‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 19 sur 78 · DE VENTOUSES SCARIFIÉES ET APPLICATION DE SANGSUES · texte numérisé non relu

DE VENTOUSES SCARIFIÉES ET APPLICATION DE SANGSUES

1° Application de ventouses scarifiées. — Tant que la vie persiste, les capillaires incisés donnent du sang; ils cessent de couler dès que la vie est éteinte. Ce fait a été mis en évidence par Paul Levasseur (de Rouen), lequel, pour reconnaître la mort réelle de la mort apparente, le premier, eut l’idée d’appliquer des ventouses scarifiées au creux de l’estomac. Les observations de cet auteur ont été contrôlées et reconnues

exactes par Herpin, Deuner, Doutrcbeute et Bouchut. Il est reconnu toutefois que sur le cadavre on peut toujours extraire quelques gouttes de sang des parties déclives et des régions où la peau est violacée, livide, congestionnée. Bien plus, au moment des grandes chaleurs, le sang s’échappe quelquefois avec force des piqûres et des incisions pratiquées sur les vaisseaux sanguins; ce phénomène s’explique par la circulation posthume dont nous venons de parler.

2° Application de sangsues. — Il résulte des expériences que nous avons entreprises sur le cadavre et sur le vivant, aussi bien sur l’homme que sur l’animal, qu’il est impossible de faire avec certitude le diagnostic de la mort par la seule application de sangsues. Nous croyons utile néanmoins de consigner ici en quelques mots les résultats de nos expériences.

Une sangsue appliquée pendant la vie ne lâche pas toujours prise au moment de la mort : maintes fois nous avons constaté ce fait sur des malades atteints d’hémorragie cérébrale et qui succombaient durant l’application des sangsues.

Une sangsue peut prendre même sur un cadavre; dans ce cas, la sangsue reste des heures entières appliquée au même point.

Sur le vivant, la sangsue est agitée d’un mouvement ondulatoire à la fois très doux et très ample; sur le cadavre, la sangsue est agitée aussi de mouvements ondulatoires, mais ces mouvements sont moins amples, saccadés et empreints d’une certaine brusquerie : on dirait que la sangsue s’irrite de ne pouvoir satisfaire assez vite son avidité.

Sur le vivant, lorsqu’elle a bien pris, la sangsue se gorge en peu de temps; sur le cadavre, elle grossit lentement, quelquefois même elle n’augmente point de volume, et on la voit alors s’épuiser en efforts inutiles : nous avons pu très bien constater la différence de cette activité dans le travail de la sangsue en tuant des

cobayes sur lesquels nous avions appliqué des sangsues quelques moments avant de les sacrifier.

Le sang ne s’écoule pas des piqûres de sangsues appliquées sur le cadavre, pas plus que des piqûres de sangsues qui, appliquées pendant la vie, restent appliquées quelque temps encore après la mort.

La sangsue qui se détache d’un cadavre laisse une piqûre beaucoup plus nette, beaucoup plus apparente, que celle laissée par la sangsue qui se détache de la peau d’un animal en vie.

Le sang rendu par une sangsue appliquée sur le vivant est d’un rouge vif, vermeil, écarlate; le sang rendu par une sangsue appliquée sur le cadavre est d’un rouge foncé, pourpre, presque noir à la lumière réfléchie, verdâtre par transparence; dans le premier cas, le sang est très fluide; dans le second cas, il est d’une consistance presque sirupeuse.

Une sangsue appliquée sur le cadavre, par la compression digitale, se vide comme en bavant, tandis que la sangsue appliquée sur le vivant se vide en jet très fin et continu.

Dans un récipient rempli d'eau, le sang rendu par la sangsue appliquée sur le cadavre apparaît comme formé de petits caillots qui se rassemblent au fond du vase, laissant transparentes les couches supérieures de l’eau contenue dans le récipient; le sang rendu par la sangsue appliquée sur le vivant se mélange intimement à l’eau, qu’elle transforme en une masse rouge écarlate, ne donne pas de dépôt ou donne un dépôt beaucoup moins abondant que dans le premier cas. Cette dernière observation nous paraît la plus importante de toutes celles que nous avons faites.

Tels sont les résultats que nous avons obtenus. Ils nous ont paru intéressants et méritaient d’être signalés ; mais ils ne sont pas toujours constantsetdes expériences plus précises et plus nombreuses doivent être faites pour que l’on puisse se prononcer sur leur valeur réelle.

Art. VI. — Absence de stase sanguine dans la partie d’un membre située au-dessus d’une ligature circulaire.

Hugo Magnus (de Breslau) applique une ligature circulaire sur un doigt au niveau de la dernière phalange. Si la circulation persiste, toute la partie du membre située au-dessus de la ligature devient, par obstacle au retour du sang veineux, d’abord rouge, puis de plus en plus noire jusqu’à ce que la couleur se convertisse en un bleu rougeâtre; lorsqu’on enlève la ligature, à la place occupée par celle-ci, on trouve un anneau blanc. On n’observe aucun de ces phénomènes quand la mort est réelle/ Ceux-ci pourtant peuvent aussi faire défaut dans certaines affections, alors que les contractions cardiaques ne sont pas assez fortes pour agir sur la circulation capillaire des extrémités; d’autre part, ils deviennent difficiles à constater dans toute maladie s’accompagnant de cyanose, dans le choléra par exemple, et il nous semble avoir observé que presque sur tous les cadavres l’extrémité des doigts présente une coloration bleuâtre, ce qui rend impossible la recherche du signe de Magnus.

Art. VII. — État des yeux. Thanatophtalmologie.

Les signes tirés de l’examen des yeux ne se rapportent pas tous à l’arrêt de la circulation, et nous avons déjà parlé de la tache scléroticale, de l’immobilité, de la dilatation et de la déformation de la pupille sous l’influence de certaines causes. Pour plus de clarté et pour rendre les recherches plus faciles, nous allons décrire ici, dans ce même article, tous les autres signes que peut fournir un examen sérieux et complet des différentes parties de l’organe de la vision, signes qui semblent se rapporter plus directement à l’arrêt de la circulation.

SIGNES DUS A l’ ARRÊT DE LA CIRCULATION 51

1° Affaissement des yeux et formation tl’nne toile glaireuse sur la cornée. — Ce signe, observé de tout temps, jouit d’une vogue très populaire. Le public considère comme réellement mort celui dont les yeux sont mous et se sont vitrés. C’est YVinslow et Louis qui, dans le siècle dernier, ont étudié ce signe d’une façon toute spéciale et lui ont donné par leur grande autorité toute l’importance qu’il garde encore auprès de la plupart des médecins. « La perte du brillant des yeux, dit Louis, et la formation de la toile glaireuse ne sont cependant point des signes certains de la mort; car on a remarqué que les yeux se ternissent dans plusieurs occasions, et j’ai souvent vu un enduit de matière glaireuse sur la cornée dans plusieurs maladies des paupières. Mais les yeux des morts deviennent flasques et mous en fort peu d’heures; il n’y a aucune maladie, aucune révolution dans le corps humain vivant qui soit capable d’opérer un pareil changement. Ce signe est vraiment caractéristique, et j’ose le donner pour indubitable. Tant que le globe de l’œil conserve sa fermeté naturelle, on ne peut pas prononcer que la personne est morte, quelles que soient les autres marques qui induisent à le penser; l’affaissement et la mollesse des yeux dispenseront d’attendre la putréfaction l. »

Evidemment le signe de Louis est un excellent signe, mais, avec beaucoup de médecins, nous estimons que cet auteur en exagère la portée et la valeur réelle comme . signe de mort absolument certain.

Portai (1805), Fodéré (1813), Briand (1828), Lepelletier (1831), Devergie (1840), Yigné (1848), Rayer (1848), Deschamps (1851), Josat (1854), Rossian (1859), Ganal (1868), Brouardel (1894), en un mot la plupart des auteurs qui ont écrit sur cette question, refusent au signe de l’affaissement des yeux et de la formation de

1. Lettres sur la certitude des signes de la mort, Paris, 1732 lettre IV, p. 133.

la toile glaireuse la certitude que lui avaient accordée Winslow et Louis. Ils basent leur opinion sur les observations suivantes : 1° dans beaucoup de cas, les yeux conservent après la mort toute leur intégrité; 2° dans quelques maladies, dans le choléra surtout, et dans certaines affections fortes de l’àme, ils se ternissent et se ramollissent; 3° des asphyxiés ont été rappelés à la vie malgré la toile glaireuse, la mollesse et l’enfoncement des yeux; 4° après avoir été affaissés, les yeux redeviennent saillants par le fait de la putréfaction, ainsi que l’ont démontré les expériences de Chaussier, expériences qui consistaient à introduire dans l’estomac des mélanges fermentescibles, à l’aide desquels on développait à volonté ce phénomène; 3° chez les noyés, grâce à l’imbibition, à l’absorption du liquide, l’œil est souvent plus ferme, plus dur qu’à l’état normal.

2° Disparition de la transparence des milieux de l’œil. Expérience de Legrand : disparition graduelle des images. — Ce signe commence à se manifester dès la mort, et il faut environ douze heures pour que la transparence ait cessé complètement, comme on peut s’en rendre compte à l’aide de l’ophtalmoscope. C'est à ce défaut de transparence se manifestant peu à peu qu’il faut attribuer la disparition graduelle des trois images réfléchies par l’œil quand on place une bougie devant lui. Les deux premières images perdent leur netteté dans les instants qui suivent la mort et quelquefois pendant l’agonie, la troisième au bout de six à douze heures. Cette constatation a été indiquée par Legrand1 comme pouvant servir à reconnaître la mort réelle. Nous avons voulu étudier le phénomène signalé par Legrand, et, avec Josat et d’autres médecins, nous déclarons qu’il nous a été impossible de suivre les phases successives de la disparition des images aussi bien sur des cadavres d’animaux que sur des cadavres humains.

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