‹ La mort réelle et la mort apparenteChapitre 8 sur 78 · DES SENSIBILITÉS SPÉCIALES · texte numérisé non relu

DES SENSIBILITÉS SPÉCIALES

Des différentes épreuves employées pour constater ces signes.

L’insensibilité générale, pas plus que la disparition des sensibilités spéciales, ne prouve point que la mort soit certaine, et les épreuves que l’on fait subir au corps pour constater ces signes, sont toujours inutiles lorsqu’elles ne sont pas dangereuses.

1° Épreuves pour constater l'insensibilité générale.

— La plupart de ces épreuves portent sur la peau. Les principales sont :

a. L'urtication , l'acupuncture, les rubéfiants , les piqûres d'abeilles et stimulants de toute nature. — Ces moyens sont inoffensifs et le plus souvent aussi inutiles : dans beaucoup de maladies nerveuses et chez les asphyxiés, ils ne déterminent ni douleur ni réaction locale inflammatoire. Le maximum de la sensibilité tactile a son siège au niveau du mamelon : c’est là et à la base du thorax que doit porter la flagellation avec l’ortie.

L’ortie, sur le vivant, détermine des taches blanchâtres, proéminentes, semblables à celles qui caractérisent l’urticaire; on sait aussi que la douleur occasionnée par une piqûre d’abeille est suivie presque toujours du développement d’une petite tumeur ronde, dure et circonscrite, accompagnée d’un peu de rougeur et quelquefois d’œdème. Rien de pareil ne s’observe sur le cadavre : nous avons expérimenté ces

deux moyens sur des animaux et aussi sur le cadavre humain, et, bien que nos expériences aient été répétées maintes fois, jamais nous n’avons observé les papules de l’urticaire ni la tumeur de la piqûre d’abeille. Ces moyens peuvent aider le médecin, mais sont insuffisants à eux seuls pour établir un diagnostic certain : nous n’avons pu, en effet, les appliquer dans tous les cas pathologiques, et il pourrait se faire que, dans certains cas de mort apparente, leur emploi ne fût suivi d’aucun résultat.

b. Excitation du 'pourtour de l'anus. — Legallois a remarqué que la sensibilité au pourtour de l’anus persistait alors qu’elle avait complètement disparu aux oreilles, aux pattes et à la queue des animaux en expérience, chose que l’auteur constatait en pinçant fortement ces parties.

c. Application du feu et du fer rouge. — À Rome, on lavait les corps à l’eau bouillante avant de les brûler ut , si guis spiritus intùs lateret , colore excitaretur. Cet usage fut également suivi par les Juifs. Romero (1812) a proposé l’application d’un moxa à la tête du péroné au point même d’où émerge le nerf poplité. D’autres préfèrent le marteau de Mayor et certaines épreuves dont nous parlerons plus loin au sujet du développement des phlyctènes sous l'action du calorique. C’est à la plante des pieds, sur les indications de Lancisi, que se fait le plus souvent l’application du fer rouge. Quelques ailleurs ont recommandé de le porter sur le rachis, sur la peau qui recouvre les gros troncs nerveux et même sur la tête (Willis). Des observations nombreuses nous prouvent que ces épreuves sont avant tout cruelles et presque toujours insuffisantes pour constater s’il existe un reste de vie.

cl. Incisions, piqûres, scarifications. — Bien que ces épreuves aient réussi quelquefois, d’apres Louis, à faire découvrir des cas de mort apparente, la plupart des auteurs sont d’avis qu’il faut les condamner comme

étant inutiles et môme dangereuses. Pour éviter tout accident, on doit avoir soin, si on se décide à pratiquer l’épreuve chirurgicale, de ne porter le couteau qu’en des points où l’incision ne puisse déterminer aucune lésion grave, dans le cas où la personne ne serait qu’en état de mort apparente : le lieu d’élection est la face plantaire du talon. Dans aucune circonstance, il ne faut procéder à l’amputation d’un doigt comme l’ont conseillé certains médecins un peu trop hardis.

e. Epreuve du bernement ou du saut. — Cette épreuve très ancienne, longtemps pratiquée autrefois et justement abandonnée de nos jours, consistait à placer le corps inanimé sur le milieu d’un drap ou d’une couverture, et à le faire sauter en l’air à l’aide de quatre personnes robustes qui tenaient les coins.

/'. Nécropsie. — Le docteur Villeneuve attache un grand prix à cette épreuve, qu’il considère comme la confirmation de toutes les autres. Il demande que toute inhumation soit précédée d’une autopsie. Bruhier pense que la première idée des anciens, en procédant aux embaumements, fut d’éviter les morts apparentes au moyen de l’ouverture du cadavre. L’application d’une pareille mesure évidemment empêcherait d’enterrer des vivants, mais enlèverait tout espoir de survie dans le cas de mort apparente. Du reste, la mesure serait-elle légitime que l’administration ne parviendrait jamais à l’imposer aux familles.

2° Ép reuves pour constater la disparition des sensibilités spéciales. — a. Excitation de l'ouïe. — Les conclamations , les pleurs et les lamentations qui accompagnaient les funérailles des anciens et qui sont encore en usage dans certains pays, sont une preuve que de tout temps on a cru à la possibilité de réveiller la vie cachée sous les apparences de la mort en s’adressant à l’organe de l’ouïe. Le sens de l’audition, en effet, est celui qui semble disparaître le dernier. Il a paru curieux au docteur Josat de savoir, dans les cas nom-

breux de retour à la vie rapportés par les auteurs et dus en apparence au hasard, combien on pourrait raisonnablement en expliquer par le bruit qui était fait autour du prétendu défunt, au moment de sa résurrection. Cet auteur croit ne pas exagérer en disant qu’il y en a eu au moins un sur quinze. Aussi demande-t-il (jue, dans certains cas, on utilise le bruit strident du tam-tam ou celui de tout autre instrument analogue comme moyen de distinguer la mort réelle de celle qui ne serait qu’apparente.

b. Excitation de l'odorat. — La proximité du cerveau et le grand nombre de filets nerveux qui se distribuent à la pituitaire et s’y épanouissent sous la forme d’un riche réseau, nous donnent l’explication de l'exquise sensibilité de cette membrane et légitiment l’application des excitants sur le sens de l’odorat. On a employé, comme agents stimulants, l’acide acétique, le vinaigre, toutes les eaux spiritueuses, les éthers, le tabac, la poudre de marrons d’Inde, de moutarde et d’euphorbe, et surtout l’ammoniaque et ses dérivés. Bruhier conseille de piquer les narines avec un stylet ou des soies de sanglier; l’emploi d’une barbe de plume est bien plus commode et même plus sûr. Romero veut qu’on introduise dans les fosses nasales de la charpie imbibée d’ammoniaque, et, s’il sort de l’écume par la bouche, on a une preuve de la persistance de la vie. Pour quelques auteurs l’absence des mouvements ciliaires ou vibratiles constatée par le microscope dans un fragment de muqueuse nasale est le seul signe certain de mort qui soit fourni par le sens de l'odorat.

c. Excitation du goût et du tube digestif. — Les substances amères, telles que le sulfate de quinine, les substances styptiques ou astringentes, appliquées sur la langue, peuvent ne pas réveiller le sens du goût endormi et ne déterminer aucune érection des papilles ni aucun mouvement de l’organe.

L’emploi de L ammoniaque en lavement ou en badigeonnage sur la muqueuse pharyngienne doit être condamné à cause des graves désordres qu’il pourrait occasionner dans le cas où la mort ne serait qu'apparente. Pour la même raison, nous répudions l’usage des lavements de vinaigre et de tabac.

L’épreuve qui consiste à souffler de l’air par la bouche et h constater si cet air, après avoir parcouru le tube gastro-intestinal, sort librement par l’anus, ne mérite aucun crédit, pas plus, du reste, que cette autre épreuve qui consiste à verser dans la bouche une petite quantité de liquide pour voir si ce liquide est absorbé ou rejeté. En dehors de l’état de mort, il existe trop d’obstacles au libre parcours du tube digestif pour que le résultat négatif de ces deux épreuves nous permette de conclure à l’absence de la vie.

Pour déterminer les contractions de l’estomac, Vigné a proposé de porter l’émétique directement dans l’organe à l’aide d’une sonde œsopharyngienne. Des auteurs disent qu’il faut irriter directement les parois de l’estomac pour réveiller sa sensibilité ; Heister a inventé à cet effet un instrument qu’il a appelé excutia ventriculi. Toutes ces manœuvres sont au moins inutiles, pour ne pas dire dangereuses, et nous croyons qu’il est bon de s’en abstenir.

d. Excitation de l'œil. — L’examen de l’œil fournit des signes d’une grande importance, signes dont nous parlerons du reste en leurs temps et lieu. Nous ne ferons que mentionner pour le moment l’absence de sensibilité de la cornée et de la conjonctive au contact des agents irritants. Cette insensibilité n’est pas un signe de mort, elle indique simplement un état anesthésique très prononcé, état qui se rencontre dans bon nombre de cas pathologiques plus spécialement d’oriaine nerveuse.

Art. IY. — Défaut de redressement de la mâchoire.

On a prétendu que la mâchoire inférieure, abaissée avec force, restait clans cette position dans la mort réelle, tandis qu'elle se relevait brusquement dans la mort apparente. Bruhier et avec lui bon nombre d’auteurs se sont mépris sur la valeur de ce signe. La mâchoire abaissée peut ne pas se relever quoique l’individu soit encore vivant, comme elle peut aussi se relever quoique l’individu soit mort : c’est la constatation de ce dernier fait qui donna cours chez les anciens à la croyance de la morsure des morts (■ mordicatio mortuorum ). « Plus de cinquante fois, dit Josat, la mâchoire abaissée n’est pas revenue sur elle-même ou n’est revenue que bien longtemps après, et cependant la personne était encore vivante. » C’est ce qu’on peut observer dans la catalepsie, l’éclampsie, la syncope, l’hystérie, durant l’intervalle des accès ou pendant l’accès lui-même. Chez les nouveau-nés en état de mort apparente presque toujours la mâchoire est pendante. Dans beaucoup de cas, du reste (luxation du maxillaire, ankylosé, paralysie des muscles temporal, masseter et élévateur de la mâchoire), la bouche étant béante, il est impossible de constater le phénomène.

Art. Y. — Sueur froide et horripilaton de la peau.

Au moment de l’agonie, la peau se recouvre d’une sueur froide et visqueuse, quelquefois occupant toute la surface du corps, le plus souvent limitée à la région du front. C’est un signe de mort très populaire, mais qui ne présente aucune valeur : dans un très grand nombre d’états morbides, en effet, plus particulièrement dans ceux s’accompagnant d’une perte des sens, d’une suspension momentanée du pouls et de la respiration, dans la syncope, dans la simple lipothymie, il peut se-

manifester une sueur froide glaciale, laquelle s’observe aussi dans le choléra, dans plusieurs névroses et chez les personnes qui éprouvent subitement une émotion violente ou une impression vive, modifiant profondément et instantanément le système nerveux. D’autre part, lasueur froide manque quelquefois sur le cadavre même.

h' horripilation de la peau, autrement dit la chair de poule ( cutis anserina ), est un phénomène très variable : on le constate dans différents genres de mort, notamment chez les noyés, mais souvent aussi pendant la vie, surtout à la suite d’une forte émotion.

Art. YI. — Pointe du pied tournée en dehors.

Pour dire que quelqu’un est mort, on dit en Provence : A vira lei fuse, ce qui signifie : « Il a tourné les fuseaux ». Ce signe a été justement apprécié en ces termes par Deschamps : « Les difformités accidentelles ou congénitales des membres pelviens suffiraient pour faire rayer ce caractère variable et non spécifique de la mort. Pendant la vie, le marasme, la prostration musculaire, certaines maladies des articulations abandonnent le pied à sa pesanteur naturelle et la pointe se trouve en dehors, sens naturel de rotation ou du mouvement des jointures que l’on remarque sur le cadavre. »

Art. VII. — Flexion du pouce dans le creux

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