Académie des sciences, séance du o avril
SIGNES DUS A L’ARRÊT DE LA CIRCULATION o3
3° Vacuité »lc l’artère de la rétine. — A l'instant même de la mort, l’artère rétinienne, par suite de sa vacuité, n’est pas appréciable à l’ophtalmoscope. C’est là un excellent signe de mort découvert par Bouchut et communiqué par lui à l’Académie des sciences en 1867. L’auteur a vérifié le fait sur des mourants et sur des chiens qu’il a sacrifiés à cette intention, et toujours il a trouvé qu’au moment même où le cœur cessait de se faire entendre, l’ophtalmoscope permettait de constater la disparition de l’artère centrale de la rétine par suite de l’aplatissement de ses parois et de l’absence de sangartériel dans son intérieur. Malheureusement ce signe, comme tous ceux du reste observés à l’aide de l’ophtaimoscope — Bouchut lui-même le reconnaît, — ne peut être apprécié que par un médecin expérimenté, et encore faut-il qu'il se hâte et qu’il arrive à temps; car, ainsi que nous l’avons dit plus haut, la transparence des milieux de l’œil disparait au bout de douze heures au maximum, et alors l'emploi de l’ophtalmoscope est impossible. De plus, une embolie de l’artère centrale de la rétine, par la vacuité des vaisseaux qu’elle occasionnerait, pourrait déterminer un aspect de la rétine exactement semblable à celui décrit dans la mort.
4° Décoloration du fond de l’œil. — Vu à l’ophtalmoscope, le fond de l’œil offre une teinte rouge variable, plus ou moins éclatante suivant le teint des individus. Au moment où s’arrête la circulation, la teinte rouge disparaît, le fond de l’œil prend une apparence grise caractéristique que l’on ne retrouverait, paraît-il, dans aucun cas pouvant simuler la mort. Découvert par Bouchut en 1865 et communiqué par Poncet (de Strasbourg) en 1871 à l’Académie des sciences, ce signe, dû à la vacuité instantanée des capillaires, doit être constaté immédiatement après la mort, dans la première heure au moins : il est plus ou moins visible, en effet, selon lepoque de la mort, et il peut échapper à l’observation au bout d’un temps souvent très court.
5° Interruption gazeuse du sang des veines rétiniennes. T- D’après Bouchut, les veines rétiniennes offrent sur le cadavre des caractères particuliers qui permettent de les distinguer des memes veines chez un sujet encore en vie. « Leur volume, dit cet auteur, est notablement réduit, on ne distingue plus leur double contour, ni leur paroi, et la colonne sanguine qui les révèle encore reste immobile, souvent interrompue par des espaces assez larges remplis d’air, caractère anatomique certain de l’arrêt survenu dans la circulation cardiaque et vasculaire. On dirait la colonne interrompue d’un thermomètre à esprit-de-vin coloré. » Nous reconnaissons que c’est là un signe important, mais, comme le dit lui-même Bouchut, c’est un signe physiologique, et il ne peut être recherché que par un médecin spécialiste.
6° Rides de la cornée. — Il ne faut pas confondre ce signe avec celui de la toile glaireuse dont nous avons déjà parlé. Il s’agit ici de véritables petites rides qui ne peuvent être constatées qu’à l’aide de l’ophtalmo- •scope et que Bouchut, le premier, a signalées en 1867.
Ges rides de la cornée commencent à s’apercevoir quelques minutes après la mort et deviennent de plus en plus apparentes à mesure que le temps s’écoule. « On dirait que la cornée est un morceau de verre mouillé derrière lequel tout semble confus et nébuleux. » Bouchut a vu le fait se produire chez l’homme et chez les animaux, mais il est obligé de reconnaître que, chez quelques agonisants, le phénomène peut commencer à paraître environ six heures avant la mort.
Conclusion. — Les signes fournis par l’examen des yeux constituent, dans leur ensemble, un élément précieux de diagnostic : on sait que les marchands de gibier examinent toujours cet organe. Mais il faut une grande habitude de l’ophtalmoscope pour pratiquer l’examen de l’œil, et tous les médecins ne savent pas se servir de cet instrument; son emploi, du reste, est
impossible chaque fois que l’organe manque de transparence, ce qui est relativement très fréquent.
Art. VIII. — Face cadavéreuse.
Bien que le faciès des cadavres se présente sous des aspects fort variables, un ensemble de traits pourtant leur est commun qui caractérise le faciès hippocratique. Ainsi que le mot l’indique, ce n’est pas d’hier que ce faciès a été observé, et la plus belle description que nous en ayons se trouve dans les livres d’Hippocrate : « Front ridé et aride; yeux caves; nez pointu, bordé d’une couleur noirâtre; tempes affaissées, creuses et ridées; oreilles retirées en haut; lèvres pendantes; pommettes enfoncées; menton ridé et racorni; peau sèche, livide et plombée ; poils des narines et des cils parsemés d’une espèce de poussière d’un blanc terne; visage d’ailleurs fortement contourné et méconnaissable h » Ce faciès n’est pas exclusivement celui de la mort : on l’observe dans la fièvre typhoïde, dans le choléra asiatique et dans certaines affections de l’abdomen; il est comme le masque que revêt le visage de toute personne souffrant d’une maladie chronique ou très douloureuse.
Mais s’il est des vivants dont la physionomie rappelle celle des morts, il est aussi des morts dont la physionomie rappelle celle des vivants. Nous lisons dans Salluste que le visage de Catilina conserva, après la mort, l’expression farouche qu’il avait au moment où le traître fut tué. Lors de l’incendie de l’Opéra-Comique, en 1887, il fut permis à M. Brouardel de constater un fait bien curieux, et voici en quels termes il est rapporté par l’éminent professeur de médecine légale : « On trouva près de la buvette du théâtre vingt-neuf cadavres qui ne présentaient ni brûlures, ni violences;