‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 16 sur 78 · PLONGÉES DANS LES TISSUS · texte numérisé non relu

PLONGÉES DANS LES TISSUS

Ce signe a été indiqué par Laborde. « Lorsqu’après une attente d’au moins une demi-heure, et aussi prolongée qu’elle soit, l’aiguille est retirée nette, sans une couche d’oxycle à sa surface, c’est-à-dire sans qu’elle ait perdu son éclat métallique, la mort est réelle. » Les expériences contradictoires n’ont pas permis d’accepter les conclusions de Laborde et ont démontré que le signe indiqué est très variable et se trouve loin par conséquent de présenter toute la certitude que lui accordait l’auteur. D’après Vangheel, l’oxydation peut ne pas se produire sur le vivant dans les proportions de quatorze fois sur quarante-trois; d’autre part, les aiguilles retirées du cadavre sont tantôt brillantes, tantôt ox}ulées. Dans nos expériences, nous nous sommes servi non seulement d’aiguilles d’acier, mais aussi d’aiguilles d’argent, d’or, de cuivre, d’aiguilles recouvertes d’une couche de plomb, de zinc, d’étain, et nous sommes arrivé à des résultats aussi incertains que ceux obtenus oar les autres auteurs.

Art. V. — Émigration et immigration des parasites.

Tant que le corps conserve sa douce chaleur, les parasites ne quittent pas leurs régions favorites, qui sont les régions couvertes de poils; mais à mesure que la chaleur diminue, que le cadavre se refroidit, les pédiculi capiiis et pubis, comme des fauves que des froids trop rigoureux chasseraient de leurs forêts, abandonnent leurs repaires pour se répandre sur toute la sur-

face du corps, et, en quête d’un climat plus tempéré, envahissent volontiers les personnes voisines.

Si les poux s’en vont, d’autres parasites arrivent, et meme de nombreuses larves n’attendent pas le moment de la mort pour se déposer sur les agonisants ou les malades très affaiblis. Les vers intestinaux aussi s’agitent et gagnent des régions où on ne les trouve pas d’habitude. L’émigration et l’immigration des parasites n’étant que la conséquence du refroidissement du corps, les renseignements fournis par ces signes ne valent pas plus que ceux donnés par un mauvais thermomètre.

§ 2. — Signes éloignés.

Art. I. — Refroidissement progressif du corps.

Thanatométrie.

Dès que la respiration s’arrête, l’organisme se trouvant privé d’oxygène, la combustion s’éteint et la chaleur du corps diminue. La température normale est en moyenne de 37 degrés centigrades; après la mort, cette température, que l’on voit dans certains cas augmenter de quelques degrés, baisse progressivement et tend à se mettre en équilibre avec le milieu ambiant. La marche de cet envahissement du froid n’èst pas la même pour tous les cadavres; il est certaines causes qui la hâtent ou la ralentissent, et, parmi les principales, nous citerons : lu le genre de maladie qui a déterminé la mort : la chaleur se maintient plus longtemps dans les maladies aiguës, l’apoplexie, l’asphyxie par le charbon; elle disparaît plus vite dans les maladies chroniques, les hémorragies, l’asphyxie par submersion; 2° V obésité : les corps gras se refroidissent plus lentement que les corps maigres; 3° l 'âge : les enfants et les adultes conservent leur chaleur plus longtemps que les vieillards; 4° Y état de

SIGNES DUS A l’ARRÈT DE LA RESPIRATION 33

digestion récente : le refroidissement y paraît plus lent que clans l’état de vacuité de l’estomac; 5° l 'état plus ou moins avancé de putréfaction : l’envahissement du froid subit alors un temps d’arrêt, et la température bien souvent augmente même de quelques degrés; t>° la chaleur de la saison ou de la chambre mortuaire : c’est la cause qui a la plus grande influence, et il faut en tenir compte dans l’appréciation de l’abaissement de la température comme signe de mort.

Bouchot, qui a fait de la tbanatométrie une très importante étude basée sur 1100 observations, a déterminé la marche du refroidissement cadavérique par les chiffres suivants, qu’il considère presque comme des lois. Par une température extérieure variant entre -h 5 degrés et -h 15 degrés centigrades, dans les vingt-quatre heures qui suivent la mort, la température de l'aisselle s’abaisse de 20 à 25 degrés, c’est-à-dire 0°,8 à 1 degré par heure Par la même température extérieure, dans les vingt-quatre heures qui suivent la douzième heure de la mort, la température axillaire ne tombe plus que de 0°,3 à 0°,5 par heure. Sur le cadavre, la température de l’aisselle est toujours supérieure de 1 à 2 degrés à la température de la bouche et presque toujours inférieure de 1 à 2 degrés à celle du rectum.

Différents instruments ont été inventés pour prendre la température des cadavres; nous les croyons tous inutiles et même dangereux; un bon thermomètre à maxima suffit à l’opération. Le thanatomètre de Nasse est un long appareil à tige flexible et destiné à être introduit par la bouche jusque dans l’estomac, à la manière d’une sonde œsophagienne. Van Hengel préfère la voie inférieure et, à l’encontre de Nasse, pousse son appareil appelé abiondeiktys — ce qui en grec veut dire démonstrateur de la mort — dans le gros intestin, jusque dans le cæcum. Beaucoup plus simple et très pratique est le nécromètre de Bouchut, que l’on pour-

rait appeler le thermomètre des illettrés, de ceux qui ne savent pas lire. Ce dernier instrument est un thermomètre ordinaire dont la tige ne porte aucune graduation et se trouve divisée en deux parties par un trait marqué d’un zéro. Ce zéro est l’index de la mort, de telle sorte que l’on peut être assuré de se trouver en présence d’un cadavre chaque fois que la colonne mercurielle ne dépasse pas ce point, qui indique le degré de chaleur au-dessous duquel la vie est impossible : ce degré a été fixé par Bouchut à 20 degrés centigrades. Le Bon est moins exigeant et il considère comme un signe certain de mort la constatation d’une température de 25 degrés faite à l’aide d’un thermomètre laissé dans la bouche pendant un quart d’heure. La température rectale, pendant la vie, peut néanmoins tomber jusqu’à 24 degrés : deux faits de ce genre ont été rapportés l’un par M. Laborde, l’autre par M. Bourneville.

Jusque dans ces derniers temps, le refroidissement progressif du corps a été considéré par presque tous les auteurs comme un signe très douteux de la réalité de la mort, et l’on citait pour preuve certains états pathologiques où le malade peut présenter une température cadavérique. Depuis l’application de la thermométrie à la physiologie et à la pathologie, l’opinion des médecins s’est modifiée; car le thermomètre a permis de rectifier pas mal d’erreurs. Il a fait constater une augmentation considérable de la température là où, sur la simple impression de la main, comme dans la fièvre pernicieuse algide comateuse simulant la mort réelle, on croyait à un abaissement très prononcé de la chaleur, il a assigné à chaque maladie le degré de température qui lui est propre et a prouvé que dans aucun cas, si ce n’est dans le cas de mort, la température ne descend au-dessous de 20 degrés centigrades. La plus basse température qui ait été observée sur le vivant paraît être de 21°, 8, température prise dans le rectum chez un nouveau-né de trois jours

(Parrot) ; c’est dans l’oedème algide des nourrissons que se rencontre ce minimum de température, ainsi que le démontrent les observations de Henri Roger, de Hervieux et de Legroux.

L’objection que l’on tire des animaux en état de léthargie dont la température descend jusqu’à zéro, n’est pas une objection sérieuse qui enlève quelque valeur au signe de Bouchut; mais un reproche auquel ce signe ne peut échapper, c’est qu’il est très lent à se manifester et qu’il ne peut être constaté dans tous les climats. Et, en effet, de l’aveu même de Bouchut, dans les soixante premières heures qui suivent le décès, la température est toujours supérieure de 4 à 6 degrés à la température de l’atmosphère; ce n’est que plus tard que les deux températures s’équilibrent. Bien plus, il a été démontré que dans un appartement bien chaud et dans une étuve à haute température, non seulement on arrête le refroidissement, mais l’on peut même réchauffer le cadavre. D’où la conclusion, que le signe ne peut être constaté par une température atmosphérique se rapprochant de 20 degrés centigrades; c’est une conclusion très logique et qui se trouve en contradiction directe avec cette autre de Bouchut : « Quand la température du corps humain s’abaisse au point de se mettre à peu près en équilibre avec la température ambiante et qu’elle ne la dépasse plus que de 3 à 3 degrés, on peut affirmer que la mort est certaine. »

Et, pour avoir une température atmosphérique de 20 degrés, point n’est besoin d’aller au pays des tropiques, où la température s’élève quelquefois jusqu’à -f- 48 degrés; sous nos climats, en été, le thermomètre marque fréquemment -f- 20 degrés et plus souvent un chiffre supérieur. En juillet 1830, à Orange, en France, on a constaté une température de -h 40°, 2. Même dans les pays très froids, au nord du détroit de Behring, où la température durant l’hiver descend jusqu’à — 59° centigrades, on voit celle-ci, au fort de l’été, qui est

très court (juin et juillet), monter jusqu’à -h 15°, -+• 20°, -h 30° et même -h 34° centigrades.

Le signe de Bouchut est un excellent signe, nous le considérons même comme un signe de mort des plus probants; mais il peut Caire défaut, et si sa présence permet de conclure à la réalité de la mort, son absence ne permet pas de conclure à la persistance de la vie.

Art. II. — Augmentation de la température sous l’influence DE LA RESPIRATION ARTIFICIELLE.

D’après Nasse, la vie persisterait toutes les fois que l’abaissement de la température étant nul ou lent, la respiration artificielle aurait le pouvoir d’augmenter la chaleur intérieure de 1 à 2 degrés. N’ayant fait aucune recherche personnelle sur la valeur de ce signe, nous ne pouvons nous prononcer sur son degré de certitude. Nous ne trouvons pas mauvais néanmoins que l’on procède à sa recherche : car, dans un cas de mort apparente, la pratique de la respiration artificielle pourrait rétablir les fonctions pulmonaires et ranimer une vie qui, sans cela, se fût certainement éteinte.

Art. III. — • Tache noire de la sclérotique.

La tache noire de la sclérotique est comme le signe avant-coureur de la putréfaction : elle apparaît après la rigidité et un peu avant la coloration verdâtre de l’abdomen. Indiqué par Sommer (de Copenhague) sous le titre de livor scleroticæ nigrescens , par Burdach et surtout par Larcher, médecin de l’état civil à Paris, qui l’a observé sur plus de 900 cadavres, ce signe est caractérisé par la présence sur le bord externe de l’œil, puis sur le bord interne, de deux taches de forme ronde ou ovale, d’abord bleuâtres, puis successivement bleu foncé et noires. Ces deux taches, peu apparentes

dès le début, s’étendent graduellement, vont à la rencontre l'une de l'autre et finissent par se réunir, entourant ainsi tout le pourtour de la cornée comme d’un cercle. Pour Sommer et Burdach, la tache résulte de la dessiccation de la sclérotique, dessiccation qui rendrait la sclérotique transparente et laisserait apercevoir le pigment noir choroïdien placé au-dessous. Les expériences de Millier semblent donner raison à ces deux auteurs. Larcher considère la tache scléroticale comme résultant de l’imbibition cadavérique; ce serait presque un phénomène de décomposition, ce qui explique pourquoi cet auteur lui accorde une si grande importance. « Pour avoir cette importance, répond Bouchut, ce signe devrait être constant; or il ne l’est pas. Il s’observe sur le vivant chez des chlorotiques dont le cas est très grave. Si sa présence indique parfois la mort, elle ne l’indique pas avec certitude, et son absence n’éclaire en rien la situation, puisqu’elle ne peut faire affirmer la persistance de la vie. » Bien plus, ce signe peut se montrer dans l’agonie ; il aurait été observé dans la période ultime du choléra. La tache scléroticale est néanmoins un bon signe de mort, mais un signe le plus souvent inutile, puisqu’il apparaît très tardivement, alors qu’on a la preuve certaine de la mort dans les premières manifestations de la putréfaction.

Art. IY. — Tache verte de l’abdomen. Putréfaction.

Au point de vue spécial du diagnostic de la mort, les phénomènes de la décomposition cadavérique se divisent en deux périodes : une période de début, caractérisée par l’apparition d’une tache verte sur l’abdomen ; une période d’état ou de putréfaction proprement dite, caractérisée par une décomposition générale de toutes les parties du corps, des solides comme des liquides, par l’exhalaison d’une odeur puante, par un change- Icard. — La mort. 3

meut do coloration de la peau, qui devient graduellement livide, plombée et noire sur toute l’étendue de sa surface, par la formation de gaz putrides qui s’infiltrent dans toutes les parties, les gonflent, les déforment et rendent le cadavre, après un temps plus ou moins long, absolument méconnaissable. Nous avons signalé au cours de ce travail l’existence de mouvements de certains organes, mouvements que l’on pourrait prendre pour une manifestation spontanée de la vie, alors qu’ils ne sont que la conséquence de l’équilibre rompu par le développement des gaz.

La tache verte ou vert bleuâtre commence le plus souvent au niveau de la fosse iliaque droite, pour s’étendre ensuite à toute la paroi abdominale et gagner successivement le thorax, le cou et toutes les autres parties du corps. Toutefois, ce n'est pas toujours sur l’abdomen qu’il faut rechercher les premières manifestations de la décomposition. Les noyés dont la tête est restée plus bas que le reste du corps, les sujets qui ont succombé avec une forte congestion céphalique, présentent sur la face et non sur l’abdomen les premiers changements de coloration des téguments. La môme remarque s’applique aux nouveau-nés, dont le tube digestif ne contient pas de matières fécales qui puissent favoriser l'établissement de la putréfaction.

Deschamps (de Melun) est de tous les auteurs celui qui a le mieux défini les circonstances qui hâtent ou retardent l’apparition de la tache verte abdominale. Voici sous forme de propositions les résultats généraux de ses expériences L

« 1° Tant que le cadavre conserve sa chaleur naturelle, le ventre ne se colore pas.

« 2° La coloration verts abdominale coïncide très souvent avec la rigidité cadavérique.

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