L.V MORT ET LES MORTS
ble combat et dispense, par sa promptitude même, des dernières angoisses. Mais quel que soit pour les mourants le coup suprême où le sentiment de la douleur s'accompagne de la conscience d'une vie qui s'éteint, la souffrance, supportée avec piété et religion, augmente le mérite de la patience, sans toutefois rien retrancher à la peine, n
En dépit de son détachement des biens de ce monde et de son ardente soif des biens célestes, le mystique Augustin, dont la vie tout entière tend vers Dieu et vers Dieu seul, depuis sa conversion, voit dans la mort un drame d'autant plus affreux qu'il se passe au plus intime de nous-même et qu'il met aux prises les deux substances constitutives de notre nature.
Le véritable mysticisme, loin d'aveugler les saints sur les malheurs d'ici-bas, de les en désintéresser et de les y rendre insensibles, leur en donne, au contraire, une connaissance plus profonde et un sentiment plus \if. L'aptitude à souffrir, chez l'homme, croît en raison de la sainteté.
Les saints ne sont pas du tout, comme certains dévots l'imaginent, des êtres froids, secs et inaccessibles à la souffrance. L'amour de Dieu la leur fait aimer, rechercher même avec passion, mais de là faut-il conclure qu'ils n'en ressentent plus l'amertume? Qu'on ne s'y méprenne point : ce n'est pas la souffrance qu'ils trouvent aimable et douce, mais l'occasion qu'elle leur procure de donner à Jésus-Christ un témoignage authentique de leur attachement à sa Personne.
Saint x\ugustin — nous le constaterons plus tard — fait l'éloge de la mort, l'appelle une libératrice, une
LE PÉCHÉ d'à DAM, CAUSE DE LA MORT 69
amie, et tend vers elle des bras impatients. Pourtant il s'en attriste ailleurs, l'accable d'épithètes malveillantes, s'en détourne avec dégoût. Quelle contradiction flagrante entre ces deux attitudes ! Pour opposées qu'elles paraissent, elles sont parfaitement conciliables. La mort, à laquelle aspire Augustin, n'est pas la séparation de l'esprit d'avec la chair considérée en ellemême, mais l'entrée de l'âme au ciel qu'elle rend possible, tandis que celle, dont il se détourne avec horreur, est l'accident funeste qui met fin à la vie, envisagé dans son effet destructeur du composé humain.
Le Docteur insiste, en plusieurs endroits de ses œuvres, sur l'universelle répugnance des hommes vis-àvis de la mort. 11 voit avec raison dans cette universalité la preuve qu'on est en face d'un sentiment naturel. Commentant le psaume trentième de David, Augustin écrit (i) : « Dure nécessité de ne pas vouloir ce qui est inévitable ! Car, s'il en pouvait être ainsi, nous voudrions ne jamais mourir; nous voudrions devenir ce que sont les anges, mais par une sorte de métamorphose, et non par la mort, suivant ces paroles de l'Apôtre : Nous avons une maison construite par Dieu, non par la main des homnies, et éternelle dans les deux. A cause de cela nous gémissons, désirant d'être revêtus, comme d'un second vêtement, de notre habitation céleste... en sorte que ce qu'il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie (2).
({ Nous voulons arriver au royaume de Dieu, mais
(i) Enarrationes in Psalmos, in eumdem ps. xxx enar. sec, i3. (3) II Cor., V, 1 et s.
nous ne voulons pas y parvenir par la mort; et cependant la nécessité nous dit : Vous passerez par cette route. »
L'évêque d'Hippone reprend exactement ce thème dans son ouvrage inachevé contre Julien (i) : « La crainte de la mort nous est tellement naturelle, que les hommes qui aspirent aux joies de la vie future luttent néanmoins ici-bas contre cette crainte. (Suivant le texte de saint Paul) ils ne voudraient pas être dépouillés, mais revêtus par-dessus (^2); en sorte que, s'il dépendait de leur volonté, cette vie ne finirait point par la mort, mais ce qu'il y a de mortel serait absorbé par la vie. 0
Augustin revient ailleurs sur la même idée, en montrant combien la peur de mourir l'emporte sur toute autre. Devant la perspective du trépas, les tristesses et les calamités de cette vie paraissent relativement des biens (3) : u On craint plus la mort que le travail, c'est le cri de la nature. Il n'existe pas un homme qui ne préfère le travail à la mort, si on lui en laisse le choix. Où trouverez-vous quelqu'un qui aime mieux mourir que travailler? xVdam lui-même n'a-t-il pas préféré manger son pain à la sueur de son front durant de longues années, que de rester dans l'inaction et de mourir de faim pour terminer ainsi sa vie et ses peines? N'est-ce pas un sentiment naturel qui portait Gain à redouter davantage la mort que les ennuis de l'existence ? N'est-ce pas pour le même motif que les magistrats ne se montrent ni injustes ni inhumains, en
(i) Contra Jalianum, VI, i4.
(a) II Cor., V, If.
(3) Contra Julianum, \l, 27.