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CHAPITRE VII

AUTRE PREUVE CAPITALE DE LA VALEUR DE NOS PROCÉDÉS. QUAND ET COMMENT IL FAUT EN FAIRE L’APPLICATION.

§ 1. — Le retour spontané à la vie ou obtenu à, l’aide d’un traitement est une preuve de la persistance de la circulation dans la mort apparente.

Dans le chapitre qui précède, nous avons passé en revue les principaux états de mort apparente, et nous pensons avoir démontré que dans aucun de ces états il n’existe un arrêt complet et prolongé de la circulation du sang. Aux preuves déjà données, nous allons en ajouter une autre capitale, absolument convaincante, preuve que nous tirerons du retour spontané à la vie ou obtenu à l’aide de différents moyens employés dans le traitement de la mort apparente.

Quel est, en effet, le but poursuivi par l’emploi de chacun de ces moyens? Les uns tendent à rétablir indirectement la respiration en excitant le centre respiratoire (tractions rythmées de la langue, excitations diverses des muqueuses et de la surface cutanée), les autres tendent à rétablir plus directement la circulation en établissant une ventilation pulmonaire (respiration artificielle, insufflation, aspiration, galvanisation du diaphragme ou du nerf phrénique); mais le but final poursuivi, quel que soit le moyen employé, est toujours le même, car c’est toujours l’asphyxie qu’en dernier lieu il faut combattre, et ce but est celui-ci : éliminer du sang les gaz toxiques qu’il peut renfermer

Icard. — La mort. 1 5

ou l’acide carbonique qui s’y trouve accumulé, et, à la place, y introduire de l’oxygène en quantité suffisante pour entretenir et activer les fonctions de l’organisme, fonctions dont l’état languissant est la cause de la mort apparente, et dont l’arrêt prolongé serait une cause de mort réelle. Or, si le sang ne circule plus, si les globules rouges ne viennent pas successivement, chacun à tour de rôle, se débarrasser des gaz toxiques ou irrespirables dont ils sont chargés pour s’approvisionner d’oxygène, c’est en vain que par des procédés ingénieux nous introduirons de l’air dans les poumons; l’air sortira tel qu’il est entré, avec la même composition chimique, n’ayant rien pu prendre ni céder au sang, puisque celui-ci, par suite de son immobilité, n’a de contact avec l’air que dans la quantité de lui-même qui se trouve dans les capillaires du poumon et y reste en permanence.

C’est pourquoi le docteur Pacini, inventeur d’un procédé de respiration artificielle, se préoccupant à juste titre du ralentissement de la circulation chez les personnes en état de mort apparente, reproche à l’insufflation d’amener une augmentation de pression dans le poumon et dans la cage thoracique, tandis qu’à l’état normal pendant une inspiration naturelle, c’est au contraire une diminution de pression qui se produit. Or, par suite d’une augmentation de pression, l’acide carbonique ou les gaz toxiques contenus dans le sang n’auraient aucune tendance ou une tendance moindre à s’échapper de l’organisme, la compression des capillaires apportant un obstacle à la pénétration du sang dans le poumon, et le cœur, loin de bénéficier de l'insufflation, en subirait au contraire une gêne qui diminuerait encore l’énergie de ses battements. Évidemment le docteur Pacini est allé trop loin quand il a dit :

« Donc, en traitant les asphyxiés par le procédé de l’insufflation, on ne fait que les achever »; néanmoins le reproche de Pacini n’est pas sans un certain fonde-

ment, et l’opinion généralement admise est que dans la mort apparente il n’existe pas un arrêt complet de la circulation. Si le courant sanguin était définitivement arrêté, aucun mouvement de la cage thoracique, aucune contraction galvanique du diaphragme ne seraient capables, croyons-nous, de ranimer le sang et de le faire circuler à nouveau, tandis qu’une puissante impulsion par ces mêmes agents sera donnée au courant sanguin s’il n’est que ralenti, et simplement diminué dans sa force et son intensité.

Ce n’est pas une opinion personnelle, c’est l’opinion de tous ceux qui se sont appliqués à l’étude du traitement de la mort apparente, c’est l’opinion des plus éminents physiologistes, l’opinion de Claude Bernard. Voici ce que nous lisons dans cet auteur 1 : « Quand l’animal anesthésié semble menacé de subir l’effet toxique du chloroforme, le moyen le plus efficace pour combattre l’accident serait la respiration artificielle : en effet, pour éviter la mort, il s’agit de maintenir ou de rétablir la circulation, qui permettait l’élimination du chloroforme du sang. Mais la respiration n’a aucun résultat utile quand le cœur est arrêté. En effet , la première condition pour que la respiration artificielle puisse être pratiquée , c'est que les battements du cœur ne soient point suspendus », c’est-à-dire, en d’autres termes, que la circulation continue. Quand Claude Bernard dit que pour éviter la mort, il faut rétablir la circulation , il ne parle pas d’une circulation éteinte qu’il faut ranimer, mais d’une circulation languissante et qui est sur le point de s’éteindre, qu’il faut activer et rétablir dans son état normal : c’est bien là l’idée du maître, ainsi que le démontre la lecture du contexte.

Un animal que l’on empoisonne par le curare ou la strychnine, un animal dont on a piqué le nœud vital,

1. In Leço?is sur les anesthésiques et sur l’asphyxie. Paris, 1875,

meurent asphyxiés par arrêt de la respiration, mais si on entretient cette dernière fonction par des procédés artificiels, si l’on introduit dans le poumon la quantité d’oxygène nécessaire, tout danger est conjuré et les animaux continuent à vivre. Un pareil résultat ne peut s’expliquer que par la persistance de la circulation, et si le curare, la strychnine ou la lésion du nœud vital arrêtaient le cœur comme ils arrêtent le poumon, la respiration artificielle serait impuissante à ranimer la circulation éteinte et à rappeler à la vie les animaux, qui succomberaient sûrement malgré la ventilation pulmonaire.

Troja a vu des chiens suffoqués par la vapeur de charbon rester sans aucun mouvement de respiration pendant quinze minutes et revenir d’eux-mêmes par la seule exposition à l’air libre. Une semblable constatation a été faite par Tourdes sur des lapins qui, mis de côté comme morts à la suite d’absorption de gaz toxiques, se ranimèrent lentement contre toute attente. On n’a pas oublié le fait de notre chien qui, laissé comme mort à la suite d’une chloroformisation poussée trop loin, fut le lendemain retrouvé par nous plein de vie. Comment expliquer ces résurrections spontanées? Le sang aurait-il pu recouvrer ses propriétés revivifiantes s’il fût resté immobile dans les vaisseaux, s’il n’eût rejeté dans le poumon le poison dont il était imprégné et s’il n’y eût puisé l’oxygène indispensable à la vie des tissus? Non seulement la circulation du sang, mais aussi la respiration, nécessairement, ne doivent pas être abolies d’une façon complète chez tout asphyxié qui, spontanément, sans le secours de l’art, reprend l’usage de ses sens, et ces retours spontanés à la vie ne sont pas seulement fréquents chez les animaux mis artificiellement en état de mort apparente, ils s’observent aussi chez l’homme : nous avons cité plus haut de nombreux faits de retour spontané à la vie chez des personnes frappées de la foudre, chez des

électrocutés, chez des ivrognes, etc., et surtout chez des nouveau-nés que l’on avait abandonnés comme étant définitivement morts.

Lors de la discussion qui, en 1876, accompagna à l’Académie de médecine la présentation du spirophore de Woillez, G. Collin (d’Alfort) essaya de fixer jusque dans quelle limite la respiration artificielle pouvait présenter une certaine utilité. Il se demanda comment on pouvait espérer obtenir l’artérialisation du sang — ce qui est en somme le but poursuivi, — alors que les contractions du cœur sont très ralenties et si faibles que chacune d’elles ne peut faire pénétrer qu’une ondée sanguine insignifiante dans la petite circulation. L’affaiblissement du cœur est très rapide et Collin estime que, lorsque les mouvements sont bornés aux oreillettes, la mort doit être considérée comme confirmée. Le temps pendant lequel l’intervention pourrait aboutir à un succès, d’après cet auteur, serait donc extrêmement limité et ne s’étendrait pas, en général, au delà de cinq à six minutes. Certes, il ne faudrait pas conclure de là que, passé ce temps, il n’y eût plus aucun espoir de rappeler à la vie un sujet en état de mort apparente : car on ne peut connaître le moment exact de l’arrêt de la circulation ou du cœur, et dans le doute, le plus sûr est de continuer les manœuvres tant qu’on n’a pas la certitude de la'mort réelle.

On a répondu à Collin que ce n’est pas uniquement l’artérialisation du sang qu’on demande à la respiration artificielle, mais aussi une véritable excitation générale qu’il est légitime d’espérer, puisqu’on a vu la respiration naturelle se rétablir après des insufflations d’un gaz inerte. Certes, nous ne rejetons pas l’action de l’air sur les ramifications terminales du pneumogastrique, et nous admettons qu’en excitant le centre respiratoire cette action aide puissamment au rétablissement de la respiration; mais nous ne comprenons pas comment, à leur tour, les mouvements respira-

toircs peuvent rétablir la circulation du sang, si la circulation se trouve complètement suspendue. Si, par l’introduction dans le poumon d’un gaz impropre à l’hématose (azote ou hydrogène), on a pu rappeler à la vie des chiens étranglés en faisant revenir spontanément les mouvements respiratoires, il faut, croyonsnous avec Paul Bert *, attribuer en partie ce curieux résultat à la 'persistance de la circulation. « Le sang qui continue à circuler dans les poumons, écrit cet auteur, se débarrasse à chaque inspiration de l’acide carbonique qu’il contient en excès; c’est surtout, en effet — il n’est pas inutile de le faire remarquer en passant, — dans ce mode de l’asphyxie et dans ceux qui s’en rapprochent directement, comme la submersion et la pendaison, que l’acide carbonique s’accumule en grandes proportions dans le sang », et nous avons vu plus haut Paul Bert déclarer qu’il n’existe dans la science aucun cas bien avéré de rappel à la vie après cessation des battements du cœur à la suite d’asphyxie. Et ce qui prouve que le retour de la respiration à l’état normal n’est pas seulement l’effet d’un réflexe, mais aussi la conséquence de l’absorption de l’oxygène par les globules sanguins en circulation, ce sont les heureux résultats obtenus dans le traitement de la mort apparente par l’insufflation d’oxygène pur ou d’un mélange d’oxygène et d’air atmosphérique. Ce mode de traitement a été employé avec succès par Chaussier, Erichsen , Gorey, Kay, Bonnaire, Landais, Rivier, Mme Henry, etc.

Cependant les expériences de Boehm 1 2 semblent indiquer pour les animaux asphyxiés une survie beaucoup plus considérable que celle fixée par G. Collin. Boehm a expérimenté sur des chats qu'il empoisonnait

1. Paul Bert, article Asphyxie, in Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. III, p. 564.

2. Boehm, Archiv. für experimental Pathol, und Pharmakol.; Bancl VIII, 1877.

MODE D’ArPLICATION DES PROCÉDÉS DE L’AUTEUR 259

avec du chloroforme ou des sels de potasse, et sur d'autres qu’il asphyxiait par l’obturation de la trachée ou par des inhalations d’oxygène : la persistance des contractions cardiaques était indiquée par un kymographe avec lequel l’artère carotide était en communication. Quand l’animal paraissait être en état de mort apparente, il tentait de le ranimer par des insufflations faites directement dans la trachée et par une compression rythmique du thorax. Or, les animaux empoisonnés par le chloroforme purent être rappelés à la vie, alors que le cœur avait cessé de battre (au moins de façon à transmettre une impulsion à la carotide) depuis 7, 8, 9 et même 19 minutes, et que la respiration ne s’effectuait plus depuis 10, 13, 14 et 24 minutes : l’intervention n’avait commencé que 1, 3 1/2, 3 et 9 minutes après l’arrêt du cœur. Chez les animaux asphyxiés par privation d’air, la survie était moins longue, Boehm ne réussissait à les ranimer que si les manœuvres étaient commencées immédiatement et au plus tard 1 minute à 1 minute 1/2 après l’arrêt du cœur.

Les résultats de ces expériences, de celles du moins pratiquées sur le premier groupe de chats, c’est-à-dire sur les chats empoisonnés par le chloroforme ou les sels de potasse, diffèrent des résultats obtenus par Collin et par d’autres éminents physiologistes, tels que Claude Bernard et Paul Bert, et demanderaient peutêtre à être confirmés. Mais admettons que les résultats des expériences de Boehm soient l’expression exacte de la vérité et que l’absence d’impulsion constatée dans le manomètre adapté à la carotide de l’animal en observation soit un indice certain de l’absence de toute circulation 1 , nos procédés — nous avons déjà dit pour-

1. Le procédé employé par Boehm pour constater la persistance de la circulation nous paraît défectueux; nous estimons, en effet, qu’unecirculation réduite à son minimum peut continuer .à se faire sans influencer un manomètre, à moins que celui-ci ne soit d’une sensibilité extrême.

quoi — ne sont pas atteints par ces résultats et conservent toute la valeur que nous leur attribuons, pourvu qu’ils soient appliqués suivant les règles que nous avons indiquées et que nous tenons à résumer une dernière fois en terminant.

§ 2. — Quand et comment doit se faire l’application de nos procédés.

Donc, tout état de mort apparente ne s’accompagne amais que d’un ralentissement et non d’un arrêt complet et prolongé de la circulation du sang; si, dans certains cas, il existe un arrêt du courant sanguin, cet arrêt ne peut être que momentané et la circulation doit reprendre aussitôt. Nous avons épuisé toutes les preuves et tous les arguments, et la démonstration que nous avons faite de cette vérité biologique, nous paraît absolument convaincante et de nature à lever tout doute dans l’esprit du lecteur. Non moins éclatante est la démonstration que nous avons faite de l’excellence de nos procédés : quelque languissante que soit la circulation, en toutes circonstances, ceux-ci donnent la preuve palpable, matérielle, de la persistance du courant sanguin.

M. le professeur Brouardel, rapporteur de la commission 1 nommée pour examiner notre mémoire à l’Académie des sciences, adresse à notre méthode le reproche suivant : « Un accident brusque est survenu, il y a une commotion cérébrale, syncope, inhibition : le médecin n’entend plus les bruits du cœur, il faut qu’il intervienne sans délai pour provoquer le retour à la vie par tous les moyens à sa disposition. Perdra-t-il son temps, pour perfectionner son diagnostic, à injecter,

1. Composée de MM. Bouchard, Marey, Verneuil, Potain et Brouardel.

sous la peau des solutions dont il devra rechercher les caractères chimiques dans les excreta? Aura-t-il sur lui ces solutions et les réactifs chimiques? Évidemment non! » Mais telle n’a jamais été notre pensée, et nous avions eu soin dans notre travail d’aller au-devant du reproche en disant que le premier devoir du médecin en pareille occurrence est d’appliquer immédiatement le traitement sans se soucier du diagnostic; nous nous étions longuement expliqué là-dessus, et on nous permettra d’y revenir à nouveau. Et d’abord nous ne pensons pas que le médecin doive recourir à l’application de nos procédés chaque fois qu’il sera appelé pour constater un décès : il est des cas, en effet, où le diagnostic de la mort réelle s’impose nécessairement, lorsque, par exemple, un malade succombe à une longue maladie dont l’issue est fatale, ou bien lorsque la mort arrive après une pénible agonie qui permet d’assister en quelque sorte à l’extinction lente et graduelle de la vie. Nous ne croyons pas que dans ces cas il soit absolument indispensable d’avoir recours à nos procédés; nous ne voyons néanmoins aucun inconvénient à ce qu’ils soient employés, si l’on demandait une conviction plus forte, une conviction inébranlable. Mais où l’emploi de nos procédés ne sera pas facultatif, c’est lorsque la mort sera venue brusquement, lorsqu’on ne trouvera aucune cause certaine pour l’expliquer ou encore lorsqu’il existera, soit dans l’esprit du médecin, soit dans l’esprit de la famille, le moindre doute, alors même qu’on ne saurait donner de ce doute aucune raison et que celui-ci serait plutôt un sentiment intime qu’une opinion sérieusement motivée. Nous avons été témoin de plusieurs faits où l’emploi de nos procédés était réellement indiqué, tel le fait de notre malade G. D. que nous avons déjà rapporté, tel cet autre fait qui, pendant toute une semaine, passionna la ville de Marseille h

l. Voir les journaux de la région du 20 au 26 février 1894.

Une jeune fille de dix-huit ans nommée Zéphirine Manuel, sujette à des crises de névralgie suraiguës que provoquaient chez elle les moindres changements de température, mourait à Marseille, rue Neuve-Sainte- Catherine, n° 41, à la suite d’une syncope survenue dans la nuit du 18 au 19 février 1894. Sur le vu du certificat de décès délivré par notre excellent confrère le docteur Crouzet, l’enterrement avait été fixé le 20 à 7 heures du matin. Au moment précis, les agents des pompes funèbres et le clergé paroissial se trouvèrent au domicile pour procéder à la levée du corps, mais tandis qu’on mettait le cadavre dans le cercueil, on crut s’apercevoir que les membres étaient souples et que sur certaines autres parties la rigidité cadavérique n’existait pas. L’imagination aidant, l’un des assistants vit tout à coup s’ouvrir les yeux de la pauvre défunte, qui aurait même, assurait-on, levé les bras en l’air et aurait demandé qu’on la laissât tranquille; un autre, en lui touchant la main, avait senti une pression significative, bref on déclara que le médecin s’était trompé : « Zéphirine était vivante! » Comme dans l’observation de notre malade C. D. de la rue Colbert, sur la demande de la famille et sur l’ordre du maire, on dut surseoir aux funérailles. On juge de l’émotion produite dans la foule quand on mit la nouvelle en circulation. Le commissaire de police s’en mêla, mais finalement il dut se retirer, suivi par le clergé, les employés des pompes funèbres et le corbillard vide. Des médecins sont appelés; nouvel examen du cadavre,

le diagnostic est confirmé.

Le lendemain, une foule évaluée à 1500 personnes stationnait devant la maison de Zéphirine, la morte vivante , comme on l’appelait déjà, et, lorsque, à quatre heures du soir, le char funèbre arriva pour la seconde fois accompagné des porteurs, des cris de protestation s’élevèrent de toutes parts ; on parlait d’enlever le corps de vive force, si bien qu’il fallut de nouveau recourir

à l’intervention du commissaire de police : mais celuici, devant la surexcitation générale, se vit dans l’impossibilité de maintenir la foule toujours croissante. Après deux heures d’attente, force resta à la foule qui s’opposa à l’enterrement malgré les conclusions nettement formulées et très affirmatives de cinq docteurs des plus en renom de Marseille.

Ce fut une révolution dans toute la ville et on accourut de tous les points pour voir la morte vivante, vivante plus que jamais, car le frère, dans la nuit, avait entendu les battements du cœur, et une célébrité médicale, de passage à Marseille, venant d’Angleterre, avait déclaré, pour rassurer la famille et arranger les choses, qu’il n'existait aucun signe de mort certain et qu’il fallait attendre la putréfaction. C’est ce qui fut fait, et l'inhumation n’eut lieu que le 25 février, c’est-à-dire six jours après le décès : bien des personnes restèrent néanmoins convaincues qu’on avait enterré une femme vivante. L’occasion était bonne pour nous d’expérimenter nos procédés : nous nous présentâmes à la famille, mais celle-ci, révoltée de toutes les épreuves que l’on avait déjà pratiquées, avait décidé qu’aucun médecin ne toucherait plus au corps de l’infortunée Zéphirine.

Des faits comme celui que nous venons de rapporter se rencontrent fréquemment, et il n’est pas un médecin qui, ayant perdu un malade, n’ait vu des doutes s’élever dans la famille au sujet de la réalité du décès : il faut alors procéder à des épreuves qui ne signifient rien ou bien attendre la putréfaction. Maintes fois, en pareille circonstance, avec l’assentiment de la famille, nous avons employé nos procédés : nous n’avons jamais évidemment diagnostiqué un état de mort apparente parce que jamais nous ne nous sommes trouvé en présence d’un pareil cas. Le diagnostic porté par nous a toujours été celui de la mort réelle, et bien que souvent, pour des raisons fortuites, l’inhumation eût été

retardée, jamais l’événement ne nous a donné tort.

Un seul examen suffira; néanmoins, pour plus de garantie, pour réduire à néant une objection qui repose sur une hypothèse absolument gratuite, nous conseillons dans les cas douteux de procéder à un deuxième examen, ce dernier examen étant pratiqué seize ou vingt neures après le premier. Admettons, en effet, pour faire toutes les concessions, que la circulation fût arrêtée d’une façon complète et générale au moment où nous avons pratiqué la première injection : si la vie revient, la circulation doit reprendre, et cette reprise de la fonction capitale par excellence — nous avons donné de notre assertion des preuves absolument irréfutables, — cette reprise de la circulation doit se faire presque immédiatement et ne peut, dans aucun cas, durer plusieurs heures. Par conséquent, lorsque seize ou vingt heures après l’injection nous pratiquons le second examen, le premier examen négatif ayant été fait une heure après le moment supposé de la mort, dans le cas où celle-ci ne serait qu’apparente, l’absorption du produit injecté, par suite de la reprise de la circulation, a dû s’être réalisée et nous devons nécessairement retrouver le produit injecté dans l’urine et la salive, s’il s’est éliminé, ou dans le sang si l’élimination n’a pu se faire. Dans le cas où la substance injectée ne serait retrouvée dans aucun de ces milieux vingt heures après l’injection, on pourrait affirmer en toute sécurité, sans aucune crainte de se tromper, que l’on se trouve en face d’un état de mort réelle et bien certaine.

Si nous fixons à vingt heures après l’injection le moment du second examen, c’est pour contenter les exigences de la science la plus rigoureuse, c’est pour qu’aucune objection ne puisse atteindre notre méthode. Point ne sera nécessaire d’attendre de si longues heures avant de se prononcer avec certitude sur l’état de vie ou de mort : il résulte, en effet, de

l’analyse de 350 cas environ de mort apparente qui se trouvent dans les annales médicales, cas plus ou moins authentiques, que la durée moyenne de la mort apparente ne dépasse pas quinze heures, et nous avons prouvé d’autre part qu’il est physiologiquement impossible que la vie persiste avec un arrêt complet du courant sanguin d’une durée de plusieurs heures.

Ne voulant laisser aucune équivoque sur notre véritable pensée, nous répéterons encore une fois en terminant qu’il est une chose qui presse davantage que le diagnostic, c’est le traitement, et dès que le moindre doute existera sur la réalité de la mort, le premier devoir du médecin sera d’appliquer le traitement de la mort apparente. Ce ne sera que lorsque tous les efforts auront été inutiles, que tous les moyens pour rappeler à la vie la personne supposée en état de mort apparente auront échoué, qu’en dernier lieu, avant de se décider à l’inhumation, on donnera au problème une solution définitive à l’aide de nos procédés.

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