‹ La mort par la décapitationChapitre 30 sur 59 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Après l'ouverture de la poitrine, nous trouvons les poumons affaissés et relégués vers les gouttières vertébrales : ils ont aijandonné la paroi thoracique. Ces poumons sont, presque sur toute leur surface, pâles et exsangues : mais ils présentent souvent de nombreuses sufllusions sanguines, de nombreuses taches ecchymotiques, bien marquées sur les bords. Les parties du tissu pulmonaire, où n'existent pas ces ecchymoses sous-pleurales, sont d'une blancheur immaculée : elles sont presque tou jours desséchées et elles ne contiennent pas de liquide.

L'aspect de ces poumons est tout différent chez les animaux refroidis avant d'être décapités. Les taches ecchymotiques, qu'elles affectent la forme de plaques ou de ponctuations, se montrent encore avec au moins autant d'abondance; mais la pâleur du tissu pulmonaire est remplacée par une congestion plus ou moins intense, considérable surtout au niveau des bases. Aussi, au lieu de la légèreté qu'il oiTrait chez les animaux à température normale, ce tissu pulmonaire est-il ici lourd et pesant. La congestion peut même être poussée si loin que le poumon paraisse presque splénisé : cependant quoique, en pareil cas, il se montre comme imprégné d'un liquide rougeâtre, il surnage encore quand on le jette dans un vase d'eau.

Quelle est la cause de cette différence dans l'état du poumon chez les animaux sains et chez les animaux refroidis? Nous en trouverons, je crois, l'explication en nous reportant au tableau de la page 105, en nous souvenant de l'inégale perte de sang subie par le corps dans les deux cas. Nous savons, en effet, que le tronc du chien normal perd, par l'hémorragie consécutive à la décollation, 1/16 environ de son poids, c'est-à-dire la masse presque totale de son sang, tandis que cette perte n'est plus que de \ /40 chez l'animal refroidi. Ce dernier a donc conservé dans ses vaisseaux une quantité de liquide sanguin relative-

Llî TRONC APRÈS LA DÉCAPITATION 129

ment considérable : c'est ce sang conservé qui permet la congestion et l'épanchement constatés dans le

poumon. ,

Alais quelle est l'origine de ces ecchymoses souspleurales que nous observons presque toujours ( Le mode de formation de ces hémorragies capillaires a été beaucoup étudié sans être cependant encore exactement déterminé. M. Brown-Séquard croit que ces ecchymoses dépendent d'une contraction simultanée des artères et des veines du poumon : cette conlraction, commençant aux troncs vasculaires, se propagerait de là aux veinules et aux artérioles de façon à pousser tant de sang dans les capillaires que ceux-ci se distendraient d'abord, puis se déchireraient et produiraient ainsi l'effusion sanguine. Quant à la cause de la contraction elle-même, elle résiderait dans une excitation de certaines parties du système ner-

veux

Cette hypothèse, émise par Téminent physiologiste, est assurément fort ingénieuse : mais elle soulève cependant de puissantes objections. Acceptons-la donc avec quelque réserve et avouons très humblement que l'origine des ecchymoses sous-pleurales après la décapitation ne nous est pas suffisamment connue.

Continuons notre examen anatomique par l'étude du cœur. Cet organe observé 24 heures après la décollation est dur, rigide; mais cet état n'existe pas dans toutes les parties du muscle. C'est le ventricule gauche qui présente la plus grande résistance : les parois sont d'une dureté ligneuse. Le cœur droit est plus mou, moins ferme.

Les cavités cardiaques contiennent du sang noirâtre,

poisseux et coagulé. La cavité du ventricule gauche, souvent très réduite, est cehe qui renferme la moindre quantité de sang. Des caillots mal formés existent aussi dans les veines caves.

Quelquefois l'air a brusquement pénétré dans les

ClIAPlïlU-; THOISIÈME

vaisseaux après la décollalionet les oreillelles confipuiierit alors du sang spumeux.

Cet état du cœur esl; analogue à celui que l'on rencontre dans la mort par hémorragie. Dans les expériences faites avec M. Brouardel, la dureté du cœur était la même, les caillots étaient identiques chez les animaux décapités et chez les animaux auxquels les parties molles du cou seulement avaient été coupées.

Je n'ai jamais conslaté la présence d'ecchymoses sous-péricardiques.

Il m'a paru intéressant de savoir au hout de combien de temps le ventricule gauche commence à devenir dur et rigide. Dans deux de mes expériences, j'ai ouvert la poitrine de l'animal une heure après la mort, alors qu'il n'y avait pas dans le corps la moindre trace de rigidité cadavérique. Or, à ce moment, le cœur gauche était déjà dur comme du bois : ii contenait du sang coagulé. J'ai retrouvé ces mêmes caractères dans le cœur des chiens refroidis à 25" avant la décapitation : chez ces derniers, il m'a cependant paru que les caillots étaient plus noirs.

L'eolomac ne présentait pas de lésions chez les animaux que j'ai décapités : les ecchymoses, les hémorragies qui ont été signalées dans cet organe à la suite de certaines irritations de la base de l'encéphale, ne se sont pas rencontrées dans les autopsies que 'j'ai faites.

Le foie et les reins étaient anémiés, exsangues : au lieu de leur coloration rouge-foncé habituelle, ils avaient une teinte pâle un peu jaunâtre.

Quant à la vessie, elle s'est presque toujours montrée pleine d'urine. Cependant, chez les animaux que je sondais avant la décollation, l'urine était absente au moment de l'autopsie. La plénitude de la vessie ne signifie donc pas que la sécrétion rénale ait pu continuer dans le tronc décapité. Les parois vésicales n'ont pas présenté d'ecchymoses.

LU THONG Al'RlOS I.A DÉCAI'lTATlON 1 -3 l

L'urine ne contenait ni albumine ni sucre quand l'analyse était pratiquée 24 heures après la mort : mais si l'examen était fait au bout de trois ou quatre iours l'albumine existait quelquefois en quantité considérable. MM. Ogier et Vibert ont, du reste, constaté l'existence de cette albumine dans l'urine des cadavres au début de la putréfaction.

Les muscles du corps sont anémiés, après la décaj.itation, par suite de l'abondante hémorragie qui a enlevé la plus grande partie du sang. Aussi ces muscles sont-ils rosés au lieu d'être rouges. La quantité d'hémoglobine que l'on peut extraire d'un poids déterminé de ce tissu musculaire est beaucoup plus faible que celle que l'on peut retirer d'un même poids de ce tissu détaché d'un animal mort sans hémorragie. Elle est même plus faible dans les muscles de la nuque du côté du tronc que dans ces mêmes muscles du côté de la tête.

Voilà ce que nous apprend une autopsie rapide. Nous n'avons du reste examiné que les organes dont les lésions sont en rapport avec la décapitation. 11 aurait été en effet sans intérêt, au point de vue physiologique, d'énumérer les altérations accidentelles, dues à des influences étrangères, que les animaux pouvaient présenter à l'ouverture du cadavre.

Nous terminons ainsi l'étude du tronc décapité. iNous avons observé ce tronc depuis le moment de la chute du couteau jusqu'à l'apparition de la putréfaction : nous connaissons toutes les phases par lesquelles il a passé : nous savons comment il est mort, comment ses fonctions se sont éteintes, comment ses tissus ont perdu peu à peu leur vitalité. Nous possédons, par conséquent, l'histoire du corps entier, de la Icte et du tronc, depuis l'instant de la section du cou.

CIIAITIRE TliOlSlÈMR

Nous pouvons donc raaiiilenaiit résumer et corclLire : nous pouvons répondre à ia question posée au dcbul de ce (ravail :

Quel est, chez le chien, le mécauisme de la mort par la décapitation?

CONCLUSIONS

Telle que nous l'avons étudiée, la décapilalion esl très simple, très uniforme dans son mode opératoire : c'est la section complète et rapide du cou etlectuée a un certain niveau ' au moyen d'un instrument bien tranchant. ,

Le résultat de celte opération devrait donc seml3le-t-il, se montrer toujours identique : la décollation devrait mettre l'animal dans des conditions toujours analogues et amener la mort par un ijiécanisme toujours seml)lable.

En réalité, il n'en est rien.

Si l'opération est simple, les lésions essentiellement complexes qu elle provoque se traduisent par des liémorragies, des asphyxies, des excitations, des paralysies, des phénomènes inhibitoires, des actions vasomotrices, etc., etc.. La moindre différence de proportion entre ces divers effets peut, on le conçoit, modifier notablement l'état de l'animal décapité.

La section de la peau, celle de la trachée, celle des nerfs sensitifs, déterminent une irritation mécanique capable de suspendre le jeu de certaines fonctions.

La section des vaisseaux du cou supprime l'arrivée du sang artériel à la tête : elle enlève la presque totalité du Hquide sanguin du tronc. Elle est suivie de l'a-

1. Ces conclusions ne valent évidemment que pour les sections faitesauxdilTérenles hauteurs de la moelle cervicale . Nous verrons, à la fin de cet ouvrage, qu'elles doivent être modifiées quand la section porte sur la base du crâne et non plus sur les vertèbres. Elles ne s'appliquent absolument qu'à la décollation.

^^'^ CONCLUSIONS

iet'^L^sul^^^^'''^'^^''^'^''' flo tous les organes et dotons

La section dos nerfs pneumogastriques, c'est tout fl abord 1 excitation de ces neris avec retentissement sur Ja sensibdilé générale, sur l'activité du cœur et du poumon : puis, c'est la suppression de toute inHuonce modératrice sur l'action cardiaque.

La section de la moelle cervicale et des racines sensitives produit des (roubles pareils à ceux qui constituent le choc, c'est-à-dire du collapsus avec perte de connaissance. L'irritation consécutive à celte lésion peut, en effet, arrêter subitement les fonctions psvcliiques. D'autre part, la moelle excitée parle passa-e du couteau réagit en provoquant un puissant effort inspiratoire, une accélération des battements du cœur des mouvements des membres postérieurs, des hémorragies capillaires du poumon, etc.

De tous ces- changements, apportés dans l'organisme parla décollation, considérons seulement les deux plus importants au point de vue de la rapidité de la mort et do la disparition de la conscience

Le premier est caractérisé par l'asphyxie, laquelle, due a la fois a 1 hémorragie et à l'arrêt de la respiration, se manifeste nettement dans la tête et dans le tronc de ranimai décapité : elle se révèle par des mouvements spéciaux (bâillements, convulsions qui ne laissent aucun doute sur son existence. Or, à elle seule, cotte asphyxie brusque suffit à amener'rapidemont la mort : l'un de ses premiers effets consiste d'ailleurs dans la perte de connaissance qui survient, sinon instantanément, du moins dans un temps extrêmement court. Cette mort par asphyxie s'accompa^rne do convulsions, d'agonie et, quelquefois, d'élévation de température.

L'autre changement énergique apporte par la déccapitation est le résultat do la section médullaire. Les troubles que suscile cette violente irritation de la

CONCLUSIONS

„1l»■.,^^v(.lll èlre ulus ou moins maniii6s. Ils sonl " fnEïïse, intenses pour délerminer l'an-èt .nja t oX'l s fonctions; mais sonvent aussM s m lent à la suspension de cerlames activités. Ce- ,ei toi la cessation des actes psycliiques. ladispan--

r de la conscience et de JV,f " l/firiSa i': rip rpole La mort survenant a la suite ae niriiciuua o/^Se defa moelle en dehors toute^Ure ca.se^ arrive dans le calme le plus complet sans agonie et sans convulsions. C'est la mort par inhibition.

La décapitation place donc l'animal à la fois dans les^^ndiuLs de l'asphyxie rapide ^^^^ l'inhibition plus ou moins complète. La uel e de ces deux canses de mort, va l'emporter ^-^^^^

Dnns tontes mes expériences, les chiens clécapitLS onfex eu c s .mouvements d'une intensité vainable a^rès la décollation. Toujours la tête a présen des bâillements, toujours le tronc s'est agité es incurvé: «il y a donc eu asphyxie. La chose n est pas douteuse, les chiens décapités par la gmlloline meurent avec des symptômes asphyxiques.

Est-ce à dire qu'il suffise d'ouvrir les artères de l'animal et d'arrêter en même temps sa respiration pour le tuer de la même manière que par la décapitation? Je ne le crois pas: je crois, au contraire a 1 intluence considérable de l'irrilation de la moelle cer-

\ 1 0 cil. 0 •

Si j'osais employer une formule très grossière, je

dirais: .

L'asphyxie est quelque chose que Ion voit. — L'inbibition est quelque chose que l'on ne voit pas, c'est l'absence de quelque chose.

Voilà pourquoi, sans doute, quand cette dernière n'est pas absolue, quand elle n'agit pas toute seule, il est si difficile de déterminer la part qui hn revient; pour peu que l'irritation du système nerveux, en abolissant une ou deux fonctions, n'ait fait que mo-

1 ^fi

" CONCLUSIONS

difier plus ou moins légère.nenl l'activité des autres le lole de l'inhibition pourra passer inaperçu '

science ^T^*"" la con-

science et la volonté soient suspendues, nue la nni. sance réflexe de la moelle soit amoindHe! si le non voir auto-moleur de la moelle épinière n'est nas complètement supprimé, l'animal pourra succomber en presenta^n les caractères de l'asphyxie. Et cepenmo"rt '^'"^^ cause principale de sa

L'asphyxie et l'inhibition peuvent par conséquent s associer chins des proportions variables, suivan lexcilabihté du système nerveux. On conçoit que la mor d un animal décapité survienne presque uniquement par asphyxie, si l'irritation produite sur les centres nerveux n'a pas été très profonde: on conçoit également qu'un guillotiné succombe par une inhibition a peu près absolue, si cette irritation est assez puissante et assez énergique.

Mais, entre ces deux termes exli^êmes, il v a place pour toutes les combinaisons.

Eh bien, c'est une combinaison de ce genre oui se rencontre dans la décapitation des chiens. Ces animaux meui^ent à la fois par asphyxie (celle-ci étant de heaucoupprédominante) et par inhibition : ils perdent instantanément connaissance sous l'influence de ces deux causes réunies.

Le mécanisme de la mort par la décollation se compose donc des éléments qui interviennent dans la mort par hémorragie et dans la mort par irritation violente du système nerveux.

C'est là la conclusion la plus générale que ie ci^ois pouvoir tirer de ces recherches.

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