Petit bourgeois, petit boutiquier
avec des herbes. Ce mechtchanine est maintenant à Moscou. Je le disais à Wassili Dmitrieht, on pourrait essayer. Ce serait toujours une consolation pour la malade. Dieu peut tout.
— Non, elle ne vivra pas, fit la vieille. N'estce pas moi que Dieu aurait dû prendre à sa place ?
Le hoquet spasmodique la reprit avec tant de force qu'elle perdit connaissance.
Le mari de la malade se couvrit le visage de ses mains et sortit en courant de la chambre.
Dans le corridor, la première personne qu'il rencontra futun petit garçon qui poursuivait à toute jambes sa sœur cadette.
— Eh bien! les enfants, n'ordonnerez-vous pas de les conduire à leur maman ? interrogea la bonne.
— Non, elle ne veut pas les voir; ça la bouleverserait.
Le petit garçon s'arrêta un moment, regarda vivement le visage de son père ; tout à coup, il lança une ruade, et, avec un cri joyeux, il reprit sa course.
— C'est elle qui fait le cheval, papa ! cria le petit en désignant sa sœur.
Cependant, dans la chambre voisine, la cousine, assise auprès de la malade, s'efforçait, par d'habiles gradations, de la préparer à la pensée de la mort. Le médecin, près de la fenêtre, apprêtait une potion.
La malade, en capote blanche, toute entourée de coussins, était assise sur le lit et regardait silencieusement la cousine.
— Ah! mon amie, interrompit-elle tout à coup, ne me préparez pas ; ne me considérez pas comme un enfant. Je suis chrétienne, je sais
tout. Je sais qu'il ne me reste plus longtemps à vivre ; je sais que si mon mari m'avait écoutée plus tôt, je serais maintenant en Italie, et peut-être, que dis-je ? sûrement, je serais déjà rétablie. Tout le monde le lui disait ; mais qu'y faire? Dieu l'aura voulu ! 'Nous avons tous beaucoup péché, je le sais; mais j'espère fermement en la miséricorde divine. Il sera pardonné à chacun, il doit être pardonné à chacun. Je tâche devoir clair en moi-même : moi aussi j'avais beaucoup de péchés; mais comme je les ai rachetés par mes souffrances ! J'ai tâché de supporter patiemment mes épreuves...
— Je puis donc faire entrer le père, mon amie? Vous vous sentirez encore plus allégée, après avoir fait vos adieux, dit la cousine.
La malade baissa la tête en signe d'assentiment.
— Dieu ! pardonne à la pécheresse ! mur-
mnra-t-elle. La cousine sortit et fit signe au prêtre.
— C'est un ange, dit-elle au mari avec des larmes dans les yeux.
Le mari se mit à pleurer. Le prêtre franchit le seuil ; la vieille était toujours évanouie, et tout se tut dans la première chambre. Cinq minutes après, le prêtre ressortit et, en ôtant l'étole, arrangea ses cheveux.
— Dieu merci! elle est plus tranquille maintenant, fit-il. Elle désire vous voir.
La cousine et le mari entrèrent, La malade pleurait doucement, les yeux fixés sur ricône.
— Jeté félicite, mon amie, dit le mari.
— Merci. Comme je me sens bien maintenant!
Quelle béatitude ineffable je sens en moil disait la malade.
Et un pâle sourire errait sur ses lèvres minces.
— Que Dieu est miséricordieux, n'est-ce pas? Il est miséricordieux et tout puissant!
Et de nouveau, toute en larmes, avec une expression suppliante et avide, elle regarda l'icône..
Puis, tout à coup, comme se souvenant de quelque chose, elle fit sigae à son mari d'approcher.
— Tu ne veux jamais faire ce que je te demande!... fit-elle d'une voix faible et mécontente.
Le mari, tendant son cou, l'écoutait avec soumission.
— Que veux-tu, mon amie?
— Combien de fois t'ai-je dit que ces médecins ne savent rien; qu'il y a de simples bonnes femmes qui guérissent... Voilà... le
père me disait... un mechtchanine... envoie-le chercher.
— Mais qui donc, mon amie?
— Mon Dieu! il ne veut rien comprendre!... Et la malade, s'assombrissant, ferma les
yeux.
Le médecin s'approcha et lui prit la main. Le pouls visiblement s'affaiblissait. Il fit un geste au mari. La malade surprit ce geste et regarda avec effroi autour d'elle. La cousine se détourna et fondit en larmes.
— Ne pleure pas ! ne te tourmente pas, ne me tourmente pas! disait la malade. Cela m'ôte tout courage.
— Tu es un ange! fit la cousine en lui baisant la main.
— Non, embrasse-moi autrement; on ne base la main qu'aux morts... Mon Dieu!
mon Dieu ! . . .