‹ La mortChapitre 12 sur 18 · Diminutif de Féodor · texte numérisé non relu

Diminutif de Féodor

avec embarras ; tu n'as sans doute pas besoin de tes bottes neuves pour le moment? Donneles moi. Tu ne les porteras probablement

plus.

Le malade, abaissant sa tête fatiguée au

niveau de la cruche émaillée, et trempant ses

moustaches rares et tombantes dans l'eau

obscure, buvait péniblement et avidement. Sa

barbe en désordre n'était pas propre. Ses yeux

enfoncés et ternes se levèrent avec effort

sur le jeune homme. Lorsqu'il eut fini de boire,

il voulut porter la main à ses lèvres mouillées,

mais il n'en eut pas la force, et s'essuya à la

manche du caftan. Silencieux, épuisé, il

regarda le yamcktchik droit daûs les yeux en

rassemblant ses forces.

— Peut-être les as-tu déjà promises à

quelqi 'autre? dit le jeune homme. Bah ! cela

ne fait rien... C'est qu'il fait humide, dehors,

et j'ai à travailler. Alors je me suis dit : « Je

» vais demander à Fedka ses bottes ; sans doute » qu'il n'en aura plus besoin. Mais peut-être

» en as-tu besoin? dis-le...

Dans la poitrine du malade, un bruit se faisait entendre : il se pencha, suffoqué par

une toux qui ne sortait pas.

— Et qu'en fe:rait-il? s'écria avec colère la

cuisinière, dont la voix remplit l'isba. Voilà

déjà le second mois qu'il n'est pas descendu

du poêle. Vois-tu comme il s'étouffe ! Rien

qu'à l'entendre, on se sent malade soi-même.

Qu'est-ce qu'il en fera? On ne l'enterrera pas

avec ses bottes neuves!... Et il en est bien

temps, que Dieu me pardonne ! Vois-tu comme

il s'étouffe! Faudrait peut-être le transporter

dans une autre isba, ou n'importe où. Il paraît

qu'il y a à la ville des hôpitaux... Est-ce une

chose à faire d'accaparer tout le coin, sans se

soucier du reste ? Nous n'avons plus de place, et on exige encore de la propreté!

— Hé! Sérioga! viens donc, le barine t'attend ! cria du seuil le starosla de la poste.

Sérioga voulut sortir sans attendre la réponse du malade; mais celui-ci, tout en toussant, lui fit, des yeux, signe qu'il allait répondre.

— Prends les bottes, Sérioga, dit-il en refoulant sa toux, après avoir repris hale»ae. Seulement, écoute-moi : achète-moi une pierre pour ma tombe, ajouta-t-il avec un raie.

— Je te remercie, oncle. Alors, je les prends? Et moi, je jure de racheter la pierre.

— Voilà, enfants. Vous avez entendu, put encore articuler le malade, qui se pencha en avant, de nouveau étranglé p***' la toux.

— C'est bien ! nous avons entendu , dit l'un des yamcntchiks ; va-t-en, Sérioga. car

voici le starosta qui accourt de nouveau. Tu sais bien que la barinia de Schirkinsky est malade.

Sérioga ôta vivement ses immenses bottes déchirées et les jeta sous un banc. Les bottes neuves de l'oncle Féodor allaient juste à ses pieds, et en les admirant il regagna sa voiture.

— Ah! les bonnes bottes! Laisse-moi les graisser, dit un yamchtchik tenant à la main une brosse, tandis que Sérioga, monté sur le siège , reprenait les guides. Tu les as eues pour rien?

— En serais-tu jaloux? répondit Sérioga qui se souleva pour s'enrouler autour des jambes les pans de son caftan, Allons, vous, mes chéris ! cria-t-il aux chevaux.

Il leva son petit knout, et les deux voitures, avec les voyageurs et leurs malles, dis-

paraissant dans le brouillard gris d'automne, roulèrent rapidement sur la route mouillée.

Le yamchtcbik malade, resté sur le poêle, dans l'air étouffant de l'isba , ne pouvait cracher sa toux. Il changea péniblement de côté et se tut.

Dans l'isba, jusqu'au soir, on allait, on venait, on dînait : on n'entendait pas le malade. Avant la nuit, la cuisinière monta sur le poêle, et par-dessus les jambes elle prit le touloupe.

— Ne te fâche pas contre moi , Nastassia, dit le malade. Je vais bientôt le laisser libre, ton coin !

— C'est bon! c'est bon! Qu'est-ce que ça lait. Ce n'est rien, murmura Nastassia. Où astu mal, oncle? Dis-le moi.

— J'ai les entrailles toutes rongées. Dieu le sait, ce que c'est.

— Sans doute La gorge te fait aussi souffrir, lorsque tu tousses?

— J'ai mal partout. C'est la mort qui vient. Voilà ce que c'est ! Oh... oh ! oh !... gémit le malade.

— Couvre-toi donc les jambes!.. Comme cela, ditNastassia, en lui arrangeant le caftan.

Et elle descendit du poêle.

Pendant la nuit, la veilleuse éclairait faiblement l'isba. Nastassia et une dizaine de yamchtchiks, avec un ronflement bruyant, dormaient par terre ou sur les bancs. Seul, le malade toussait et s'agitait sur le poêle. Vers le matin il se tut tout à fait.

— C'est étrange ! racontait le lendemain matin la cuisinière en s'étirant dans la pénombre. J'ai cru voir Féodor descendre du poêle et s'en aller fendre du bois. — Laisse, qu'il me dit, Nastia, je vais t'aider ! Et moi aui lui

dis : — Mais comment pourras-tu fendre le bois! Mais lui saisit la hache; il se mit à fendre, et si vile, si vite qu'on ne voyait que des éclats de bois. — Mais qu'est-ce donc? que je lui dis, mais tu étais malade ! — Non, qu'il me dit, je me porte bien. Et voilà qu'il lève la hache, et que la peur m'a prise. Je me suis mise à crier et je me suis réveillée.

Peut-être qu'il est mort? Oncle Féodor! Hé! oncle!

Féodor ne répondit pas.

— Mais serait-il mort en effet ?I1 faut aller voir, dit un des yamehtchiks réveillés.

Le bras maigre et velu qui pendait le long du poêle était glacé et livide.

— 11 faut aviser le maître de poste. Je crois bien qu'il est mort, dit le yamchtchik.

Féodor n'avait pas de parents. Il était venu de loin. On l'enterra le lendemain danslenou-

veau cimetière, derrière le petit bois. Et pendant plusieurs jours de suite, Nastassia racontait à tout venant le rêve qu'elle avait eu, et que, la première, elle avait donné i'alarme.

TROIS MORTS iî)3

Le printemps était venu. Sur le pavé mouillé de la ville, les ruisseaux roulaient en murmurant de petits glaçons; clairs étaient les habits et. les voix de la foule affairée. Dans les jardinets, derrière les haies, les bourgeons s'enflaient sur les arbres, dont les branches se balançaient mollement, caressées par la brise. Partout s'égouctaient et tombaient des gouttes transparentes.. . Les moineaux piaillaient àl'envi et voltigeaient de leurs petites ailes. Au soleil, sur les haies, sur les maisons et dans les arbres, tout éclatait de vie et de mouvement. La jeunesse et la joie étincelaient dans le ciel

m LA MORT

et sur la terre et dans le cœur de l'homme.

Dans l'une des principales rues, devant une grande maison seigneuriale, on avait répandu de la paille fraîche. Là se trouvait cette mourante qui se hâtait vers l'étranger.

Près de la porte fermée de sa chambre se tenaientsonmarietune dame âgée. Sur le divan,, un prêtre était assis, les yeux baissés, dissimulant quelque chose sous son étole. Dans un coin, sur un voltaire, était affaissée une vieille dame, la mère de la malade, qui pleurait à chaudes larmes. A côté d'elle, une femme de chambre tenait à la main un mouchoir propre à la disposition de la vieille; une autre lui frictionnait les tempes en soufflant sur sa tête grise par-dessous le bonnet.

— Eh bien ! que le Christ vous bénisser mon amie ! disait le mari à la dame âgée. Elle ressent pour vous une telle confiance, vou&

savez lui parler si bien... persuadez-la, ma chère; allez vers elle.

Il allait lui ouvrir la porte, mais la cousine le retint ; elle porta plusieurs fois son mouchoir à ses yeux et, secouant ia tête :

— lime semble qu'on ne verra pas que j'ai pleuré, dit-elle. Puis, ouvrant elle-même h porte, elle entra.

Le mari étaitaffolé ; il semblait complètement désor enté. Il se dirigea d'abord vers la vieille, mais, à quelques pas d'elle, il se retourna et, traversant la chambre, il marcha vers le prêtre. Ce dernier le regarda, releva ses sourcils vers le ciel et poussa un soupir. Sa petite barbe grise s'éleva aussi, puis s'abaissa.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! dit le mari.

— Qu'y faire ? soupirait le prêtre, dont ies sourcils et la barbiche se relevèrent et s'abaissèrent de nouveau.

— Et la petite mère encore, qui est ici, disait presque avec désespoir le mari. Elle n'y résistera pas. Elle l'aime tant, elle l'aime tant, qu'elle... Je ne sais pas. Vous, au moins, père, si vous essayiez de la calmer et de lui persuader de s'en aller d'ici 1

Le prêtre se leva et s'approcha de la vieille.

— C'est vrai, que !e cœur d'une mère, peisonne ne peut l'apprécier, dit-il ; pourtant Dieu est miséricordieux...

Le visage de la vieille se contracta ; un hoquet spasmodique la secoua.

— Dieuest miséricordieux ! continua le prêtre en la voyant reprendre haleine. Je dois vous dire que dans ma paroisse je connaissais un malade beaucoup plus désespéré que Maria Dmitrievna. Eh bien 1 le croirez-vous? Un simple mechtchanine1 l'a guéri en rien de temps

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