‹ La morteChapitre 6 sur 9 · ALIETTE · texte numérisé non relu

ALIETTE

— Allons ! bien ! murmura- t-il. — Naturellement!...

Et, après un geste de colère :

— Charles !... Donnez-moi un Indicateur!

Le domestique apporta Vlndicalexir, que Bernard consulta fiévreusement.

— Veuillez dire à Pierre, je vous prie, que nous repartons par le train de trois heures... Qu'il prépare tout.

— Bien, monsieur le comte.

A trois heures, M. de Vaudricourt rejoignait son valet de chambre à la gare de Lyon.

— Monsieur le comte n'a pas reçu de mau-

vaises nouvelles? demanda Pierre respectueusement.

— Ma fille est malade !

— Ainsi, se disait-il, en s'installant dans son wagon, c'est entendu ! Toutes les fois que je serai deux jours absent, Jeanne sera souffrante..., ou quelque autre... J'aurai toujours le fil du télégraphe autour de ma manche... C'est délicieux!...

Il rumina sur ce texte pendant la plus grande partie de son voyage avec la même irritation et la même justice... Ce ne fut qu'en approchant de Yalmoutiers' que sa colère se calma et lit place peu à peu à l'inquiétude. Il se rappelait, un peu tard, qu'Alictte n'était pas femme à changer capricieusement de volonté d'un jour à l'autre, qu'elle était encore moins femme à mettre la ruse et le mensonge au service de ses caprices. Il se souvint aussi qu'il aimait tendrement safdle.

Un coupé l'attendait à la gare de Valmoulicrs, le château en étant éloigné de quelques

kilomètres. Il remarqua de suite que les trait& de son vieux cocher n'avaient pas leur impassibilité ordinaire :

— Eh bien ! lui dit-il vivement, comment va ma fille ?

— Mademoiselle Jeanne n'est pas bien, Monsieur.

— Allez vite.

Dans la soirée même du jour où son père était parti pour Paris, la petite Jeanne, qui était alors une très jolie et très intelligente fillette de six à sept ans, avait été prise d*un mal de gorge accompagné d'abattement et de quelques frissons. On crut d'abord à un simple rhume et à une légère inflammation des amygdales. Mais une fièvre violente se déclara pendant la nuit, et l'enfant, qui ne dormeit pas, se plaignit de grandes douleurs de tcte. Le vieux médecin de Yalmoutiers, le

docteur Raymond, fut appelé au point du jour, et, dès le premier moment, il parut inquiet. Il ne la quitta plus. Les symptômes s'accusèrent pendant la journée, et prirent, la nuit suivante, une extrême gravité : Tapparition des fausses membranes dans le larynx, la respiration embarrassée et sifflante, les accès répétés de suffocation, enfin la toux rauque et comme bestiale, ne purent laisser de doute sur le caractère véritable du mal. C'était le croup au nom sinistre, juste eflroi -des mères.

Ainsi qu'il arrive souvent, le mal, après avoir paru hésitant au début, procéda bientôt avec une rapidité foudroyante. Le docteur Raymond, qui n'était pas sans mérite dans sa profession et qui avait de plus la sagesse et l'expérience d'un vieillard, employa activement, pendant les deux premiers jours, tous les moyens consacrés par la science pour combattre l'empoisonnement diphtéritique. Tous les remèdes avaient échoué, et la maladie

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poursuivait sa marche effrayante. — G'iilait alors qu'Aliette avait envoyé un télégramme à son mari.

Quand M. de Vaudricourt arriva devant le lit de sa fille, l'enfant, le visage pâle, les lèvres violettes, la gorge tuméfiée, se débattait convulsivement, en proie à un de ces accès de suffocation prolongée qui offrent déjà le simulacre de l'agonie. C'était une scène d'une cruauté poignante sur laquelle nous n'insisterons pas.

Cependant cette crise s'apaisa. La petite Jeanne, quoique plongée dans une sorte d'iiébétude, reconnut son père et lui adressa un regard d'une angoisse suppliante qui lui déchira le cœur. — Il l'embrassa en souriant, puis emmena le vieux médecin dans un pelit salon voisin qui faisait partie de l'appartement de Jeanne. Aliette les suivit.

— Monsieur, dit le comte, veuillez me dire toute la vérité.

— Je vous la dois, Monsieur. — L'enfant

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est en grand danger. Ces terribles suffocations vont se renouveler de plus en plus fréquenles jusqu'à la complète asphyxie. J'ai épuisé, , quant à moi, toutes les ressources de ma ! science : il n'y a plus à l'heure qu'il est que le j traitement chirurgical qui pût sauver l'en- i faut ; mais je dois vous l'avouer humblement, l'opération dont il s'agit demanderait une main plus jeune et plus habile que la mienne.

— Ai-je le temps de télégraphier à Paris? demanda Bernard.

— Évidemment non.

— Ne pouvez-vous m'indiquer dans une des villes les plus proches, à Gien, à Nemours, quelqu'un de vos confrères qui soit capable d'entreprendre cette opération?

— Monsieur... je n'oserais me charger d'une pareille responsabilité... Je ne connais au reste dans nos environs et à notre portée qu'un seul homme qui pût, s'il le voulait, tenter avec quelque chance de succès une opération

si délicate et si dangereuse... C'est le docteur Tallevaut.

^— *Le docteur Tallevaut!

— M. Tallevaut ! s'écria Aliette douloureux sèment. — Mais il ne voudra pas! Il nous refusera, comme il refuse à tout le monde..., vous savez bien!

— C'est bien à craindre!

— J'y vais, dit le comte. Courage, Alietteî Il sortit aussitôt, courutaux écuries, et sella

lui-même un de ses chevaux : en même temps, il donnait l'ordre à son cocher d'atteler à la hâte un coupé, et d'aller l'atiendre devant la grille du jardin de La Saulaye.

Quelques minutes plus tard, M. de Vaudricourt galopait à la lueur des étoiles le long des bois obscurs, sur une route durcie par la gelée et blanchie par le givre. Il était environ neuf heures quand il arriva à La Saulaye : il sauta à bas de son cheval, fra::chit la grille qui se trouva ouverte, et sonna à la porte de la maison. Il remit sa carie au domestique qui se

'^ présenta et attendit sur le seuil avec un pro- I fond sentiment d'anxiété. — Le domestique ' reparut presque immédiatement :

— Veuillez entrer, Monsieur.

Le comte le pria de tenir son cheval, et suivit une femme de chambre que la curiosité avait attirée et qui lui servit de guide.

Elle l'introduisit dans un grand salon-biblioihèque qui attenait au laboratoire du docteur et où réi^nait une forte odeur de pharmacie. Le premier regard de M. de Vaudricourt tomba sur une jeune femme qui était accoudée sur une table devant la porte, et qui tenait un livre. La clarté d'une lampe se répandait sur ses beaux traits, et, malgré sa contenance tranquille et pensive, sa toilette sévère de faille noire, et ses modestes bandeaux à la vierge, le comte reconnut de suite la chasseresse hardie qu'il avait rencontrée un jour dans ses bois. — A quelque distance de la jeune femme, devant une table plus grande chargée de livres et de papiers, se tenait un homme

iO.

d'une quarantaine d'années, à qui sa redingote noire, ornée d'une roselte rouge, prêtait l'apparence soignée et correcte d'un officier en costume civil. Ses traits étaient un peu gros et marqués, et sa tête un peu lourde avait un développement presque disproportionné qui étonnait ; mais ses yeux avaient une expression admirable de vie, d'intelligence et de douceur. — Il s'était levé à l'entrée de Bernard, et il lui rendit son salut avec une grâce souriante et prévenante. Cette physionomie et cette attitude étaient si différentes de la dureté maussade à laquelle M. de Vaudricourt s'était attendu, qu'il en prit confiance.

— Docteur, dit-il, en refusant le siège qu'on lui offrait, je viens chez vous en suppliant... Ma fille est mourante. .. mourante du croup... Le docteur Raymond, qui l'a soignée, la regarde comme perdue. . . 11 n'y a plus qu'une opération qui puisse la sauver... je n'ai pas le temps de télégraphier à Paris ni ailleurs... Enfin, doc-

leur, vous seul pouvez rendre la vie à mon enfant!

Dès les premiers mots prononcés par le comte, le visage souriant du docteur Tallevau/. était devenu très sérieux :

— Monsieur, dit-il, j'en éprouve le plus vit regret;, mais vous savez que j'ai dû me faire une loi de ne plus exercer la médecine... Si je cédais une seule fois, je serais forcé de quitter le pays : car je n'aurais plus un jour de paix, et il faudrait renoncer à mes travaux...

— Monsieur, reprit Bernard, tout le monde dit que vous êtes humain..., que vous êtes charitable... et vous me chargez de porter à une mère l'arrêt de mort de sa fille !

Et il essuya vivement deux larmes qui s'étaient détachées malgré lui de ses yeux, et qui avaient glissé sur ses joues pâles.

Le docteur ïallevaut le regarda un moment avec gravité. — Puis se tournant tout à coup vers la jeune femme qui suivait cette scène d'un œil curieux, mais calme :

) — Sabine, dil-il, prépare tout! — Ta vois de quoi il s'agit... Tu vas m'accompagner. — Vite, mon enfant!

Mademoiselle Sabine, qui s'était levée, sortit aussitôt du salon.

Le comte de Vaudricourt, sans dire un mot, saisit la main de M. Tallevaut et la lui serra avec une énergie convulsive.

— Monsieur, reprit le docteur, il m'est impossible de résister à votre appel..., mais je dois vous prévenir que cette opération est par elle-même fort dangereuse et que, de plus, même quand elle réussit, elle peut avoir des conséquences fatales... Il n'y faut donc recourir qu'à la dernière extrémité... Vous avez là une voiture?

— Oui, docteur.

— Pardon ! dit M. Tallevaut, mais il me faut au moins trois aides... Voyons. J'aurai d'abord Sabine, ma nièce..., nous aurons ensuite le docteur Raymond... mais le troisième?

— Moi, docteur.

— Vous? le père? Oh! non, Monsieur...

impossible... N'avez -vous pas quelque domestique de confiance... Un homme dévoué et Terme?

— Un de mes gardes?... Je le préviendrai en passant.

— Un de vos gardes ? Oui, très bien.

Mademoiselle Tallevaut reparut en ce moment, toujours grave et calme, et marchant sans bruit; elle portail d'une- main une grande boîte en maroquin, et de l'autre un sac en toile gommée ; — sur un bras, deux tabliers en toile grossière. — Le docteur ouvrit vivementk boîte et passa en revue d'un rapide coup d'œil les brillants instruments d'acier dont elle était garnie; puis il ouvrit le sac, où se trouvait une provision de petites éponges, de fils cirés et d'autres objets usités dans les opérations chirurgicales.

— C'est bon ! dit-il, — Partons.

Il revêtit à la hâte un pardessus; la jeune femme jeta sur ses épaules une mante à capu-

chon, et tous deux monlèrent dans le coupé, pendant que M. de Vaudricourt prenait les devants au galop de son cheval. — Il prévint en passant son garde Lebuteux, dont la maisonnette étaittrès rapprochée du château, et qui s'y trouva déjà rendu au moment où le docteur Tallevaut et mademoiselle Sabine y arrivaient.

Le docteur, conduit par Aliette, qui élait accourue au bruit de la voiture, fut bientôt dans la chambre de Jeanne. Il commença par adresser quelques questions rapides au docteur Raymond. Puis il se pencha sur le lit de Tenfant, lui prit le bras et la regarda longuement.

— Il est temps, dit-il à demi-voix.

Se tournant alors vers Aliette et vers Bernard :

— Madame, dit-il, ma chère dame, — et vous aussi. Monsieur, je vous demanderai de vouloir bien rester tous deux dans cette chambre... Nous allons transporter l'enfant dans le petit salon à côté. J'y ai vu des candélabres,

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iin lustre... Qu'on allume tout cela et qu'on ajoute encore deux ou trois lampes., , La table au milieu. Otez le tapis.

M. Tallevaut, allant d'une pieue à l'autre, continua de donner ses instructions en termes v très clairs et, une demi-heure à peine après son arrivée, la pauvre Jeanne, enveloppée dans une couverture, était couchée sur la table de son petit salon, qui était illuminé comme pour une fête. — Son père se tenait dans l'ouverture de la porte, qui communiquait d'une pièce à l'autre, et sa mère, à genoux dans la chambre, près du lit vide, le front dans ses mains, priait.

L'enfant, à demi asphyxiée, paraissait inconsciente. — Le docteur Raymond lui maintenait fortement la tête de ses deux mains; à Vautre bout de la table, le vieux garde, à genoux, pesait sur les jambes de la malade et , les assujettissait. A droite, près de la tête, se tenait debout mademoiselle Sabine; à gauche, le docteur Tallevaut, ayant sous la main tout

son appareil chirurgical. Tous deux avaient revêtu le sarreau en toile bise des infirmiers. La vieille bonne Victoire, dont le docteur avait remarqué le sang-froid et l'intelligence pendant les derniers préparatifs, projetait de très près la lueur d'une bougie sur le cou dénudé de la petite Jeanne.

On sait que l'opération de la trachéotomie, un des miracles de la chirurgie moderne, a pour objet de prévenir, dans certains cas de croup, l'asphyxie imminente en rétablissant d'une manière ai'tifîcielle la respiration du malade obstruée par les fausses membranes qui ont envahi le larynx. L'opération consiste à ouvrir la gorge au-dessous du larynx oblitéré et à faire pénétrer dans la trachée une sonde creuse, qui rend la liberté aux fonctions respiratoires et qui, en même temps, aide le patient à éliminer les fausses membranes qui l'étouffent.

On conçoit assez quelles qualités de science précise, de dextérité manuelle et de fermeté

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d'âme doit réunir riiomme qui entreprend pareille besogne. Sans entrer ici dans des détails répugnants, on peut dire du moins que, dans le cours de cette redoutable opération pratiquée sur une partie si délicate, si complexe et si vitale de l'organisme, le tranchant du bistouri ne doi t ni hésiter ni s'égarer, et que, cependant, il ne fait jamais son œuvre sans provoquer des effusions de sang qui ne laissent guère à l'homme de science que le tact du doigt pour guide.

M. de Vaudricourt, n' ayant point, comme sa femme, le soutien de la prière dans ce moment affreux, en éprouvait l'angoisse dans toute son intensité. Sans contrevenir formellement à l'injonction du docteur Tallevaut, et sans pénétrer dans le salon où la petite Jeanne avait été transportée, il s'était fait un devoir viril de ne pas perd re de vue sa fille pendant les minutes suprêmes où la question de sa vie ou de sa mort allait être tranchée.

Debout dans le cadre de la porte, immobile et

pâle lui-même comme un mort, il contemplait avec une sorte de stupeur, comme dans un rêve horrible, ce drame étrange où son enfant, maîtrisée et garrottée par des mains impitoyables, semblait subir sous l'acier quelque odieux martyre. Malgré son trouble profond, aucun détail de cette scène ne lui échappait; il entendait nettement chacune des paroles, rares et brèves, échangées entre le docteur Tallevaut et sa jeune pupille, qui lui servait d'aide principal; le plus souvent, c'était par un simple geste, par un signe qu^^il lui donnait ses ordres, et même, la jeune femme ne les attendait pas toujours pour agir. Elle surveillait d'un œil profondément attentif le travail sanglant du bistouri, sa main adroite et délicate employant tour à tour, pour seconder l'opérateur, les éponges, les fils à ligatures, les crochets à écarter la plaie; cette belle créature, dans sa grâce impassible, semblait accomplir doucement, avec ses mains rouges de sang, les rites de quelque farouche religion.

L'incision profonde étant faite, mademoiselle Sabine présenta à son tuteur la sonde creuse; il l'engagea de suite dans l'ouverture de la trachée avec son admirable sûreté de main. Aussitôt un bruit semblable à un sifflement sonore se fit entendre dans le salon. Sabine noua vivement les rubans qai fixaient la sonde et entoura d'une cravate légère le cou de la malade. Puis le docteur enleva l'enfant dans ses bras, traversa rapidement le salon et la chambre, et vint déposer Jeanne sur son lit.

Le père et la mère, incertains, égarés, se pressaient autour du lit; ils pouvaient à peine en croire leurs yeux : le visage de Jeanne avait perdu subitement sa poignante expression d'anxiété mortelle; il n'exprimait plus qu'un soulagement profond et une paix souriante. — Aliette et Bernard se retournèrent vivement vers le docteur Tallevaut. Lui-même souriait;

— Ça va bien I leur dit-il.

Ils lui saisirent tous deux les mains avec

eiïusion, essayant de lui parler, mais ne le pouvant pas; leur cœur débordait et ils éclatèrent en sanglots.

Après une crise si cruelle, le docteur Tallevaut voulut laisser une pleine nuit de repo. et de joie sans trouble au père et à la mère de la petite Jeanne. Mais le lendemain (il avait passé la nuit au château avec Sabine), il ne leur cacha pas que le succès de l'opération n'était pas la fin de la maladie, qu'il restait à guérir l'affection morbide, bien qu'on lui eût enlevé son symptôme le plus grave et son danger le plus imminent, et qu'en outre l'opération en elle-même pouvait ouvrir le champ à des accidents consécutifs très sérieux. Bref, il était nécessaire de continuer à soigner et à surveiller l'enfant avec une extrême attention. Du reste, on devait avoir toute confiance, à cet égard, en son excellent confrère, le docleur Raymond, qui voudrait bien, d'ailleurs, le prévenir s'il survenait quelque complication.

M. Tallevaut achevait de donner à M. et à madame de Vaudricourt cet avertissement un peu alarmant, quand on vint lui dire que la voiture l'attendait dans la cour. Il était à peine huit heures du matin.

— Comment! s'écria Aliette, vous parlez déjà, mon cher bon Monsieur! Vous ne restez même pas à déjeuner avec nous?

— Ma chère dame, dit M. Tallevaut, vous savez que je suis un homme sauvai^e, et que j'ai fait un terrible extra en venant chez vous hier soir... Maintenant, vous voulez bien me permettre, n'est-ce pas, de retourner à mes travaux, qui sont assez urgents ?

Aliette joignit les mains, en signe de détresse, et son charmant visage prit un air de si profonde désolation, que M. Tallevaut en fut touché.

— Voyons! dit-il... Vous êtes une de ces personnes à qui il est difficile de rien refuser... Qu'est-ce que vous voudriez?

— Je voudrais vous garder quelques jours

auprès de ma pauvre petite ressuscilée?

— Diable !... Mais voyons, chère Madame, si je vous laissais ma nièce Sabine, ici présente,... je rappelle ma nièce, quoiqu'elle ne soit que ma cousinej...sije vous la laissais?... Je vous assure que ce serait comme si j'étais là moi-même,... c'est une infirmière de premier ordre, ma nièce, et même mieux que cela... au premier symptôme suspect elle m'appellerait... De plus, je vous promets de venir voir l'enfant tous les soirs jusqu'à sa parfaite guérison... est-ce entendu?

Miette s'était tournée timidement vers mademoiselle Tallevaut qui assistait à cet entretien avec sa tranquillité habituelle, prête à partir et drapée dans sa mante à capuchon.

— Mademoiselle, ce serait mettre le comble à votre admirable dévouement !

— Si vous le désirez. Madame, et si mon 1 oncle le permet... dit la jeune fille, en inclinant

légèrement son buste magnifique.

— Ah ! que je vous remercie, Mademoiselle I

s'écria Aliette, qui pressa sur son cœur les deux mains de Sabine .

Il y eut ensuite une brève conférence en aparté entre le docteur et sa nièce et pupille; après quoi M. Tallevaut prit congé de ses hôtes. M. de Vaudricourt, en le mettant en voiture, lui dit avec émotion :

— Je n'ai pas de paroles, Monsieur, pour vous dire combien nous vous sommes reconnaissants !

— N'y pensez pas, Monsieur; vous êtes, madame votre femme et vous, de ceux qu'oa a grand plaisir à obliger. — A ce soir I

Dans la soirée même où le docteur Tallevaut et Bernard avaient ensemble, sur le chemin de La Saulaye, l'entretien dont nous venons de rapporter les derniers traits, madame de Vaudricourt, après avoir fait un peu de musique à la prière de Sabine, se trouva fatiguée, s'excusa auprès de la jeune fille en l'embrassant comme elle avait coutume de le faire chaque soir, et monta chez elle. On était alors au milieu du mois de mai : la journée \ avait été particulièrement douce et belle, et

gnait une réserve et même une sorte de dignité naturelle qui la mettaient de plain-pied au niveau de la meilleure compagnie ; son orgueil,. '■ qui n'était pas petit, la tenait d'ailleurs sévèrement en garde contre des étonnements ou des gaucheries de provinciale. C'était seulement au jeu rapide de ses paupières ou à l'intensité curieuse de son regard que se devinaient parfois ses surprises devant des raffinements de luxe évidemment nouveaux pour elle. Elle usait, du reste, avec une extrême discrétion, surtout au commencement de son séjour, de la société de ses hôtes. Elle passait, à différents intervalles, plusieurs heures dans la journée auprès du lit de Jeanne, la soignant, la pansant, après quoi elle se retirait dans sa chambre avec quelques livres empruntés à la bibliothèque du château. Après les repas seulement, suivant la couleur du temps, elle se promenait un moment dans le parc entre Alielte et son mari, ou demeurait avec eux au salon. Elle parlait peu et

bien, dans une langue remarquablement pré-

cise et ferme, laissant voir, sans affectation, un fonds de connaissances très nourri, mais en même temps, sur toutes les matières, une sorte d'indifférence souveraine et un peu ironique qui avait quelque chose d'inquiétant. M. de Yaudricourt retrouvait dans ces occasions cette nymphe des bois hautaine et railleuse qui l'avait bravé un matin dans l'exercice de ses droits de propriétaire. — En d'autres circonstances, Aliette aurait pu se dire qu'une personne d'une aussi rare beauté et d'une originalité aussi intéressante n'était (/ pas de celles qu'il peut être sage de mêler à sa vie de famille. Mais uniquement préoccupée alors de la santé de sa fille, et à peine rassurée sur sa vie, elle ne pouvait avoir, à l'égard de Sabine, que des sentiments de reconnaissance ; elle ne se lassait pas d'admirer l'adresse gracieuse de ses mains dans les soins qu'elle rendait à sa petite convalescente. — Un peu plus tard, quand elle eut l'esprit plus tranquille, elle parlait gaiement à son mari de

Fimpression particulière que lui causait mademoiselle Tallevaut :

— Je ne peux pas dire qu'elle me plaise, disait-elle, plaire n'est pas le mot : elle me * charme. . . elle me représente une magicienne. . . Remarquez-vous qu'elle marche sans bruit? Ses pieds n'appuient pas. . . elle marche comme une somnambule... comme lady Macbeth, je suppose ! Mais c'est une magicienne bienfaisante et une lady Macbeth sœur de charité.

— Yoilà bienma femme ! répondait Bernard : Une magicienne... une lady Macbeth !... Mon Dieu! c'est une belle institutrice, voilà tout !

Cependant, grâce aux dévouements réunis de Sabine et du docteur Raymond, grâce surtout à l'intervention assidue du docteur Tallevaut, la convalescence de Jeanne fut préservée des accidents redoutables qui suivent trop ' souvent les opérations du genre de celle qu'elle avait subie. Au bout de trois semaines, M. Tallevaut déclara que toute ombre de

danger avait disparu, el qu'il n'y avait plus aucune raison pour que sa nièce prolongeât son séjour à Yalmouliers. Ce fut en vain que Bernard, en renouvelant toutes ses chaleu veuses protestations de gratitude, essaya de lui faire accepter des honoraires.

— Non ! dit-il, pour rien au monde!... Je ne peux même pas... je ne suis plus de la profession... je n'exerce plus que par charité ou par amitié.

— Soit ! je retiens le mot, docteur, dit Bernard, et c'est entre nous deux à la vie et à la mort.

— Pourtant, reprit M. Tallevaut, comme Aliette entrait dans le salon, en fait d'honoraires, si madame de Vaudricourt me proposait de m'emhrasser, j'avoue que j'accepterais... attendu que je l'aime beaucoup.

— Oh ! de tout mon cœur. Monsieur, s'écria la jeune femme en accourant et en lui présentant ses deux joues l'une après l'autre.

On conçoit aisément que deux natures aussi

généreuses que celles de Bernard et d'Ali ette ne devaient pas laisser tomber en oubli un pareil service rendu avec un pareil désintéres- .vement. Ils ne pouvaient manquer dès cemoment de s'ingénier l'un et l'autre pour donner à M. Tallevaut et à sa nièce des preuves petites ou grandes de la fidélité de leurs sentiments. Quant à M. Tallevaut personnellement, il était très difficile d'imaginer quelque moyen de lui être agréable : tous ses goûts et tous ses plaisirs se concentrant dans l'étude, les politesses en usage entre gens du monde ne pouvaient guère que le déranger et le désobliger. C'était' donc surtout et à peu près uniquement à sa nièce qu'ils pouvaient adresser des témoignages directs de leur reconnaissance. Mademoiselle Tallevaut, quoique peu expansive, avait été naturellement amenée à parler avec quelque détail à Aliette et à Bernard de sa famille, de sa mère depuis longtemps frappée de paralysie, et de «a situation personnelle dans la maison de

19i LA MORTE

M. ïallevaut. Elle avait même confirmé par quelques allusions le bruit qui courait dans le public de son union projetée avec son tuteur. Ce mariage, qui paraissait fixé à l'automne suivant, époque de la majorité de Sabine, devait fournir aux Vaudricourt une heureuse occasion de faire accepter à la jeune fille quelque riche souvenir. En attendant, elle fut, dès ce moment, comblée d'égards particuliers, d'attentions quotidiennes et des plus gracieux procédés de voisinage.

Aliette faisait de fréquentes visites à La Saulaye, et il lui arrivait souvent d'emmener sa belle voisine à Valmoutiérs pour un jour ou deux. M. Tallevaut se prêtait volontiers à ces enlèvements, bien qu'ils le privassent par intervalles de son utile collaboratrice. Mais i^ était heureux et flatté de l'intimité de sa fiancée avec une jeune femme dont il avait vite apprécié la valeur morale. 11 était heureux, eu ^ême temps, devoir sa pupille sortir ainsi par échappées de fexistence un peu austère dans la-

quelle ilsereprochaitquelqiiefois de laconfiner.

Parmi les distractions que M. et madame de Yaudricourt s'empressèrent d'offrir à mademoiselle Tallevaut, on pense bien que la chasse ne fut pas oubliée. En lui annonçant qu'elle pouvait désormais chasser sur ses terres et dans ses bois au fusil, au furet et même au collet sans avoir à craindre le moindre procès-verbal, Bernard se plut à lui rappeler leur première rencontre, insistant plaisamment sur les sentiments de fureur vengeresse dont elle l'avait pénétré. Ce souvenir la mit fort en gaieté : deux fossettes se creusèrent dans ses joues brunes, pendant que ses lèvres s'ouvraient comme le calice d'une belle fleur rouge en laissant voir la rangée fine et rémail pur de ses dents.

' — C'est dommage, se dit à part 'ui M. de Yaudricourt, qu'elle rie si rarement : car ella îi?t étourdissante quand elle rit!

Malheureusement elle l'était aussi quand elle ne riait pas.

Mademoiselle Tallevaiil prit donc l'habilude •de chasser assez souvent en compagnie des châtelains de Valmoutiers, et elle essaya, sans grand succès, de communiquer à Aliette le secret de son sang-froid et de son calme devant le gibier; en revanche, Aliette lui donnait, avec le concours assidu de son mari, des leçons d'équitation dont la jeune fille profitait merveilleusement. Bien faite, adroite et hardie, elle avait tout ce qu'il fallait pour réussir •et même pour briller dans ce genre de sport, le costume de cheval mettant en relief la pleine €t svelte harmonie de ses formes. Une des plus belles bêtes des écuries de Valmoutiers fut spécialement dressée pour elle par le comte lui-même, et fut réservée pour son usage particuKer, en attendant que les circonstances permissent de la mettre dans sa corbeille.

Ces rapports presque quotidiens, les incidents de chasse, les leçons d'équitation auxquelles se joignaient quelques leçons de valse après le dîner, ne pouvaient manquer de faire

naître peu à peu entre mademoiselle Tallevaut et ses hôtes de Valmoutiers une certaine familiarité enjouée. M. de Vaudricourt, surtout, sans s'écarter des formes les plus respectueuses, n'avait pas tardé à prendre avec Sabine sa manière favorite de légère et perpétuelle raillerie. Mais, à cet égard, il trouvait à qui parler, mademoiselle Tallevaut lui tenant parfaitement tête et lui disputant la palme en fait de doux persiflages et de sous-entendus ironiques; sa voix grave et bien timbrée élait très propre à marquer la note sarcastique qu'elle employait assez volontiers avec son professeur de danse et d'équitation. — Il arrivait quelquefois qu'Aliette étant retenue pour une raison ou pour une autre, Bernard et Sabine partaient tous deux seuls pour la chasse et pour une promenade à cheval : quoiqu'ils fussent suivis d'un garde ou d'un domestique, c'étaient là de véritables tête-à-lête, mais qui n'avaient rien de clioquantpour ceux qui savaient que mademoiselle Tallevaut avait

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été élevée dans la liberté d'allures des jeunes Américaines. Au surplus, ce qui se passait dans ces tête-à-tête défiait la médisance : il n'était guère question entre M. de Vaudricourt et mademoiselle Tallevaut que de détails hippiques ou cynégétiques, ou, quand ils quittaient ces sujets spéciaux, c'était pour reprendre leur petite guerre d'escarmouches inoffensives. Ainsi, Bernard remarquant la complète impassibilité de Sabine devant l'agonie d'un chevreuil :

— J'ai peur, décidément, ma voisine, disaitil, d'après mille et un symptômes, que vous n'ayez pas de cœur !

Elle lui jetait un regard rapide, et répondait tranquillement :

— Moi, d'après mille et un symptômes, j'ai peur que vous n'en ayez trop î

Un autre jour :

— Savez-vous, Mademoiselle et chère voisine, ce qui me plaît en vous?... C'est que vous n'avez aucune des qualités de la femme !

LA ^iORTE l'-^'«>

— Oui... dil-elle, et vous espérez que j'en ai tous les défauts.

— C'est possible !

— C'est sûr !

Tel était le ton général de leurs innocents entretiens.

Cependant deux ou trois mois s'étaient écoulés depuis la complète guérison de la petite Jeanne sans que le comte de Vaudricourt eût manifesté à aucun degré le désir d'aller se refaire à Paris des tristesses de la campagne. C'était en vain qu'Aliette l'y poussait de temps en temps et lui rappelait le programme arrêté entre eux à ce sujet.

— Du moment que je ne m'ennuie pas, répondait Bernard, il est inutile de me déplacer... Je m'acclimate... je m'encroûte... il faut me laisser faire... il faut laisser opérer la crislallisalion... D'ailleurs, ma clière, puisque vous comptez vous-même aller à Paris après Pâques, en avril, je puis très bien altendre jusque-là.

Avril vint, et le voyage à Paris n'eut pas

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îieu. Il se trouva que, vers celte époque, la santé d'Aliette, qui s'était ressentie de la >* secousse de Saint-Germain, et que la maladie de sa fille avait de nouveau ébranlée, donna quelques inquiétudes. La jeune femme était devenue sujette à d'assez fréquentes défaillances, qui quelquefois tournaient à la syncope. Toutefois l'avis de M. Tallevaut, entièrement conforme à celui du docteur Raymond, fut que le mal n'avait aucune gravité, qu'il n'atteignait aucun organe vital, et qu'il s'agissait seulement d'un état anémique, conséquence des anxiétés épuisantes que madame de Vaudricourt avait récemment traversées. Aliette insista pour ne rien changer à ses projets et pour aller à Paris. Mais Bernard s'y refusa.

— Vous n'y alliez en réalité, lui dit-il, que pour m'ètre agréable, et il ne me serait nullement agréable de vous y traîner souffrante comme vous êtes... Soignez-vous, fortifiezvous, calmez vos pauvres nerfs, et nous ferons

~notre petit séjour à Paris cet automne quand vous reviendrez de chez votre inère.

Madame de Vaudricourt s'appliquait de son mieux à calmer ses pauvres nerl's, comme son mari avait la bonté de le lui conseiller, mais il eût été très nécessaire qu'il lui aidât, et malheureusement, — comme on Ta certainement deviné, — c'était tout le contraire.

Délivrée de toute alarme du côté de sa fille^ et redevenue maîtresse de toute sa fine et sagace intelligence, il n'était pas possible qu'Aliette tardât beaucoup à comprendre les inconvénients et même les dangers de l'intimité presque forcée qui s'était établie entre, les habitants de La Saulaye et ceux de Valmoutiers. L'attachement tout nouveau de soa mari pour la vie de la campagne, sa répugnance à s'en écarter, même pour quelques jours, avaient achevé de lui ouvrir les yeux. Il était trop évident qu'il y était retenu par quelque intérêt secret qui occupait désormais et amusait sa pensée. Madame de Vaudricourt

se rendait compte avec clairvoyance de la séduction particulière que devait exercer sur un esprit blasé comme celui de Bernard, et surtout dans le désœuvrement de la campagne, la personnalité étrange de mademoiselle Tallevaut, — sa beauté originale, sa force d'âme, son mystère. Elle ne la redoutait pas seulement comme une femme qui pouvait lui enlever le cœur de son mari; elle la redoutait comme un esprit ennemi, comme un être ironique et malfaisant, une sorte de mauvais ange qui venait détruire sa propre influence sur l'âme de son mari et mettre à néant pour jamais tous ses rêves et toutes ses espérances d'épouse chrétienne. Elle n'ignorait pas que Sabine avait été élevée par son tuteur dans la négation des croyances qui lui étaient chères, et, sans qu'elle sût pourquoi,' Dette incrédulité affichée qui la choquait à peine chez le docteur Tallevaut, lui semblait odieuse et repoussante chez la jeune fille. Et pourtant que faire? M. Tallevaut avait

sauvé sa fille d'une mort certaine. Mademoiselle Tallevaut avait pris elle-même une part active et dévouée à cette œuvre de salut, — et ce n'était pas un des moindres tourments d'Aliette que cette lourde obligation de reconnaissance et de bon accueil envers celle qu'elle regardait alors comme un génie funeste introduit dans sa maison.

Tous ces sentiments contradictoires se mêlant et se confondant dans l'âme d'Aliette la troublaient jusqu'au fond, et la condamnaient à une contrainte si pénible et si continuelle que sa santé même en était atteinte.

Pendant ce temps-là M. de Vaudricourt, sans être aussi douloureusement affecté, n'était guère plus trantjuiîle. Les souffrances jalouses et les appréhensions morales de sa femme n'entraient pour rien dans ses agitalions; car il ne les soupçonnait même pas. Absolument dupe de la profondeur de dissimulation dont Aliette partageait le privilège avec tout son sexe, il était de plus trop occupé

de mademoiselle Tallevaut pour accorder quelque attention à tout ce qui n'était pas elle. Comme tous ceux qu'une passion de ce genre absorbe, il n'avait plus pour tout le reste qu'une indifférence distraite : il ne voyait plus que sa passion, et il se persuadait, suivant Pusage, qu'il était seul à la voir; sa conduite et sa tenue envers sa dangereuse voisine étaient d'ailleurs, à ce qu'il lui semblait, irréprochables; s'il profitait aussi souvent qu'il le pouvait des relations de voisinage et d'intimité que le hasard des événements leur avait imposées, s'il recherchait avec un empressement soucieux toutes les occasions de se rapprocher d'elle, de sentir son contact, de boire ses raresparoles, de respirer son souffle, — jamais ua acte imprudent ni même un seul mot inconsidéré n'avaient trahi son secret : il croyait donc fermement en être seul maître, et véritablement, à l'exception des deux personnesque ce secret intéressait le plus, — à savoir : sa femme et mademoiselle Tallevaut, il était

seul aie connaître. M. de Vaudricoiirt n'était, nous le savons, ni un enfant, ni un sot, ni un fou : c'était même un esprit des plus ouverts et des plus avisés, mais il était amoureux, il / l'était passionnément, peut-être pour la première fois de sa vie, et, en conséquence, la plus grande partie de ses facultés intellectuelles subissait pour le moment une éclipse à peu près totale.

Heureusement ses qualités morales demeuraient plus entières, et il était loin de s'abandonner sans combat, sans luttes viriles, à sa fatale passion. Il ne se dissimulait nullement que l'amour de mademoiselle Tallevaut lui était interdit par les lois les plus élémentaires, non seulement de la morale, m^ais de l'honneur : elle était la parente, la pupille, la fiancée de l'homme dont la science et le dévouement avaient ressuscité sa fille. Il ne /pouvait la détourner de ses devoirs qu'en se rendant coupable envers cet homme de la plus vile ingratitude et de la plus basse trahison. Il

le savait, et il faisait en réalité tout ce qui lui était possible pour échapper à ces abîmes de honte, excepté la seule chose qu'il eût dû faire et qui était de fuir I

Ne trouvant pas la force de se soustraire au charme dont la présence de cette belle et singulière fille l'enveloppait, il rassurait sa conscience en se représentant précisément la puissance des obstacles qui les séparaient. — Il aurait eu dans sa vie les émotions d'une passion malheureuse, d'un désir inassouvi-. S'il en souffrait plus ou moins, cela le regardait. Du reste, il se ferait sauter la cervelle plutôt que de manquer grossièrement, odieusement à celui qui avait sauvé la vie de son enfant.

Gomme pour redoubler et fortifier encore les impossibilités qui se dressaient entre Sabine et lui, il se liait chaque jour plus intimement avec M. Tallevaut, pour lequel il se prenait, en toute sincérité, d'une estime et d'une sympathie croissantes. Il savait, par ses gardes et par ses fermiers, que non seulement

M. Tallevaut répandait chez les pau\^;cs gens du pays des secours et des aumônes très considérables relativement à sa modeste fortune, mais qu'il leur faisait des sacrifices encore plus méritoires en leur donnant presque chaque matin, en visites et en consultations, un temps précieux dérobé à ses travaux. Il admirait d'autant plus chez son voisin cette chanté si discrète, si prodigue et si désinté^ ressée, qu'il n'ignorait pas avec quel attachement passionné il se consacrait à ses études scientifiques et à l'œuvre capitale dans laquelle il devait les résumer. Cette œuvre, qui se publiait depuis deux ou trois ans par livraisons semestrielles, et dont les premiers fascicules lui avaient déjà valu la plus haute sanction de rinsCîtut, était une sorte de précis

' historique du progrès des sciences naturelles depuis le commencement jusqu'à la fin de ce

' siècle, et avait pour litre : — Inventaire scientifique du xix° siècle. — L'idée seule d'une pareille entreprise, réalisée dans ses conditions

nécesssrires de développement et de méthode, a quelque chose d'écrasant pour la pensée. M. Tallevaut s'y était voué dès sa première jeunesse avec Tenthousiasme d'un apôtre, car il n'aimait pas seulement la science pour les profondes joies intellectuelles qu'elle lui procurait : il l'aimait d'un amour presque pieux en raison des grands résultats qu'il en attendait pour l'avenirmoral et religieux de l'humanité. Chose étrange ! quoique ce missionnaire de la science et de la libre pensée ne pût être pour madame de Yaudricourt qu'une sorte de nihiliste dangereux, elle n'en sentait pas moins pour lui un faible de cœur; et de même le docteur Tallevaut, malgré ses hautaines préventions laïques, ne se défendait pas d'une prédilection affectueuse pour sa très catholique voisine. Il semblait que ces deux êtres excellents fussent tous deux rapprochés pa; leurs vertus contradictoires, mais également supérieures. A la vérité, M. Tallevaut s'abstenait sévèrement, devant Aliette, de tout pro-

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pos qui eût pu blesser ses croyances. Il ne / gardait pas, naturellement, la même réserve avec Bernard, dont il avait vite deviné l'entière liberté d'esprit.

Quand Sabine était installée momentancoient au château, son tuteur y venait quelque- / fois dîner; il s'en retournait le plus souvent à pied, et il n'était pas rare que M. de Vaudricourt l'accompagnât pendant une partie de la route. Dans ces tête-à-tête assez fréquents et assez prolongés, leurs entretiens prenaient de plus en plus le ton de l'intimité et de la confidence amicale. Ils tombèrent plus d'une fois sur la question religieuse, et ce fut un étonnement pour Bernard de trouver le langage de M. Tallevaut sur ces matières aussi différent de la raillerie voltairienne que de la grossière fureur anticléricale. Il y apportait la gravité, ie respect et la douceur d'un grand esprit qui est au-dessus de toute passion haineuse. 11 y apportait même un accent profondément religieux : car il avait sa foi. et comme elle était

chez lui sincère et enthousiaste, il se laissait entraîner à une certaine ardeur de prosélytisme. Ce qu'il admettait le moins, en fait de religion, c'était l'indifférence, et il essayait de faire entendre à Bernard sur ce sujet des vérités assez délicates, que celui-ci acceptait toutefois cordialement, la bonté affectueuse de la forme tempérant suffisamment l'austérité du fond. « 11 était donc, suivant M. Tallevaut, indigne d'un homme de renoncer à toute croyance idéale parce qu'il avait perdu l'idéal chrétien : il fallait, de toute nécessité, s'attacher à une croyance idéale, si l'on ne voulait pas se rapprocher peu à peu de l'animalité... Un homme bien né, qui ne croit plus à rien et qui s'y résigne, se trouve encore soutenu quelque temps par l'impulsion première de son éducation, par les convenances extérieures de sa classe sociale; mais, en réalité, le sentiment du devoir et de la dignité morale, ne reposant plus sur rien, s'efface chez lui de plus en plus : il n*a plus qu'un objectif dans la vie, celui des

faciles et basses jouissances ; il descend ainsi peu à peu, sous son vernis civilisé, à Féchellc j morale du nègre, et dans cette chute, à mesure qu'il vieillit, il tombe plus bas... Son intelligence même se déprime et s'abaisse ; il ne prend plus des choses de Tesprit que ce qu'elles ont de plus futile, de superficiel, et en quelque sorte de matériel... En fait de lecture, il ne lit plus que des romans ou des journaux; en fait de lliéàtre, il n'a plus de goût que pour les œuvres d'un ordre inférieur, pour les spectacles qui s'adressent presque uniquement aux sens... N'est-ce pas l'histoire des hommes ou des peuples qui ont perdu tout idéal?

> Le sentiment religieux, la croyance à un idéal pouvaient seuls donner à l'homme la volonté, la force et le goût de remplir noblement sa destinée en consacrant sa vie au culte du bien, du vrai, du beau, — et il dépendait de tout homme intelligent d'arriver à cette croyance idéale par la contemplation et l'étude (^ de la nature, c'est-à-dire par la science. —

C'était donc par la science qu'on devait parvenir à combler le vide effrayant que laissaient dans le monde moral les anciennes religion? épuisées. C'était par la science que M. Tallevaut s'était élevé lui-même à cette foi qui le soutenait dans son rude labeur scientifique, lequel était en même temps une œuvre de propagande : le bien qu'il faisait autour de lui, c'était la science qui le lui inspirait. )>

Quelle était, en réalité, cette religion philosophique où il puisait son courage et ses vertus ? Il l'expliquait à Bernard avec une éloquence et une élévation de langage dont nous ne disposons pas, aussi devons-nous nous borner à en résumer brièvement la théorie. M. Tallevaut avait été amené, par le cours de ses études, à cette conviction que l'œuvre divine de la Création se poursuit indéfiniment dans l'univers; que tout être intelligent est appelé à contribuer et à collaborer en quelque sorte pour sa part à cette œuvre de perfection etd'harmonie progressives; que c'est son devoir

de le faire, et qu'il doit trouver dans le pur accomplissement de ce devoir et dans la conscience de servir à un but supérieur la récompense et la joie de sa vie.

— Mais, disait Bernard, puisqu'il s'agit de suppléer aux religions qui s'éteignent, espérez-vous donc, docteur, convertir jamais la masse humaine, le peuple, en un mot, à votre religion philosophique, dont je ne nie pas la grandeur, mais qui exige une si forte initiation intellectuelle?

— Je n'ai pas cette illusion, répondait le docteur Tallevaut; mais cela est inutile : il suffira de convertir une élite, une élite qui deviendra un jour assez importante pour dominer la foule et la contraindre au devoir par l'autorité morale ou par la force.

— Mais, docteur, reprenait Bernard en riant, savez-vous que vous êtes un terrible aristocrate?

— Assurément. M'avez-vous donc pris pour un démagogue parce que je suis un homme

de science? C'est une idée singulière, quoique fort répandue. Elle est le contraire de la vérité. La science est Tennemie naturelle de la démocratie, parce qu'elle est Tennemie j naturelle de l'ignorance, — et encore plus de la médiocrité... Or, que peut faire la démocratie, si ce n'est d'élever les ignorants au rang de médiocres ? C'est un affreux progrès î ^ Pour moi, j'ai pitié des ignorants, des faibles, des misérables; mais, quant à flatter leurs passions ou à subir leur domination^ jamais !

Puis, revenant à ses sentiments religieux : — Croyez-moi, mon ami, disait-il, il y a une douceur infinie à sentir qu'on est dans la vérité et qu'on marche pour ainsi dire la main dans la main de l'Éternel, parce qu'on fait \ son œuvre avec lui... C'est ainsi que je vis, pour mon compte, dans une sérénité qui a, je puis le dire, quelque chose de paradisiaque... Si elle est quelquefois troublée, c'est uniquement par la crainte de ne pouvoir

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mener jusqu'au bout l'œuvre à laquelle j'ai voué mon existence.

— Pourquoi de pareilles craintes, mon cher docteur? Vous êtes dans toute la force de l'âge.

— Sans doute. Mais... Ars longa, vi'ta hrevis... Et puis, j'ai la tête un peu grosse et le !;œur aussi..., de sorte que je suis forcé de limiter mes heures de travail... C'est ma seule tristesse au monde

Dès ce jour, mademoiselle ïailevaiit fut installée au château où elle reçut, comme on peut le croire, l'hospitalité la plus confortable et la plus cordiale. Introduite ainsi brusquement dans l'intimité de deux personnes d'une distinction supérieure, et dans un intérieur où régnaient de grandes recherches de somptuosité et d'élégance, cette jeune fille n'y parut ni gênée ni déplacée. A la souplesse d'esprit habituelle chez les femmes elle joi-

la soirée ne l'était pas moins. Aliette, avant de se défaire pour la nuit, s'était accoudée sur une des fenêtres de sa chambre pour respirer les vagues senteurs que répandaient dans l'air les verdures nouvelles, les premières violettes et les muguets des bois. Sur le feuillage naissant des futaies et sur l'étendue des campagnes, le ciel, étincelant d'étoiles, versait une blanche lueur sidérale. Au milieu de la contemplation rêveuse où elle s'absorbait, la jeune châtelaine de Valmoutiers eut tout à coup un léger tressaillement : elle venait d'apercevoir l'ombre élégante de mademoiselle Tallevaut, traversant une allée du parc, et se dirigeant vers une avenue qui aboutissait, en abrégeant la route, à une petite distance de La Saulaye.

... Il était environ onze heures du soir quand M. de Vaudricourt, ayant quitté le docteur Tallevaut, et revenant à Valmoutiers à travers ses bois, entrevit dars la pénombre pâle de l'avenue une femme qui s'avançait

vers lui, marchant d'un pas souple et silencieux, les coudes au corps, la tête et le buste drapés dans une mantille à l'espagnole. — 11 la reconnut aussitôt, c'était celle dont, en ce moment même, il évoquait l'image troublante dans le cadre enchanté de cette nuit de printemps. L'émotion fut si violente que son cœur s'arrêta brusquement, comme cabré; puis il bondit avec une forte secousse et reprit son cours. Ils furent bientôt à quelques pas l'un de l'autre :

— Comment ! Mademoiselle, dit Bernard du ton le plus tranquille, c'est vous?... J'ai cru que c'était votre fantôme.

— Non, répondit la jeune fille avec le même calme, ce n'est pas mon fantôme ! c'est moimême... La beauté de la soirée m'a tentée, — et j'ai pris cette avenue avec le vague espoir de vous rencontrer.

— Je ne crois pas ça... Je crois que vous êtes sortie pour cueillir des herbes magiques dans la forêt à la clarté des étoiles.

— Comme une sorcière?

— Comme une jeune et belle sorcière

— Trop de bonté! — Nous retournons, n'est-ce pas ?

— Si vous voulez ! ^

— Mais, naturellement, je le veux.

Elle reprit alors le chemin du château en compagnie de M. de Vaudricourt. Elle paraissait, contre son ordinaire, éprouver un léger embarras, ôtant et remettant un de ses gants avec distraction :

— C'est incroyable, dit-elle, tout ce qu'on entend de bruits étranges dans les bois, la nuit.

— Est-ce que vou ; avez eu peur?

— Quelle plaisar, eriel — Non... mais il m'a semblé une ou deux fois entendre marcher dans le taillis.

— Très possible. Nous ne manquons pas ici de braconniers.

— Ni de braconnières, dit-elle en riant.

— Les braconnières, je m'en console I dit

Bernard du môme Ion... Voulez-vous mon bras, Mademoiselle?

— Non. Merci I

11 y eut une minute de silence, puis elle reprit :

— Do quoi avez-vous parlé avec mon tuteur?

— Mais de choses fort sérieuses, — de science, de philosophie, de religion.

— Ça ne peut, dit-elle, que vous faire du bien.

— Je l'espère, dit Bernard; mais, jusqu'à présent, je ne fais que sentir plus amèrement la distance qui me sépare d'un homme comme votre tuteur... Si j'avais comme lui consacré ma vie à rétiide, à la science, au lieu de la dissiper dans de stupides plaisirs, j'en serais meilleur et plus heureux.

— Groyez-vous, monsieur de Vaudricourt?.. Meilleur, c'est probable... car ce ne serait pas difficilô... mais plus heureux, j'en doute un peu... ?îoi, j'ai beaucoup étudié, vous savez...

il n'y a pas une de ces constellations là-haut dont je ne connaisse le nom, Tordre et la marche, — il n'y a pas un insecte endormi dans ces taillis dont je ne connaisse le mystérieux organisme, et le genre, etTespèce, et les mœurs, — pas une pierre dans ce chemin dont je ne puisse vous dire l'Age géuéalogique... pas une mousse, ni une goutte de rosée que je ne puisse vous analyser avec la dernière exactitude... et je ne suis pas du tout convaincue que j'en sois plus heureuse, ni môme meilleure !

— Vous seule sous le ciel, je crois, savez ce qui se passe dans votre tête et dans votre cœur.

— Peut-être bien.

— Mademoiselle Tallevaut?

— Monsieur de Vaudricourl ?

— Puis-je me permettre de vous demander, au milieu de cette solitude, quelle est votre religion?

— Mais celle de mon tuteur, naturellement.

— Et VOUS pensez qu'elle vous suffirait pour résister à toutes les tentations de ce monde, même aux plus puissantes, même aux plus terribles?

— Jusqu'ici elle m'a suffi.

— Yous devriez bien alors. Mademoiselle, me la faire partager..., car votre oncle, malgré sa conviction et son éloquence, n'y est pas encore parvenu..., et jamais cependant je n'aurais eu plus grand besoin de la sûreté et de la fermeté de conscience qui peut seule donner une croyance supérieure.

— Vous voulez sérieusement, monsieur de Yaudricourt, que je vous prêche ma religion?

— Tout à fait sérieusement.

— Gela ferait trop de peine à votre aimable femme.

— Ma femme, dit gravement Bernard, sait que je suis éloigné de ses croyances et que je n'y reviendrai jamais.

— Non! répéta mademoiselle Tallevaut, cela lui ferait trop de peine..., et je l'aime

beaucoup votre femme... beaucoup! — De plus, j'aperçois les lumières du château, elle temps nous manquerait..., car ça ne doit pas être une petite affaire que de vous convertir... Et puis...

— Et puis... quoi?

— Vous n'êtes pas initié... vous ne comprendriez pas.

— Merci bien..., mais essayez toujours..., j'aime tant votre voix!... Quand je n'entendrais pas les paroles, la musique suffirait!

— Monsieur de Vaudricourt, ne me dites pas de douceurs, voulez-vous? J'aime mieux vos impertinences..., et j'aime à vous les rendre..., parce qu'en réalité c'est le seul ton possible et convenable entre nous deux..., vous me comprenez, n'est-ce pas?

Elle avait relevé la tête vers lui, et, la bouche entr'ouverte par son sourire de sphinx, elle lui montrait scn beau visage, que les clartés du ciel palissaient.

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