Commissaire de poace
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il tâchait au contraire d'en tempérer l'usage. Mais la conscience qu'il en avait, et la possibilité même de ce tempérament, constituaient précisément l'intérêt et l'attrait particuliers de son nouvel office.
Quant aux instructions proprement dites, prompt à s'assimiler, il excellait à éliminer toutes les circonstances étrangères à la cause, débrouillait sur le papier les affaires les plus compliquées, donnait à ses rapports un caractère impersonnel, d'où sa propre opinion était exclue, et observait soigneusement toutes les formalités requises.
C'étaient là des procédés tout nouveaux. Il fut un des premiers parmi ceux qui se trouvèrent appelés à appliquer le Gode de
En changeant de résidence, Ivan Iliitch fit de nouvelles connaissances, et s'imposa une autre
ligne de conduite. Il tenait à une distance respectueuse les autorités provinciales, et se créait des relations plus relevées parmi les magistrats et les nobles gentilshommes de l'endroit. Il se mit à fronaer quelque peu le gouvernement et se donna les dehors d'un libéralisme modéré, d'un civisme occidental.
Avec cela, il n'avait rien changé à l'élégance de sa mise ; il cessa seulement de se faire raser le menton, et laissa pousser toute sa barbe.
La vie d'Ivan Iliitch s'écoulait très agréablement: les membres de la société frondeuse qui l'avait accueilli étaient étroitement unis entre eux; il touchait un plus gros traitement, et entre autres distractions nouvelles, il ap >réciait fort le whist, qu'il jouait avec vivacité et intelligence, de sorte qu'il gagnait toujours.
Après deux ans de cette existence, il se rencontra avec celle qui devait devenir sa femme. Praskovia Fedorovna Michel était la jeune fille la plus attrayante et la plus spirituelle du monde que fréquentait Ivan Iliitch. Il se reposait de sa besogne de magistrat en faisant un doigt de cour à la jeune fille.
Du temps qu'il était fonctionnaire en mission extraordinaire, il aimait la danse. Une fois juge, il ne dansa plus que par exception. Lorsque cela lui arrivait, c'était pour démontrer que, tout partisan de la nouvelle école et tout magistrat de cinquième classe qu'il fût, il y excellait mieux que les autres. Ainsi, parfois, il dansait vers la fin de la soirée avec Praskovia Fedorovna, et c'est dans ces moments-là qu'il fit- sa conquête. Elle tomba amoureuse de lui.
Ivan Iliitch n'avait pas précisément l'intention de se marier; mais quand la jeune fille
s'éprit de lui, il se posa cette question: « Au fait, pourquoi ne me marierais -je pas? »
Praskovia Fédorovna était d'une bonne famille noble et d'une figure avenante : elle possédait aussi quelque bien. Bien qu'il pût prétendre à un parti plus brillant, celui-là ne laissait pas de lui convenir. Il avait ses appointements; « elle, espérait-il, m'en apportera autant. Une bonne parenté; elle est charmante, jolie, honnête... » Dire qu'il se maria par amour pour sa fiancée, et qu'il rencontra chez elle des vues conformes aux siennes, serait aussi injuste que d'avancer qu'il se maria uniquement pour complaire à son cercle.
Ivan Iliitch se décida pour deux raisons : il se faisait plaisir à lui-même ens'attachant une telle femme et, en même temps, il accomplissait un acte que la bonne société trouvait convenable.
Et Ivan Iliitch se maria.
Pendant les fêtes de la noce et les premiers jours qui suivirent, grâce aux tendres caresses de sa femme, aux meubles nouveaux, à la vaisselle, au linge, tout alla bien jusqu'à la grossesse. Déjà il commençait à croire que le mariage, loin de déranger son existence légère, agréable, joyeuse et toujours convenable, toujours approuvée par son monde, ne ferait que l'embellir encore. Mais voilà que dès les premiers mois de la grossesse de sa femme, il se révéla quelque chose de nouveau, d'inattendu, de désagréable, de pénible et, qui pis est, d'inconvenant, quelque chose d'impossible à prévoir, d'impossible à éviter.
La femme, sans aucune raison, à ce qu'il semblait à Ivan Iliitch, « de gaieté de cœur 4, » disait-il, commençait à troubler l'agrément et
i. En français dans le texte.
la convenance de sa vie : elle se montrait jalouse de lui sans motif, exigeait qu'il fût aux petits soins avec elle, lui cherchait querelle à tout bout de champ, et lui faisait des scènes grossières.
D'abord Ivan Iliitch espéra échapper à tous ces ennuis en se rattachant aux distractions de son existence passée; il essayait de ne pas s'arrêter à la mauvaise humeur de sa femme, et de continuer sa vie agréable et légère d'auparavant: il invitait chez lui ses amis, organisait des parties de cartes, ou s'en allait au cercle et chez ses intimes. Mais elle l'injuria un jour avec une telle furie, et de termes si grossiers, elle continua ensuite avec tant d'acharnement toutes les fois qu'il refusait de se plier à ses exigences, visiblement résolue à redoubler jusqu'à ce qu'il voulût se soumettre, c'est-à-dire rester à la maison et s'en-
nuyer en sa compagnie, — qu'il en fût épouvanté.
Il comprit que l'existence à deux, du moins avec sa femme, n'a pas précisément pour effet d'ajouter au charme, à la convenance de la vie, mais qu'elle y apporte au contraire force trouble, et que ce trouble, il faut à tout prix s'y soustraire.
Ivan Iliitch se mit en quête : sa charge était la seule chose qui imposât à Praskovia Féclorovna; il argua de cette charge et des devoirs qui en découlaient pour résister à sa femme, tout en se formant un cercle indépendant.
Après la naissance de l'enfant, les tentatives infructueuses d'allaitement, d'autres insuccès encore, après les maladies réelles et imaginaires de l'enfant et de la mère, qui réclamèrent l'intervention d'Ivan Iliitch, sans qu'il sût ce qu'il y avait à faire, la nécessité lui apparut,
plus impérieuse encore, de se créer une existence en dehors de sa famille.
A mesure que sa femme devenait [lus irritable et plus exigeante, lui transportait de plus en plus vers ses fonctions le centre de gravité de sa vie. Il commençait à s'attacher davantage à ses occupations professionnelles ; et l'ambition eut sur lui plus de prise qu'avant.
Bientôt, moins d'une année après son mariage, il comprit que la vie de famille, tout en présentant quelques avantages, était, à vrai dire, une chose horriblement compliquée et pénible, et que, pour accomplir son devoir, c'est-à-dire pour mener une vie convenable et approuvée par la société, il fallait une règle comme dans les travaux de sa charge.
Cette règle, Ivan Iliitch l'institua dans ses rapports avec sa femme. Elle jouerait son rôle de maîtresse de maison, assurerait à son mari,
avec la commodité des repas au logis, le confort de la chambre à coucher, et respecterait surtout les convenances extérieures imposées par le souci de l'opinion publique. Pour le surplus, s'il lui venait quelque bon moment, il l'accueillait avec reconnaissance, et s'il était assailli par un choc, une récrimination, il se réfugiait bien vite dans l'abri de ses fonctions où il trouvait la tranquillité.
On appréciait Ivan Iliitch comme un bon magistrat, et trois années après on le nomma substitut. Ses nouvelles attributions, leur importance, le pouvoir de requérir et d'envoyer à la prison qui bon lui semblait, la publicité de ses discours, les succès qu'il obtint, tout cela le rattacha encore plus étroitement à sa carrière.
Les enfants se succédèrent ; sa femme devenait de plus en plus acariâtre et méchante,
mais la règle qu'Ivan Iliitch avait établie chez lui le rendait à peu près invulnérable.
Au bout de sept années de résidence dans la même ville, on l'envoya comme procureur dans une autre province. Ils s'y transportèrent. Ils avaient peu d'argent, et le nouveau poste ne plaisait -as à sa femme. A la vérité, le traitement était plus élevé, mais la vie était aussi plus chère. En outre, ils perdirent là deux enfants. Et son intérieur lui pesa encore plus.
Tous ces malheurs survenus dans la nouvelle localité, c'était son mari que Praskovia Fédorovna en rendait responsable. Presque toutes les conversations des deux époux, celles surtout qui roulaient sur l'éducation des enfants, finissaient par dégénérer en disputes.
A de rares intervalles l'amour les reprenait; mais ces périodes ne duraient pas longtemps. C'étaient de petites îles où il faisait relâche :
puis il se sentait de nouveau emporté dans un océan de haine cachée et qui se manifestait par leur éloignement mutuel.
Cet éloignement eût pu chagriner Ivan l'iitch, s'il ne l'eûl jug3 fatal. Il en venait même à trouve ' une pareille situation, non seulement normale, mais très propre à exercer son activité dans son intérieur. Il tendait à se délivrer de plus en plus de ces tracas, à leur donner un tour inoffensif et convenable : et il y réussissait en consacrant aux siens des instants tous les jours plus rares. Lorsqu'il ne pouvait se dispenser de tenir compagnie à sa t'inme, il s'arrangeait pour sauver la situation par la présence d'étrangers .
Mais le principal, pour lui, c'était sa charge. En elle se concentrait l'intérêt de son existence, en elle s'absorbaient les forces vives de son âme.
La conscience du pouvoir qu'il avait de per-
dre qui bon lui semblerait, sa propre importance, même attestée extérieurement lorsqu'en entrant au tribunal il rencontrait ses subordonnés, les succès qu'il remportait devant ses chefs et ses inférieurs, tout cela le charmait, et, avec les conversations entre collègues, les dîners en ville et le whist, remplissait sa vie, qui se continuait telle qu'elle devait se dérouler pour lui : agréablement et convenablement. Ainsi se passèrent encore sept ans. La fille cînée courait déjà sur ses seize ans ; un autre enfant leur était mort encore, il ne restait d'autre garçon qu'un collégien, interminable objet de leurs discussions. Ivan Iliitch eût voulu l'envoyer à l'École de droit; mais Praskovia Fédorovna, pour faire pièce à son mari, envoya son fils au collège. La fille, instruite à la maison, étudiait avec zèle ; le collégien se montrait aussi fort appliqué.
Ainsi vécut Ivan Iliitch durant dix-sept années de mariage ; c'était maintenant un vieux procureur, ayant plusieurs fois refusé son changement pour attendre une place plus importante, lorsque survint un fâcheux événement qui devait troubler son repos. Il attendait une nomination de président dans une ville universitaire ; mais Hoppé le devança, on ne sait comment, et emporta la place. Ivan Iliitch s'en irrita : il adressa des reproches à son heureux rival, et se brouilla avec ses chefs, qui se refroidirent à son égard : au mouvement suivant, il se vit évincer.
C'était en 1880, l'année la plus douloureuse pour lui. D'une part, ce qu'il gagnait ne suffit pas à leurs dépenses; d'autre part, ce que lui considérait comme une injustice criante semblait aux autres une chose toute naturelle. Même son père ne se croyait pas obligé de lu venir en aide.
Il se sentit abnndonné de ses amis, à qui sa situation, avec trois mille cinq cents roubles d'appointements, paraissait normale et même brillante.
Lui seul savait qu'avec la conscience de toutes les injustices qu'il avait à subir, avec l'éternelle « scie » de sa femme, avec les dettes qu'il commençait à faire en menant un train de vie au-dessus de ses ressources, — lui seul savait que sa situation n'avait rien de normal.
Cet été-là, pour diminuer ses dépenses, il
prit un congé et alla vivre avec sa femme à la campagne, chez le frère de Praskovia Fédorovna.
Là, condamné à Foisiveté, Ivan Iliitch fut pris d'un profond dégoût : il reconnut qu'on ne pouvait continuer à vivre de la sorte, et qu'une mesure décisive s'imposait.
Après une fois t d'i isomnie, qu'il avait passée à se promener sur la terrasse, il résolut de se rendre à Pétersbourg pour se remuer, pour se venger de ceux qui n'avaient pas su l'apprécier et passer dans un autre ministère.
Le lendemain même, malgré les objections de sa femme et de son beau-frère, il partit pour la capitale.
Il n'allait demander qu'une chose : une place de cinq mille roubles, dans n'importe quelle partie de n'importe quel ministère, et quoi qu'il pût en coûter à ses opinions. Il ne voulait
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qu'une place, une place de cinq mille roubles, soit dans les administrations, soit dans les banques, soit dans les chemins de fer, ou les établissements de l'impératrice Marie d, et même dans les douanes, pourvu que le compte y fût : cinq mille ; — dans tous les cas il quitterait un ministère qui ne lui rendait pas justice.
Et voilà que ce voyage d'Ivan lliitch eut un succès étonnant, inattendu.
A Koursk, entra dans le compartiment da première classe un de ses amis, Iliine, qui lui communiqua un télégramme tout frais reçu par le gouverneur de Koursk et annonçant le prochain remplacement de son ministre. A Stepan Gregoriévitch devait succéder Ivan Sémionovitch. Ce changement, en dehors de son importance pour la Russie, avait une
1, Établissements scolaires à l'usage des jeunes filles.
signification particulière pour Ivan Iliitch, en ce sens qu'il amenait au pouvoir un nouveau personnage, Piotr Pétrovitch, et sûrement unami de ce dernier, Zakhar Ivanovitch, circonstance très favorable à Ivan Iliitch, ami et camarade de Zakhar Ivanovitch .
A Moscou, la nouvelle se confirma. A son arrivée à Pétersbourg, Ivan Iliitch alla trouver Zakhar Ivanovitch, qui lui promit une compensation dans le même ministère.
Huit jours après, il télégraphiait à sa femme : « Zakhar place de Muller; premier « mouvement, nomination sûre. »
Ivan Iliitch, grâce à ce changement de personnes, obtint un tel avancement, qu'il se trouva d'emblée placé plus haut de deux degrés que ses anciens collègues : cinq mille de traitement, et trois mille cinq de frais de bureau.
Il oublia son dépit contre ses ennemis de
la veille et contre le ministère, et s'estima pleinement heureux.
Il revint à la campagne, dispos et joyeux comme il ne l'était plus depuis longtemps. Praskovia Fédorovna partagea sa joie; et la paix se rétablit entre eux.
Ivan lliitcn racontait l'honorable accuei' qu'il avait reçu à Pétersbourg, et la confusion de tous ses ennemis qui recherchaient maintenant ses bonnes grâces, et leur jalousie, et le cas particulier qu'on faisait de lui en haut heu.
Praskovia Fédorovna l'écoutait, faisait semblant de le croire, ne le contredisait sur aucun point, et se bornait à former des projets d'installation dans la ville qu'ils allaient habiter.
Et Ivan Iliitch reconnaissait avec bonheur que les idées de sa femme étaient conformes
Si LA MORT
aux siennes, et que sa vie, un instant dévoyée allait reprendre son train normal, tout d'agré ment et de convenance.
Il n'était revenu que pour peu de temps. Le 10 septembre, il devait prendre possession de son poste. Il lui fallait de plus le temps de déménager de sa province, de faire force achats et force commandes, en un mot de s'installer ainsi qu'il avait été convenu entre sa femme et lui.
Maintenant que tout s'arrangeait pour le mieux, et qu'il s'entendait si bien avec sa femme, maintenant surtout qu'ils se voyaient rarement, leurs relations affectèrent une cordialité qu'ils n'avaient jamais connue depuis leur mariage.
Ivan Iliitch avait eu d'abord la pensée d'emmener tout de suite sa famille avec lui.
Mais les prières du frère et de la belle-
sœur, devenus tout à coup d'aimables et excellents parents, furent cause qu'il partit seul.
Il partit donc. La bonne humeur engendrée tant par son succès que par l'union revenue entre sa femme et lui ne l'abandonna pas un moment. Il tomba sur un appartement merveilleux, juste comme ils l'avaient rêvé tous deux : salons hauts et larges, dans le vieux style, cabinet commode et grandiose, chambre pour sa femme et sa fille, petit bureau d'étude pour son fils, tout se trouvait distribué comme exprès pour eux.
Ivan Iliitch s'occupa lui-même de l'emménagement, choisit les tentures, acheta les meubles, surtout des meubles d'occasion, auxquels il imprima un cachet spécial de « comme il faut ». De plus en plus l'ensemble prenait forme, réalisant l'idéal qu'il s'était imaginé. Lorsqu'il fut à moitié delà besogne, le résultat
dépassa son attente. Il se figura l'aspect distingué, élégant, pas banal du tout, qu'aurait son appartement une fuis installé.
En se mettant au lit, il songeait à son salon. et quand il promenait ses regards sur la salle de réception encore inachevée, il voyait déjà en place la cheminée, l'écran, la petite étagère et les petites chaises disposées çà et là. et les faïences clouées au mur, etles bronzes posés. Il se réjouissait à la pensée de la surprise qu'il allait faire à Pascha ' et à Lisanka s, qui, elles aussi, avaient du goût. « Elles ne s'attendent certes pas à cela, surtout qu'il a eu la chance d'acquérir à bon marché de vieux meubles qui prêtent à l'appartement un caractère particulier de noblesse. » Dans ses lettres, il montrait les choses sous un jour plutôt défa-
i et 2. Diminutifs de Praskovia et d'Elisabeth.
vorable pour que la surprise fût plus grande.
Ces soins l'absorbaient à tel point que même ses fonctions, qu'il aimait pourtant, l'intéi essaient moins qu'il ne s'y fût attendu. Pendant les séances, il était souvent distrait, se demandant quelles galeries il mettrait à ses rideaux, de quelle forme et de quelle couleur. Il en était si préoccupé qu'il mettait souvent lui-même la main à l'ouvrage, (Il çant les meubles et accrochant lui-même les rideaux.
Un jour, étant monté sur un escabeau pour expliquer à un tapissier le pli qu'il voulait donner à une draperie, il fit un faux pas et tomba ; mais, adroit et vigoureux comme il était, il se retint. Il se heurta seulement le côté à l'espagnolette. Il en souffrit pendant quelque temps, mais bientôt la douleur disparut. Ni sa santé ni son humeur ne s'en ressentirent : il
écrivait aux siens : « Je me sens de quinze ans plus jeune. »
Il comptait finir en septembre ; mais les choses traînèrent jusqu'à la mi- octobre. En revanche tout était décoré à merveille ; et ce n'était pas là son avis seulement, mais celui de tous les visiteurs. En réalité, ce n'était pas autrement meublé que chez des gens de moyenne fortune, qui voudraient ressembler aux riches, et qui en effet n'arrivent qu'à leur ressembler : des tentures, de l'ébène, des fleurs, des tapis, des bronzes, d'une tonalité tantôt sombre, ■tantôt brillante, tout ce que des gens d'une certeine classe font pour ressembler à des gens d'une certaine classe. Chez lui, tout ressemblait si bien, que rien ne méritait une attention particulière, quoique tout lui parût original.
Lorsque, après avoir reçu les siens à la gare,
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il les eût amenés dans l'appartement fraîchement décoré et illuminé, et qu'un laquais en cravate blanche ayant ouvert devant eux la porte du vestibule tout orné de fleurs, ils visitaient le salon et le cabinet, en poussant à chaque pas des ah ! d'admiration, — Ivan Iliitch, très fier de leurs éloges, les menait partout et rayonnait de plaisir.
Cette même soirée, lorsque, en prenant le thé , Praskovia Fédorovna lui demanda, au cours de la Conversation, comment il était tombé, il se mit à rire, puis il lui mima et sa chute et la peur du tapissier.
— Je ne suis pas pour rien un gymnaste : un autre se serait tué sur le coup ; moi je me suis à peine un peu heurté ici... quand on touche, came fait mal, mais ça passe déjà ; ce n'est rien qu'un bleu.
Et l'on se mit à vivre dans le nouvel appartement où manquait une pièce — on s'aperçoit toujours, au bout d'un certain temps, qu'il manque une pièce, — avec de nouvelles ressources où manquaient toujours quelques roubles : seulement cinq cents de plus, et c'eût été parfait.
Au début, tout alla bien. Tout n'était point parachevé : il restait encore une chose à acheter, une autre à commander, une troisième à déplacer ou à ajuster ; malgré quelques petits désaccords entre le mari et la femme, ils étaient si ravis, ils avaient tant à faire, que tout s'arrangeait sans grande querelle.
Mais quand ils n'eurent plus rie i à mettre en place, ils commencèrent à s'ennuyer. Ils sentaient qu'il leur manquait quelque chose. Mais alors ils nouèrent de nouvelles relations, reprirent leurs habitudes, et leur vie se trouva remplie.
Ivan Iliitch passait ses matinées au tribunal et rentrait diner. Dans les premiers temps, il se montrait d'une humeur cnarmante, quoiqu'il souffrît un peu, et justement à propos d l'appartement (une tache sur. le tapis, sur les tentures, un cordon de rideau cassé, tout l'irritait, il s'était donnétant de peine que le moindre dégât lui faisait mal). Mais en somme sa vie se poursuivait comme il jugeait nécessaire qu'elle se poursuivît, douce, légère et convenable.
Il se levait à neuf heures, prenait son café, lisait le journal, endossait son uniforme et se
rendait au tribunal. Là son cou, fait au joug, s'y pliait sans effort. Les solliciteurs, les renseignements à fournir, le travail de bureau, les séances publiques et les conférences administratives, autant de soins pour lesquels il fallait savoir oublier les préoccupations du dehors qui troubleraient le cours régulier des affaires : il devait n'avoir avec le public que des rapports exclusivement officiels.
Voici par exemple un homme qui demande un renseignement. En tant qu'homme privé, Ivan Iliitch n'a rien à débattre avec lui ; mais que les rapports de cet homme avec le magistrat soient de nature à pouvoir être couchés sur du papier à entête, et Ivan Iliitch fera, dans cette limite, tout, absolument tout ce qu'il pourra, sans jamais se départir des manières afihbles et polies qui constituent l'amabilité.
Quant à établir une ligne de démarcation
entre ses devoirs professionnels et sa vie intime, Ivan Iliitch y excellait à un degré rare. Parfois pourtant il s'amusait, comme à plaisir, à les confondre, ce que lui permettaient et sa longue pratique et son talent éprouvé. Tout en restant convenable, il déployait à ce jeu, non seulement de l'aisance, mais aussi de la virtuosité.
Dans les intervalles, il fumait, prenait du thé, parlait politique, affaires générales, jeu de cartes, mais surtout nominations. Puis, un peu las, fier comme un premier violon qui vient d'exécuter magistralement sa partie à l'orchestre, il retournait chez lui.
A la maison, la mère et la fille faisaient ou recevaient des visites, le fils était au collège ou préparait au logis ses devoirs avec des répétiteurs : il retenait fort bien ce qu'on lui enseignait.
Tout marchait à souhait. Après le dîner, s'il n'avait pas de visite, Ivan Iliiteh lisait quelquefois le livre à la mode, et le soir il se mettait à sa besogne, c'est-à-dire qu'il dépouillait les dossiers, compulsait le Code, comparait les dépositions et trouvait pour chaque espèce le texte congru.
Il n'y trouvait ni plaisir ni ennui. Certes, il eût préféré jouer au whist, mais, en l'absence du whist, mieux valait s'occuper de la sorte que de rester seul et oisif, ou de tenir compagnie à sa femme.
Ce qui le délectait, c'étaient les petits dîners où il invitait les personnages des deux sexes qui faisaient figure dans le monde : ce passetemps rappelant les passe-temps des gens distingués, comme son salon rappelait les leurs.
Une fois, il avait même donné une vraie
soirée. On dansait, Ivan Iliitch s'amusait de tout son cœur, et la fête eût été complète sans une dispute qui survint à propos des bonbons et des tourtes. Contrairement à l'avis de Praskovia Fédorovna, il avait commandé le tout chez un confiseur très cher, et en grande quantité : la note se monta à quarante-cinq roubles. La querelle fut vive : elle le traita de sot et de maniaque, et lui, prenant sa tète à deux mains, très fâché , prononça le mot de divorce.
Mais ia soirée elle-même n'en fut pas moins charmante. La meilleure société s'y pressait, et Ivan Iliitch dansa avec la princesse Troufonova, la sœur delà fameuse fondatrice de ia société « Emporte mon chagrin ».
Il devait à l'exercice de sa charge des joies d'amour-propre; à la fréquentation de la bonne société, des joies de vanité ; mais ses joies vé
ritables, c'étaient les cartes qui les lui procuraient. Il avouait qu'après les plus tristes catastrophes il goûtait une joie suprême, une joie qui l'illuminait comme un flambeau, à s'asseoir avec de bons joueurs et des partenaires discrets devant un whist à quatre (à cinq, c'est bien moins amusant, quoiqu'on dise, par politesse, que « je l'aime! »), à jouer un jeu sérieux et intelligent (quand on a la veine), à souper ensuite en buvant de bon vin, puis à se coucher tout content, surtout après un petit gain (trop gagner est désagréable).
Ainsi vivaient-ils. Leur société était des mieux choisies : des personnes d'importance et des jeunes gens venaient chez eux. Le père, la mère, la fille avaient exactement la même feçon de juger leurs relations, et, tous trois, sans se donner le mot, s'accordaient à écarter certains de leurs parents et amis, de petites
gens qui venaient les voir, tout feu tout flamme, débordant de tendresse, dans leur salon orné de faïences japonaises . bientôt ces petits amis cessaient de venir tout feu tout flamme, et les Golovine ne recevaient qu'une élite.
Les jeunes gens papillonnaient autour de Lisanka; un d'eux, Petrichtchev, juge d'instruction, fils de Dmitri Ivanovitch Petrichtchev et Tunique héritier de ses biens, se mita la courtiser assidûment, si bien qu'Ivan Iliitch demandait déjà à sa femme s'il ne serait pas bon d'aller se promener tous ensemble en troïka, ou d'organiser une comédie de société.
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Tout le monde se portait bien. On ne pouvait appeler indisposition ce dont se plaignait parfois Ivan Iliitcli, un drôle de goût dans la bouche, et quelque chose de gênant dans le côté gauche du ventre.
Mais ce malaise ne fit que croître et, sans dégénérer précisément en maladie, se traduisit par une lourdeur constante dans le côté et par une mauvaise humeur qui, augmentant tous les jours davantage, ne tarda pas à gâter l'existence familiale des Golovine. Des querelles plus fréquentes en chassèrent l'agrément ; seule, la convenance subsista à grand'peine.
Les scènes se multiplièrent. Les petites îles reparurent, mais bien clairsemées, où les deux époux pouvaient se reposer un instant sans se disputer. Praskovia Fédorovna disait, non sans raison maintenant, que son mari avait un caractère épouvantable, avec sa manie de tout exagérer ; elle ajoutait que ce caractère, il l'avait toujours eu, et qu'elle avait eu besoin de toute sa bonté d'âme pour le supporter vingt ans. Il est vrai qu'à présent, dans leurs querelles, c'était toujours lui qui commençait.
Il se mettait régulièrement à grogner avant de se mettre à table, et souvent juste au début du dîner, pendant le potage; tantôt il se plaignait que la vaisselle était fêlée, tantôt que le menu ne lui convenait pas ; ou b:en, c'était scn fils qui mettait ses coudes sur la table, ou la coiffure de sa fille ;et pour tout il s'en prenait à Praskovia.
D'abord sa femme lui tint tète, et riposta vertement. Mais elle le vit, à deux reprises, au commencement du repas, s'emporter si furieusement, qu'elle comprit que c'était là une crise produite par l'absorption des aliments, et se soumit. Elle ne lui répondait mot et pressait le dîner.
Elle considérait sa soumission comme une œuvre très méritoire. Elle décida que, par son caractère affreux, son mari la rendait extrêmement malheure! se et elle s'apitoya sur sa destinée. Et plus elle s'apitoyait sur elle, plus elle détestait son mari. Elle eût bien désiré sa mort, mais elle ne le pouvait : lui mort, plus d'appointements ; et elle ne l'en haïssait que davantage. Elle se regardait comme lapins infortunée des femmes, précisément parce que la mort elle-même ne venait point la délivrer : elle s'irritait sans en rien laisser voir, et cette
irritation cachée n'en était que plus intense.
A la suite d'une scène où il s'était montré particulièrement injuste, ce qu'il reconnut lui-même en mettant son irritabilité excessive sur le compte de la maladie, Praskovia Fédcrovna lui dit de se soigner, s'il était malade, et l'envoya consulter un médecin célèbre.
Il y alla. Tout se passa comme il s'y attendait, tout se iit comme cela se fait toujours : et l'attente, et ce maintien guindé, doctoral, le même qu'il se connaissait, à lui magistrat; et ces petits coups, et cette auscultation, et les questions qui d'avance appelaient des réponses circonscrites et visiblement inécoutées, et cet air d'importance exprimant la pensée que « vous, client, vous n'avez qu'à vous laisser jî faire ; nous allons tirer tout cela au clair ; » chez nous, tout est connu d'avance, et on » sait comment on s'y prend : toujours de la
)> même façon, n'importe le tempérament. »
On se serait cru au tribunal, Les airs qu'il prenait, lui, vis-à-vis des accusés, le médecin les prenait vis-à-vis des malades.
Le médecin disait ceci :
— Gela et cela dénotent que chez vous il y a cela et cela; mais si cela ne se confirmait pas, alors , d'après les recherches de tel ou tel, il faudrait supposer chez vous cela et cela, et si Ton suppose cela et cela, alors.... »
Et ainsi de suite.
Un seul point intéressait Ivan Iiiitch : son état était-il grave ou non? Mais le médecin ne prit point garde à cette demande déplacée. À son point de vue de médecin, c'était là une question oiseuse et qui ne méritait pas la discussion. Le diagnostic différentiel , rate décrochée , catarrhe chronique , affection du pylore, à la bonne heure !
LA MORT D'IVAN ILIIïCIl
Quant à la vie d'Ivan Iliitch , menacée ou non, pas un mot.
Un antagonisme surgissait entre la rate décrochée et le pylore : dans cette discussion, engagée en présence d'Ivan Iliitch, le docteur, de la façon la plus brillante, se prononça pour le pylore, sous cette réserve que l'analyse de l'urine pouvait donner d'autres résultats, et qu'alors la chose serait examinée à nouveau.
C'était là ce qu'Ivan Iliitch faisait mille fois par jour avec les accusés, et avec quelle perfection admirable ! Non moins admirablement le médecin débita-t-il son résumé, en jetant même, par-dessus ses limettes, un regard de joyeux triomphe sur l'accusé.
De ce résumé, Ivan Iliitch tira cette conclusion que cela n'allait plus du tout , et que peu importait au docteur, et peut-être à tout ié monde, que cela n'allât plus du tout.
Et cette conclusion imprima à l'esprit d'Ivan Iliitchune secousse maladive, en. lui inspirant un profond sentiment de pitié sur lui-même, et de colère contre ces médecins si indifférents à une question si capitale.
Mais il n'en laissa rien voir. Il se leva , mit l'argent sur la table et dit en soupirant:
— Nous autres malades, nous sommes sans doute bien souvent indiscrets ; mais ma maladie est elle grave ou non?...
Le médecin lui lança , par-dessus les lunettes, un sévère coup d'œil, comme pour dire :
« Accusé , si vous sortez de la question, je » serai obligé de vous faire emmener hors » de la salle d'audience. »
— Je vous ai déjà dit, articula-t-il, ce que je jugeais nécessaire et convenable de vous
dire... Un nouvel examen complétera le diagnostic.
Et le médecin s'inclina.
Ivan Iliitch sortit à pas lents, remonta tristement dans son traîneau et retourna chez lui. Pendant la route il repassait dans sa tête les paroles du docteur, en tâchant de débrouiller tout ce fatras scientifique et de le traduire en langage usuel , pour y trouver une réponse à cette question: « Suis-je mal, très mal, ou n'est-ce encore rien ? »
Et il lui semblait que le sens de tout ce que le médecin lui avait dit était qu'il se portait très mal. Tout dans la rue lui paraissait triste; les izvochtchiks étaient tristes , tristes les maisons et les magasins. Son mal, sourd et continu , ne lui laissait pas une seconde de répit, et les paroles ambiguës du médecin en tiraient une signification bien plus grave. Ivan
LA MOiiT
ïliitch, agité d'une sensation pénible et nouvelle, s'écoutait souffrir.
En rentrant chez lui, il raconta tout à sa femme. Celle-ci prêtait l'oreille ; mais au milieu du récit survint sa fille en chapeau, prête à sortir avec sa mère. A contre-cœur elle s'assit pour essuyer la corvée ; mais ni Tune ni l'autre ne purent écouter jusqu'au bout.
— Eh bien ! je suis très contente ! dit Praskovia Fédorovna. J'espère maintenant que tu vas te soigner, et prendre régulièrement tes remèdes. Donne-moi l'ordonnance ; je vais envoyer Guérassim à la pharmacie.
Et elle sortit pour s'habiller.
Il s'était essoufflé à parler pendant tout le temps que sa femme avait été là. Quand elle fut dehors, il laissa échapper un profond soupir.
— Eh bien î se dit-il, peut-être ne sera-ce rien en effet..,
Il prit les médicaments prescrits, et suivit pareillement les ordonnances rédigées à nouveau après l'analyse de l'urine. Mais il arriva justement qu'à la suite de cette analyse et des modifications qu'elle entraîna dans le traitement, il y eut confusion. Oa n'en référa pas au médecin, dont les instructions furent mal comprises. Peut-être aussi, soit oubli, soit négligence, n'avait-il pas indiqué nettement ce qu'il fallait faire, peut-être avait-il caché quelque chose.
Quoi qu'il en fût, Ivan Iliitch suivit ponctuellement toutes les ordonnances, et cela seul suffit aie consoler.
Son principal souci, depuis sa visite au docteur, était d'observer à la lettre ses prescriptions tant hygiéniques que curatives, et d'épier sa maladie et toutes les fonctions de son organisme. Ce qui l'intéressait le plus, c'était l'étude
de l'état morbide et de l'état sain chez l'homme Quand on s'entretenait devant lui de malades de morts, de guéris, quand on parlait surtout d'une maladie analogue à la sienne, il tendait l'oreille en essayant de dissimuler son émotior il questionnait, etfaisait des comparaisons avpr son propre mal.
Ce mal ne diminuait pas; mais Ivan Iliitcn se forçait à croire qu'il allait mieux. Il pouvait se faire illusion lorsque rien ne l'irritait; mais la première dispute avec sa femme, un échec au tribunal, un mauvais jeu au whist, lui découvrait aussitôt l'intensité de sa maladie. II supportaitauparavant ces petites misères, dans l'espoir que les choses allaient prendre une meilleure tournure, et queles obstacles seraient surmontés, que le succès était prochain, tandis qu'aujourd'hui la moindre anicroche le mettait à bas et le plongeait dans le désespoir»
Il se disait : «Je commençais à peine à aller » mieux, et le traitement produisait déjà ses » bons effets, lorsque ce maudit malheur, ou ce » désagrément... » Et il s'emportait contre les choses ou contre les gens qui le persécutaient, qui le faisaient mourir.
Il sentait bien que cette colère le tuait, mais il ne pouvait se contenir.
Il semblait qu'il dût voir, avec la clarté de l'évidence, que ces colères contre les événements et les personnes ne faisaient qu'augmenter sa maladie; et que mieux valait ne pas s'arrêter à ces menus ennuis. Mais il faisait justement tout le contraire : il se disait qu'il avait besoin de repos, se rendait compte de ce qui pouvait troubler son repos; puis il prenait feu au moindre dérangement.
Ce qui contribuait à aggraver encore son état, c'étaient la lecture des livres de méde-
cine et les consultations des médecins. L'aggravation du mal suivait un cours si régulier, si lent, qu'il pouvait se tromper en comparant le jour à la veille, si minime était la différence. Mais quand il consultait les docteurs, il lui semblait que tout allait de mal en pis, et même avec une rapidité effrayante. Il n'en continuait pas moins à les consulter.
11 s'était rendu, ce mois-là, chez une autre célébrité médicale, laquelle s'exprimapresque de la même façon, mais en posant autrement ses questions. Et la nouvelle consultation ne fit qu'augmenter l'incertitude et la peur d'Ivan lliitch.
L'ami d'un de ses amis, — un excellent médecin, — définit le mal de tout autre manière et quoiqu'il eût promis la guérison, ses questions et ses hypothèses embrouillèrent encore davantage Ivan lliitch et le laissèrent plus perplexe qu'auparavant.
LA MORT D'IVAN ILIITCII &l
Un homéopathe baptisa différemment ta maladie; il ordonna des globules qu'Ivan lliitch, à l'insu de tous, s'ingurgita consciencieusement pendant huit jours. Mais, les huit jours passes, ne se trouvant pas mieux, ayant d'ailleurs perdu toute confiance, dans rcificacité de s«^s traitements antérieurs, il tomba dans une tristesse encore plus noire.
Un jour une darne de leurs amies lui raconta un cas de guérison obtenue par le moyen des icônes. Ivan lliitch se surprit à écouter attentivement, et à peser la réalité du fait. Cette découverte l'effraya.
— « Mes facultés intellectuelles seraient- » elles donc affaiblies à ce point? se demandait- » il. Ce n'est rien, bêtise que tout cela. Il ne » faut pas toujours être si pessimiste. Je vair* » m'en tenir à un seul médecin et suivre rigou- » reusement un seul traitement... C'est dit. Je
» ne me frapperai plus l'esprit, et jusqu'à l'été » j'observerai le même régime. Nous verrons » ensuite. C'est bien lini de mes hésitations !. »
C'était plus facile à dire qu'à faire. Sa douleur au côté traînait toujours plus vive, toujours plus constante; l'étrange goût de son palais s'accentuait, il sentait dans sa bouche une odeur fétide, et son appétit s'en allait avec ses forces. Il n'y avait plus à s'y méprendre . quelque chose de terrifiant, d'insolite, de capital se passait en lui ; et lui seul en avait conscience ; son entourage ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre, et continuait à penser que rien n'était changé sur la terre.
C'était là ce qui le torturait le plus.
Les siens, surtout sa femme et sa fille, toutes deux dans le feu de leurs visites, — ne comprenaient rien, il le voyait, et elles s'impatientaient contre son air morne et ses exi-
gences, comme s'il y avait eu de sa faute. Malgré leurs efforts pour dissimuler, il s'apercevait bien qu'il leur était à charge. Pras- Iiovia Fédorovna avait son opinion toute faite sur la maladie de son mari. Elle s'y tenait, quoi qu'il pût dire ou faire.
— Vous savez, disait-elle à ses amis, Ivan ïliitch ne veut pas, comme le ferait tout homme raisonnable, suivre le traitement qui lui est ordonné... Aujourd'hui, il prend ses gouttes, mange ce qu'on lui a prescrit, et se couche de bonne heure; mais demain, si je n'y prends garde, il oubliera ses gouttes, mangera de l'esturgeon ^qui lui est défendu) et s'attardera au whist jusqu'à une heure du matin.
— Eh! quand donc? dit avec humeur Ivan ïliitch. Une seule fois, chez Piotr Ivanovitch..
— Et hier, avec Schébek !
— C'est que mon mal m'empêchait de dormir.
Si LA MORT
— Qu'importe le motif?... Seulement tu ne guériras jamais, et tu ae feras que nous toun monter.
Dans la conviction de Praskovia Fédorovna, qui le criait à tout venant et à ïvan Iliitch luimême, cette maladie n'était qu'une manœuvre de son mari, un mauvais tour de plus qu'il jouait à sa femme. ïl sentait bien qu'elle était sincère; mais il ne s'en portait pas mieux.
Au tribunal, Ivan ïiiiteli remarquait, ou croyait remarquer, les mêmes façons d'agir à son égard : il lui semblait qu'on le considérait comme un homme dont la place sera bientôt vacante; ses amis le plaisantaient sur son humeur pessimiste, comme si cette chose épouvantable, inattendue, qui lui rongeait les entrailles et le poussait irrésistiblement au fond de quelque gouffre, n'était qu'une matière à .raillerie; surtout Schwartz avec sa gaîté, son
exubérance et son « comme il faut », qui lui rappelaient ce qu'il était lui-même dix ans auparavant, le mettait hors de lui.
Un soir, des amis viennent, pour faire une partie. On s'asseoit, on donne les cartes; les carreaux sont ensemble : il yen a sept. Son partenaire annonce : « Sans atout, » et retient deux cam aux. Que faut-il de plus pour se sentir gai et dispos?... Schélem 1 !.. . — Et tout à coup Ivan Iliitch est repris par sa douleur, par son mauvais goût ; il lui semble souverainement ridicule de se réjouir pour ce schélem.
Il regarde Mikhaïl Mikhaïlovitch, son partenaire; il le voit qui frappe la table de sa main sanguine, et qui, d'un air aimable et condescendant, se retenant de lever les cartes, les pousse vers lui, Ivan Iliitch, pour lui laisser le plaisir de les compter.