qu'elle. Mais il ne faut estimer comme supérieur à l'âme, ni la terre, ni les mers, ni les astres, ni la lune, ni le soleil, ni rien de ce qui peut être touché ou vu, ni même le ciel que nous ne pouvons voir de nos yeux. Bien plus, la raison con-

(1) « Haec tria, memoria, intelligentia, voluntas, quoniam non sunt très vitae, sed una vita, nec très mentes, sed una mens, consequenter utique nec très suL>stantia3 sunt, sed una substantia... Quocirca tria hœc, eo sunt unum, quo una vita, una mens, una essentia. » De Triniiate, IX, h.

(2) De Qaantit. an., c. 34 : « Dieu seul est meilleur que Tàme ; c'est pourquoi elle ne doit adorer que lui seul. »

vaincra infailliblement les amis sincères de la vérité que tous ces êtres sont bien au-dessus d'une âme quelle qu'elle soit, pourvu qu'ils osent suivre cette raison avec une constance inébranlable, et une grande attention, dans des chemins non frayés et par cela même difficiles... Quant aux hommes, si sages soient-ils, ou plutôt quant aux autres âmes déjà plongées dans la lumière suprême et dans le bonheur parfait, les âmes des vivants en ce monde doivent seulement les aimer et les imiter, et avoir pour elles le respect qui convient à leur mérite et à leur rang. Car est-il écrit : a Vous adorerez le Seigneur votre Dieu et vous ne servirez que lui seul (i). »

Cette tendance à passer du terrain des hautes spéculations sur le terrain pratique est un caractère propre à saint Augustin, toujours en quête de perfectionnement moral. Aussi juge-t-il irraisonnable l'indifférence des hommes de gouvernement au sujet des erreurs philosophiques dont les conséquences peuvent être désastreuses pour les mœurs privées et publiques. La confusion des idées sur la nature de notre principe de vie, et ses suites déplorables, contre lesquelles personne ne songe à remédier, sont admirablement rendues dans ce passage delà Cité de Dieu (2). Parlant des philosophes de l'antiquité païenne, Augustin écrit : u Ceux-ci prétendaient que rame est immortelle, ceux-là qu'elle est mortelle ; et parmi les partisans de l'immortalité les uns déclaraient qu'elle doit passer dans le corps des animaux, les autres soutenaient le contraire ; quant aux partisans

(i) Deut., VI, i3 ; Matt., iv, 10.

(2) De Civitate Dei, XVIII, 4i.

de la mortalité, les uns affirmaient de l'âme qu'elle meurt avec le corps, les autres, qu'elle lui survit plus ou moins longtemps et qu'elle finit toujours par mourir. Ceux-ci plaçaient le bien final dans le corps ; ceuxlà, dans l'âme; d'autres en tous deux; certains, entre ces derniers, y ajoutaient les choses extérieures. Enfin, les uns voulaient qu'on s'en rapportât toujours au témoignage des sens ; les autres, pas toujours ; et quelques-uns, jamais. Or, ces innombrables dissentiments des philosophes, quel peuple, quel sénat, quelle autorité ou magistrature de la Cité impie, s'est jamais occupé de les juger, d'approuver et d'admettre certaines opinions, de condamner et de rejeter les autres ? N'a-t-on pas, au contraire, admis indifféremment tous ces systèmes confus et contradictoires, bien qu'il ne fût pas question d'un misérable intérêt terrestre, mais de bonne ou de mauvaise vie? Et si, de temps à antre, surgissait quelque vérité, l'erreur avait la même facilité qu'elle de se produire au grand jour. Ainsi, ce n'est pas sans motif qu'une telle Cité a reçu le nom de Babvlone, car, nous l'avons déjà dit, Babylone signifie confusion. »

La guerre actuelle démontre, une fois de plus, la justesse des vues d'Augustin. N'est-elle pas la mise en action des théories exposées dans de nombreux ouvrages, l'aboutissement de toute une littérature? Et pourtant ces idées, qui contenaient en germe les horreurs dont nous souffrons si cruellement aujourd'hui, loin d'être tenues pour dangereuses et repoussées comme telles, ont été accueillies par la plupart d'entre nous avec un sourire indulgent. Notre curiosité, toujours en quête de l'extraordinaire, s'en est amusée, comme l'en-

fant qui joue avec une poudre dont il ignore le pouvoir explosif. Si terrible qu'ait été la conflagration, si dure qu'ait été l'épreuve, ne croyez pas qu'elle nous ait guéris de notre folie. Beaucoup, malgré la leçon présente, conservent cette tendance à ne voir dans l'idée que son côté purement intellectuel, sans prendre garde à son effet moral. Ils oublient trop qu'une idée est toujours une force et qu'il en découle par là même toujours quelque bien ou quelque mal. Les riverains d'un cours d'eau auraient tort de se désintéresser de sa source.

D'ailleurs, faire bon visage à toutes les théories sans distinction, s'éprendre a priori des prétendues nouveautés intellectuelles, est au fond un outrage à l'esprit humain. Rien de moins respectueux pour ses productions que de s'en amuser. Plusieurs ne jonglent-ils pas avec les idées, comme avec des billes de couleurs différentes?

Le culte des choses de l'intelligence, dont notre siècle se flatte d'être plus fervent qu'aucun autre, pour n'être pas le contraire de ce qu'il parait être, doit s'accompagner, comme chez saint Augustin, du culte de la vérité, de sa sincère et patiente recherche qui n'est, en définiti>e, qu'une forme supérieure de respect pour le cerveau de l'homme et son activité féconde. Une certaine méfiance à l'égard des théories nouvelles est plutôt de nature à flatter leurs auteurs : puisqu'elle montre qu'on ne les tient ni pour futiles ni pour insignifiantes, c'est donc un aveu indirect de leur importance sociale.

La leçon donnée par l'auteur de la Cite de Dieu est d'une immense portée : à chacun de nous de se l'appli-

quer à lui-même et à ceux dont il a la charge. Surveil- Jons nos pensées personnelles, les conversations et les lectures qui en sont les sources.

Ne l'oublions jamais : pour mystérieuse qu'elle soit, J influence des idées sur les sentiments, les volitions, les actes, n'en est pas moins certaine. Ces reines de 1 intelligence ne se contentent pas de leur domaine propre, elles étendent peu à peu leur puissance sur ceux du cœur, delà volonté et même de l'activité extérieure. Pour prévenir la tyrannie et les caprices nuisibles de certaines, il importe de les dévisager, une à une, dès leur apparition sur le seuil de la conscience. Celle-ci a une flamme lascive au fond de ses prunelles, celle-là porte la fausseté écrite sur sa physionomie pourtant séduisante ; l'une a un aspect vil et bas ; l'autre, une attitude arrogante ; fermons-leur à toutes la porte de notre âme en détournant d'elles tout de suite l'attention de notre esprit. Y penser serait les recevoir chez soi, au risque de ne pouvoir plus les en chasser.

Ce devoir vis-à-vis de soi conditionne chez les parents à l'égard de leurs enfants, et chez les éducateurs en général à l'égard de leurs élèves, l'obligation de se tenir au courant de leur mentalité. Leur premier soin doit être de peupler ces cerveaux en voie de formation d'idées justes et saines, afin d'y laisser le moins de place possible à des pensées mauvaises ou dangereuses.

Pour mettre en garde le jeune âge contre le dilettantisme intellectuel si commun de nos jours, c'est-à-dire contre cet amusement d'ordre supérieur qui consiste à exercer son esprit pour l'unique plaisir de l'exercer, il faut s'appliquer à lui présenter l'idée sous son double

aspect spéculatif et pratique, intellectuel et moral. On doit lui en inspirer le respect, la crainte, en même temps que l'amour. Éduquer quelqu'un, c'est avant tout le convaincre qu'il n'est pas indifférent, au point de vue de la conduite, d'orienter habituellement son intelligence dans telle ou telle direction. Il y a trop d'échanges réciproques entre le cerveau et le cœur pour que le contenu de l'un n'influe pas sur celui de l'autre. Un tort, souvent plus préjudiciable à l'enfant qu'on ne le croit, est d'échafauder devant lui des systèmes idéologiques afin de les renverser ensuite et d'en édifier d'autres. Ce jeu est évidemment contraire au respect de la pensée humaine qu'on doit — nous l'avons dit — inculquer à l'enfance.

Si toutes les doctrines ont une action sur la vie intérieure et extérieure de l'homme, celles sur la mort en ont une très grande, puisqu'elles traitent d'un problème indispensable à connaître, celui de notre fm dernière. Saint Augustin a raison de le remarquer : suivant la solution donnée à ce problème, on aura l'estime ou le dégoût de l'existence, l'on s'engagera dans le sentier diffîcultueux de la vertu, ou dans le chemin facile du vice, on vivra bien, ou l'on vivra mal, sa vie.

L'auteur du De immortalitate animœ se révèle, dans cet ouvrage, non seulement moraliste, mais psychologue. Un chapitre intéressant à ce point de vue est celui où le philosophe prouve — toujours à l'appui de sa thèse sur l'immatérialité de notre principe de vie — que la vitalité de l'àme n'est point affaiblie par le sommeil ou par d'autres états analogues (i). « L'àme sans

(i) De immort, an., c. i4.

doute — écrit saint Augustin — cède, et même avec plaisir, au sommeil, repos des organes, parce qu'il est naturel et qu'il répare les forces physiques épuisées par le travail, mais elle ne perd rien pour cela de sa sensibilité ou de son intelligence. Et la preuve, c'est que les images des objets extérieurs se représentent à elles avec une telle expression de ressemblance qu'elle ne peut alors les distinguer de la réalité dont elles sont simpleliient les images. L'âme se livre-t-elle à quelque opéralion intellectuelle, celle-ci est aussi vraie durant le sommeil qu'à l'état de veille. Citons un exemple. Quelqu'un, tout en dormant, rêve qu'il entame avec un autre homme une discussion philosophique et qu'il découvre quelque vérité en suivant le cours des raisonnements solides développés par son interlocuteur imaginaire. A son réveil, les vérités qu'il aura ainsi apprises garderont le caractère immuable de vérités, bien qu'alors les autres circonstances du songe se trouvent fausses, comme le lieu de l'entretien, la personne avec laquelle on discutait, les paroles qu'elle paraissait prononcer, et autres faits de ce genre. Dans l'état de veille, ce sont les mêmes faits; et cependant ils nous échappent bien souvent aussi, tandis que les vérités éternelles restent toujours présentes à notre esprit. Il faut donc conclure qu'un changement d'état produit dans le corps par le sommeil peut, il est vrai, affaiblir l'action de l'âme sur le corps, mais non la vitalité qui lui est propre. »

Autant la pensée de saint Augustin sur l'immatérialité de l'âme est explicite et formelle, autant elle est obscure sur le problème de l'origine de notre principe

6o LA MORT ET LES MORTS

de vie et se prête à des interprétations différentes. La difficulté à ce sujet n'est évidemment pas pour l'âme d'Adam créée immédiatement par Dieu, mais pour celles des descendants du premier homme. L'évêque d'Hippone agite longuement cette question, sans se prononcer d'une manière catégorique, dans un ouvrage composé à l'occasion d'attaques, dont son enseignement sur la nature et l'origine de l'àme avait été l'objet de la part d'un jeune hérétique du nom de Mncent Victor [1). Il y revient souvent au cours de ses œuvres, mais observe toujours la même réserve, oscillant entre le créatianisme et le génératianisme. La première de ces théories, avec la création immédiate de chaque âme humaine lors de la conception, l'attire parce qu'elle est le plus à l'honneur de l'homme. La seconde hypothèse, cependant, n'est pas pour lui déplaire à cause de la transmission des âmes si compatible avec l'existence et la propagation, en chacun de nous, du péché originel.

Le créatianisme, vers lequel, malgré tout, ses préférences semblent le porter, n'est pas, à ses yeux, suffisamment prouvé pour entraîner son adhésion ferme et entière. Réfutant Vincent \ ictor, saint Augustin

(i) De anima et ejus origine. Ayant reçu du moine René deux livres de Vincent Victor qui condamnait son opinion sur la nature de l'âme et ses liésilations sur son origine, saint Augustin montre que le jeune auteur a fait preuve de beaucoup de suffisance et de témérité, en décidant une question si obscure, et qu'il est tombé dans des erreurs qu'il est impossible de tolérer. 11 prouve ensuite que les témoignages de l'Écriture cités par Victor pour établir que les âmes ne descendent pas des ancêtres, mais sont créées à nouveau par Dieu pour chacun de ceux qui viennent au monde, sont obscurs, et ne peuvent en rieu appuyer une semblable doctrine.

écrit (i) : « Victor dira peut-être que son enseignement s'appuie sur la révélation divine, puisqu'il prétend prouver, par les témoignages de la sainte Écriture, que les âmes ne descendent pas des ancêtres, mais sont créées à nouveau pour chacun de nous. Qu'il le démontre, si c'est possible, et je reconnaîtrai avoir appris à son école une vérité que je cherchais avec grand effort ; seulement qu'il cherche d'autres passages de nos saints Livres, s'il y en a, car ceux cités jusqu'ici n'établissent point sa proposition... Il est certain, en effet, que Dieu a donné à l'homme le souffle et l'esprit, selon le témoignage du prophète : « Ainsi, dit le Seigneur qui a créé le ciel et affermi la terre, et tout ce qui s'y trouve, qui donne le souffle au peuple qui l'habite, et l'esprit à ceux qui la foulent aux pieds (2). »

« Mon contradicteur veut qu'on prenne ce passage dans le sens de sa doctrine, que les paroles donne le souffle signifient que le Seigneur n'a pas fait descendre nos âmes des aïeux, mais les crée à nouveau pour chaque homme. Qu'il ose donc soutenir aussi que ce n'est pas Dieu qui nous donne notre corps puisqu'il vient de nos parents. Quand l'Apôtre dit du grain de blé : Dieu lui donne une substance en la manière qui lui plaît (3), qu'il nie, s'il en a l'audace, que le blé vient du blé et que son herbe sort d'une semence de même espèce ; s'il n'ose le nier, je lui demanderai qui lui a appris en quel sens a été écrit ce mot : il donne le souf-

<'i) De anima et ejas orig., I, i/l.

(2) /s., xm, 5.

(3) I Cor., XV, 38.

fle au peuple. Est-ce un souffle provenant des parents, ou créé à nouveau ?

« Qui lui a encore expliqué si ces paroles : donne le soujjle au peuple, et l'esprit à ceux qui la foulent aux pieds, ne sont point une répétition de la même idée, si elles n'ont pas un même objet, et si, au lieu de signifier l'esprit et l'âme qui nous animent, elles n'expriment pas plutôt l'Esprit-Saint! »

Le grand Docteur conteste ensuite le sens créatianiste de divers textes de l'Écriture allégués par son adversaire, entre autres ces mots du prophète Zacharie, bien probants à première vue, et qui, au fond, ne prouvent rien ni dans un sens ni dans l'autre : Dieu forme l'esprit de l'homme en lui (i). On ne le nie point, observe saint Augustin, mais toute la difficulté est de savoir comment il le forme. C'est ce qu'on demande. « Qui forme l'œil corporel de l'homme, sinon Dieu ? et je crois que cette formation ne se fait pas en dehors du corps, mais bien en lui, et cependant il est indubitable qu'elle s'accomplit par propagation. Quand donc le Seigneur forme l'esprit de l'homme en lui, l'on doit toujours se demander si c'est par une création nouvelle, ou bien par propagation, n

Cette longue citation n'a pas été inutile, parce qu'elle a permis au lecteur de se rendre compte des difficultés du problème sur la solution duquel Augustin a hésité jusqu'à la fin de sa vie. Trois ans avant sa mort, il avoue ingénument dans son livre des Rétractations qu'il ignore si les âmes particulières sont créées, ou

(i) Zach., XII, I .

si elles procèdent du premier homme et tirent leur origine de l'âme d'Adam, qui, elle, fut, à coup sûr, créée ex nihilo (i).

La discussion exégétique qu'on vient de lire prouve r.iissi contre les protestants combien l'Écriture est loin de se suffire à elle-même. On y touche du doigt rim« précision théoiogique des textes qui semblent pourtant les plus explicites et les plus clairs.

En résumé, l'âme, d'après l'auteur du De immorta- ..iate animse, est une substance spirituelle et immortelle, d'une dignité très haute et d'une origine mystérieuse. Son union intime avec le corps, dans l'unité de la nature humaine, constitue la vie, et sa séparation (1 avec lui n'est autre chose que la mort.

'i) Retract, t I, i. — Le péché ne peut se transmettre, — disaient 1>?^ Pélagiens, — puisqu'il est attaché non au corps, mais à l'âme, et que l'àme est créée par Dieu. Ce fut surtout cette objection qiîi empêcha Augustin de se prononcer formellement pour le (jréatianisrae contre le génératianisme. «. Ou bien, — répondait-il,

— l'acte générateur ne propage pas seulement le corps, mais aussi l'âme et avec elle le péché ; ou bien l'àme créée par Dieu, à cause de son union avec une chair viciée par le péché, est ellemême enveloppée dans la corruption du péché, comme un vase souillé corrompt ce que l'on y verse. Laquelle de ces hypothèses est !a vraie, je n'oserais le décider. » Contra Julianum, V, k, 17.

— Saint Augustin écrit pourtant à saint Jérôme qu'il embrassait volontiers son opinion de la création de l'âme ex nihilo pour chaque individu, à condition qu'elle fût compatible avec l'existence et la propagation du péché originel.

Page 1