CHAPITRE CINQUIÈME
essentiellement en une large hache et en un levier long de sept pieds auf|uel la hache était solidement fixée par l'intcrraédiaire de pièces de fer, de houlons et de vis. L'une des extrémités du levier était attachée au sol : la hache était soulevée aussi haut que possible pur une double corde iixée à l'extrémité libre du levier. James Moon plaça une chandelle allumée entre les cordes lesquelles prirent l'eu dès que la chandelle fut suflisaminentusée. Alors la hache ne se trouvant plus soutenue tomba pour accomplir son horrible exécution.
Le suicidé avait placé h son côté une caisse à savon dont l'ouverture correspondait à la ligne sur laquelle la hache devait tomber. 11 avait mis sa tête dans la caisse, son cou étant supporté par des pièces de bois et son corps étant lié sur le sol à l'aide de courroies et de boucles. Il s'étnit; procuré deux onces de chloroforme et il en avait imbibé une boule de coton qu'il plaça dans la caisse de façon à respirer la vapeur anesthésique.
De l'examen du cadavre, le D'' Yinnedge conclut qu'il n'y avait pas de traces de lutte et qu'au moment de la chute de la hache l'individu avait encore sa conscience bien qu'il eût pu être un peu stupéfié. — Le D"^ Yinnedge déclare en outre que James Moon était un détraqué.
Avec un semblable appareil, la décapitation a été assurément aussi parfaite qu'avec une guillotine : la tête a été séparée d'un seul coup et d'une manière complète. Mais, parmi les individus qui veulent se donner la mort, combien en est-il qui songent à confectionner un instrument aussi compliqué? Je ne connais pas d'imitateurs de cet américain original et je doute qu'un pareil procédé desuicide soit jamais d'un emploi bien i'réquent.
Décapitation homicide. — Le meurtre et l'assassinat par décollation ne sont pas des plus rares ; mais la séparation de la tête et du corps, effectuée par un meurtrier ou par un assassin, est généralement très imparfaite et très incomplète. La section de la colonne vertébrale par un instrument tranchant exige en effet une force considérable de la part du criminel et une incapacité de résistance presque absolue de la part de la victime. Celle-ci doit donc se trouver dans un état
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d'infériorité manifesle par rapport à son agresseur : elle doit être surprise pendant son sommed ou être placée dans l'impossiljilité de se défendre.
A propos de l'affaire PranziniS le professeur Brouardel a étudié avec le plus grand soui les enconstances delà décapitation liomicide. Les trois victimes de l'assassin de la rue Montaigne présentaient d'ailleurs des différences bien typiques quant au degré de la décollation. Chez l'une d'elles, en elTet, les parlies molles de la région cervicale avaient été coupées, mais la colonne vertélDrale était inlacte. Chez la seconde, outre la section des parties molles, il y avait une ouverture du canal rachidien et une lésion des cornes postérieures de la moelle. Enfin, chez la troisième, chez l'enfant, la colonne vertébrale était séparée en deux, la tête ne tenait au corps que par un lambeau de peau de la région antérieure du cou. La décapitation était donc presque complète chez la troisième victime : elle était, au contraire, très imparfaite chez les deux premières. Il y avait, par conséquent, dans cette atîaire Pranzini tous les degrés de la décollation : il y eut même le degré le plus parfait puisque l'assassin fut guillotiné.
Or, pour accomplir son triple crime, l'agresseur avait dû surprendre les trois femmes dans un moment oti elles étaient sans défense. L'une d'elles, avant d'être revenue de son émoi, avait été projetée à terre avec une certaine violence : l'enfant avait été frappée dans son lit pendant que l'assassin maintenait la face appuyée surl'oreiller. Les victimes étaient donc incapables de résister. D'autre part, la précision avec laquelle les coups avaient été portés montrait que l'instrument devait être puissant, bien emmanché, manié par une main vigoureuse et résolue : cet instrument était sans doute un couteau poignard ou un couteau de boucher. Et cependant, malgré ces circonstances fa-
l. Aff'nire Pranzini, relation médico-légale, par le prof. Brouardel, Paris 1887.
vorahlesà une décapitaliuii rapide et complèle la se paralion de la tê(e el du corps n'était absolue chez aucune des trois femmes. La petite fille, chez laquelle celte séparation avait été portée le plus loin, avait encore sa tête rattachée au tronc par un lambeau de peau: de plus, l'examen de la plaie démontrait que chez elle la décollation n'avait pas été instantanée, comme il arrive avec la guillotuie, mais qu'elle avait été effectuée par sections successives laissant entre elles un laps de temps appréciable.
Ainsi l'assassin le plus vigoureux et le plus énero-ique, muni d'un instrument puissant, ne peutdécapiter complètement d'un seul coup sa victime même la plus faible. L'achèvement de son horrible besogne exige des efforts répétés. Je doute du reste qu'avec un couteau, si coupant et si piquant qu'il soit, un criminel puisse sectionner la colonne vertébrale d'un adulte: Ja désarticulation des vertèbres cervicales demande des connaissances anatomiques que ne possèdent généralement pas les assassins.
Le mécanisme de la mort variera naturellement selon que la décapitation aura été plus ou moins terminée. Aussi, dans l'affaire Pranzini,M. Brouardela-t-il répondu au juge d'instruction parles conclusions suivantes : « La mort a eu pour cause : T chez la prey mière victime, l'hémorragie déterminée parla sec- » lion des deux artères carotides; t° chez la seconde, » l'hémorragie déterminée par la section des caroti- » des et la blessure de la moelle ; 3° chez la troisième, » la section de la moelle et l'hémorragie par section » des carotides ». Oi-, ce que nous avons appris au su- Jet des effets de ces différentes lésions nous engage à croire que les deux premières victimes ont succombé par anémie et asphyxie alors que la troisième est morte par inhibition.
La décapitation homicide soulève quelquefois des questions médico-légales d'une nature assez délicate.
AI'l'LlCATIONS MKUlCO-LlUiAI.KS
Le juge peut demander à l'expert dans quel ordre ont succombé les viclimcs, laquelle est morte la première, laquelle a survécu le plus longtemps. C'est là précisément la question qui a été poséeàAJ. Brouardel lors de l'alfaire Pranzini.
« La solution de cette question posée parle juge, » dit M. Brouardel présentait un double intérêt : » elle devait d'une part, permettre de reconstituer les » différents actes du drame, del'autre, elle définissait » des droits d'iiéi-itage et de succession.
» Mais comment répondre? A partir de quel mo- » ment devait-on compter la disparition de la vie » pour chaque victime? Etait-ce de l'instant où le » cœur s'était arrêté (cet arrêt étant habiluellemenl » regardé comme marquant le moment de la mort), )) à supposer que cet iiistant put être fixé d'une ma- » nière exacte? Vous allez voir à quelle singulière » conclusion nous nous trouvions amenés en accep- » tant ce point de départ.
» Voici, par exemple, deux individus. L'un est dé- V capité et néanmoins son cœur continue à battre » pendant un temps variable (le dernier guillotiné ob- )) servé par MiM. P. Regnard et P. Loye avait encore » des battements cardiaques une heure après la dé- » collation): cet individu est-il encore vivant? Oui, » si l'on s'en tient au critérium admis dans les hôpi- » taux et dans les laboratoires. Et pourtant la tête est » séparée du tronc, la conscience est abolie, la per- » sonnalité n'existe plus. L'autre individu tombe en » syncope : son cœur est arrêté, toute manitestation » volontaire est éteinte. Cet iudividu est-il mort? » Oui, si l'on continue à regarder l'arrêt du cœur » comme le terme de la vie. Et cependant si, au lieu » d'être abandonné à lui-même, cet individu est » entouré de soins intelligents, il pourra peul-
1, I$rouardel. — Le momenL de ta mort au point de vue médico-légal, in Revue Scientifique du 16 juin 1888.
CDAI'ITHIÎ CINOUIÈMF,
» être revenir à la vie : la cause de larrêt (^lant » supprimée, le cœur pourra reprendre sa fonc- » lion
» A ne considérer que la cessation des baltemenls » cardiaques, vous voyez à quels mécomptes nous » nous trouvons exposés.
» Quelle devait donc être notre conduite dans l'af- » faire Pranzini dont je vous parlais tout à l'heure? » Le cœur ne battait plus chez aucune des viclimes » au moment oii nous les avons examinées. A défaut » de constatation directe, nous avions par conséquent » à nous demander quelles étaient les blessures qui )) avaient provoqué le plus rapidement l'arrêt cardia- » que : nous devions remonter delà lésion constatée » à l'effet produil . Orla différence entre les blessures » tenait surtout à ce que la seclion du cou était à peu » près complète chez l'enfant, qu'elle était au con- » traire incomplète chez les deux femmes. La ques- » tion que nous nous posions se ramenait donc à » celle-ci : deux individus sont frappés simultané- » ment; l'un est complètement décapité, l'autre est » tué par la section de toutes les parties molles du cou )) sans que la colonne vertébrale soit coupée : lequel » des deux est mort le premier, ou, pour mieux dire » et pour employer le critérium des laboratoires et )) des cliniques, lequel des deux a perdu le premier » les mouvements du cœur?
« C'est là, n'est-il pas vrai, une question de pure » physiologie? Aussi, était-ce à des physiologistes » que je devais demander delà résoudre. J'en ai con- » sullé plusieurs : je n'ai pu retirer d'aucun d'eux la » moindre affirmation. C'est que le problème, tout » simple qu'il paraisse à pi-emière vue, est en réalité )) des plus compliqués : il est, en effet, entouré de » circonstances qui peuvent amener des différences » considérables et changer du tout au tout les résul- » tats prévus.
» J'ajoute que les expériences que nous avons fai-
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» tes' sur les chiens ne nous ont pas fourni la solution » du problème. Les batlemenls du cœur ont persisté » à peu près pendant le même temps chez 1 animal » complètement décapité et chez 1 animal auquel les >> seules parties molles du cou avaient élé sectionnées : » c'est àpeine s'ils onl duré chezle second une demi- ,) minute de plus que chez le premier.
,, La question était donc insoluble. Les observa- )) tions antérieures, les expériences physiologiques, » les circonstances connues du crime ne nous per- „ mettaient pas de dire dans quel ordre les victimes ,) avaient succombé. J'ai simplement répondu : « je ,) ne sais pas », et je ne saurais trop vous engager a. » lamême prudence chaque fois que voire conviction )) ne sera pas établie sur des preuves absolument ir- )) réfutables .. En pareils cas, n'hésitez jamais a » avouer franchement votre incompétence; le luge » trouvera alors, dans les articles du code civil, les » éléments généraux nécessaires pour définir cette » question de survie que vous n'aurez pu résoudre » dans le cas particulier. »
Suivant que la décapitation aura été plus ou moins complète, le médecin légiste pourra donc se heurter à des difficultés sérieuses quand il s'agira de déterminer les causes delà mort. L'embarras dans lequel s'est trouvé M . Brouardel montre assez quelle réserve l'expert doit s'imposer en pareils cas. L'examen des lésions ne saurait suffire pour indiquer avec précision le moment auquel le cœur a cessé de battre El, d autre part, l'arrêt cardiaque paraît, tout au moius chez les décapités, un signe étrange pour marquer la cessation delà vie puisque les battements persistent alors que la tête est séparée du tronc.
Sans doute, ce sont là des difficultés que le médecin légiste rencontre très rarement : mais nous venons