MORTS
Le soir même, la malade n'était plus qu'un cadavre. Son corps, couché dans le cercueil, reposait dans un salon de la grande maison. Dans la vaste pièce aux portes fermées, était assis un sacristain, qui, en nasillant, lisait les psaumes de David. L'éclafante lumière des cierges plantés dans de grands chandeliers d'argent tombait sur le front pâle de la morte, sur ses mains pendantes, en cire, et sur les plis rigides du linceul qui se relevait lugubrement sur les genoux et les orteils.
Le sacristain, sans faire attention à ce qu'il disait, cadençait les versets et, dans la chambre silencieuse, ses paroles résonnaient et expiraient étrangement. Parfois, d'une chambre lointaine, montaient des voix d'enfants et des trépignements.
« Lorsque Tu caches Ton visage, — ils sont » troublés , disait le psaume ; lorsque Tu
» relires Ton souffle d'eux, — ils meurent et » retournent en poussière. Mais Ton soufflé » les crée de nouveau, il régénère la face du » monde... Que Dieu soit loué ! »
Le visage de la morte était sévère et majestueux. Ni sur son front glacé, ni sur ses lèvres fortement serrées, rien ne remuait plus ; elle était tout attention. Mais comprenait-elle, maintenant du moins, ces grandes paroles?
Un mois après, sur la tombe de la morte, se dressait une chapelle en granit. La tombe du yamchtchik restait toujours sans pierre ; rien que l'herbe verte qui poussait sur le tertre, — unique vestige de la vie éteinte d'un homme.
— C'est un péché, Sérioga, disait un jour la cuisinière du relais, si tu n'achètes pas une pierre à Féodor. Avant, tu disais que c'était l'hiver; mais aujourd'hui, pourquoi ne tienstu pas ta parole ?... Tu l'as promis devant moil 11 est venu une fois déjà te la demander ; si tu ne l'achètes pas, il va revenir et te prendre à la gorge !
— Mais, quoi donc? est-ce que je le nie? répondit Sérioga. Je l'achèterai, la pierre, comme je l'ai dit. Je l'achèterai pour un rouble et demi. Je ne l'ai pas oublié; mais encore faut-il la faire venir. La première fois que j'aurai " à me rendre à la ville, je rachèterai.
— Mais tu devrais tout au moins mettre une croix! dit un vieil yamchtchik... car ce n'est pas bien ce que tu fais. Ces bottes, tu les portes...
— Mais où la prendrai-je la croix? on ne peut lui en faire une avec le premier morceau de bois venu.
— Que chantes-tu donc là, que tu ne peux en faire une avec le premier morceau de bois venu? Prends ta hache, va au bois un peu plus tôt, et tu la feras. Tu couperas un petit frêne, et tu auras ce qu'il te faudra. Car autrement, tu aurais à payer de la vodka au
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forestier, et ce n'est pas la peine de payer pour une vétille pareille... Ainsi, hier, j'ai cassé la volée de ma voiture, je suis allé m'en tailler une autre, et personne ne m'a rien dit.
A la première heure, à l'aube, Sérioga prit une hache et se rendit dans le bois. Une buée froide, opaque, continue, que le soleil n'éclairait pas encore, couvrait tout. L'orient s'allumait insensiblement, reflétant sa couleur pâle dans la voûte du ciel voilé par de légers nuages. Pas un brin d'herbe en bas, pas une feuille en haut qui remuât. Parfois seulement des battements d'ailes, qu'on entendait bruire dans les fourrés, ou quelque bruit furtif sur le sol troublaient le silence de la forêt.
Tout à coup un son étrange, insolite, résonne et meurt sur la lisière. Mais de nouveau il renaît et se répète cadencé, au pied du tronc de l'un des arbres immobiles. Une des cimes
se mit à vaciller extraordinairement. Les feuilles pleines de sève murmurèrent ; la fauvette, perchée sur une de ses branches, voleta par deux fois en sifflant et, remuant sa petite queue, se réfugia sur un autre arbre.
Les coups de hache retentissaient, de plus en plus sourds ; les éclats blancs et humides de sève retombaient sur le gazon, et un faible craquement se faisait entendre dans l'intervalle des coups. L'arbre tressaillait de tout son corps ; il se pencha, puis se redressa vivement, en chancelant avec effroi sur ses racines.
Il se fit un silence. Mais l'arbre s'inclina de nouveau; un craquement déchira son tronc; cassant ses rameaux, entraînant ses branches, il s'écroula de tout son haut sur la terre mouillée.
Les bruits de hache et de pas s'arrêtèrent. La fauvette siffla et vola plus haut. Une brin-
dille qu'elle frôla de ses ailes se balança un moment, puis redevint, comme les autres, immobile de toutes ses feuilles. Et sur l'emplacement libre, les arbres, étendant leurs branches tranquilles, resplendissaient plus joyeux.
Les premiers rayons du soleil, transperçant les nuages, éclatèrent dans l'azur et coururent sur la terre et dans le ciel. Le brouillard ondulait dans les coulées, la buée irisée se jouait dans la verdure ; des nues blanches et transparentes filaient rapidement sur le bleu de la voûte. Les oiseaux voltigeaient sous le couvert, et chantaient éperduement des hymnes d'allégresse. Tout en haut, les feuilles pleines de suc murmuraient joyeusement, et les branches des arbres vivants remuaient lentement, majestueusement, au-dessus de l'arbre abattu et mort.
(extrait de l'histoire d'un cheval)
La matinée était calme et claire; le troupeau des chevaux fut emmené aux champs. Le vieux cheval malade , Kholstomer, resta à l'écurie. Un homme étrange survint, maigre, bronzé, sale , dans un caftan taché de noir. C'était Féquarrisseur. Il prit la bride du cheval, sans le regarder, et partit. Kholstomer suivit tranquillement , sans se retourner, traînant, comme toujours, ses jambes, et, de son derrière, frôlant la paille au passage.
Une fois sorti de la porte cochère, le che-
val tendit sa tête vers le puits ; mais Féquarrisseur le tira par la bride, en disant :
— Ce n'est pas la peine.
L'équarrisseur et Vaska, le cocher, qui les suivait, arrivèrent à une éciaircie, derrière le hangar de briques, et, comme si cet emplacement ordinaire leur eût présenté un intérêt extraordinaire, ils s'y arrêtèrent L'équarrisseur, donnant la bride à Vaska, ôta son caftan, retroussa ses manches , puis retira de la tige de ses bottes un couteau et une pierre à aiguiser.
Le cheval tendit sa tête vers la bride qu'il voulait mordiller pour se désennuyer ; mais il ne put l'atteindre. Il poussa un soupir et fer na les yeux. Il laissa pendre sa lèvre, découvrit ses dents jaunes et usées, et s'assoupit, bercé par le bruit du couteau qu'on aiguisait. Seule , sa jambe malade et engourdie tremblotait.