Legallois, Œuvres, avec notes de Pariset, 1, Paris
SI
L’arrêt des battements du cœur n’est donc qu’un signe négatif; mais, cette réserve faite, nous devons ajouter que c’est un signe négatif certain. Tant qu’on ne pourra pas nous opposer le cas d’une personne qui a pu être rappelée à la vie alors que le cœur, pendant un temps prolongé, avait cessé de battre , nous continuerons de croire que l’arrêt prolongé des contractions de cet organe ne peut laisser de doute sur la certitude de la mort. Nous disons arrêt du cœur et non pas absence des contractions cardiaques constatée par l’auscultation, et c’est à dessein que nous soulignons le mot arrêt, car il ne faut pas oublier que les battements du cœur peuvent ne pas avoir cessé d’exister alors qu’ils ont cessé de se faire entendre et qu’ils restent imperceptibles à l’oreille la plus fine à cause du peu d’énergie et de la faiblesse excessive de la systole. Les reproches que l’on adresse au signe lui-même, doivent s’adresser, non au signe, mais aux moyens d’investigation dont nous disposons pour constater ce signe : eux seuls sont les coupables.
De tous ces moyens, le plus en vogue est l’auscultation, le plus sûr est la cardiopuncture. Bien que nous en ayons déjà dit un mot, nous devons y revenir pour démontrer l'insuffisance de l’auscultation, les dangers et les inconvénients de la cardiopuncture et des autres épreuves qui ont été aussi recommandées.
§2. — Insuffisance, dangers et inconvénients des moyens employés jusqu’ici pour constater l’absence des battements du cœur.
Art. I. — Insuffisance de i/auscultation.
1° Le signe de Boiiclint; protestation du corps
médical. — En 1840, l'Académie des sciences ouvrit un concours sur la question des morts apparentes et
sur les moyens de prévenir les accidents terribles qui en sont la conséquence. Bouchut, dans le mémoire qu’il adressa à cette occasion à l’Institut, présenta l'absence prolongée une ou deux minutes des battements du cœur à i auscultation comme un signe certain et immédiat de la mort. « Nul état morbide, écrivait-il, chez l’homme ou chez les animaux les plus élevés dans l’échelle n’a la puissance de suspendre les mouvements du cœur. » Les conclusions de Bouchut lurent acceptées par la commission du prix, laquelle, par l’organe de Bayer, son rapporteur, déclara que
l’absence des battements du cœur, constatée par l' auscultation pendant l'intervalle de cinq minutes, c’est-à-dire pendant un espace de temps cinquante fois plus considérable que celui qui a été fourni par l’observation des bruits du cœur dans les cas d’agonie jusqu’à la mort, ne peut laisser aucun doute sur la cessation définitive de ces battements du cœur et sur la réalité de la mort. » Dans la séance du 29 mai 1848, l’Académie des sciences elle-même adopta les conclusions du rapport de Rayer, et le prix Manni fut décerné
Bouchut pour la découverte de son nouveau signe de mort.
Le corps médical, loin de ratifier les conclusions du rapport de Rayer, protesta vivement, déclara la doctrine de l’Académie erronée ou du moins comme étant trop absolue et capable d’engendrer de funestes méprises. De toutes parts surgirent des observations tendant à infirmer la valeur du signe de Bouchut, et la question est ici trop importante pour que nous manquions d’en citer quelques-unes.
2° Mort apparente avec absence complète des bruits cardiaques. — Observations. — Brachet (de Lyon) publia une série d’observations d’enfants venus au monde en état de mort apparente sur lesquels l’examen le plus minutieux ne permit point de constater, non pas des battements, mais le moindre frémissement du cœur.
Entre autres observations, il cite celle d’un enfant dont il n’entendait plus les battements du cœur et qu’il considérait comme mort, lorsqu’il lui vint l’idée d’appliquer son doigt sous le sternum à l’épigastre, et il sentit à la main des battements qu’il n’avait pu apprécier avec l’oreille.
Girbal, chef de clinique à la Faculté de Montpellier, fut appelé auprès d’une jeune fille que l’on considérait comme morte depuis plusieurs heures. Il constata sur cette jeune personne tous les signes de la mort réelle ou réputée telle : flaccidité des globes oculaires, pâleur et affaissement des joues, perte du mouvement et de la sensibilité, absence du pouls et refroidissement du corps. L’auscultation de la région précordiale pendant une ou deux minutes ne fit percevoir aucun battement; on ne percevait pas non plus le moindre mouvement diaphragmatique; tous les moyens employés furent inutiles ; et, quand on désespérait, la jeune fille revint spontanément à la vie h
« Nous affirmons, dit Josat, pour ce qui nous regarde, avoir eu plusieurs fois recours à l’auscultation minutieuse de la région du cœur, sans que ce moyen nous ait révélé aucun symptôme de vie. » Cet auteur déclare que l’épidémie de choléra de 1849 lui a fourni l’occasion de constater, dans de nombreux cas, que le signe fourni par l’auscultation était trop souvent infidèle pour lui accorder l’infaillibilité que lui attribue Bouchut.
Duchêne (de Boulogne), dans la clinique d’Andral, a constaté, chez un malade asphyxié par le chloroforme et qui put être rappelé à la vie, une interruption des battements du cœur qui dura cinq minutes. « L’arrêt des battements du cœur, dit-il, a été parfaitement établi chez ce sujet autant qu’on peut l’apprécier toutefois sans mettre le cœur à nu. Andral et son interne
1. Observation adressée àl’Académie de médecine le 25 mars 1851.
avaient ausculté le cœur avec le plus grand soin et avec l’intention de constater ce phénomène. »
La femme d’un médecin, traitée par Andral, resta en état de mort apparente pendant dix heures; durant tout ce temps, l’auscultation n’avait donné à l’illustre • professeur que des résultats négatifs.
Tournier nous dit avoir cessé de percevoir les bruits du cœur durant six heures chez un asphyxié qui revint néanmoins à la vie. Ce môme praticien rapporte qu’appelé en toute hâte auprès d’un général qu’il soignait depuis fort longtemps, il le trouva mort, sans pouls, sans le moindre battement cardiaque à l’auscultation la plus attentive, et voilà que quelques heures après, alors que le médecin avait constaté la mort et que tout l’entourage était convaincu de la réalité du décès, le général se remua, se tourna et demanda où il était, d’où il venait, où se trouvaient ses domestiques.
Une femme de trente-trois ans resta en état de mort apparente pendant plus de vingt minutes, sans que l’auscultation la plus minutieuse, pratiquée à diverses reprises, eût donné le moindre signe de vie (Observation de Brachet).
Le professeur Depaul a déclaré que, dans un grand nombre de cas de mort apparente chez les nouveaunés, il lui avait été impossible de constater par l’auscultation les frémissements du cœur, et que, même à l’époque où Bouchut avait produit son mémoire sur l’infaillibilité de l’auscultation du cœur comme un moyen de constater la réalité de la mort, il n’avait pas hésité à lui avouer qu’il ne partageait point son avis sur la valeur absolue de ce signe, attendu que dans maintes circonstances il l’avait trouvé en défaut. Il dit avoir plus de dix observations infirmatives de celles de Bouchut, en vertu desquelles il se croyait autorisé à s’inscrire en faux contre l’auscultation comme moyen infaillible de distinguer la mort réelle de la mort apparente.
Plugge (de Darmstadt) a ranimé par l’insufflation bon nombre de nouveau-nés chez qui l’ausçultation avait été négative.
D’Outrepont, au dire de Tourdes, faillit pratiquer l’opération césarienne sur une femme qui ne présentait ni pouls ni battements du cœur, et qui cependant revint à la vie.
Chez un pendu de Boston, le cœur avait cessé de battre depuis plus d’une heure, lorsque les docteurs commis à l’examen du cadavre déclarèrent la mort définitive, et, à l’ouverture de la poitrine, on constata que le cœur battait encore. Durant la première heure, on compta 40 pulsations par minute; au bout de la deuxième heure, il y avait encore 5 pulsations par minute; et ce ne fut que trois heures après l’ouverture du thorax que les battements du cœur cessèrent complètement (Observation de Brown-Séquard).
Une dame de vingt-neuf à trente ans, à la suite d’un accouchement laborieux, immédiatement après la délivrance, tombe dans un état de mort apparente. Plus de pouls, plus de respiration, plus de battements de cœur perçus par l’oreille appliquée sur la poitrine pendant cinq minutes, résolution complète de tous les membres, face pâle, lèvres décolorées, en un mot, tous les signes de la mort. La malade est rappelée à la vie par l’insufflation et la respiration artificielle (Observation des Drs Lorne et Boinet).
La dame Lemaine, âgée de 40 ans, à la suite d’un accès de fièvre pernicieuse, est considérée comme morte : absence des bruits du cœur pendant quatre heures et retour à la vie (Observation de Bourgeois).
Maisonneuve a cité une observation de mort apparente par hémorragie avec cessation des bruits du cœur pendant un quart d’heure.
Dans ses Leçons cliniques sur le choléra , professées à l’Hôtel-Dieu, Briquet parle d’un malade observé par
lui, chez qui la vie s’est prolongée quatre heures après la cessation des bruits du cœur.
A ces observations, nous pourrions encore en ajouter un très grand nombre, mais nous estimons que celles que nous venons de citer, suffisent pour démontrer que les résultats négatifs de l’auscultation ne peuvent fournir à eux seuls un signe de mort absolument certain. Et comment en serait-il autrement! Les résultats de l'auscultation, en effet, sont à la fois objectifs et subjectifs, et s’ils varient avec le sujet que l’on ausculte, ils varient aussi avec le sujet qui ausculte. Là où celui-ci entendra un bruit très net, celui-là n’entendra qu’un bruit sourd, confus, un vague murmure, un troisième n’entendra rien. On ne saurait donc logiquement attribuer un caractère d’infaillibilité à un signe dont la valeur augmente ou diminue suivant la finesse de l’ouïe de celui qui est appelé à le constater. On pourra, il est vrai, accroître l’acuité de l’organe avec un microphone; mais il faut avoir cet appareil sous la main, et, même avec son emploi, on n’échappera pas à certaines causes d’erreur.
3° Mort réelle avec perception de faux bruits cardiaques. — Observations. — Bien plus, une oreille peu exercée sera exposée à confondre les bruits du cœur avec certains bruits engendrés par les liquides et les gaz en mouvement dans la poitrine ou dans l’intestin. Les deux observations suivantes doivent nous mettre en garde contre l’erreur que l’on peut commettre en cette circonstance.
Félix Ganal est appelé par un Anglais pour embaumer sa femme et vérifier par tous les indices possibles si la mort était réelle. Il applique l’oreille sur la région du cœur et perçoit, à des intervalles assez réguliers, un bruit sourd ayant quelque analogie avec les bruits du cœur, et cela pendant plus de deux minutes. L’auteur avoue que dans ce cas il aurait été très embarrassé s’il n’avait eu d’autres ressources pour constater la mort.
L’autre observation est de Jozat : « Quelque temps après la mort certaine, dit-il, quand nous appliquions l’oreille sur la région du cœur, nous percevions bien distinctement une sorte de crépitation humide, ayant la plus grande analogie avec les frémissements du cœur lui-même et pouvant certainement être confondue avec eux. Mais à mesure que l’oreille presse moins sur le thorax, cette crépitation est elle-même moins appréciable, et elle cesse de l’être si l’oreille est seulement appliquée sans compression. On voit, du reste, que ce phénomène est dû à la présence des liquides dans la cavité thoracique. »
« Hier, continue l’auteur, nous avons pu faire observer ce même phénomène à un confrère appelé en même temps que nous auprès de M. B.... rue de Choiseul, mort subitement d’une rupture du cœur ou de l’un des gros troncs artériels. La mort datait d’une demi-heure, et une auscultation superficielle eût certainement fait naître l’idée que la vie n’était pas entièrement éteinte. »
A ces bruits, il faut ajouter ceux qu’engendre la fermentation cadavérique, et ce ne sont pas les seuls qui puissent induire le médecin en erreur. Il est d’autres bruits, en effet, que l’on entend lorsqu’on maintient sur une poitrine l’oreille appliquée sans interruption pendant plusieurs minutes : ce sont des bruissements, des souffles, des murmures de toutes sortes. Ces bruits viennent non du cœur que l’on ausculte, mais du cœur de la personne elle-même qui ausculte : celle-ci entend les battements de son propre cœur, et ce phénomène rend impossible une auscultation prolongée.
4° Les hésitations de Boiichut : l’auscultation remplacée par la cardiopuncture. — En face de l’évidence des faits qu’on lui objectait, Bouchut parut hésiter, il fut moins affirmatif; et l’Académie des sciences, en couronnant quelques années après le travail de Josat, lequel n’admettait comme signe certain de la mort que
le seul phénomène de la décomposition cadavérique, l’Académie des sciences elle-même sembla reconnaître qu’elle s’était un peu trop hâtée de sanctionner les conclusions du rapporteur Rayer. Ce ne fut plus une suspension des bruits du cœur pendant cinq minutes que demanda Bouchut, mais une suspension de vingt minutes ou mieux une suspension constatée pendant cinq minutes sur chacun des quatre points cardinaux du cœur. « Si quelqu’un trouve ce temps trop court, ajoute-t-il, et le chiffre de vingt minutes trop faible, il peut l’élever et mettre une heure, par exemple. » Puis, de concession en concession, il va jusqu’à accorder 12 heures et même 24 heures. Mais il sent que, malgré toutes ces concessions, il ne peut échapper aux objections de ses adversaires, et il finit, en dernier lieu, par se rabattre sur la cardiopuncture. « En supposant, dit-il, que les adversaires de V auscultation soient ici dans le vrai , il n’y a pas que ce moyen pour apprécier la persistance des mouvements du cœur et de la circulation. Est-ce que la cardiopuncture avec une aiguille capillaire ne peut pas être employée?» Eh! sans doute la cardiopuncture peut être employée! car elle nous paraît beaucoup plus infaillible que l’auscultation, et elle sera affirmative là où celle-ci aura été négative. Ce procédé, malheureusement, quoi qu’en disent Bouchut et quelques autres auteurs, n’est pas sans danger, il est surtout peu pratique et difficilement accepté par les familles.
Art. II. — Supériorité de la cardiopuncture sur l’auscultation. Ses dangers et ses inconvénients.
1° Supériorité de la cardiopuncture sur l'auscultation. — a. Preuve expérimentale. — Anesthésiez un lapin jusqu’à la résolution complète, auscultez alors le cœur, et il vous arrivera souvent de ne plus entendre aucun bruit, pas même un simple murmure. Pratiquez
la cardiopuncture, et vous verrez se produire dans l’aiguille des mouvements oscillatoires vous indiquant que le cœur n’a pas encore cessé de battre ; dans ce cas, des tentatives de rappel à la vie peuvent être suivies de succès. Lorsqu’on sacrifie un animal, on constate par l’auscultation que les battements du cœur vont en s'affaiblissant, un bruit disparaît, puis l’autre, et on n'entend plus rien ; la cardiopuncture pourtant est affirmative : ouvrez la poitrine, et vous trouverez que le cœur bat encore.
Ces observations, que nous avons eu occasion de vérifier maintes fois dans le cours de nos expériences, démontrent suffisamment, au point de vue de la certitude des résultats, la supériorité de la cardiopuncture sur la simple auscultation et même sur l’auscultation prolongée. Du reste, dès 1861, des expériences avaient été entreprises au sein de la Société médicale 'pratique de Paris, dans le but de constater la valeur de la cardiopuncture. Ces expériences furent très concluantes : de nombreux animaux furent rappelés à la vie alors que l’auscultation était absolument négative et que la persistance des battements du cœur ne se manifestait que par la cardiopuncture; tout rappel à la vie fut suivi d’insuccès quand le cœur avait cessé complètement de battre.
Pour que les battements du cœur s’entendent, il faut donc que cet organe se contracte avec une certaine énergie : ceci est vrai pour les animaux et aussi pour l’homme, et il existe de nombreux faits cliniques tendant à démontrer que le cœur peut continuer à fonctionner sans que l’oreille la plus exercée perçoive le moindre bruit.
b. Preuve clinique. — M. le Dr Pantaloni, chirurgienmajor de l’hôpital de la Conception (Marseille), est appelé en toute hâte, en octobre 1894, auprès de son père mourant : il fut assez heureux pour assister à ses derniers moments. L’agonie dura de minuit à trois
heures du matin; pendant tout ce temps, notre ami ne cessa d’ausculter le cœur et d’examiner le pouls : le cœur ni aucune artère ne battaient, pas le moindre mouvement ne fut constaté, quoiqu’en pareil cas, la piété liliale aidant, on soit plutôt porté à entendre des bruits qui n’existent pas que porté à méconnaître des bruits qui existent réellement. Cependant la respiration persistait: les mouvements respiratoires étaient lents sans doute, mais nettement apparents. La circulation n’était donc pas arrêtée, le cœur battait encore, mais les moyens ordinaires d’investigation employés étaient insuffisants pour rendre ces signes apparents, et il aurait fallu avoir recours à la cardiopuncture pour mettre en évidence la persistance des contractions cardiaques.
Hamon (1862) nous dit s’être servi avec succès de la cardiopuncture pour établir le diagnostic de la vie dans un cas où la mort paraissait absolument certaine, alors que l’examen du pouls et l’auscultation du cœur n’avaient donné que des résultats négatifs.
Le Dr Edmond Mathelin, ennemi avoué de l’arrêt des battements du cœur comme signe certain de mort, reconnaît néanmoins dans sa thèse inaugurale (Paris, 1871) que « le rappel à la vie a été possible dans des cas où la vie ne se révélait plus que par le procédé de l’acupuncture, mais jamais quand t'aiguille était immobile ».
L’histoire du pendu de Boston dont le cœur, à l’ouverture de la poitrine, battait encore, alors que l'auscultation depuis une heure ne donnait plus aucun signe de vie, est aussi toute en faveur de la cardiopuncture, et ce n’est pas certes la seule observation qui appuie notre manière de voir. Des observations de ce genre existent en si grand nombre que tous les auteurs, Bouchut lui-même, sont obligés de reconnaître à la cardiopuncture une supériorité incontestable sur l’auscultation.
Mais la pratique de cette épreuve est-elle réellement sans danger et ne présente-t-elle aucun inconvénient? On en jugera par ce qui suit.
2° Dangers et inconvénients de la cardiopuncturc.
— a. Dangers. — Si nous nous rapportons à la thèse d’agrégation de Jamais (1857), laquelle renferme, avec un historique et une bibliographie étendus, 121 observations, et au mémoire de Fischer1, qui contient l’analyse de -452 cas, nous demeurons convaincu qu’une simple piqûre du cœur peut n’être pas toujours aussi bénigne que veulent le dire certains auteurs. Au nombre des corps vulnérants les plus divers indiqués dans les observations, nous voyons figurer non seulement des épées, des couteaux, des poignards, des baïonnettes, mais aussi des aiguilles, des stylets, une branche de compas, des poinçons, de simples épingles, c’est-à-dire des instruments dont l’action n’était pas plus à redouter que celle de l’aiguille à cardiopuncture. Dans une observation de Ferguson, il s’agit d’un enfant de douze ans qui reçut un coup d’alène de cordonnier dans le cœur, et mourut subitement au bout de huit jours. Une autre observation importante, mais qui néanmoins n’offre pas toutes les garanties désirables, est celle de ce seigneur de la cour de Sardaigne auquel sa femme avait enfoncé, pendant son sommeil, line épingle d’or dans le cœur, et dont la mort fut instantanée. Récemment M. Magnan, à la Société de médecine légale (séance du 21 avril 1890), a fait une communication très intéressante sur un cas de suicide jiar blessure du
1. In Arcli. fur klinische Chirurgie , t. IX, p. 511. Voir aussi Alphonse Sanson, Plaies du cœur, thèse de Paris, 1821, n° 259; l’article d’Ollivier d’Angers, in Dict. de médecine en 30 vol., Paris, 1834, t. VIII; Jobert, Réflexions sur les plaies pénétrantes du cœur, in Archiv. gêner, de médecine , 3e série, t. VI, p. 5, 1839; Gérard, Sur la léthalité des plaies pénétrantes du cœur, thèse de Strasbourg, 1858; Legouest, Traité de chirurgie d’armée, Paris, 1863; Dunlop, On ruptur of lhe heart, in Edimb. Med. Journ., mars 1866.
cœur avec une épingle mesurant à peine trois centimètres, épingle qui, introduite dans le sixième espace intercostal au-dessous du mamelon, avait pénétré dans la pointe du ventricule gauche et avait provoqué une forte hémorragie dans la cavité du péricarde. Aux expériences de Bretonneau et de Velpeau, établissant que les piqûres du cœur chez les animaux ne sont pas dangereuses, on peut opposer celles de Desclaux qui produisit une endocardite chez des lapins en leur enfonçant une aiguille dans l’organe central de la circulation.
Vigné, se basant sur les expériences de Béclard, lequel a démontré que des accidents graves, la mort même, pouvaient survenir à la suite de piqûres profondes au sein des organes, a fait la guerre à la cardiopuncture et essayé de faire disparaître ce mode d’exploration qu’il déclare criminel. « C’est une ressource barbare, dit Josat, à laquelle on ne doit jamais avoir recours. On peut même se demander si celui qui osa le premier la proposer eut jamais le triste courage de l’expérimenter. » Le professeur Chomel pense « que ce serait compromettre l’art que de tenter un moyen aussi hardi que l’acupuncture du cœur ».
Nous estimons que ces derniers auteurs, à l’encontre des autres, ont trop exagéré les dangers de la cardiopuncture, et nous croyons être dans le vrai en disant que cette opération, sans présenter des dangers très graves, peut n’être pas toujours inofîensive et ne doit être pratiquée que dans certains cas spéciaux, alors qu’il n’existerait aucun autre signe pour s’assurer de la réalité du décès.
b. Inconvénients . — La cardiopuncture , du reste, sera toujours très difficilement acceptée des familles. Aux yeux du vulgaire, enfoncer une pointe d’acier dans le cœur de quelqu’un, c’est vouloir le tuer sûrement. Dans tout le cours de notre pratique médicale, nous n’avons eu recours qu’une seule fois à ce moyen d'exploration, et les ennuis que nous en avons éprouvés nous
ont engagé à ne jamais plus l'employer. Voici le fait : En février 1893, à Marseille, rue Colbert, mourait d'un cancer à la matrice une de nos clientes, la dame C. D..., âgée de trente-cinq ans, à laquelle nous donnions des soins depuis près de deux ans. Après nous être assuré de la certitude de la mort par tous les moyens dont nous pouvions disposer, nous signâmes le certificat de décès. A l’heure fixée pour les funérailles, le cortège arrive, le prêtre est à la porte attendant le cercueil. Cependant l'entourage, composé d’un monde particulier, de dames galantes surtout, toutes gens à préjugés et crédules par excellence, estimaient que la mort n’était pas certaine : l’une avait vu ceci, l’autre avait vu cela, et les histoires allèrent leur train, tant et si bien que le prêtre dut retourner à l’église sans le corps. Immédiatement le bruit se répandit dans le quartier que la dame C. D.... n’était pas morte et qu’on avait failli l’enterrer vivante : le médecin s’était trompé. Nous retournons au domicile, nous examinons à nouveau le cadavre et une deuxième fois nous déclarons la mort certaine et réelle; on exige des incisions, des brûlures, nous nous y refusons. Enfin, impatienté, nous demandons une épingle à cheveux, nous l’enfonçons dans la région précordiale, au niveau du cinquième espace intercostal, et nous faisons constater que l’épingle est absolument immobile. Mais un cri de terreur s’était échappé de toutes les poitrines au moment où nous enfoncions l’aiguille; le lendemain, pendant les funérailles, à ceux qui s’étonnaient de revoir le prêtre et qui demandaient si la dame C. D.... était bien morte, on laissait entendre qu’aucun vivant n’aurait résisté à l’épreuve que nous lui avions fait subir, et que si elle était morte, c’était le médecin qui l’avait tuée. Ce fut un événement dans le quartier, où pendant quelques jours nous fûmes montré au doigt, et nous eûmes toutes les peines du monde à obtenir le silence de la part de la presse.
Art. III. — Dangers et inconvénients des autres épreuves.
Les épreuves dont il nous reste à parler peuvent évidemment être considérées comme décisives; mais les dangers et les inconvénients quelles présentent dans leur application, n’échappent à personne. Aussi n’insisterons-nous pas! Nous nous contenterons d’indiquer simplement ces épreuves, renvoyant le lecteur à ce que nous en avons déjà dit dans la première partie de ce travail.
1° Mise à mi du cœur. — Le chirurgien Joubert, à la suite de la lecture de l’ouvrage de Sénac sur le cœur, avait pris l’habitude de ne jamais disséquer un cadavre sans le soumettre à une épreuve, « qui devrait être reçue, dit Fodéré, dans les hôpitaux, où l’on attend rarement l’expiration du délai prescrit par les rituels pour faire transporter les cadavres à l’amphithéâtre ». Ce chirurgien faisait une légère incision entre deux côtes à gauche, à l’endroit où se pratique l’opération de l’empyème; il portait ensuite un doigt sur le cœur et s’assurait ainsi si ce muscle avait absolument perdu tout mouvement. « C’était une précaution, dit'Tourdes, qui ressemblait fort à une autopsie. » On ne pouvait pas mieux caractériser en deux mots cette épreuve par trop décisive.
2° Excitation directe des parois dn cœnr. — Un
auteur a encore proposé de piquer la veine jugulaire et d’y introduire un stylet qui, poussé jusque dans le cœur, explorerait et ranimerait, en cas de mort apparente, la contractilité musculaire de l’organe. Nous ne connaissons qu’une seule observation1 où il est dit qu’on eut recours à l’emploi de ce procédé ; ce fut, du reste, sans succès et nous ne pensons pas qu’un médecin
1. Obs. de Bérard in üict. des sciences médicales , art. Submersion, p. 570, t. XII, 3° s.
soit jamais assez hardi pour recommencer l’expérience.
Conclusion : Le vrai signe de mort est non dans i' arrêt du cœur , mais dans V arrêt 'prolongé de la circulation. — L’auscultation est loin d’être infaillible ; le cœur qu’elle nous désigne comme étant sans mouvement, la cardiopuncture et la mise à nu nous le montrent continuant à battre régulièrement. Mais de ces deux épreuves, la mise à nu du cœur est un moyen homicide et la cardiopuncture est un moyen dangereux et difficilement accepté des familles. Bien plus, la persistance des battements du cœur n’est un signe de vie qu’en tant qu’elle indique une persistance de la circulation sanguine ; rigoureusement la mort peut être réelle alors qu’il existe encore, chez les décapités par exemple, des battements de cœur. L’épreuve infaillible est celle qui démontre l’arrêt définitif ou la persistance de la circulation.
Or, les procédés suivis jusqu’ici pour faire connaître directement l’état de la circulation — nous l’avons démontré dans la première partie de ce travail, — sont sujets à de nombreuses causes d’erreur et de plus dangereux et peu pratiques si l’on s’adresse à l’artériotomie, qui est l’épreuve la plus sûre. Nous croyons donc bien mériter de la médecine et de l’humanité en faisant connaître les moyens simples et faciles que nous avons eu l’idée d’employer pour faire le diagnostic de la mort, moyens inoffensifs qui donnent des renseignements immédiats et absolument certains sur l’état réel de la circulation.