RÉCIT
Le journal du vicomte Bernard n'était pas terminé, comme il le supposait. Il n'était que suspendu. M. de Vaudricourfc devait le reprendre un jour sous l'impression d'une crise au moins égale à celle qui lui avait mis pour la première fois la plume à la main.
Un intervalle de plusieurs années sépare ces deux parties, ou, pour mieux dire, ces deux fragments du journal de Bernard. Nous remplirons de notice mieux eet intervalle à l'aide
de quelques documents de famille et de nos souvenirs personnels.
Ce serait faire tort au vicomte de Vaudrioourt que de prendre au pied de la lettre le portrait qu'il traçait de lui-même dans les pages qu'on vient de lire. Mais à travers les exagérations voulues et l'affectation visible du peintre, le lecteur aura suffisamment démêlé la ressemblance. Il aura entrevu que le vicomte de Yaudricourt, à l'époque où il entra en relations avec la famille de Courteheuse, n'était pas uniquement l'espèce de fat et de gouailleur à peine supportable pour lequel il se donne trop volontiers. Il fallait d'autres mérites pour expliquer le prestige qu'il exerça sur une personne du caractère de mademoiselle de Courteheuse. Nul doute assurément que mademoiselle Aliette, en sa qualité de femme, et bien qu'appartenant à la plus pure élite de son sexe, n'eût été frappée des dehors brillants du vicomte, et attirée comme une autre par Féclat et l'élégance de sa personnalité mon-
daine. Mais nul doute également que si ces qualités extérieures n'eussent été soutenues chez ce jeune homme par quelque fonds sérieux et rare, la curiosité première de la femme ne se fût vite tournée, chez mademoiselle de Gourteheuse, en indifférence et en dédain. Elle avait d'abord été étonnée et intéressée par une simplicité de façons assez inattendue chez un pareil vainqueur. Car ce jeune et dangereux Bernard, plus que passablement impertinent en son particulier, portait dans le monde, par une sorte de coquetterie inconsciente, des allures et un langage très courtois et même modestes, avec cette souplesse aisée qui se plie à l'humeur de chacun, et cette douceur caressante qui plaît tant chez les forts. C'était de plus une intelligence cultivée qui n'était étrangère à rien, et dont toutes les facettes miroitaient très agréablement, quand cela lui convenait. Enfin on sentait en lui une âme fière, généreuse et loyale, ennemie jusqu'au scrupule de toutes choses obliques, une âme
vraiment d'une qualité supérieure. Sauver une telle âme, la ramener à Dieu, c'était une tentation qui devait être très puissante sur l'esprit d'une jeune chrétienne passionnément croyante. Ce fut l'excuse que mademoiselle de Courteheuse donna à un attachement que son cœur approuvait peut-être plus que sa raison. Ce fut aussi, comme l'avait bien compris M. de Vaudricourt, l'excuse que le digne prêtre, oncle d'Aliette, se donna à lui-même pour justifier sa faiblesse envers une nièce qu'il adorait. Ils étaient tous deux, comme le disait le bon évêque, deux exaltés, deux enthousiastes, — et qui de nous n'a connu parmi les prélats de notre temps, — et parmi les meilleurs, — quelqu'un de ces cœurs chauds, quelquesunes de ces âmes ardentes et saintement romanesques? — Les blâme qui voudra. Pour nous, nous aimons et nous saluons l'enthousiasme, même quand il paraît s'égarer. Ce n'est pas de ce côté que le monde penche>
Le mariage de M. de Vaudricourt et de mademoiselle de Courteheuse eut lieu dans les premiers jours du mois de janvier de l'année suivante. Quelques semaines furent consacrées à l'installation du jeune ménage dans un joli hôtel du quartier Monceau, après quoi, M. et madame de Vaudricourt partirent pour l'Italie. Une circonstance particulière, qui n'avait rien d'imprévu, abrégea un peu leur voyage et les ramena à Paris vers la fin d'avril. Alors seulement, à proprement parler, commen-
çait pour eux l'épreuve- de la vie commune. A moins de tomber sur un monstre, — ce qui est toujours une exception, — il est rare qu'une femme ne soit pas à peu près heureuse pendant la première année de son mariage. Quand elle a, comme madame de Vaudricourt, le précieux avantage de se trouver grosse au bout de quelques mois, les difficultés n'en sont que mieux ajournées ; ce lien tout nouveau, que raccoulumance relâchera plus tard, mais qui est alors dans toute sa force, engage la délicatesse du mari et l'oblige à une certaine assiduité. C'est de plus, entre le père et la mère, un sujet de conversation toujours prêt, facile, abondant et d'un intérêt à peu près égal pour tous deux. Enfin si le mari, comme il arrive quelquefois, conserve dans son nouvel état quelques regrets de sa vie antérieure, s'il a laissé dans son cercle, dans les boudoirs ou ailleurs, quelques habitudes vers lesquelles il commence à retourner la tête avec mélancolie, il prend patience, il se
dit que la situation présente n'est qu'un accident, que c'est un temps à passer, et que ce qui est différé n'est pas perdu. De cette façon, tout va bien dans le ménage, et tout le monde est satisfait : la femme, parce qu'elle se persuade que les choses iront toujours ainsi, et le mari, parce qu'il est persuadé du contraire.
Toutefois cette première et heureuse période de la vie conjugale ne devait pas être elle-même sans amertume pour madame de Vaudricourt. La pauvre Aliette, qui n'ignorait pas que Bernard et son oncle faisaient fond sur elle pour la perpétuité de leur nom de famille, eut le gros chagrin de mettre au monde une petite fille, extrêmement jolie à la vérité, mais enfin une fille. Elle en demanda pardon en pleurant à M. de Vaudricourt, qui la consola avec ses grâces habituelles, en lui disant gaiement que cela se retrouverait et que cette petite erreur s'expliquait assez par l'émotion inséparable d'un début.
Madame de Vaudricourt eut par surcroît le
regret de ne pouvoir nourrir sa fille. Mais elle lui consacra du reste son temps et ses soins avec ce profond sentiment du devoir et cette ardeur de tendresse qui lui étaient propres. Sa fille lui servit aussi d'honnête prétexte dans les premiers temps pour se refuser aux empressements des salons parisiens où son mariage avec le très brillant et très recherche vicomte de Vaudricourt lui assurait un succès non pas peut-être de vive sympathie, mais de vive curiosité. Cette circonstance se trouvait d'ailleurs à propos pour lui faciliter l'exécution du plan d'existence qu'elle s'était tracé d'après les conseils de son oncle, et dans lequel les plaisirs courants du monde devaient tenir peu de place. Monseigneur de Gourteheuse et sa nièce, sans avoir jamais vécu à Paris, si ce n'est à de rares intervalles et pendant de courts séjours, avaient fun et l'autre l'esprit trop ouvert et trop attentif pour ne pas apprécier assez exactement le caractère de la vie mondaine à Paris. Us n'apportaient
dans cette appréciation ni les préventions ombrageuses de l'esprit dévot, ni la pruderie effarouchée de l'esprit provincial : ils y apportaient plutôt un peu d'innocence, comprenant seulement que la variété et la multiplicité des occasions devaient mettre dans les existences parisiennes une dissipation excessive qui ne se conciliait pas avec l'idée qu'ils se faisaient l'un et l'autre du sérieux de la vie. Madame de Vaudricourt, qui était un esprit fort avisé, n'avait pas tardé à entrevoir à mesure qu'elle pénétrait avec plus de suite dans le milieu parisien, que ce n'était pas seulement la multiplicité des distractions, mais aussi leur qualité, qui s'accordait mal avec son éducation et ses sentiments personnels. Ce ne fut encore dans cette phase de sa vie qu'une vision vague et une perception indécise de choses inconnues et déplaisantes. Mais c'en fut assez pour la renfermer plus strictement dans le programme d'existence qu'elle avait résolu d'adopter, non seulement parce qu'il était
conforme à ses goûts, mais parce qu'il lui paraissait le plus propre à l'objet qui passionnait sa pensée, c'est-à-dire à la conversion de son mari.
Les instructions de son oncle, d'accord avec ses propres inspirations, lui avaient fait reconnaître le danger de toute tentative de prosélytisme direct sur l'esprit de Bernard.
— Ne prêche que d'exemple, lui avait dit le sage prélat. N'attaque jamais la question religieuse avec ton mari, ni par des reproches, ni par des exhortations, ni même par des allusions. Tu le fatiguerais et tu le rebuterais. Montre-lui seulement la douceur d'un foyer chrétien àa milieu des désordres du monde. Fais-toi connaître, aimer et bénir, afin qu'il connaisse, qu'il aime et qu'il bénisse un jour le Dieu qui t'a faite ce que tu es.
Après avoir accompli la fatigante tournée des visites obligatoires, madame de Vaudricour^t prit donc prétexte de ses devoirs mater-
nels pour limiter ses relations dans le cercle restreint des parents et des amis particuliers de son mari. Du reste, elle se tenait chez elle le plus qu'elle pouvait, déployant pour orner sa maison toutes ses vertus de bonne petite ménagère de province et tout son goût ingénieux de femme élégante. Son salon et son boudoir, pleins de verdure et de fleurs, offraient dans leurs mystérieux arrangements un attrait pénétrant d'aimable retraite et de gracieuse intimité. Dans ces combinaisons douces et savantes qu'elle passait des heures chaque jour à perfectionner, elle s'était, il faut l'avouer, cruellement écartée de la sévérité du style Louis XIV : mais il fallait avant tout plaire à son seigneur et maître et s'accommoder à ses faiblesses. Gomme correctif à ces délicatesses un peu molles, Aliette avait transformé en bibliothèque un de ses salons, et y avait rangé avec respect, entre des bustes romains, les livres de son père, qu'elle avait apportés de Yaraville. Son rêve était de relire
souvent ces vieux livres aimés, avec son jeune mari également très aimé.
Il est à peine utile d'ajouter que l'appartement particulier de M. de Vaudricourt réservait à ce gentilhomme des surprises et des attentions qui ne lui étaient certainement pas ménagées par ses domestiques. Fort soigneux de sa personne, mais du reste entièrement dépourvu d'ordre, comme la plupart des hommes dignes de ce nom, il aimait l'ordre cependant, pourvu qu'il n'eût pas à s'en occuper. C'était donc pour lui une satisfaction vive et nouvelle que de le voir régner dans son domaine privé avec une perfection raffinée et de ne pouvoir prendre un mouchoir ou une paire de gants sans respirer la bonne odeur fraîche des petits sachets que les fées glissaient secrètement dans ses armoires.
Parmi toutes les séductions que la jeune vicomtesse mettaiten œuvre pour attacher son mari à son intérieur, celle sur laquelle elle comptait le moins, et sur laquelle elle aurait
dû compter le plus, c'était elle-même. Non seulement elle était jolie, mais sa beauté d'enfant grave, sa démarche souple, son front d'une pureté lumineuse, son regard profond, qui avait des clartés d'émeraude, lui composaient une sorte de charme très original et très particulier. Quelques mois d'existence parisienne avaient poussé à la perfection son goût naturel, et ses toilettes avaient cette élégance pure, tranquille et correcte qui peut apprendre aux gens qui l'ignorent ce que veut dire le mot distinction. C'était d'ailleurs, comme on le sait, un esprit sérieusement nourri et orné, d'une façon un peu exclusive peut-être, mais du moins en dehors de toute banalité.
Le vicomte Bernard n'était pas insensible à toutes ces délicates attractions : mais ce qui lui en gâtait un peu l'agrément, c'est qu'il en devinait parfaitement la secrète politique. Il trouvait sa femme infiniment honnête, gracieuse et spirituelle : mais il n'en sentait pas moins qu'elle complotait de le mettre en cage
pour l'apprivoiser peu à peu et lui apprendre à chanter les airs qu'elle aimait. Il en souriait doucement à part lui, et tout en se prêtant à la diplomatie de sa jeune femme avec la bonne grâce d'un homme encore épris et naturellement généreux, il n'entendait pourtant pas pousser la complaisance jusqu'à l'abandon de sa liberté d'action et de pensée. Malgré la justice qu'il rendait aux mérites d'AIiette, ce n'était pas sans un ennui secret qu'il la voyait se cloîtrer indéfiniment dans ses devoirs maternels, se dérober presque complètement au courant de la vie parisienne, et s'isoler enfin dans une sorte de Ihébaïde. Il appréciait, sans doigte, l'intimité de sa femme, les ressources de son esprit et de son entretien. Mais il n'en était pas moins toujours un peu mal à l'aise en sa compagnie pour une raisonfacile à concevoir. Il y a bien peu de sujets de conversation, s'il y en a, qui, par un côté ou par un autre, ne touchent à la question religieuse, laquelle en réalité est au fond de tout. On ne
s'en aperçoit guère dans une société comme la nôtre, composée généralement d'indifférents et de sceptiques, mais si Ton se trouve par hasard en présence d'un croyant fervent, — que Ton parle d'art, de science, de littérature ou de politique, — on sent la gêne : on sent à tout instant qu'on va se heurter à la question de foi et choquer des sentiments qu'on veut respecter. C'est ainsi que M. de Vaudricourt et sa femme, soit dans leurs causeries d'intimité, soit dans leurs lectures en commun, soit dans l'échange de leurs impressions au théâtre et dans les musées, sentaient toujours entre eux l'embarras de ce sujet interdit.
Le vicomte Bernard, si l'on veut bien s'en souvenir, du temps qu'il faisait la cour à mademoiselle de Gourteheuse, s'était flatté que le séjour de Paris aurait vite raison des excès de piété de sa fiancée, et qu'il lui ôterait ce qu'on pouvait appeler le trop-plein de ses vertus, tout en lui laissant le néces-
saire . Mais si elle s'obstinait à vivre à Paris dans son originalité sauvage, uniquement occupée do Dieu, de son mari et de sa fille, c'était à désespérer. M. de Vaudricourt comprenait en homme d'honneur tout ce qu'il y aurait de délicat à paraître pousser sa femme à la dissipation : et, v^ependant, s'il pouvait honnêtement la dégager un peu de son excessive austérité, il lui semblait qu'elle y gagnerait beaucoup, et lui aussi. — Un soir, comme il fumait après dîner dans sa bibliothèque, il crut pouvoir, sans être suspect de débaucher sa femme, lui proposer d'aller voir dans un petit théâtre du boulevard une pièce intitulée : — les Six Femmes de Mollenchart, — qui obtenait alors un succès de vogue et dont on répétait les mots dans tous les salons.
— Car enfin, ma chère Aliette, disait Bernard, vous êtes réellement trop étrangère aux choses de ce monde... La plupart des jeunes filles se marient aujourd'hui principalement dans le but d'aller aux Folies-Bergères : c'est
un excès, je le veux bien, mais ne tombezvous pas vous-même dans un autre excès quand vous vous figurez que tout théâtre qui n'est pas le Théâtre-Français ou l'Opéra est un lieu de perdition?
— Les Six Femmes de Mollenchart, mon ami? ditAliette d'un air rêveur.
— Parfaitement, reprit Bernard. — Ce n'est pas le Cid, ni BritannicuSj bien certainement, — c'est une farce... mais quoi?... Consultons vos oracles ! Soyez assez bonne, je vous prie, pour me passer le deuxième volume de Molière, celui où se trouve la Critique de V École des Femmes... Je lis dans l'épître dédicatoire, à Anne d'Autriche, ces propres paroles qu'on croirait adressées à la vicomtesse de Vaudricourt elle-même : — « Je me réjouis de pouvoir encore obtenir l'honneur de divertir Votre Majesté: Elle, Madame^ qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements... et qui ne dédaigne pas rire de cette
même bouche dont elle prie si bien Dieu !... > Eh bien ! ma chère, qu'en dites-vous?
— Je n'ai rien à refuser à Molière ni à vous, dit gaiement la jeune femme. — Allons voir les Six Femmes de Mollenchart !
Chaque siècle a sa façon de plaisanter. Le XVII* avait une manière un peu grosse, à la gauloise, mais franche, saine et inoffensive, celle de Molière. Notre siècle, plus raffmé, aime à respirer, dans les plaisanteries du théâtre et même du livre, un certain fumet de libertinage avancé. Madame de Sévigné, qui cependant aimait à rire, serait probablement restée assez froide devant les Six Femmes de Mollenchart. Madame de Vaudricourt, élevée à peu près dans le même milieu que l'illustre marquise, éprouva cette impression de glace, et comme une enfant bien née qu'on transporterait soudain dans quelque monde inférieur et équivoque, elle eut envie de pleurer. Elle essaya cependant de sourire pour faire plaisir à son mari, mais elle y
réussit mal, et il comprit que cette première tentative d'émancipation était manquée.
Dans le courant de cette même année, M. de Vaudricourt crut avoir découvert une occasion plus heureuse d'arracher sa femme à son rigorisme excessif et de lui inspirer enfin quelque goût pour cette vie mondaine à laquelle elle se montrait si rebelle. Il y eut, comme toujours, vers la fm de l'hiver, dans la haute société parisienne, plusieurs fêtes organisées avec éclat dans un but de charité, et en particulier un grand bal au Trocadéro avec accompagnement d'une de ces kermesses où de jolies boutiques sont tenues et achalandées par de jolies vendeuses. Le vicomte de Vaudricourt, très charitable de sa nature, avait coutume de prendre une part active à ces sortes de fêtes où il trouvait à la fois l'occasion d'être agréable aux pauvres, aux dames et à lui-même. Il lui sembla que l'objet éminemment louable et presque religieux de ces solennités mondaines devait éveiller la
s^Tïipalhie de son austère jeune femme et faire taire ses scrupules. Il la pressa, en conséquence, d'accepter les fonctions de dame patronnesse et de vendeuse qui lui étaient offertes avec empressement en vertu de son nom, de sa situation et de sa beauté. Mais, à la vive surprise de Bernard, madame de Yaiidricourt repoussa cet honneur. — « Elle était trop timide. Elle était trop jeune. Elle ne connaissait pas assez de monde. » Comme son mari, un peu scandalisé, lui reprochait assez vivement de manquer à ses principes et même à sa foi en refusant son concours à une bonne œuvre, à une œuvre pieuse, elle finit par lui dire en riant :
— Vous m'avez lu l'autre jour, mon ami, un passage de Molière... J'ai bien envie de vous rendre la monnaie de votre pièce et de vous lire à mon tour une page de Pascal!... — c'est la lettre sur la Dévotion aisée... du père Lemoyne !
M. de Vaudricourt se mit à rire et n'insista
pas davantage. Néanmoins il se décourageait,' et après avoir fait, avec le même insuccès, quelques autres tentatives du même genre pour humaniser Miette et la mettre dans le mouvement de la civilisation courante, il y renonça. Aliette était décidément une personne remplie de mérite, mais une petite puritaine insociable. 11 fallait en prendre son parti, et lui pardonner ses bizarreries en considération de ses vertus, en la laissant vivre à sa mode farouche et se retirer du bal comme Cendrillon à l'heure où le cotillon commençait.
M. de Vaudricourt, toutefois, se crut autorisé, dès ce moment, à suivre de son côté ses goûts personnels, et se laissa aller tout doucement à reprendre à peu de chose près sa vie de garçon, en y apportant cependant, autant que possible, la discrétion d'un galant homme qui entend ménager le repos et la dignité de sa femme.
Aliette se vit donc de plus en plus aban-
donnée dans cet intérieur charmant préparé avec tant de soins, d'espérance et d'amour pour y attirer et y fixer son mari... Que d'heures tristes passées dans des attentes de plus en plus longues ! que de baisers douloureux donnés à sa chère petite fille, inutilement parée comme sa mère pour faire fête à un oublieux et à un ingrat! Que de larmes brûlantes tombées sur l'enfant endormie!
Bernard la surprenait souvent les yeux rouges et encore humides, et il s'en irritait de plus en plus. Que voulait-elle enfin? Il croyait ou il affectait de croire qu'elle avait la prétention de l'enlever à la vie de Paris et à ses plaisirs pour lui faire mener à côté d'elle une sorte d'existence claustrale. Aliette était trop sensée pour s'être jamais livrée à de pareilles imaginations. Mais elle n'aimait pas pour son mari plus que pour elle-même la violente dissipation mondaine : elle la jugeait inconciliable avec une certaine gravité de pensée. Elle avait donc souhaité ardemment
de l'en retirer pour se créer avec lui un de ces foyers exceptionnels qui sont rares sans doute à Paris, mais qu'on y rencontre pourtant, qui y forment une élite presque inconnue, et qui présentent réellement le modèle d'une vie digne, intelligente et heureuse. Elle appréciait vivement elle-même les jouissances élevées et délicates qu'une grande capitale intellectuelle comme Paris offre sans cesse à l'esprit sous des formes variées à l'in- Imi. Mais elle aurait voulu les goûter dans une intimité choisie, sérieuse et paisible, à l'écart du tourbillon désordonné, de l'ivresse mondaine et de la fièvre boulevardière qui étaient pour elle comme l'écume de Paris.
Quand elle laissait entrevoir à son mari l'espèce d'existence qu'elle rêvait, il se contentait de hausser les épaules et de murmurer les mots :
— Chimérique!... Hôtel de Rambouillet!
Cependant, le malentendu grandissait entre eux, et ces deux honnêtes gens commen-
çaient à souffrir profondément l'un par l'autre. Il se trouva qu'en cette phase troublée du jeune ménage, la même personne recevait à la fois les confidences éplorées de madame de Yaudricourt et celles de son mari. C'était la duchesse de Castel-Moret, vieille amie des Yaudricourt, et la seule femme avec laquelle Aliette, depuis son arrivée à Paris, eût contracté une sorte d'intimité. La duchesse était loin d'avoir en matière de morale, et surtout de religion, l'orthodoxie sévère et passionnée de sa jeune amie. Elle avait mené, il est vrai, une vie irréprochable, mais moins par suite de ses principes que par instinct et par goût naturel : elle convenait elle-même qu'elle était honnête de naissance, sans autre mérite. C'était une vieille femme très soignée, et qui ( sentait bon sous ses cheveux blancs. On l'aimait pour sa grâce d'un autre temps, pour son esprit et pour sa sagesse mondaine, qu'elle mettait volontiers à la disposition du public. Elle faisait çà et là quelques mariages; mais
sa spécialité était plutôt de venir en aide à ceux qui tournaient mal, ce qui n'était pas une sinécure. Elle passait ainsi le meilleur de son temps à raccommoder les ménages fêlés :
— Ça durait, disait-elle, ce que ça pouvait; mais on sait que les bons raccommodages valent quelquefois mieux que le neuf.
La bonne duchesse, instruite peu à peu par les demi-confidences de Bernard et d'Aliette du malaise de leur situation conjugale, ne fut nullement étonnée d'entendre un jour M. de Yaudricourt faire appel à sa compétence générale sur la matière et lui demander une consultation sur son cas particulier.
— Ma chère duchesse, lui dit-il, vous savez ce qui s'est passé, et vous voyez ce qui se' passe. J'ai fait absolument tout ce qui m'était possible pour arracher ma femme à cette espèce d'existence monacale où elle se complaît. Elle y a persisté... Soit! Je respecte sa manie... Mais je ne puis pourtant pas m'enfermer avec elle dans sa cellule pour passer
ma vie à prier son Dieu, auquel je ne cro[s pas, — et à moucher ma fille !
— Mon cher Monsieur, dit la duchesse^ vous êtes en colère.
— Parfaitement. Je suis en colère, car je n'ai vraiment rien à me reprocher... Si je vais seul dans le monde les trois quarts du temps, si j'ai repris mes habitudes de cercle, n'est-ce pas sa faute? Et maintenant elle pleure dans son coin jour et nuit..., et comme j'ai la bêtise d'avoir bon cœur, cela empoisonne ma vie... sans compter les commérages que ses singularités provoquent : les uns disent que je suis jaloux, les autres qu'elle est timbrée!... Eh bien! est-ce agréable, je vous le demande?
— Vous êtes réellement, dit la duchesse, un être extraordinaire. Vous avez, par hasard en ce temps-ci et en plein Paris, une femme qui n'est pas une folle, et vous vous plaignez !... Mon Dieu ! que je voudrais donc vous voir seulement pendant quinze jours attelé de front avec une aimable personne qui a fait
mon bonheur à Dieppe l'été dernier, — une vraie et pure Parisienne, celle-là, une essence... Elle logeait dans mon hôtel et je ne me lassais pas de l'admirer. — Dès le point du jour, j'entendais sa canne taper dans les corridors..., je la voyais partir avec sa cour, c'est-à-dire avec quatre ou cinq gaillards dans votre genre, — et avec son mari pardessus le marché. . . — Je la voyais donc partir, la jupe retroussée, pour la plage, pour la pêche à marée basse, pour le bain. Elle rentrait pour déjeuner, suivie bien entendu de ces messieurs, et je la voyais manger, pour se refaire, une salade de concombres, des rôties à la moutarde et un-e jatte de fraises. Après quoi, elle allait tuer quelques pigeons au shoting; puis au casino, où elle avalait deux glaces et où elle perdait cinquante louis aux petits chevaux; de là chez le photographe... Puis elle partait en break avec des grelots, et toujours avec ces messieurs, s'arrêtait au PoUet pour y manger trois livres de crevettes
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et aller dîner ensuite au cabaret à Arques... Puis, retour au casino, où elle regagnait ses cinquante louis au baccarat. Après quoi, elle soupait, prenait un bock, se plantait une fleur dans les cheveux, faisait un tour de valse et rentrait triomphalement à l'hôtel sur les trois heures du matin, — toujours avec ces messieurs, pâles et haletants, mais sans son mari, qui sans doute était mort! — Eh bien! mon cher vicomte, malgré ça, on dit que c'est une femme très honnête... Mais enfin, voudriezvous qu'elle fût la vôtre?
— Ça me changerait, dit Bernard en riant, — Voilà doncles jeunes femmes d'à présent, poursuivit la duchesse, car vous savez bien que celle-là n'est nullement une exception, et vous venez vous lamenter quand vous avez une perle de petite femme qui est sage, spirituelle, instruite, sérieuse, et qui n'a d'autre inconvénient que d'être une sainte ! De ce côté, il y a un peu d'excès, c'est possible... Mais elle vous aime tant que vous lui feriez facile-
ment entendre raison si vous vouliez vous en donner la peine... Non, cela vous ennuie?... Eh bien! soit, je m'en charge!
M. de Yaudricourt baisa, à deux reprises, la main de la duchesse et se retira. — Dès le lendemain, madame de Castel-Moret, poursuivant avec zèle son rôle de maître Jacques, arrivait chez madame de Yaudricourt. Elle trouva la jeune femme profondément découragée, abattue, doutant d'elle-même, bref, dans les meilleures dispositions du monde pour écouter des conseils et même des remontrances. La duchesse lui représenta doucement que Fœuvre de la transformation morale de son mari était sans doute une œuvre fort méritoire, mais fort délicate, qu'elle avait eu le tort de vouloir brusquer. Elle n'y avait pas apporté assez de patience, de souplesse : elle n'avait pas su rendre et reprendre à propos, si bien que son mari s'était cabré et lui échappait. Un dilettante parisien et mondain aussi invétéré, aussi gâté, aussi sceptique jusque
^dans les moelles, aussi épris du boulevard, ne pouvait être ramené aux goûts sérieux du foyer, et encore moins aux principes de la religion, par un simple coup de baguette. Il ne fallait pas se dissimuler que c'était un vrai miracle à opérer : Aliette en était assurément plus capable que personne. Mais, pour y réussir, la première condition était évidemment de vivre le plus possible auprès de son mari et la main dans la main, afin de lui faire sentir toujours tout à la fois le charme et le frein... 11 fallait en un mot, pour lui inspirer peu à peu d'autres goûts, commencer par se prêter aux siens avec quelque complaisance afin de ne point l'effaroucher.
Madame de Vaudricourt, accablée par ses longs mécomptes, énervée par ses luttes secrètes, presque affolée par la pensée de perdre tout à fait le cœur de son mari, se jeta avec une sorte de désespoir dans la voie nouvelle que lui avait tracée la vieille duchesse. Le premier pas qu'elle y fit lui coula beau-
no LA MORTE
coup. Elle se rappelait qu'après ses couches, quand il s'était agi de régler leur train de vie quotidien, son mari avait paru vivement contrarié qu'elle se refusât à l'accompagner le matin au Bois dans ses promenades à cheval. Mais elle avait cru devoir renoncer à un plaisir qu'elle aimait avec passion, parce qu'il ne pouvait se concilier aisément avec une habitude de son enfance à laquelle elle était encore plus attachée. Elle désirait entendre la messe tous les matins à Saint-Augustin, comme elle avait coutume de l'entendre autrefois dans la petite égUse de Varaville. Cette observance n'était pas seulement pour elle la satisfaction d'un devoir religieux : c'était un souvenir particulièrement doux à son imagination et à son cœur. C'était l'heure où, prosternée sur sa chaise, la tête dans ses mains, elle ressentait à travers ses prières toutes les impressions des années lointaines, des années sans trouble ; c'était le moment où elle revoyait les sentiers qui menaient par les champs du château à
l'église; où elle croyait respirer l'odeur des épines roses des haies, et entendre craquer au soleil le vieil if du cimetière. — Cependant elle avait eu tort et elle le reconnut. Dès le lendemain du jour où elle avait reçu la visite et les admonestations de la duchesse, elle dit simplement à son mari qu'elle était tourmentée du désir de remonter achevai, et surtout d'y monter avec lui le malin.
Bernard étonné la regarda fixement; puis lui prenant la main :
— Vous me faites plaisir, Ahette : car je suis fier de vous, et j'aime à vous montrer.
De telles paroles, si rares dans la bouche d'un mari, et surtout d'un mari réservé et railleur comme Tétait M. de Yaudricourt, ne pouvaient que remuer délicieusement le cœur de la jeune femme et la mettre en goût pour d'autres sacrifices.
Elle sortit donc dès ce moment de sa retraite, accepta des invitations, se montra plus fréquemment dans les théâtres l'hiver, sur les
champs de courses l'été, et n'opposa plus enfin la même résistance au courant. Bernard, pour l'encourager, fit lui-môme des efforts généreux : il modifia un peu ses habitudes, il négligea quelques distractions personnelles et délaissa souvent son cercle pour accompagner sa femme dans le monde. Leurs deux existences se rapprochèrent, et il y eut à cet instant dans leur union une sorte de renouveau, dans leurs relations une sorte de reconnaissance mutuelle et de gaieté tendre qui donnèrent sans doute à madame de Vaudricouit quelques-uns des jours les plus heureux de sa vie.
Cependant la vie mondaine à Paris est un terrible engrenage, où il est bien difficile de ne pas passer tout entier quand une fois on s'y est laissé prendre : madame de Yaudricourt ne tarda pas à subir la fatalité de cet entraînement où les invitations s'engendrent l'une l'autre, où les relations se multiplient à l'infini, où les obligations s'enchaînent comme les plaisirs, où les occasions pullulent. Elle ne tarda pas à sentir d'abord avec ennui, et bientôt avec effroi, que sa liberté, son temps,
lu LA MORTE
sa personnalité même lui échappaient, qu'elle apparter.ait au monde et qu'elle ne s'appartenait plus.
Mais ce ne fut pas là . au milieu de son existence nouvelle, sa seule appréhension ni sa seule tristesse. Elle était entrée pleinement alors dans cette société bruyante qui s'appelle elle-même complaisamment tout-Paris, et qui se croit une élite parce qu'on ne voit qu'elle, qu'on n'entend qu'elle, qu'on ne parle que d'elle, et qu'on en parle trop.
Ce qui devait choquer à première vue cette jeune femme qui était par le sang, par le cœur, et par l'éducation, une si pure Française, c'était le caractère cosmopolite qui semble envahir de plus en plus la société parisienne. On sait, en effet, quel rôle actif y joue l'élément étranger. Assurément il y a bon nombre d'étrangers, et pareillement d'étrangères qui sont aussi parfaitement aimables que respectables, même en France. Mais de même qu'on voit des Anglais se présenter sans façon dans
nos théâtres avec des costumes qui les feraient mettre à la porte des leurs, de même on voit trop d'étrangers traiter Paris comme un lieu équivoque où Ton peut se permettre des libertés qu'on ne se permettrait pas chez soi, et s'amuser en déshabillé. Ce sans-gêne, cette excentricité insouciante, cette mauvaise tenue, ce dédain de l'opinion sont des défauts qui ne sont pas français, mais qui tendent à le devenir par la continuelle importation.
Cette tendance, si caractérisée à notre époque, et qui altère de plus en plus nos qualités nationales (l'Angleterre par parenthèse sait mieux se garder), cette tendance n'était pas le seul côté du monde parisien qui blessât les instincts, les idées et les sentiments d'Aliette. A mesure qu'elle y entrait plus avant et qu'elle le connaissait de plus près, elle se sentait lasse, parfois jusqu'à l'écœurement, du bavardage superficiel qui est si facilement alimenté à Paris par les actualités de chaque jour, et qui semble abaisser tous les esprits sous le même niveau
116 LA 3I0RTE
de banale médiocrité. Elle entendait dix fois par jour, dans dix salons différents, le même jargon, le même commérage fiévreux et vide, la même insupportable gouaillerie boulevardière, les mêmes jugements en Tair, les mêmes mots, les mêmes plaisanteries empruntées à la pièce nouvelle, et parfois à l'argot inepte des cafés-concerts. Jamais rien de neuf, de spontané, de personnel dans ce fatigant verbiage.
Elle voyait avec une secrète stupeur cette foule mondaine uniquement occupée de mouvement et de plaisir et comme en proie à une sorte de danse Saint-Guy qui l'entraînait du berceau à la tombe dans un tourbillon épileptique. Cela lui rappelait cette ronde maudite du moyen âge, ces gens condamnés à danser jusqu'à la mort dans le cimetière de l'église qu'ils avaient profanée. Elle se demandait ce qui pouvait rester, dans un affolement pareil, pour la vie de famille, pour l'intérieur, pour l'étude et pour la culture de l'esprit, les re-
traites de la pensée dans les régions siipé-^ rieures, enfin pour l'intervalle entre la vie et la mort. Elle s'effrayait de se sentir emportée ellemême dans ce mouvement, comme par un flot irrésistible, et de ne pouvoir reprendre pied. Des dégoûts plus profonds lui montaient aux lèvres quand elle assistait par hasard à certains entretiens que le relâchement du goût et du sens moral, favorisé par d'étranges lectures, a mis à la mode jusque dans les salons, quand elle entendait, par exemple, des femmes bien nées parler couramment entre elles ou même avec les hommes de curiosités physiologiques, de dépravations latentes, de désordres monstrueux,
Et de vices peut-être inconnus aux enfers !
Ses tristesses et ses révoltes s'exaltaient encore quand elle se disait qu'en France et au dehors on jugeait du ton et des mœurs de la société française sur Féchantillon de cette élite artificielle, mélangée et tapageuse, dont les
fêtes, les aventures, les scandales, les toilettes faisaient chaque matin la joie des reporters et la jubilation railleuse du public. — A l'heure du siècle où nous sommes, et dans Tétat des esprits en France, au moment où une sorte de jacquerie morale, en attendant mieux, déchaîne dans les foules populaires des appétits et des convoitises désormais sans frein, madame de Vaudricourt, sans s'occuper autrement de politique, était atterrée de voir chez la partie la plus apparente des classes supérieures une si belle insouciance et une préoccupation si exclusive de se divertir. Il lui semblait être sur un bâtiment en perdition où les officiers, au lieu de faire leur devoir, s'enivraient avec l'équipage.
Ce qu'il y avait de pis, c'est que peu à peu elle sentait sa pauvre âme se troubler. Cette vie d'une frivolité, d'une vanité, et d'une sensualité à outrance n'est saine pour personne, et, même pour une créature aussi noble et aussi pure qu'Aliette, elle ne valait rien. Dans
ce monde si différent d'elle-même, si étranger et si fermé aux pensées de Tordre idéal, elle en arrivait par moments à se croire une personne excentrique, qu'une éducation exceptionnelle avait peut-être jetée hors du vrai. Sa foi sans doute n'était pas sérieusement atteinte. Mais il lui paraissait quelquefois extraordinaire d'être, dans cette grande foule, seule de son espèce. Il était évident, par exemple, que la religion, qui était pour elle si essentielle et si principale, n'était plus pour la très grande majorité des gens de son monde qu'une sorte de tradition de bon goût et un usage de bienséance, qu'en sortant de l'église le dimanche, on la laissait sur les marches jusqu'au dimanche suivant, et que dans l'intervalle personne n'y pensait. Au milieu d'une société de fous, la raison la plus solide se sent ébranlée, et c'était avec un sentiment d'épouvante qu'Aliette se demandait si le scepticisme et l'indiflérence
de son entourage ne la gagneraient pas quelque jour.
Cependant sa fille grandissait, et madame de Vaudricourt commençait à se tourmenter pour sa petite Jeanne en même temps que pour elle-même. Comment pourrait-elle l'élever suivant son cœur dans un milieu où l'air était comme chargé non seulement d'incrédulité, mais d'impudeur? dans une ville où elle voyait étalés, jusque devant la porte des collèges et même des lycées de jeunes filles des livres à gravures qui se cachaient autrefois dans les librairies borgnes de Bruxelles et de Genève?... Comment préserver la chère petite de tant d'odieux contacts, d'enseignements funestes, des propos équivoques du salon et de l'antichambre, de la perversité des uns, de l'insouciance morale de tous? — Afin d'éviter au moins un de ces dangers, Aliette avait confié sa fille aux soins exclusifs d'une vieille bonne nommée Yictoire Genest, qui l'avait élevée elle-même, et qu'elle avait amenée de Varaville. Cette vieille Victoire, qui était de la race à peu près éteinte aujourd'hui des do-
mestiques honnêtes, dévoués et grondeurs, allait presque chaque après-midi promener Jeanne au parc Monceau ou aux Champs- Elysées. Elle revint un jour d'une de ces promenades plus exaspérée qu'à l'ordinaire contre les choses de ce monde, et ce n'était pas tout à fait sans raison. Elle conta à sa maîtresse qu'une des petites demoiselles qui jouaient avec Jeanne avait dit tout à coup devant celleci, en s'adressant à une amie un peu plus grande et en lui montrant une dame qui passait en voiture :
— Ça, c'est une cocotte !
— Gomment le sais-tu? avait dit l'amie.
— Je le sais, avait repris l'autre, parce que c'est la maîtresse de mon père !
Des incidents de ce genre qui, comme chacun le sait, se répètent fréquemment à Paris, sous des formes diverses, n'étaient point faits pour calmer les inquiétudes maternelles de madame de Vaudricourt.
Si encore, au milieu de tant d'amers soucis,
elle avait eu la consolation de gagner quelque chose sur Tesprit de son mari, d'y reconnaître ja moindre variation, la plus légère évolution dans le sens qu'elle désirait? — Mais rien de pareil : ses sacrifices étaient perdus; elle le sentait toujours aussi ferme, aussi résolu dans ses négations désolantes et dans sa tranquille philosophie sceptique. Ce n'était pas qu'il fermât les yeux sur le relâchement social dont Aliette était si vivement frappée, qu'il en approuvât les désordres, qu'il en méconnût les dangers. Mais, s'il voyait le mal, il n'y voyait pas de remède; on était dans une période de décadence ou de transformation, et dans l'un et l'autre cas, il n'y avait pas à lutter contre la fatalité des choses. — Ce n'était pas naturellement l'avis d' Aliette, et, profitant de la familiarité plus grande qui s'était établie entre elle et son mari, elle ne craignait plus au même degré de soutenir quelques controverses avec lui sur ces matières délicates. Mais il s'y prêtait mal et se montrait même parfois
dans ces occasions aigre et irritable, comme un homme qui redoute le prosélytisme dans sa maison et qui est très décidé à ne pas l'encourager. ^*
Ce fut ainsi qu'un jour leur conversation étant tombée sur l'état moral des classes populaires, avec lesquelles les habitudes charitables d'Alietle la mettaient fréquemment en rapport, la jeune femme se permit de dire que malheureusement les leçons de matérialisme leur venaient souvent d'en haut.
— Vous avez parfaitement raison, dit Bernard, et je ne sais vraiment pas où nous allons tous de ce train-là, et quelles terribles choses se préparent : mais, comme on n'y peut rien, le mieux est de n'y pas penser.
— Comme Louis XV, alors? reprit Miette; — mais, mon ami, êtes-vous bien sûr, qu'on n'y puisse rien? Ne croyez-vous pas que Tabolition de toute croyance religieuse, de toute espérance au delà de la vie, de tout recours en Dieu, est pour beaucoup dans cette
avidité furieuse et exclusive de jouissances immédiates dont vous vous alarmez vousmême?
— J'en suis persuadé, au contraire, dit Bernard. Mais ensuite? Où voulez-vous en venir? Est-ce ma faute si la terre tourne? Est-ce ma faute si l'incrédulité règne du haut en bas et envahit tout? Prétendez-vous m'insinuer que je devrais donner l'exemple au peuple? Mais l'exemple de quoi, puisque je ne crois à rien?... L'exemple de l'hypocrisie et du sacrilège?
Aliette devint très pâle et ne répondit pas.
— Ma chère, poursuivit-il durement, vous vous débattez dans l'impossible... Vous êtes une chrétienne de fait dans une société qui ne l'est plus que de nom... Vous ne pouvez pourlant pas réformer votre siècle... Vous ne pouvez pas faire du Paris du xix' siècle un Port-Royal-des-Ghamps, dont vous seriez la mère Angélique... Renoncez-y donc, de grâce !... et surtout, je vous en supplie, renon-
cez à me ramener, moi, personnellement, à vos croyances... Celte manie de me convertir vous obsède, et franchement elle m'agace un peu... car je la sens pointer sous vos moindres paroles comme sous vos moindres actions... Je croyais pourtant m'être expliqué assez catégoriquement sur ce sujet avant notre mariage, et votre oncle le sait mieux que personne... J'ai fait en conscience tout ce que pouvait faire un homme pour ne vous laisser à cet égard aucune espérance chimérique, pour vous épargner cette déception qui est au fond de toutes vos douleurs, et qui est même, si vous voulez être juste, voire unique douleur... Renoncez une bonne fois à ce rêve... n'y pensez plus... et vous verrez quel soulagement pour nos deux misérables existences !
Aliette sans parole le regardait avec l'œil humide et suppliant d'un pauvre animal aux abois. — Sa bonté native le reprit, et s'asseyant près d'elle :
— Voyons, ma chère, dil-il d'un ton plus
doux, j'ai tort... en fait de conversion il ne faut jamais désespérer de rien ni de personne... ainsi rappelez-vous M. de Rancé?... C'est de votre temps, M. de Rancé?... Eh bien! avant d'être le réformateur de la Trappe, il avait été comme moi un grand mondain et un grand sceptique... ce qu'on appelait alors un libertin... Cependant il est devenu un saint!.. Il est vrai qu'il eut pour cela de terribles raisons... Vous savez à quelle occasion il s'est converti?
Aliette fit signe qu'elle ne le savait paSo
— Eh bien ! il revenait à Paris après une absence de quelques jours... il court chez une dame qu'il aimait, — madame de Montbazon, je crois, — il monte un petit escalier dont il avait la clef, et la première chose qu'il aperçoit, — sur une table, — au milieu de la chambre, c'est la tète de sa maîtresse, dont les médecins étaient en train de faire l'autopsie.
— Si j'étais sûre, dit Aliette, que ma tête eût la même vertu, j'aimerais la mort.
Elle prononça cette phrase d'une voix basse, mais avec un tel accent d'ardente sincérité, que son mari en ressentit une sorte de malaise douloureux. — Il sourit pourtant, et lui frappant doucement sur la joue :
— Quelle folie ! dit-il. — Une charmante tête comme la vôtre n'a pas besoin d'être morte pour faire des miracles.
C'était en ces termes qu'ils vivaient alors, six ans environ après leur mariage, Aliettô continuant machinalement de traîner, dans un monde qu'elle détestait et qui ne Taimait pas, sa tristesse hautaine et sa santé fatiguée; Bernard, toujours partagé entre une secrète colère et une secrète pitié, tous deux presque également malheureux.
Chaque année, au printemps, en attendant la date fatidique du grand priœ, le monde parisien aime assez à se donner un avant-
goût de la vie libre des champs en poussant quelques pointes au delà des fortifications. Ce fut ainsi qu'au mois de mai 1880, le groupe sèlectedj dont M. et madame de Vaudricourt faisaient partie, eut un jour la fantaisie d'organiser une espèce de pique-nique à Samt-Germain-en-Laye. En conséquence, deux ou trois grands mai^coac/ies, attelés en poste, entraient, vers six heures du soir, dans la cour du pavillon Henri IV, et Ton en vit descendre une brillante société de trente à trente-cinq personnes. On dîna joyeusement, puis on alla faire un tour en forêt, pendant qu'on débarrassait la salle à manger pour la transformer en salon. On rentra à l'hôtel et on se mit à danser au piano avec cette gaieté familière que la campagne autorise. Sur ces entrefaites, quelques vieux routiers de la bande avaient découvert dars l'hôtel la présence de deux ou trois actrices de leur connaissance, célébrités des petits théâtres chantants du boulevard : l'une d'elles était même une simple chanteuse de café-concert,
mais également en réputation. Sur le rapport, de ces rabatteurs, la société, emportée par reffervesccnce du moment, et aussi par l'avide curiosité des femmes du monde à l'égard des femmes de théâtre, décréta par acclamation, moins une ou deux voix, que ces dames seraient invitées à concourir à la fête. Des délégués furent mis en campagne et ne tardèrent pas à faire leur entrée triomphale en compagnie des trois actrices qui furent saluées d'une double salve d'applaudissements. On sut qu'elles avaient repoussé toute idée de rétribution, et cela parut d'abord un peu gênant, mais on en prit son parti : on les entoura, on les interrogea, on les complimenta; charmées de la qualité et de la bonne grâce de leurs hôtes, elles se mirent d'elles-mêmes au piano et chacune chanta à son tour quelques couplets choisis avec assez de discrétion. Il parut difficile de les mettre àla porte pour les remercier. Les hommes, d'ailleurs, et même les femmes, étaient bien aises de faire avec elles plus ample
MORTE
connaissance. Bref, on les invita à figurer dans le cotillon qu'on avait interrompu à leur arrivée et qu'on reprit en leur honneur. Elles y apportèrent une animation nouvelle qui se traduisit par un certain dévergondage chorégraphique mêlé de chants. Après quoi vint le souper, auxquelles elles furent naturellement conviées. Excitées par le mouvement, par le Champagne, et provoquées, en outre, par quelques-uns des convives, elles chantèrent cette fois sans vergogne la fleur même de leur répertoire public et secret... Le souper se prolongeait ainsi indéfiniment au milieu des refrains grivois, des clameurs joviales des hommes, des petits cris effarouchés des femmes et des épanchements de voisinage.
Madame de Vaudricourt, profitant, du bruit et du désordre, avait quitté sa place en murmurant quelques mots sur la chaleur excessive, et s'était approchée d'une fenêtre ouverte. — Le jour naissait : l'immense vallée de la Seine étendait sous les yeux d'Aliette ses profondeurs
OÙ flottaient des brumes blanchâtres. — Il lui sembla tout à coup qu'elle perdait pied, qu'elle plongeait dans ces grands espaces vides, et qu'elle s'y sentait disparaître. Elle poussa un faible cri, étendit les deux bras comme pour prendre son vol et tomba toute raide sur le parquet.
Le bruit de sa chute fît taire les chansons et les rires. M, de Vaudricourt accourut. On l'aida à relever la jeune femme inanimée el à la porter dans un des appartements de l'hôtel. Pendant qu'on allait à la hâte chercher un médecin, on employait vainement les sels, l'éther et les autres petits remèdes usuels pour faire revenir Aliette de son évanouissement. Le médecin, en arrivant, la trouva toujours raide et inerte, les joues creuses et blanches. On le laissa seul dans la chambre avec M. de Vaudricourt. Pendant qu'il touchait longuement le pouls de la malade en adressant à son mari quelques brèves questions, les paupières d'Aliette s'entr'ouvraient pénible-
ment el la conscience parut lui revenir; mais ce ne fut que pour une minute, car aussitôt son œil s'égara, son visage, si pâle, se colora subilement et son front devint d'un rouge pourpre.
— Yoilà un changement, dit le médecin d'un ton sérieux.
Il ordonna une application continue de glace sur la tête et fit poser sur les jambes un violent révulsif. Il surveilla même l'effet de ces remèdes pendant deux ou trois heures. Aliette, quoiqu'elle ne fût plus en syncope, avait de nouveau perdu connaissance; elle s'agitait fiévreusement, murmurait des paroles confuses et portait souvent, avec une sorte d'impatience, sa main sur son front. Vers le miheu du jour, la voyant un peu plus calme, le médecin se retira en promettant de revenir dans la soirée :
— Monsieur, dit-il à Bernard en partant, s'il y a ici quelque cause d'ordre moral, je l'ignore... mais enfin, si j'osais me permet-
tre un conseil, tâchez que madame pleure.
M. de Vaudricourt passa toute cette longue journée au chevet de sa femme, presque toujours debout, renouvelant lui-même les applications de glace; il lui prodiguait vainement les appels les plus tendres ; il voyait qu'elle ne le comprenait pas. Ce fut seulement vers le soir que le regard d'Alietle s'arrêta sur le sien avec une lueur d'intelligence; en même temps la poitrine de la jeune femme parut se déchirer et elle se mita pleurer convulsivement.
Le médecin revenait un peu plus tard et la trouvait dans cette crise. Il ne fit qu'adresser deux mots à voix basse à Bernard et se retira. Suivant sa prédiction, la crise s'apaisa peu à peu et se termina par l'assoupissement de la malade. Bernard, soulagé de ses angoisses extrêmes et excédé de fatigue, s'endormit luimême au pied du lit.
11 fut réveillé par la voix d'Aliette, qui l'appelait doucement:
— Bernard I
— Ma chère mignonne ! dit-il en se dressant brusquement et en se penchant sur le lit.
Elle le saisit avec ses deux bras et, l'attirant violemment sur son sein secoué par les sanglots :
— 0 Bernard I dit-elle, ayez pitié de moi, je vous en prie !
— Quoi ! mon enfant ? que voulez-vous?
— Je ne peux plus ! je ne peux plus ! je vous assure !... Je ne vous sauve pas... et je me perds ! ... Et puis ma fille ! ma pauvre petite mie!...
Suffoquée par les larmes, elle cessa de parler pendant quelques minutes; puis elle reprit d'un air égaré :
— Je veux partir... je veux l'emmener!
— Vous voulez me quitter, Aliette? dit Bernard.
Elle lui jeta de nouveau ses bras autour du cou :
— Jamais !... Je ne pourrais pas!... Laissezmoi seulement envoyer ma fille chez ma mère,
qui me la gardera... Elle, du moins, ne sera pas perdue!
— Alietle, je ne veux pas vous séparer de votre enfant... Bien que, suivant moi, vous vous exagériez les dangers du séjour de Paris, tant pour vous que pour votre fille, si vous désirez quitter Paris avec elle, j'y consens.
Aliette murmura, en secouant douloureusement la tête, quelques paroles qui se perdirent dans ses sanglots.
— Je vous suivrai ! ajouta Bernard avec une gravité émue.
— Vous! s'écria-t-elle en Tinterrogeant avidement du regard. Ah! comment vous demander un pareil sacrifice?
— J'y suis prêt. Je vous le dois... Il s'est passé, cettenuit, en votre présence, des choses qui vous ont justement offensée, des choses auxquelles je n'aurais pas du vous exposer... Je ne pouvais prévoir de pareilles folies... Je vous en demande pardon... J'aurais dû vous emmener de là; mais c'eût été donner une
leçon aux autres, et c'était bien délicat... Enfin j*ai eu tort et je vous dois une réparation; de plus, quand je tous ai épousée, je me suis promis, j'ai promis à vos parents et à vousmême, de faire tout, — excepté l'impossible, — pour que vous fussiez heureuse. Je tiendrai ma promesse... Peut-être Paris eût-il été plus habitable pour vous si j'y avais mieux choisi vos relations... Quoi qu'il en soit, il est trop tard; à tort ou à raison, Paris vous est devenu odieux, nous le quitterons. J'y ai beaucoup pensé pendant cette triste journée; ma résolution est prise... J'ai bien peur, ma pauvre enfant, que les difficultés que crée entre nous la différence des croyances ne nous suivent partout; mais j'avoue que le milieu spécial de Paris pouvait y ajouter... Je vous demanderai seulement de ne pas fixer notre résidence à Varaville... A part tout autre inconvénient, ce serait vraiment bien loin, même pour vous, qui voudrez peut-être de temps en temps
prendre l'air de ce malheureux Paris, quand
VOUS n'y serez plus condamnée... Au reste, nous causerons de cela demain à loisir; mais, soyez tranquille..., vous avez ma parole... Dormez en paix.
Elle le regardait profondément dans les yeux, avec une expression de stupeur et de ravissement ; puis elle saisit une de ses mains, qu'elle porta à ses lèvres :
— Je vous aime bien! dit-elle.
— Dormez ! répéta doucement Bernard en l'embrassant.
Et elle s'endormit d'un sommeil d'enfant.
Le sacrifice, sî pénible et si méritoire, auquel M. de Vaudricourt s'était brusquement déterminé en s'engageant à transporter sa résidence hors de Paris avait à peine été un acte de sa volonté réfléchie. 11 lui avait pour ainsi dire jailli du cœur non seulement devant les souffrances de sa femme, mais aussi sous rimpression poignante des torts qu'il s'était donnés envers elle. Ces torts avaient revêtu tout à coup à ses propres yeux un caractère presque honteux qui avait remué violemment
Ua LA MORTE
loiis ses sentiments de délicatesse et de générosité. Quand Àliette, dans son demi-délire, avait laissé échapper ces paroles désespérées :
— « Je ne vous sauve pas... et je me perds ! »
— il avait compris qu'elle le ménageait et qu'elle aurait pu dire : « Vous me perdez! »
Il se rappelait avec confusion ce bal et ce souper du pavillon Henri IV, ces scènes de véritable orgie que l'entraînement des circonstances avait amenées et auxquelles il avait en quelque sorte forcé sa femme d'assister. Pour un homme comme Bernard de Vaudricourt, moraliste très tolérant, mais ferme jusqu'au scrupule sur certains principes d'honneur, s'il y avait quelque chose au monde d'absolument et de parti cuUèrement infamaat, c'était le fait d'un mari qui déprave et débauche sa femme, et ce qui exaspérait sa fierté, c'était la pensée d'être soupçonné d'une si basse infamie par une créature aussi noble qu' Aliette. Ce fut donc à la fois par un élan de pitié généreuse et par un mouvement d'hon-
LA MORTE Ul
neur révolté qu'il se décida, presque sans réflexion, à sécher les larmes et à racheter l'estime de sa jeune femme en lui sacrifiant tous ses goûts personnels et les habitudes de toute sa vie.
Qu'une si grave et si subite résolution dût être plus ou moins sujette au repentir, rien de plus vraisemblable. Mais elle n'en faisait pas moins très grand honneur à celui qui était capable de la prendre et de la tenir sous l'inspiration de sentiments si élevés. Elle prouvait une fois déplus combien, à beaucoup d'égards, Aliette et son mari étaient dignes l'un de l'autre, quoique malheureux l'un par l'autre. Nous ferons observer à cette occasion que si rhistoire de M. et de madame de Yaudricourt n'eût été que l'histoire banale d'un mariage mal assorti, entre une femme intelligente et pieuse et quelque vulgaire malhonnête homme, elle n'eût pas attiré notre attention et ne nous eût point paru mériter celle du public... Mais l'union de deux êtres d'élite, parfaitement k-
associés d'ailleurs, que toutes leurs qualités rapprochent et que sépare seulement la question de foi, nous a semblé offrir dans le développement de ses conséquences une étude de quelque intérêt, sinon de quelque utilité.
Bernard, environ deux ans après son mariage, était devenu, par la mort de son oncle, comte de Vaudricourt, et il avait en même temps recueilli de ce chef un héritage considérable. Il était donc, à l'époque où nous sommes parvenus, maître d'une grande fortune, qui lui eût permis, tout en fixant sa demeure principale hors de Paris, de conserver son hôtel du parc Monceau. Mais cette sorte de demi-mesure, en paraissant réserver l'avenir, pouvait inquiéter sa femme : elle n'eût pas été non plus sans difficultés incommodes dans la pratique. Il voulut donc faire le sacrifice complet et trancher dans le vif. L'hôtel fut mis en vente et il ne devait pas tarder dans ce quartier en vogue à trouver un acquéreur. Bernard
s'était, du reste, parfaitement entendu avec Aliette pour préférer à la résidence dans quelque ville de province une franche installation à la campagne. Avec le même parfait accord (on peut croire qu'Aliette ne marchandait pas sur les conditions) il fut convenu que Bernard, quand il viendrait seul passer un jour ou deux à Paris, descendrait à son cercle : quand il y viendrait avec sa femme, ils descendraient à l'hôtel, afin de pouvoir goûter les agréments de Paris sans en reprendre le train et les sujétions.
Il ne pouvait être question d'aller s'établir à La Savinière, que Bernard avait louée à des étrangers après la mort de son oncle, et qui, de plus, se fût trouvée, à cause de l'éloignement, dans le même cas d'exclusion que Yaraville. Après d'assez longues recherches dans un rayon de vingt à trente lieues autour de Paris, le notaire de M. de Vaudricourt lui découvrit, au delà de Fontainebleau, dans la région de Nemours et de Gien, une belle pro-
priété qui portait le nom d'un bourg voisin, Valmoutiers, et qui parut réunir assez d'avantages pour fixer définitivement le choix de Bernard et d'Aliette. La distance de Paris était suffisante pour n'en être pas envahi et pas assez grande pour y devenir tout à fait étranger. Il y avait de belles chasses dans le pays environnant, et le château avait, dans ses dépendances immédiates, des bois étendus. Ce château lui-même était une assez noble construction dans le goût de Louis XIII avec une cour d'honneur d'une grande apparence, et de superbes communs. Le dernier propriétaire, très amateur de chevaux comme M. de Vaudricourt, avait tenu les écuries sur un pied exceptionnel de confortable et même de luxe. En même temps, il avait ménagé dans ses alentours quelques prairies propres à l'élevage. Bernard fut sensible à ces particularités, qui lui promettaient quelques distractions à son gré sur cette terre d'exil.
Pendant qu'on faisait à Valmoutiers les ré-
parations et les appropriations nécessaires, madame de Vaiidricourt allait passer quelques semaines dans sa famille à Yaraville, comme elle avait coutume de le faire chaque été, et §on mari, suivant son usage, y apparaissait luimême pendant quelques jours. 11 y était toujours le très bienvenu. Dès longtemps ses grâces charmantes, malgré le profond dissentiment de la religion, avaient vaincu toutes les préventions et conquis tous les cœurs — même celui de mademoiselle de Varaville, cette vieille tante d'Aliette que Bernard jadis avait si cruellement traitée dans son journal. Nos lecteurs connaissent trop bien, à l'heure qu'il est, le caractère d'Aliette pour s'élonner qu'une personne d'une telle hauteur de sentiments eût gardé pour elle et caché soigneusement à sa famille le secret des épreuves douloureuse» qu'elle avait traversées depuis son mariage. Elle n'avait dit, du reste, que la vérité en répétant que son mari était pour elle parfaitement bon, attentionné, respectueux, libéral :
il se pouvait qu'il n'eût pas été aussi parfaitement fidèle, mais elle l'ignorait. Quant à la dinérencede leurs croyances religieuses, cause véritable de tous leurs chagrins intérieurs, elle avait trop de raison et trop de fierié pour s'en plaindre après l'avoir acceptée presque contre le gré de sa famille. Monseigneur de Courtelieuse avait seul reçu quelques-unes de ses confidences à cet égard : elle ne lui avait pas dissimulé le malaise profond qu'elle ressentait à Paris dans un milieu moral si troublant et si inférieur à celui où elle avait été élevée; en ce qui regardait la conversion de son mari, elle lui avait laissé entrevoir ses déceptions et ses découragements. Mais l'excellent prélat, qui se rencontrait chaque année à Varaville avec Bernard, n'en conservait pas moins pour l'enfant prodigue un fond de prédilection et se contentait de le traiter de « parpaillot » . Une désespérait point de Tavenir et il en désespéra moins encore quand il connut le sacrifice que Î.I. de Vaudricourt faisait à sa femme enrenon-
çant au séjour de Paris; il y vit, comme toute la famille d'Aliette, non seulement un trait de dévouement conjugal, mais en même temps, dans un ordre d'idées supérieur, un symptôme précieux et un signe précurseur. Quels effets ne pouvait-on pas attendre désormais de l'influence d'Aliette, qui semblait prendre sur l'esprit de son mari un empire si prédominant?
Ce fut vers la fin de septembre de cette même année que M. et madame de Vaudricourt firent leur installation définitive dans leur château de Valmoutiers. On était dans la saison de la chasse, et c'était une circonstance heureuse parce qu'elle devait adoucir à M. de Vaudricourt les premiers temps de la transition entre sa vie ancienne et son existence nouvelle^ Quant àAliette, ces premiers temps furent naturellement pour elle des jours d'une pure félicité. Elle respirait. Il lui semblait qu elle était entrée dans le port, après une longue traversée pleine de dangers, de dégoûts et de
désespérances. Elle se sentait, avec un soulagement délicieux, redevenue maîtresse d'ellemême et de sa fille, et en même temps en possession de son mari. Elle ne l'avait jamais tar • aimé, et elle s'appliqua plus que jamais à lui plaire. Elle montait à cheval avec lui à peu près chaque jour, et ils poussaient ensemble de gaies reconnaissances à travers ce pays nouveau. Elle apprit à manier un fusil, afin de pouvoir le suivre à la chasse. Mais elle y resta toujours maladroite, étant trop nerveuse et aussi trop sensible devant le gibier. Elle lui invita, par séries, quelques compagnons de chasse choisis parmi leurs amis de Paris et parmi quelques connaissances du voisinage. Elle s'efforça de l'acclimater ainsi tout doucement à l'air de la campagne et de ne pas trop lui laisser sentir d'abord le poids de la solitude, se réservant, avec de secrètes palpitalions de plaisir, le tète-à-tête des longues soirées d'hiver quand la neige tomberait sur les bois.
LA MORTE ii^
M, de Yaudricourt, à qui les longues soirées d'hiver présentaient peut-être une perspective moins souriante, jouissait, en attendant, de sa vie présente, qui ne différait guère, après tout, de celle qu'il avait menée jusque-là à cette même époque de Tannée. Seulement, jusqu'alors, il avait chassé chez les autres : c'était la première fois qu'il chassait chez lui; et, pour la première fois aussi, les plaisirs du chasseur lui étaient tempérés par les ennuis du propriétaire. Il vivait dans la crainte et l'horreur des braconniers qui assiégeaient ses bois. Il stimulait, matin et soir, le zèle de ses deux gardes, et il apportait dans ses fureurs contre cette race impie un sérieux et une sincérité qui contrastaient avec ses habitudes d'insouciance railleuse et qui amusaient franchement Aliette.
Un malin, comme il se promenait avec son fusil et son chien sur la lisière de ses bois, un coup de feu partit dans la plaine, à très peu de distance, et un lièvre, débuchant à travers
les feuilles mortes, vint presque aussitôt rouler à ses pieds. En même temps, un personnai;o d'une physionomie tout à fait particulière franchissait d'un saut la banquette gazonnée qui séparait les bois de la plaine et se trouvait brusquement à deux pas du lièvre et de M. de Vaudricourt.
— Pardon, Monsieur, dit l'étranger avec beaucoup de calme, ce lièvre est venu mourir dans vos taillis; mais je l'ai tiré en plaine, et je crois qu'il m'appartient.
Le comte de Yaudricourt ne répondit pas sur-le-champ à cette sommation, étant partagé entre l'indignation et la surprise : le personnage qu'il avait sous les yeux était une femme d'une vingtaine d'années et d'une grande beauté; elle portait un costume de chasse fort simple, une sorte de blouse courte en étoffe de laine brune, avec de larges braies pareilles, des jambières en cuir fauve et un léger chapeau tyrolien.
— Mon Dieu! Madame, dit enfin Bernard,
en principe, la question pourrait être douteuse; mais, dès qu'elle est posée par vous, elle est tranchée... Voici votre lièvre.
Elle prit le lièvre des mains du comte, le remercia d'un signe de tête assez sec et se disposa à sortir du bois.
Au même instant, le chien de Bernard, que rincident du lièvre avait un peu affolé, faisait lever maladroitement dans le taillis une compagnie d'une vingtaine de perdreaux. M. de Vaudricourt arma son fusil à la hâte et déchargea ses deux coups. Mais il était distrait, et, quoique les perdreaux fussent à bonne portée, aucun ne fut louché.
La jeune femme, qui s'était arrêtée sur le talus pour juger du coup, dit simplement, de sa voix grave et musicale :
— Raté!
Puis elle enjamba légèrement le fossé et s'éloigna.
Le comte de Vaudricourt la suivit d'un œil farouche jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans
le chemin, murmura entre ses dénis : — « Qu'est-ce que c'est que cette farceuse-là? » i — et se mit à recharger son fusil, après q ici il continua sa tournée, le front pensif. Au bout de quelques minutes, il rencontrait un de ses gardes et engageait avec lui ce dialogue :
— Couvrez-vous donc, Lebuleux; couvrezvous... Dites-moi donc, Lebuteux, qu'est-ce que c'est qu'une dame, habillée en garçon, qui chasse là dans les environs, qui vient de me tuer tranquillement un de mes lièvres entre les jambes et qui a eu l'aplomb de venir me le réclamer par-dessus le marché?
— Ah! monsieur le comte, dit Lebuteux avec ce sourire triste qu'ont les vieux soldats, ça doit être la demoiselle de La Saulaye... mamselle Sabine, quoi!
— Ah! c'est une demoiselle? reprit le comte. — Excusez! — Alors, c'est la personne qui habite La Saulaye avec ce vieux savant, ce vieux médecin?
— Il n'est pas si vieux! dit îe garde. Mai3 il est toujours dans ses livres, lui... il n'esî pas chasseur... Quant à la demoiselle, ah! dame, quand elle s'y met, elle ne connaîl plus ni tien ni mien... C'est comme toutes les femmes, ça ne raisonne pas... Elle est toujours à rôder sur vos limites... et elle ne se gêne pas pour suivre son gibier, poil ou plume, mort ou vif, sur votre propriété !
— Et vous me dites ça tranquillement, Lebuteux!... Mais c'est intolérable!... Il faut lui dresser procès- verbal, quand vous la pincez!
— Dame! si monsieur le comte le commande, on le fera, naturellement!... Seulement, ces gens de La Saulaye, monsieur le comte sait bien que ce sont des gens qu'on n'aimerait pas à molester.
— Pourquoi ça? Est-ce que ce sont des sorciers?
— Non, monsieur le comte, et, si ce n'était cette malice de braconnage qui tient mamselle
Sabine, on pourrait dire que c'est des bonnes gens qui font du bien dans le pays.
— Oui, oui, c'est possible! Mais, avec tout cela, qu'elle n'y revienne pas, mamselle Sabine!... Bonjour, Buteux, bonjour!... et pas de faiblesse, Buteux!
Et M. de Yaiidricourt poursuivit sa route en hochant la tête d'un air menaçant. Mais, au bout de quelques pas, sa colère avait fait place à des pensées plus douces, comme le prouvait cette observation qu'il s'adressait à lui-même :
— Elle est superbe, du reste, cette fille... Rudement insolente, mais rudement bien bâtie!
Pendant le déjeuner, il raconta gaiement à sa femme et à ses hôtes son aventure peu glorieuse avec la demoiselle de La Saulaye.
— La Saulaye! dit Miette. N'est-ce pas cette habitation triste qu'on voit à gauche, sur le chemin des Cormiers, avec de grands
saules qui retombent sur une pièce d'ea;i toute noire?
— Parfaitement, dit Bernard. Nous l'avons remarquée ensemble... C'est une espèce de maison anglaise qui a l'air un peu sinistre en effet, à cause de ces grands saules... et qui est-ce qui demeure là, décidément?
Il y avait parmi les convives deux ou trois habitants du pays qui répondirent à celte question en termes assez équivoques. Il semblait que les hôtes de LaSaulaye fussent généralement assez mal vus par l'aristocratie des environs. Le propriétaire de La Saulaye était un médecin nommé Tallevaut, qui, depuis longtemps, avait recueilli chez lui une parente pauvre, une vieille tante infirme, avec sa fille, dont il était le tuteur. Il avait d'abord pratiqué la médecine à Paris; puis, ayant hérité d'une assez belle fortune, il avait renoncé à .^a clientèle, déjà nombreuse, et s'était retiré à la campagne pour y suivre ses goûts et se consacrer à la science pure. Absorbé dans ses
études, et avare de son temps, il ne donnait ses consultations et ses soins qu'aux plus pauvres de la contrée et les refusait inflexiblement à tous ceux qui étaient capables de payer un médecin. 11 avait mécontenté ainsi bon nombre de gens que sa réputation de science et d'habileté pratique attirait quelquefois de très loin, et qui subissaient ses refus impitoyables. En retour, on ne lui ménageait pas les médisances. On ne pouvait contester son mérite, l'Institut ayant tout récemment récompensé ses travaux scientifiques par un titre de membre correspondant. Mais ses doctrines avouées de philosophe libre penseur, sa vie privée un peu mystérieuse, la beauté de sa pupille, l'éducation excentrique qu'il lui donnait, tout cela faisait l'objet de commentaires peu bienveillants, principalement dans les châteaux du voisinage.
Quoique, dans les jours qui suivirent, le comte de Vaudricourt multipliât ses patrouilles sur la frontière de ses propriétés, il n'eut pas
l'avantage de voir de nouveau briller dans la feuillée Toeil noir énergique et froid de ma- ^ demoiselle Tallevaut. Peut-être Taudacieuse chasseresse avait-elle reçu du garde Lebuteuy quelque secret avis des dispositions rigoureuses manifestées par le comte et reculaitelle devant la menace prosaïque d'un procèsverbal ; peul-êlre, comme il arrivait souvent, avait-elle été mise en réquisition par son savant tuteur, qui l'avait élevée à lui servir tour à tour de secrétaire dans son cabinet et de préparateur dans son laboratoire. Car les expériences de chimie et de physique tenaient naturellement une grande place dans ses travaux comme dans ses distractions. Quoi qu'il en soit, pendant le reste de la saison, mademoiselle Tallevaut devint invisible pour sou voisin. Une seule fois, en passant le soir à cheval avec sa femme devant La Saulaye, Bernard crut apercevoir sa belle ennemie traversant comme une ombre le jardin du cottage. Aliette, au reste, ne laissait pas de partager à
regard des Iiabîlanls de La Saulaye la curiosité de son mari. L'espèce de mystère qui planait sur cette maison solitaire et silencieuse parlait à son imagination romanesque. Elle l'appelait la maison de l'alchimiste. C'était un grand pavillon en briques précédé et entouré de bouquets d'arbres, de pelouses et de parterres assez mal tenus et évidemment abandonnés au goût d'un jardinier de campagne. Depuis que les grands saules de l'étang avaient perdu leurs feuilles, l'habitation paraissait moins sombre, mais elle n'en conservait pas moins sa physionomie dure, et la pièce d'eau, sur laquelle pourrissaient les feuilles tombées, présentait toujours la même surface morne.
Cependant, après s'être fait un peu attendre, i*hiver était venu âpre et rude. Les visiteurs les plus complaisants avaient regagné Paris et laissé M. et madame de Vaudricourt au coin de leur feu. Les chemins encombrés par la neige ou défoncés par les pluies avaient in^
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teiTompu les rares relations de voisinage. Les intempéries de la saison rendaient la chasse le plus souvent rebutante ou même impossible. Les distractions étaient donc très restreintes et il fallait beaucoup compter sur soi. Bernard, qui s'était à l'avance fortifié le cœur contre cette épreuve très prévue, faisait de son mieux pour la supporter avec héroïsme. Il allait le matin au-devant du facteur, dans son avenue, ce qui était toujours un moment de gagné : il lisait longuement ses journaux. Il s'occupait avec une louable activité de ses chevaux, de ses écuries, de sa magnifique sellerie. Il déchiffrait des partitions au piano avec sa femme : il s'était remis à l'aquarelle qu'il avait cultivée autrefois et il en donnait des leçons à Aliette. Le soir, ils lisaient ensemble quelques vieux auteurs favoris, des Mémoires, quelques poètes modernes, les grands critiques de ce temps, des romans anglais. C'était une douce vie pour Aliette, à qui sa correspondance, les soins de son inté-
rîeur, l'éducation de sa fille, et, enfin, ses pratiques pieuses ne laissaientpas une minute d'ennui. Elle avait en outre le goût de la campagne et les scènes de la nature avaient pour elle, même pendant l'hiver, une sorte d'intérêt poétique. — Son bonheur pourtant était troublé par une préoccupation constante : — Son mari était-il heureux comme elle était heureuse? — Malgré la bonne attitude qu'il s'efforçait de garder, elle surprenait trop souvent sur ses traits et même dans son langage des signes de rêverie sombre, d'impatience, d'amertume.
La vérité est qu'il s'ennuyait mortellement. Il se contenait autant qu'il le pouvait devant sa femme : mais, quand il était rentré chez lui, le soir, il y fumait vainement cigares sur cigares pour essayer de tuer la mélancolie noire qui le rongeait. Il s'arrêtait devant ses fenêtres, regardant l'obscurité profonde des champs et des bois, écoutant la bise d'hiver qui passait dans la cime des arbres avec un
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bruil de houle lointaine, — et sa pensée se f reportait tout à coup sur son cher boulevard, I qui resplendissait à celte même heure comme une voie lactée : il voyait les péristyles flamboyants des théâtres, la foule animée qui se pressait devant les gais magasins, la vie partout fourmillante; il croyait respirer les odeurs spéciales du boulevard le soir, le mélange de gaz, de tabac, de cuisine souterraine, et les bouffées parfumées sortant par intervalles des boutiques de fleurs; il respirait Tatmosphère particulière des salons du cercle, des intérieurs de coulisses, des loges d'actrices, les effluves des escaliers et des vestibules des théâtres à la sortie des spectacles, les fortes senteurs des fourrures précieuses, des pelisses brodées d'or et des épaules nues. Toutes ces sensualités plus ou moins pures où se délecte le dilettantisme parisien prenaient dans l'imagination de Bernard, au milieu de la solitude et du silence de la campagne, une terrible puissance d'attrait et de regret.
Il tombai* h cet égard dans une erreur singulière et fort commune : il se figurait qm [ Paris manquait à son intelligence quand il U' i manquait, en réalité, qu'à ses sens. Il étai.i homme d'esprit : il avait même été homme î d'étude jusqu'au jour où le scepticisme absolu ne lui avait plus laissé que le goût du plaisir. Malgré tout, comme la plupart des Parisiens exilés en province, il se flattait lorsqu'il croyait regretter la grande vie intellectuelle de Paris : il n'en regrettait que la distraction facile, les voluptés ambiantes, l'étourdissement mondain, et, par-dessus tout, la haute odeur féminine.
Aliette, qui devinait assez exaclement ce qui se passait dans l'âme de son mari, prit un certain soir son grand courage :
— Mon ami, lui dit-elle, en lui passant gracieusement ses deux mains sur les épaules, savez-vous ce qu'il faut faire?... Il faut vous en aller passer huit ou dix jours à Paris !
— Mais, dit Bernard, avec un peu de confusion, je me trouve très bien ici !
— C'est à cause de cela, reprit en riant l'aimable femme. — Je ne veux pas vous laisser vous blaser sur voire bonheur,.. De plus, j'ai une masse de commissions à vous donner... Je voudrais premièrement un grand écran pour la cheminée du salon rouge, — une suspension pour la salle à manger, — un paravent LouisXlV... Louis XIV, vous entendez? c'est-à-dire en grande vieille tapisserie, pour la bibliothèque... et plusieurs autres choses encore dont je vous remettrai la liste demain matin.
— Vous feriez mieux, ma chère, dit Bernard, de venir choisir tout cela vous-même...
— Non, non ! votre goût vaut mieux que le mien... Moi, j'irai passer six semaines à Paris après Pâques... mais, jusque-là, vous
rez tous les mois me faire mes commissions... Voilà le programme qui est arrêté dans ma tête... dans cette tète-là! ajouta-t-elle en
se frappant le front de ses doigts charmants.
M. de Vaudricourt baisa le front et les doigts de sa jolie femme, et, tout en affectant la mine d'un homme qu'on dérange, mais qui se soumet, il ne fit pas d'autre objection.
Le lendemain, par une belle gelée de janvier, il se mettait en route avec une secrète allégresse, et, trois ou quatre heures plus tard, son pied foulait l'asphalte sacré qui s'étend de la rue Vivienne au boulevard de la Madeleine.
Deux jours après, il était en train de déjeuner à son cercle, près de sa fenêtre favorite, et, tout en parcourant les journaux du matin :
— Ma foi ! se disait-il gaiement à part lui, cette sorte d'existence après tout peut devenir supportable..., huit ou dix jours de Paris chaque mois, ça suffit pour empêcher un homme de retourner tout à fait à l'état lacustre... et de porter des sabots... — Qu'est-ce qu'il y a, Charles? Une dépêche ?
— Oui, répondit le domestique, qui s'ap-
prochait un plateau à la main. — C'est un télégramme pour M. le comte.
Le comte prit le télégramme et Touvrit. Il y lut cette ligne :
« Jeanne très sérieusement souffrante.