CHAPITRE TROISIÈME
LA. TÊTE DES DÉCAPITÉS (.S'^V
Oue deviennent les fonctions psychiques au milieu des troubles des autrès (onctions ? La conscience disparaît dès que la pression sanmiine est annulée dans les artères encéphaliques - Elle cesse également à la suite d'un coup violent porté sur la moelle epiniere. La mort par décapitation ne peut pas être une mort douloureuse.
La vie consciente pourrait-elle reparaître après la transfusion du^sang artériel dans la tête décollée ? Opinion de M. Vulpian. — Expériences de M. Laborde. — Avons-nous le droit de pratiquer de semblables expériences ? Critiques de Paul Bert. — La transfusion serait probablement incapable de réveiller les fonctions psychiques.
Persistance de l'excitabilité cerébraleaprès la décollation. Recherches de M Laborde : objections de M. Vulpian. — Disparition rapide de l'excitabilité médullaire. — Survie des nerfs moteurs et des muscles. — Etat des pupilles chez les décapités : le réflexe cornéen. — Rigidité cadavérique de la tête décollée.
Autopsie de la tête décapitée. — Niveau de la section. — Etal des vertèbres coupées. — Irrégularité de la plaie. — Présence de bulles il'air dans les vaisseaux cérébraux : sang rouge dans ces vaisseaux. — Présence de l'air dans l'espace sous-arachnoidien. — Absence de liquide céphalo-rachidien.
Que sont devenues les fonctions psychiques au milieu de ces troubles des grandes ibnclions organiques : qu'est devenue la conscience, qu'est devenue la sensibilité, qu'est devenue la volonté? Nous n'en avons assurément pas rencontré le moindre vestige dèsl'instant oii la tête aélé séparée du corps. Avonsnous néanmoins le droit de conclure de l'absence de loute maiiileslation volontaire à la cessation instantanée de la vie mentale ? Non, sans doute. Cette absence d'actes extérieurs est un caractère de probabilité ; ce n'est pas un signe de certitude. Aussi l'argu-
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ment de Sœmmering pciil-il paraître au premier abord assez plausible :
» On sait, dii^ait l'analomisle allemand, que IvH » souvent la faculté de produire du mouvement a déià » cessé que la faculté de sentir subsiste encore. Ceux » qui s'observent eux-mêmes se sont trouvés quelque- » OIS dans nn état où la force de mouvoir les muscles » leur manquait, pendant que les sensations qui leur » parvenaient par les organes restaient les mômes Le » froid, par exemple, gèle les doigts au point de les » rendre incapables ou au moins inhabiles à écrire » quoiqu'il leur reste du sentiment. Les mourants » voient et entendent longtemps après avoir perdu la » faculté de mouvoir les muscles : on a même dés » exemples que des personnes jugées mortes ont en- » tendu et aperçu tout ce qu'on faisait autour d'elles » sans qu'elles aient eu la force de mouvoir aucune » partie de leur corps. »
Voyant qu'il est impossible de soutenir sérieusement l'existence de mouvements volontaires dans la tête décapitée, ceux qui croient à la persistance delà vie mentale après la décollation ont fait ce raisonnement : « La tête coupée vit et pense durant un certain » temps après l'exécution : mais elle ne peut traduire » ses pensées par des mouvements : elle attend, dans » l'immobilité, le moment de l'éternel oubli. »
C'est là, n'esl-il pas vrai, un de ces arguments auxquels on ne trouve rien cà répondre : nous ne saurions démentir le fantaisiste qui nous décrirait les réflexions des habitants de la lune lesquels sont également dans l'impossibilité d'entrer en communication avec nous. Cela peut se dire dans un roman, mais c'est déplacé dans une discussion scienlifique.
En réalité, cet argument négatif n'a pas la moindre valeur. « Le cerveau, disait Claude Bernard, est un » mécanisme conçu et organisé de façon à manifester » les phénomènes intellectuels par l'ensemble d'un
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0 certaia nombre cle conditions. Or, si ou enlevé uue . de ces conditions, le sang par exemple, il est bien » certain qu'on ne saurait concevoir que le meca- . nisme puisse conlinucr de fonctionner : si, dans une >, monlre, on enlevait un rouage, on ne concevrait pas » que son mécanisme conliuuût de marcher. » L hémorraoie qui succède à la décapitation suffirai , en effet,à elle seule, pour provoquer l'arrêt des fonctions
psvchiques. ^ . , , . '
îSous n'avons sans doute que des notions très mmiffisantes sur les conditions physiologiques nécessaires àla vie mentale: mais nous savons cependant que les actes intellectuels ne se produisent plus des que la circulation du sang est diminuée ou abolie. La svncope. c'est-cà-direla perte momentanée delà conscience et des mouvements volontaires, survient en effet dès que les contractions du cœur sont trop laibles et dès que la pression du sang dans les artères tombe au-dessous d'un certain niveau. Nous en avons tous les jours des exemples. Or, si la conscience vient à cesser dès que la pression sanguine est simplement atlaiblie, que doit-elte devenir quand cette pression se trouve subitement annulée ? qu'advient-d quand on supprime un des rouages essentiels de la montre .
Ona prétendu, il est vrai, que la pression ne tombait pas immédiatement à zéro dans les arlères de la tête décollée : on a dit qu'en l'absence de l'impulsion cardiaque, les artérioles pouvaient encore se conh-acler et pousser le sang jusqu'au contact des éléments cérébraux. M. Ilolmgren, dans la savante étude qu'il a consacrée à l'bistou'e physiologique de la décapitation, répond très nettement à celte objection. « Que ,, le jet de sang, dit-il, aille dans la direction hal)i- ,) tuelle, des capillaires aux veines, cela est probable : » qu'il se dirige des petites artères vers les capillais ,, res, cela est incontestable : mais que le sang de- » grosses arlères arrive aux artérioles, cela est assu- „ rément impossible. La vitesse du sang est pro-
CIIAPITDE THOlSllblR
» porlioniielle na difréreiice des pressions Or si » la pression dans les grosses arlères est, p • exém »ple de 150 mm., eJIe est à zéro danHe poh^t »de l'arlère où la section vient deire fa e e sang de cette dernière partie doit donc se porler au » dehors avec une vitesse proportionnelle à la dill'é-
- Cefle annu alion dépression se poursuit jusqu'aux dp qT ?n "^'r^''"' ^angpoursonireiteivi on S w 1 ^ T^KT 1'^' l'oi^ s'en rapporte
» a Weber et a Marey. Les arlères delà lêle pe dent »amsileur l.quK e sanguin: la pression tombe à zéro » en moins d un dixième de seconde. » Nous verrons en effet que, malgré l'inextensibilité et l'incompressii3il.te des parois du crâne, les vaisseaux peu vent expulser leur contenu grâce à la rentrée de l'air dans 1 espace sous-arachnoïdien ouvert par la section du
En résumé si la conscience est supprimée pendant la syncope, alors que la pression sanguine est seulement diminuée, elle doit disparaître instantanément après la décapitation, alors que la pression du san£>est subi ement annulée. La connaissance aurait sans aucun doute beaucoup plus de raison de persister dans la syncope qu'à la suite delà décollation.
Les fonctions psychiques se trouvent donc suspendues dès que l'intluence du cœur disparaît et que le sang n'est plus poussé vers les éléments cérébraux. La vie mentale devient par conséquent impossible au moment même ou le glaive abat la tête du supplicié Mais,ilyaplus;ily a, dans la décapitation, encore une autre cause de la disparition de la conscience : c'est le choc violent, c'estrirritation énergique du système nerveux dansla région cervicale. Ne savons-nous pas, en elfet, qu'un coup de bâton sur la nuque peut entraîner une rapide perte de connaissance, que dans ce cas la victime s'alFuisse lourdement, que l'individu
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en reprenant ses sens, n'ca aucun souvenir de ce qui s'esL passé. Et cependant quelle différence, au point de vue de l'intensité du choc, entre le coup de bâton et l'elTct du glaive ou de la hache ! Les activités cérébrales du décapité doivent être instantanément arrêtées, inhibées h la suile de cette formidable irritation appliquée sur la moelle épinière cervicale : et si les centres psychiques, engourdis et paralysés, tendaient au bout d'un certain temps à sortir de leur torpeur, la circulation ayant alors définitivement cessé dans l'encéphale, tout retour à l'activité leur serait interdit.
Je ne veux pas développer plus longuement ces considérations sur la perle de conscience chez les décapités; je crois qu'il n'y a aucun véritable intérêt scientifique à prolonger une pareille analyse. Ne sommes-nous pas d'ailleurs à présent convaincus :
r Que la tôle décollée ne manifeste pas la moindre trace de vie psychique dès l'instant où elle est abattue ;
2° Que celte tête, aussitôt après la décapitation, se trouve placée dans des conditions physiologiques rendant impossibles les fonctions mentales?
La destruction du moi, dans la mort par décollation, semble donc absolument immédiate. Toutefois, pour rester dans une logique rigoureuse, imitons la sage réserve de Cabanis à l'égard de cette question. « Mon amour pour la vérité, disait le savant médecin, » ne me permet cependant pas de dissimuler que » nous n'avons à cet égard qu'une certitude d'analo- » gie et de raisonnement et non point une certitude » d'expérience; ici du moins l'expérience n'est pas » entièrement directe. Entre la décapitation et la pen- » daison, l'asphyxie ou l'emploi de cei'taines plantes » stupéfiantes, il y a sous ce rapport une différence » que je ne prétend |3as nier : elle est en faveur de » ces derniers gens^ de mort. Beaucoup de personnés empoisonnées avec des narcotiques, asphyxiées » ou pendues, ont été rappelées à la vie; et nous » savons par leur rapport unanime qu'on n'éprouve
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» dans ces cas aucune douleur: quelques-unes » même prétendent avoir éprouvé des sensations » agréables. H est trop évident qu'aucun homme dé- » capité n'a pu venir rendre ainsi compte de ce qu'il » a senti. Mais les laits rapportés sont si près de celui » que nous voudrions mieux connaître que les motifs » de croire que cet homme n'a pas senti la moin- » cire chose équivalent à des démonstrations et les » raisons qu'on allègue pour soutenir le contraire » sont dépourvues de toute vraisemblance »
Nous aurions certainement le droit de nous montrer aujourd'hui un peu plus aftirmatifs, étant données les observations que nous avons résumées et les expériences que nous avons faites. Mais que cette déclaration nous suffise. Non, la vie mentale ne persiste pas une seconde dans la tête décollée: non, la mort par décapitation n'est pas, ne peut pas être une mort douloureuse. La douleur exige le support de la conscience : or cette dernière a déjà disparu quand l'impression produite par le glaive arrive au cerveau : il faut, pour transmettre cette impression, plus de temps qu'il n'en faut pour suspendre le cours des fonchons psychiques. Aussi, comme disaient MM. Dujardin-Beaumetz et Evrard k propos des suppliciés de la période révolutionnaire : « rassurons notre âme » par cette certitude physiologique que ces intéres- » santés viclimes, que ces hommes puissants parl'in- » telhgence et d'un cœur éprouvé, sont, au moment » même où le glaive de la guillotine les a frappés, » entrés tout vivants dans la mort ».
Mais cette conscience, qui vient de disparaître, n'est-elle pas suspendue comme dans la syncope? Pourrait-ehe renaître si la tête était replacée dans les conditions physiologiques oii elle se trouvait avant d'être séparée du corps, si le sang artériel lui était restitué? Nous nous sommes déjà posé cette question
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à propos des animaux décapilés : voyons maintenant comment nous pouvons y répondre a propos de
l'homme décollé. . ^ ,
a Peut-être, disait M. Yulpian d^ns se^ Leço?is sw » le système nerveux, serai-je taxé de temerile en ,> avançant que l'expérience de transfusion réalisée
par M. Brown-Séquard pourrait réussir sur . . l'homme. Si un physiologiste tentait cette expe- » rience sur une tête de supphcié, quelques instants „ après la mort, il assisterait peut-être à un grand et . terrible spectacle. Peut-être pourrait-il rendre a cette tête ses fonctions cérébrales et réveiller dans » les yeux et les muscles faciaux les mouvements » qui chezl'homme, sontprovoqués par les passions et lès pensées dont le cerveau est le foyer. Je n ai » pas besoin de vous dire que, si cette hypothèse se » réalisait, les lèvres pourraient tout au plus figurer les articulations labiales, car cette tête serait sépa- ,) rée de l'appareil nécessaire à la production des sons. Pourquoi cette expérience ne réussirait-elle ,, pas? Je laisse, bien entendu, les difficultés prati- ,) ques de côté : mais je cherche en vain quelles peu- -,, vent être les difficultés théoriques. Il s'agit ici de n physiologie générale et il me semble évident que ce » qui a heu pour les fonctions cérébrales d'un mam- » mifère pourrait se produire aussi chez l'homme ».
Les difficultés pratiques, auxquelles faisait allusion M. Yulpian, sont assurément des plus considérables : cependant la transfusion du saug, dans la tête d'un homme décapité, a été effectuée plusieurs fois. Mais l'expérience n'a pu être commencée assez tôt et les mouvements spontanés n'ont pas reparu.
C'est en 1884 que M. Laborde a tenté pour la première fois celle opération sur la tête d'un supplicié : il amenait dans la carotide droite de celte tête le sang artériel carolidien d'un groschien vigoureux. La transfusion ne put s'établir qu'au bout d'une heure et demie après la décollation: aussi ne vit-on apparaître
CnAPITRE TROISIKMR
aucun mouvement dans la pliysionomie. C'est à ueine SI, sous 1 influence du sang nouveau, de légères contractions fibnllan-es se manifestèrent dans lesmuscle^; de Ja lace en donnant lieu à de très faibles tressaillemen s de la peau. Celle-ci se colora de proche en proche au fur et à mesure que l'injection avança: JDienlot le front et les pommelles rougirent fortement et avec une prédominance marquée du côté droit (côté par lequel arrivait le sang). Mais aucun phénomène nerveux ne put reparaître : les petites contractions hbrillaires n étaient dues en effet qu'à l'irritabilité musculan^e accrue par la transfusion.
Dans une seconde expérience, pratiquée sur la fête d un autre supplicié, M. Laborde commença la transfusion un peu plus lot (une heure environ après l'exécution) avec du sang défibriné et artérialisé provenant d un chien : mais, cette fois encore, il était trop tard pour mettre en jeu l'excitabilité des centres et 1 on n obtint que la coloration de la face.
Une troisième tentative, réahsée à Troyes sur le guillotiné dont nous avons donné plus haut l'observation, put être faite vingt minutes après la chute de la tête. M. Laborde constata encore le retour de la coloration du visage sous l'influence de la transfusion • quant aux mouvements spontanés, ils firent défaut comme dans les deux cas précédents.
Enfin, le même expérimentateur a renouvelé une quatrième fois, sur un homme décapité à Caen, la transfusion du sang artériel dans la tête décollée sans que la physionomie sortît de son-immobilité.
Toutes ces tenlatives ont donc donné des résultats négatifs quant à la réapparition des mouvements spontanés. Mais cà quoi doivent être attribués ces insuccès ? Sans doute la transfusion a été étai^Iie chaque fois trop tardivement; pour avoir quelque chance de devenir efficace, elle aurait dû commencer dans la première minute après la décapitation. Peut-être alors aurait-elle amené le retour de quelques mouve-
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ments sponlcinés (je ne dis pas de quelques mouvemenls volontaires) ; et même c'esl la une prol)abililé très douteuse. Les expériences de MM. Hayeni et Barrier et mes propres recherches nous on , en elTe , montré que les résultais signalés par M. Brown- Séquard ne se vérifient pas lorsqu il s agit de la décollation effectuée brusquement an niveau de la troisième ou de la quatrième vertèbre cervicale. L'éminent professeur du Collège de France sectionnait lentement le cou du chien à sa base au heu cl abattre rapidement la tête en portant le glaive vers le
miheu de la nuque.
Il Y a, du reste (et je laisse de côté l'ébranlement du système nerveux) encore une autre raison qui s'oppose à l'efficacité de la transfusion dans la tete décollée ; c'est la présence de nombreuses bulles cl air dans les vaisseaux cérébraux aussitôt après la décapitation. Nous rechercherons plus loin l'origine de ce air ; mais, dès maintenant, nous pouvons prévoir qu il doit, eu cas cle transfusion, provoquer de multiples embolies gazeuses dans les conduits sanguins du cerveau.
Aussi mon opinion est-elle cpie, même en répétant les tentatives de M. Laborde clans des conditions plus favorables, même en commençant la transtusion une minute après la chute delà tête, les mouvements spontanés seraient des plus insignifiants. Quant aux manifestations volontaires, je suis con~ vaincu qu'on ne poui-rait en faire reparaître la moindre trace : je renvoie d'ailleurs, pour cette analyse que je ne veux pas prolonger, au chapitre clans lequel nous nous sommes occupés des effets de la restitution sanguine dans la tête du chien. Les conclusions que nous avons tirées sont assurément apphcables à l'homme.
Mais aurions- nous, du reste, le droit de faire renaître la conscience, la pensée, le sentiment dans^unc tête (lui vient de payer sa dette à la justice? Celte