‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 34 sur 78 · In Gazette médicale de Paris, nos 31 et · texte numérisé non relu

In Gazette médicale de Paris, nos 31 et

complète du corps à l’aide d’une température élevée L

Chez les animaux à sang froid, chez les grenouilles par exemple, le cœur sorti de la poitrine continue à battre pendant de longues heures, et nous savons, d’autre part, que certains de ces mêmes animaux continuent à se mouvoir, à nager, à sauter quelque temps encore après qu’on leur a arraché le cœur.

Art. II. — Réponse a ces objections : elles n’atteignent pas notre méthode.

Se basant sur les faits que nous venons de signaler, des auteurs ont cru devoir refuser toute valeur absolue au signe de mort fourni par l’arrêt des battements du cœur; ils répètent tous avec Josat et Deschamps : « Un organe qui manque quand la vie subsiste ne donnera jamais la preuve infaillible de la mort ». Au point de vue théorique, l’objection paraît sérieuse, mais au point de vue pratique qui nous occupe, elle est loin d’avoir toute la valeur qu’on lui accorde. Aux expériences de Spallanzani prouvant la persistance de la vie chez un animal à sang froid que l’on prive de l’organe central de la circulation, on peut opposer d’autres expériences du même physiologiste démontrant que les animaux (grenouille et salamandre), qui vivent encore un ou deux jours alors qu’on leur arrache le cœur, vivent trois, quatre, cinq jours et même au delà lorsqu’au lieu de leur enlever ce dernier organe on leur enlève le cerveau1 2. Conclurez-vous de ces dernières expériences qu’un homme pourra survivre plusieurs jours à la destruction complète de son cerveau?

L’excitation galvanique du pneumogastrique suspend, il est vrai, les mouvements du cœur, mais cette

1. Féré, Persistance des mouvements du cœur après la mort de Vcmbnjon. Société de biologie, séance du 12 janvier 1895.

2. Spallanzani, Expériences sur la circulation du sang dans V universalité du système vasculaire , traduit par Tourdes.

suspension n’est que momentanée, et Je cœur, après un arrêt de quinze à trente secondes, reprend ses mouvements quand bien même on continuerait la galvanisation : les pulsations réapparaissent, lentes

d’abord, puis avec un rythme plus rapide qui peut même dépasser pendant quelques instants le rythme du début, ainsi que l’a démontré Tarchanoff.

A l’encontre des expériences de Boucbut établissant qu’un animal ne peut survivre à l’arrêt du cœur, il existe, sans doute, d’autres expériences démontrant qu’un animal peut être rappelé à la vie alors que le cœur a cessé de battre depuis un certain temps; mais il faut que le temps écoulé soit très court, c’est là une condition essentielle sur laquelle insiste Claude Bernard : « Dans le cas, dit-il *, où la vie cesse sans qu’une lésion anatomique la rende impossible, tant que le cœur n’est pas mort, il y a lieu de ne pas désespérer de la ranimer. Si d’autres fonctions, au contraire, survivent aux mouvements du cœur, la sensibilité, soit même des mouvements convulsifs, il n’y faudrait pas songer : la mort doit être regardée comme réelle du moment que le cœur est arrêté depuis un certain temps. »

La suspension des fonctions cardiaques et circulatoires se manifestant sous l’influence de la volonté et de la respiration ne dure que quelques instants. Il ressort, du reste, des recherches de Windling 1 2 que la volonté et la respiration interviennent non pour arrêter le cœur, mais simplement pour en ralentir et en affaiblir les mouvements pendant quelques secondes, une ou deux minutes au plus.

Eh bien! soit, nous dira-t-on, l’arrêt prolongé du cœur est véritablement un signe certain de mort; mais

1. In Leçon sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857, p. 387.

2. Windling, De l'influence de la respiration sur la circulation ; exemples d'arrêts volontaires du cœur , thèse de Strasbourg, 1864. nH 759.

la persistance des battements de cet organe n’est pas une preuve de la persistance de la vie. Le raisonnement nous parait fort juste, et si jusqu’ici nous avons répondu facilement aux objections formulées contre le signe de Bouchut, nous nous déclarons incapable de réfuter cette dernière objection. Le cœur, en effet, porte en lui-même une des raisons de son activité, il a dans les petits centres nerveux, dans les ganglions que renferment ses parois, le principe d’une vie propre et indépendante dans une certaine mesure; c’est pourquoi il se contracte chez l’embryon alors qu’il n’existe pas encore de système nerveux central, de même que chez l’adulte, arraché de la poitrine et coupé en morceaux, il bat dans chacun de ceux-ci comme il bat dans la poitrine des suppliciés pendant de longues heures après la décollation. Un confrère de nos amis s’exercait à la médecine opératoire dans un amphithéâtre, et déjà il avait procédé à plusieurs opérations, lorsque, ouvrant le péricarde du cadavre sur lequel il travaillait, il s’aperçut que le cœur battait encore : le fait est absolument sûr et authentique. Goupil rapportait dans ses cours qu’étant élève il reçut un jour l’ordre de faire une autopsie à un moment très rapproché de la mort; le péricarde ouvert, il saisit le cœur, quand il crut sentir cet organe se contracter; la brusque section d’un gros vaisseau mit un terme au doute cruel qui s’éleva dans l’esprit du jeune médecin! Un nouveau-né est retiré de la rivière d’ill, avec le placenta et le cordon intact; un médecin pratique presque aussitôt l’autopsie; un témoin oculaire digne de foi affirma que, le péricarde ouvert, il avait vu le cœur battre encore. Tourdes, à qui nous empruntons ce dernier fait, ajoute : « Ces mouvements du cœur ne prouvent aucunement que l’on ait fait l’autopsie d’individus vivants. »

C’est en vain que Bouchut répond : « Le cœur dans ce cas est suspendu comme organe de la circulation, et

il ne persiste qu’à l’état de muscle, n’ayant plus que des propriétés de tissu et en particulier l’irritabilité musculaire. » Cette réponse n’en est pas une, elle suppose prouvé ce qui est à démontrer : car comment savoir par la simple auscultation que le cœur a cessé ses fonctions d’organe central de la circulation pour ne conserver que ses propriétés de tissu musculaire? L’objection reste tout entière, et nous nous trouvons d’autant plus à notre aise vis-à-vis d’elle qu’elle est impuissante à nous atteindre, notre méthode ayant four but de mettre en évidence non l'arrêt ou la persistance des battements du cœur, mais l'arrêt ou la persistance de la circulation du sang. « Qu’importe, dit avec raison Legallois 1 , que le cœur conserve son irritabilité plus ou moins longtemps qu’un autre organe, lorsqu’il est certain que fort longtemps avant qu’il l’ait perdue, et lors même que ses battements sont encore assez réguliers, il ne peut déjà plus entretenir la circulation et que, quand il est parvenu à ce degré de faiblesse, la mort est irrévocable. » D’où l’auteur conclut « qu’il s’en faut bien que le dernier terme de la vie s’étende jusqu’à l’abolition de l’irritabilité du muscle cardiaque ».

Et certes, Legallois n’est pas le seul à penser que l’arrêt complet de la circulation soit un signe de mort absolument certain : avec lui se trouve tout le corps médical, y compris Bouchut. Ce dernier, en effet, étant obligé, pour répondre à ses adversaires, d’établir une différence entre le cœur organe de la circulation et le cœur simple tissu musculaire, malgré lui, accorde aux moyens qui nous font connaître directement l’état de la circulation une supériorité marquée sur l’auscultation et les autres épreuves qui nous renseignent simplement sur l’état de contraction ou de repos du muscle cardiaque.

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