‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 62 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mieux vaut traiter un mort comme un vivant que de s’exposer à traiter uu vivant comme un mort. — La première pensée du médecin appelé à constater un décès sera de songer tout d’abord à la possibilité de la mort apparente, et si, par une inspection sommaire, le moindre doute surgit dans son esprit, son devoir sera non de s’attarder à établir un diagnostic certain, mais de s’évertuer aussitôt à ranimer le foyer vital à la faveur de l’étincelle de vie soupçonnée dans ce corps glacé qui est là sous ses yeux et qui pourtant n’est peut-être pas encore un cadavre. Les moyens les plus actifs seront employés avec la conviction absolue que la vie persiste et que le succès dépend uniquement de la persévérance et de l’énergie avec lesquelles sera disputée à la mort, non encore victorieuse, une proie qui ne lui appartient pas.

C’est pourquoi Thomassin, dès le siècle dernier, demandait « que l’on s’accoutumât à regarder les douze premières heures de la mort comme une continuation de la maladie » : d’après lui, le mort devait être gardé chaudement dans un lit, et, de temps en temps, devait être frictionné sur le bas-ventre et les extrémités. Nous savons, d’autre part, que certains auteurs veulent que le traitement de la mort apparente soit systématiquement employé avant l’inhumation de tout cadavre. Nous ne serons point aussi rigoureux que ces derniers, mais nous rappellerons qu'il vaut mieux traiter un mort comme un vivant que de s'exposer à traiter un vivant comme un mort, et, en toutes circonstances, nous nous inspirons de ce précepte pour régler notre conduite.

Le but du traitement. — • Le but de tout traitement de la mort apparente est d’activer le mouvement vital en excitant les fonctions essentielles de la vie : les fonctions de la respiration et celles de la circulation.

Nos moyens d’action directe sur le cœur sont peu nombreux; nous en avons déjà signalé quelques-uns dans le cours de ce travail, et il ne nous reste à parler que de l’électricité. Son application se fait en plaçant un des rhéophores à la nuque et l’autre à la pointe de l’organe superficiellement ou profondément à l’aide d’une aiguille conductrice que l’on implante dans le ventricule. L’excitation électrique du cœur peut donner des succès, mais « en raison des dangers qu’elle comporte, dit CL Vibert, il convient de ne l’employer qu’avec une très grande réserve et comme ressource ultime ». C’est surtou t indirectement, par réflexe, et plus spécialement par l’intermédiaire de la respiration que nous pouvons agir sur l’organe central de la circulation. Par contre, nous disposons de puissants moyens d’action sur la respiration, soit que, par effet réflexe, nous essayions d’exciterles centres respiratoires, soit que nous établissions directement une ventilation pulmonaire artificielle. D’où deux méthodes principales dans le traitement de la mort apparente, mais avant d'examiner ces méthodes et de les décrire, nous estimons qu’il est indispensable de dire quelques mots sur les soins préliminaires que l’on doit prodiguer immédiatement au patient et sans lesquels les meilleures méthodes aboutissent fatalement à un insuccès.

Soins préliminaires. — Ces soins varieront évidemment suivant les causes qui auront amené l’état de mort apparente ; c’est ainsi, par exemple, que le premier souci du sauveteur sera de couper la corde du pendu, de retirer de l’eau le noyé, de transporter l’asphyxié dans une atmosphère largement aérée, etc. ■ • Puis, et sans perdre de temps, on tournera l’attention

tielles pour établir la ventilation pulmonaire, c est la perméabilité des voies respiratoires : il faut que la colonne d’air ait toute sa liberté de mouvement et qu’elle ne rencontre sur son trajet aucun obstacle à son entrée et à sa sortie.

Avant de tenter toute manœuvre, le médecin se servant d’un pinceau, d’une barbe de plume ou simplement de son doigt recouvert ou non d’un linge, débarrassera les narines, la bouche et le pharynx des glaires, des mucosités ou de tout corps étranger qui pourraient encombrer ces cavités. S'il existait une contraction des muscles de la mâchoire, on emploierait un coin de bois

Fig. 19. — Spéculum laryngien do Labordette. — L’appareil est introduit dans la bouche par l’extrémité arroildie A de la valve supérieure C en faisant suivre à cette dernière le voile du palais- jusqu’à ce que la charnière D touche à peu près la lèvre supérieure ; la valve inférieure B arrive ainsi à la base de la langue qu’elle déprime de haut en bas et d’arrière en avant de manière à ouvrir complètement l’arrière-gorge.

pour maintenir l’ouverture de la bouche, la langue sera tirée et retenue en avant pour l’empêcher de retomber par son propre poids dans l’arrière-bouche et éviter ainsi qu’elle n’obstrue, en pressant par sa base sur l’épiglotte, l’ouverture du larynx. Le spéculum laryngien de Labordette qui, par ordre du Conseil d’hygiène de la Seine, figure dans les boites de secours, remplit toutes ces indications et assure à l’air le passage le plus large (fig. 19).

Dans certains cas, et plus particulièrement chez les enfants nouveau -nés, pour chasser le mucus qui se trouve très profondément dans la trachée et dans les divisions bronchiques, il faudra avoir recours à l’aspiration faite de bouche à bouche. Cette manœuvre est répugnante et peut, dans les cas de syphilis, de tuberculose ou de toute autre maladie contagieuse, devenir un danger de contamination pour le médecin ou pour l’enfant suivant que la lésion sera chez l’un ou chez l’autre. Hubert Reecli rapporte qu’à Neuembourg, en 1877, « dix nouveau-nés, mis au monde par une sage-femme manifestement tuberculeuse, moururent de méningite dans l’espace de quatre mois; cette femme avait l’habitude d’aspirer les mucosités des premières voies et de faire avec la bouche des insufflations, même quand les enfants ne présentaient aucun signe d’asphyxie ».

C’est pour parer aux inconvénients de l’aspiration

Fig. 20. — Réservoir à liquides du Dr Olivier.

directe faite de bouche à bouche que le docteur Olivier a eu l’idée d’interposer entre la bouche de l’enfant et celle de l’opérateur un récipient (fig. 20) destiné à recevoir les mucosités aspirées et à les empêcher ainsi d’arriver jusqu’à la bouche de l'opérateur.

Champneys a proposé de remplacer l’aspiration par des manœuvres consistant à exercer de bas en haut sur le thorax de l’enfant de douces pressions que l’on

dirige vers l’origine de la trachée. Le mucus remonte jusqu’à l’orifice postérieur des fosses nasales; on ferme alors la bouche de l’enfant à l’aide d’un mouchoir, et, si l’on souffle durement dans les narines, on voit le mucus s’échapper. Lorsque ce dernier se trouve en trop grande quantité, on remplace les pressions par cet autre procédé : on introduit dans la trachée une sonde grosseur n° 9 assez profondément pour que sa pointe soit à 10 centimètres des lèvres; on souffle dans cette sonde en même temps que l’on presse directement sur les parois thoraciques pour prévenir l’entrée de l’air en empêchant la dilatation : l’air, ne pouvant pénétrer dans le poumon, ressort par la glotte en entraînant les mucosités jusque dans le pharynx, d’où il est facile de les extraire. Porak, pour faciliter l’écoulement des liquides, suspend l’enfant par les pieds, la tête en bas, et c’est dans cette attitude qu’il fait l’insufflation de bouche à bouche.

L’aspiration joue un très grand rôle dans le traitement de la mort apparente par submersion, et de nombreux instruments ont été inventés pour aspirer l’eau et l’écume qui encombrent les poumons d’un noyé. Nous citerons le soufflet apodopnique de Gorcy, la seringue aspirante ou pyoulque de Desgranges, la pompe aspirante et foulante de la Faculté de Strasbourg, le respirateur artificiel de Chaussier. Tous ces appareils ont été reconnus inutiles, et l’administration a jugé opportun de les faire disparaître des boîtes de secours. Le noyé sera couché sur le côté, de préférence sur le côté droit, la tête légèrement inclinée et placée à différentes reprises un peu plus bas que le tronc. L’aspiration sera faite à l’aide du tube de Chaussier, de la canule de Pia, de la sonde d’Orfila ou d’un autre tube laryngien, ou simplement par l’aspiration directe si l’on n’avait sous la main aucun de ces instruments.

Après avoir assuré à l’air un libre passage à travers

les voies aériennes, on débarrassera la poitrine, l’abdomen, le cou de tout vêtement et de tout lien qui pourraient gêner l’ampliation du thorax et la circulation du sang, et on se hâtera, par un des procédés cidessus, d’activer la reprise de la respiration.

A. Kctabiissemeiil indirect de la respiration par excitation réflexe des centres respiratoires. — Des frictions

seront faites sur tout le corps avec la main et mieux avec une brosse, un gant en cuir, une flanelle chaude ou un morceau de laine imbibé d’un liquide excitant, comme le vin, l’eau-de-vie, le vinaigre, l’essence de térébenthine; on pratiquera le massage des membres et du tronc; on aura recours à une flagellation vive de toute la surface cutanée avec un linge mouillé ou simplement avec la main; l’électricité et le galvanisme des muscles ne seront employés qu’avec une extrême prudence.

L’immersion est surtout indiquée pour les nouveaunés à cause de la facilité avec laquelle on manie leurs petits corps. Le Bon conseille le bain à 50 degrés; Nœgele et Depaul, le bain à 35 degrés; d’autres, le bain aune température très basse ; Champneys, Runge, Stolz veulent que l’on alterne l’usage du bain froid et du bain chaud. Les partisans de l’une et de l’autre méthode ne doivent pas perdre de vue les expériences physiologiques de Brown-Sequard montrant qu'en cas d’asphyxie les températures extrêmes sont toujours dangereuses. Les douches, les affusions et les bains agissent par le froid et la chaleur et aussi par l'action stimulante des liquides irritantsque l’on ajoute à l'eau ou que l’on emploie purs.

C’est donc, en un mot, à la sensibilité générale, c’està-dire à l’excitation de la peau et aux sensibilités spéciales, c’est-à-dire à l’excitation des organes des sens et plus particulièrement des muqueuses que l'on demandera une action réflexe sur les centres respiratoires assez énergique pour réveiller ou activer la

contraction des muscles inspirateurs et expirateurs.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette question qui, du reste, a déjà été longuement traitée dans la première partie de ce livre, et nous renvoyons le lecteur à l’article que nous avons consacré à l’étude des moyens recommandés pour constater la disparition de l’insensibilité générale et des sensibilités spéciales. Il y verra l’utilité que l’on peut tirer de l’urtication, de l’acupuncture, des rubéfiants, de l’excitation du pourtour de l’anus, du chatouillement de la plante des pieds; de l’application du feu, des moxas, du fer rouge et du marteau de Mayor; des incisions, des piqûres et des scarifications; de l’excitation des muqueuses de l’odorat, du goût et du tube digestif à l’aide de différents stimulants, et d’autres épreuves auxquelles certains médecins soumettent les cadavres pour s’assurer de la réalité du décès. Toutes ces manœuvres, en cas de survie, sont le plus souvent dangereuses et vont à l’encontre du but poursuivi : en admettant même que certaines soient efficaces, on ne devra jamais pratiquer que celles qui sont absolument inoffensives.

De tous les moyens employés pour réveiller le réflexe respiratoire, aucun certainement n’agira plus activement que le procédé tout récent de Laborde. Nous en avons déjà dit un mot, et si nous avons déclaré ce procédé incapable de fournir un signe de mort certain, nous nous faisons un devoir de reconnaître ici tous les avantages qu’il présente dans le traitement de la mort apparente.

Procédé des tractions rythmées de la langue. — Voici en quoi consiste ce procédé : « Après avoir étendu le corps sur le dos en laissant la tête basse, débarrassé rapidement la gorge des mucosités qui peuvent l’obstruer, l’opérateur, saisissant rapidement le corps de la langue entre le pouce et l’index avec un mouchoir ou un linge quelconque, et même au besoin avec les

doigts nus, exerce sur elle, quinze fois par minute, de fortes tractions rythmées suivies de relâchement. Il est indispensable qu’il se rende bien compte que ces tractions agissent sur la racine même de la langue et non pas seulement sur la pointe.

Tout à fait au début, et seulement pendant les deux ou trois premières tractions, il sera utile d’introduire l’index de l’autre main dans l’arrière-gorge, de façon à provoquer le vomissement. »

Fig. 21. — Tractions rythmées de la langue sur un adulte en état de mort apparente (Procédé Laborde).

Laborde fait remarquer qu’il est d’une importance capitale de continuer les tractions avec persistance, sans se lasser ni se décourager, durant un temps assez long, le résultat pouvant être encore obtenu après une demi-heure, une heure et plus, de l’emploi ininterrompu du procédé ; l’on peut, en ce cas, se relayer, si l’on est plusieurs auprès du cadavre.

Ce qui donne à ce procédé toute sa valeur pratique et le met à la portée de tous, c'est qu’il se passe de tout instrument : les doigts suffisent. Cependant, pour faciliter les tractions et mieux saisir la langue, on peut

Fig. 23. — Tractions rythmées de la langue sur un nouveau-né en état de mort apparente (Procédé Laborde).

M. Laborde explique le mécanisme suivant lequel agit son procédé par « une excitation primitive exercée

avoir recours à une pince appropriée : pince linguale, pince à pansement ou à polype, pince hémostatique, etc. i\I. le Dr Budin, pour éviter les blessures de la langue, a fait fabriquer chez Mathieu une pince spéciale.

Fig. 22. — Pince de Budin pour pratiquer les tractions rythmées

de la langue.

On a même inventé un tracteur automatique de la langue : c’est un appareil de laboratoire et destiné seulement à être employé dans les expérimentations sur les animaux.

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par les tractions linguales sur les nerfs sensitifs, avec répercussion de cette excitation sur les principaux nerfs moteurs qui mettent enjeu les puissances mécaniques, c’est-à-dire les muscles respiratoires. »

Les succès obtenus par les tractions rythmées de la langue ne se comptent plus, ils se multiplient tous les jours, et nous avons eu maintes fois occasion de nous féliciter de l’emploi de ce procédé.

Déjà pourtant les journaux de médecine ont rapporté plusieurs insuccès. MM. Tarnier et Pinard ont déclaré à l’Académie de médecine 1 avoir à leur acquit quelques observations prouvant que des enfants avaient pu être ramenés à la vie par la respiration artificielle, alors qu’ils seraient certainement morts si l’on s’était contenté d’appliquer la méthode des tractions rythmées de la langue. M. Laborde lui-même a avoué à l’Académie que sa méthode comptait jusqu’à ce jour (19 février 1895) quatre insuccès; M. Tarnier a répliqué en affirmant qu’il y en avait certainement beaucoup plus.

Le Dr Briquet a relaté (1895) dans le Lyon Médical un cas d’insuccès par cette méthode. Un enfant de six mois fut opéré de la circoncision sous chloroforme. Dès le début une syncope survint avec asphyxie et cyanose. Les tractions rythmées de Laborde classiquement mises en usage n’empêchèrent pas la mort de survenir. A l’encontre de cette observation, nous signalerons le succès qu’en pareille circonstance le Dr Pantaloni et moi avons obtenu chez un petit enfant tombé en état de mort apparente durant la chloroformisation.

Les quelques insuccès constatés ne prouvent rien contre le procédé de Laborde; ils nous apprennent seulement qu’il ne faut pas être absolu et que tel procédé qui convient dans une circonstance ne convient

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