Cocher de poste
voiture, où des odeurs d'eau de Cologne se mêlaient à la poussière. La malade laissa tomber sa tête en arrière, et ouvrit lentement les yeux. Ils étaient brillants et d'une magnifique couleur sombre.
— E :core ! dit-elle en écartant, de sa belle main amaigrie, le bout de la fourrure de sa femme de chambre qui lui frôlait le genou. Sa bouche se contracta maladivement.
Matriocha releva de ses deux mains la fourrure, se dressa sur ses fortes jambes, et se poussa un peu plus loin. Son frais visage se couvrit d'une intense rougeur. Les beaux yeux sombres de la malade suivaient avidement les mouvements de la femme de chambre. La barinia, s'appuyant des deux mains sur le siège, voulut se soulever et se rasseoir un peu plus haut, mais ses forces la trahirent. Une nouvelle contraction tordit sa bouche, et une
expression d'épuisement, d'ironie et de méchanceté décomposa son visage.
— Si au moins tu m'aidais ! Ah ! non, je ne veux pas, je peux le faire moi-même. Seulement, je t'en p: e, ne mets pas ces sacs derrière moi... Mais non, n'y touche pas, si tu ne sais pas !...
La maîtresse referma les yeux; puis, relevant rapidement ses paupières, elle fixa sa femme de chambre. Matriocha, sans la regarder, mordait sa lèvre rouge. Un profond soupir partit de sa poitrine malade, mais s'interrompit et s'acheva en toux. Elle détourna son visage renfrogné et porta les deux mains à sa poitrine. Quand sa quinte se fut calmée, elle referma les yeux, et redevint immobile.
Les deux voitures entraient dans le village. Matriocha retira de son châle sa grosse main et se signa.
— Qu'est-ce donc? interrogea la barinia.
— Le relais, Madame.
— Je te demande pourquoi tu te signes ?
— - Une église, Madame.
La malade se tourna vers la ville, et, lentement, se mit à faire des signes de croix, en regardant de ses yeux grands ouverts la grande église du village que contournait la voiture.
Les deux équipages s'arrêtèrent en même temps au relais. Du second sortit le mari de la malade avec le médecin : tous deux s'appro chèrent de la première voiture.
— Gomment vous trouvez-vous? demanda le docteur en tâtant le pouls.
— Eh bien! mon amie, tu n'es pas trop fatiguée? fît en français le mari. Veux-tu descendre un peu?
Matriocha, écartant les paquets, se blottit
dans son coin pour ne point gêner la conversation.
— Ce n'est rien; toujours la même chose, répondit la malade. Je ne descendrai pas.
Le mari attendit encore un peu ; puis il pénétra dans la maison du relais. Matriocha, sautant de la voiture, courut dans la boue, sur la pointe des pieds, vers la porte cochère.
— Si je me sens mal, ce n'est pas une raison pour que vous ne déjeuniez pas, dit en souriant la malade au médecin debout auprès de la portière.
« Personne ne se soucie de moi, »ajouta-telle mentalement, en voyant le médecin s'éloigner à pas lents, puis gravir rapidement les degrés du perron. « Ils se portent bien, eux, » et le reste leur importe peu. 0 mon Dieu ! »
— Eh bien ! Edouard Ivanovitch, fit le mari, allant au-devant du médecin et se frottant
les mains. J'ai donné l'ordre d'apporter mon nécessaire de voyage : qu'en pensez- vous ?
— Ça me va, répondit l'autre.
— Et. comment, elle? demanda le mari avec un soupir, en baissant la voix et en relevant les sourcils.
— Je vous ai dit qu'elle n'arriverait pas, non seulement jusqu'en Italie, mais même jusqu'à Moscou, surtout par un pareil temps.
— Mais que faire, alors? Ah! mon Dieul mon Dieu !
Le mari se couvrit les yeux de sa main.
— Donne ! ajouta-t-il en s'adressa nt à l'homme qui apportait le nécessaire.
— Il ne fallait pas partir, répondit le médecin en haussant les épaules.
— Mais, dites-moi, que pouvais-je faire? riposta le mari. J'ai tout fait pour la retenir. Je lui ai parlé de nos ressources , de nos en-
fants que nous allions laisser, de mes affaires ; elle n'a rien voulu entendre. Elle fait des projets pour sa vie à l'étranger comme si elle n'était pas malade: lui objecter son état, c'eût été la tuer.
— Tuée ! elle l'est déjà 1 ' Il faut que vousle sachiez , Wassili Dmitritch : on ne peut vivre sans poumons, et les poumons nerepoussent plus. C'est triste, c'est malheureux, maisqu'y faire? Nous n'avons tous deux rien autre chose à faire que d'adoucir ses derniers moments le plus que nous pourrons: c'est un médecin de l'âme, un prêtre, qu'il lui faut.
— Ah ! mon Dieu ! mais comprenez donc ma position, combien il m'est difficile de lui parler de cela. Arrive ce qui arrive, je ne lui en dirai pas un mot. Vous connaissez sa bonté....
— Essayez tout de même de la retenir jus-
qu'au rétablissement de la route d'hiver, fit le médecin avec un hochement de tête significatif. Car il peut lui arriver quelque chose pendant le voyage!...
— Aksioucha ! Hé 1 Aksioucha 1 cria la fille du maître de poste, en jetant une camisole sur sa tête, et en piétinant la boue du perron de derrière. Allons, viens ! Viens voir la barinia de Schirkinsky ! On dit que c'est pour une maladie de poitrine qu'on l'emmène à l'étranger. Je n'ai jamais vu encore un phthisique de près.
Aks:oucha franchit le seuil, et toutes deux, se tenant par la main, sortirent par la porte cochère. Puis, modérant leur allure, elles passèrent auprès de la voiture, et regardèrent par la vitre baissée. La malade tourna la tête vers elles, mais, en remarquant leur curiosité, elle fronça les sourcils et se détourna.
— Petite mé-è-re ! dit la fille du maître de poste, en regardant vivement. Belle comme elle était, qu'est-elle devenue aujourd'hui l C'en est effrayant! As-tu vu? As-tu vu? Aksioucha !
— Mais oui ! Qu'elle est donc maigre ! appuya Aksioucha. Allons voir encore une fois : nous ferons semblant d'aller au puits. Vois-tu, elle s'est détournée; j'ai pu la voir encore, cependant. Quelle pitié, Mâcha!
— Mais quelle boue !
Et toutes deux s'en retournèrent en courant vers la porte cochère.
«Je suis maintenant à faire peur, sans doute ! » pensait la malade. Vite, vite, à l'étranger ! Là » je me rétablirai. »
— Eh bien ! comment vas-tu, mon amie ? fit le mari qui s'approchait de la voiture en mâchant son dernier morceau.
l80 LA MORT
« Toujours la même question ! se disait la » malade. Et il mange, encore! »
— Ce n'est rien ! murmura-t-elle entre les dents.
— Sais-tu, mon amie, je crains que ce voyage, par un pareil temps, n'aggrave ton état. Edouard Ivanovitch le dit aussi. Si nous retournions sur nos pas i
Elle garda le silence, dépitée.
— Le temps sera plus beau, la route s'affermira; d'ici là, tu te porteras mieux, et nous partirons alors tous ensemble.
— Pardon. Si je ne t'avais pas écouté, je serais déjà à Berlin, et complètement guérie.
— Mais que faire, mon ange? Tu sais bien que c'était impossible. Et maintenant, si tu demeurais encore un mois, tu te rétablirais, moi je terminerais mes affaires, etnous pourrions prendre nos enfants avec nous...
— Les enfants ne sont [ as malades, et moi je le suis.
— Mais comprends donc, mon amie, que par ce temps... si tu te sens plus mal pendant la route!... Tandis qu'au moins nous serions à la maison.
— A quoi me servirait d'être à la maison?... Mourir à la maison ?... répondit avec emportement la malade.
Mais le mot mourir l'épouvanta visiblement. Elle jeta à son mari un regard suppliant et interrogateur. Il baissa les yeux et resta silencieux.
La bouche de la malade se contracta tout à coup comme chez un enfant, et les larmes jaillirent de ses yeux. Le mari se couvrit le visage de son mouchoir et s'éloigna sans rien dire.
— Non, j'irai ! dit-elle en levant les yeux
au ciel; puis elle joignit les mains en prononçant des paroles incohérentes.
— Mon Dieu ! mais pourquoi ? disaitelle.
Et ses pleurs coulaient de plus en plus abondants.
Longtemps elle pria avec ferveur ; mais, dans sa poitrine, elle se sentait aussi douloureusement oppressée; aussi gris, aussi mornes, s'étendaient au loin le ciel et les champs et la route; et la même buée d'automne tombait toujours sur la boue du chemin, sur les toils, sur la voiture, sur le touloupe i nies yamchtchiks qui, s'entretenant de leurs voix sonores et joyeuses, graissaient et raitelaient la voiture...
i. Fourrure en peau de mouton.
Iï
La voiture était prête; mais le yamchtchik ne se pressait guère. Il rentra dans l'isba des yamchtchiks : il y faisait chaud, lourd, noir ; on y sentait l'habitation, le pain cuit, la choucroute et la peau de mouton. Plusieurs yamchtchiks y étaient réunis : la cuisinière s'agitait près du poêle, sur lequel gisait un malade enveloppé dans des peaux de mouton.
— Oncle Féodor ! hé ! oncle Féodor ! cria au malade en entrant un jeune yamchtchik en touloupe, un knout passé dans sa ceinture.
— Que veux- tu, Schabala ? Pourquoi de-
man::es-tu Fedka * ? fit une voix. Et ta voiture qui t'attend?
— Je voudrais lui demander ses bottes.
J'ai usé les miennes, répondit le jeune homme en rejetant ses cheveux en arrière, et en tortillant ses mouffles qui pendaient à sa ceinture. Dormirait-il? Hé ! oncle Féodor ! répétât-il en s'approchant du poêle.
— Qu'y a-t-il? murmura une voix faible.
Et un visage maigre et roux apparut audessus du poêle. Une main large, amaigrie et pâle, couverte de poils, remonta le caftan sur l'épaule qui saillait sous une chemise sale.
— Donne-moi à boire, frère. Que veux-tu? Le jeune yamchtchik lui tendit une cruche
d'eau.
— Mais voilà, Féodor, dit-il en piétinant