LA MO II TE
IJ s'arrêta, se pencha un peu sur elle, et la couvrant d'un regard passionné :
— Sabine! dit-il d'une voix sourde, pour- ^quoi faut-il qu'il y ait des abîmes entre nous !
Comme pour le gronder et le calmer, elle posa sa main nue sur celle de Bernard :
— Voyons, Monsieur! dit-elle doucement.
Il retint sa main, qui était un peu grande,
mais d'une forme admirable :
— Bien heureux, murmura-t-il, celui qui s'appuiera à jamais sur cette main si belle, si douce, si brave !
Et, dans un mouvement soudain, il y attacha ses lèvres ardemment.
Elle la retira vivement, et, se jetant en arrière :
— Ah ! dit-elle d'une voix étouffée, une fille sans défense !... qui se fie à vous !
— Pardon !
— Me suis-je donc trompée? N'êtes-vous pas homme d'honneur ?
— Vous y pouvez compter.
— Nous verrons !
Ils reprirent leur marche en silence et rentrèrent au château sans avoir échangé une parole de plus.
... Un peu plus tard, madame de Vaudricourt y rentrait elle-même par la porte de son escalier particulier, qu'elle avait laissée ouverte en sortant.
Le petit séjour que Sabine venait de faire à Yalmoutiers se terminait le lendemain. Le docteur Tallevaut, étant venu chercher sa nièce dans la soirée, trouva madame de Vaudricourt plus souffrante que de. coutume. Elle avait eu, depuis la veille, plusieurs défaillances. Elle n'avait pu dîner. Le docteur l'interrogea, l'examina et l'ausculta avec un redoublement d'attention. Il confirma de nouveau le diagnostic du docteur Raymond en assurant que le mal n'avait point de gravité et qu'il s'agissait de simples désordres
nerveux. Il ordonna de continuer le régime
des toniques, de l'exercice modéré et de l'alimentation substantielle.
Toutefois, avant de partir avec Sabine, il entraîna M. de Vaudricourt dans une allée retirée du parc :
— Mon cher voisin, lui dit-il, il faut que vous m'excusiez : je vais aborder des questions fort délicates, mais je crois que c'est mon devoir de médecin et d*ami.
— Grand Dieu! s'écria Bernard. Est-ce que ma femme?...
— NonI il n'y a rien!... mais cet état d'anémie se prolonge au delà de mes prévisions... Madame de Vaudricourt a eu tout le temps de se remettre des émotions qui l'ont éprouvée pendant la maladie de Jeanne... Il semble donc qu'il y ait ici une autre cause... Je ne vois dans la vie de madame de Vaudricourt que des éléments de bonheur... Sans parler des agréments et des jouissances d'une grande fortune, elle a un mari excellent, une fille charmante, une famille et des amis qui
l'adorent et avec tout cela elle a la maladie d'une femme malheureuse... d'une femme qui souffre moralement... qui a quelque grand chagrin... Voyons... soupçonnez-vous quelque chose... dont elle pourrait se tourmenter?
— Ah ! mon Dieu I oui ! dit Bernard, avec Taccent d'une sincère tristesse, ce qui la tourmente, c'est ce qui a fait, depuis notre mariage, le trouble et l'amertume de nos deux existences... Vous connaissez aussi bien que moi la piété, la foi ardente de ma femme, vous avez assez compris que je ne la partage pas... Or le rêve de ma femme depuis le premier jour a été de me ramener à sa croyance. . . cette idée fixe l'obsède... Elle s'est figuré que c'étaient les distractions, les dépravations de Paris qui m'empêchaient de revenir à la religion... J'ai quitté Paris pour lui ôter ce souci, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté !.. Elle s'aperçoit que je ne suis pas plus croyant à la campagne qu'à la ville..., et, sans doute, le désespoir la prend..., car je ne puis vraiment imaginer d'autre
explication à la souffrance morale dont vous la croyez atteinte... Mais enfin, physiquement..., aucun danger, n'est-ce pas?
— Je n'en vois aucun.
I — Ahl docteur! savez-vous qu'il devient bien difficile, quelque bonne volonté qu'on
■y mette, d'être heureux en ménage?... Gomment (aire?... Généralement, aujourd'hui, un homme qui se marie n'a plus la foi...; s'il épouse une jeune fille élevée à la moderne, c'est-à-dire à la diable, il risque fort d'épouser une petite courtisane...; s'il épouse uneper-
* sonne élevée dans les traditions anciennes, il n'a intellectuellement rien de commun avec elle..., le mariage n'est plus qu'un divorce moral! — L'institution serait-elle donc périmée et le mieux ne serait-il pas d'y renoncer?
— Le mieux, mon cher ami, dit le docteur Tallevaut, serait de donner aux femmes une éducation plus conforme au temps où nous vivons et plus en harmonie avec l'état de nos connaissances..., ce serait de substituer dans
leur esprit un idéal nouveau à l'idéal cliré- j tien... C'est ce que fera l'avenir..., c'est ce qu'on fait même dès à présent..., et, si vous me permettez de le dire, c'est ce que j'ai fait moi-même dans ma maison... Il est vrai que le hasard des circonstances m'a favorisé : il m'a remis entre les mains cette enfant que vous connaissez... Son père était mort ruiné..., sa mère, peu de temps après, était frappée de paralysie,... l'enfant n'avait plus que moi..., elle était confiée à ma direction exclusive..., elle était heureusement douée..., j'ai donc pu l'élever à mon gré, dans mes principes, et la former peu à peu pour être un jour la compagne de ma vie et de ma pensée... Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai attendu avant de l'épouser qu'elle fut en âge d'agir en pleine liberté, et que, pour le cas où ses sentiments n'auraient pas été d'accord avec les miens, j'avais assuré son avenir.
— Gela est digne de vous, dit Bernard... Mais je vous ferai observer que mademoi-
selle Sabine est une intelligence d'élite... Les femmes comme elle ne pourront jamais être qu'une exception.
— Je crois le contraire... je crois que, dans un avenir assez prochain, le type intellectuel et moral de Sabine, certainement exceptionnel aujourd'hui, deviendra le type à peu près général de la jeune fille... Il faut admettre cette espérance, si Ton ne veut pas admettre l'hypothèse invraisemblable du retour à une religion révélée; car, hors de ces deux conditions, le mariage, qui est une nécessité sociale, cesserait d'être viable.
M. Tallevaut et Bernard rejoignirent Sabine, qui, ayant fait ses adieux à Aliette, les attendait devant le perron. Le temps continuant d'être magnifique, elle avait préféré retourner à pied. On se mit donc en marche dans la direction de La Saulaye, et M. de Vaudricourt accompagna ses hôtes jusqu'à moitié route. Quand il les eut quittés, Sabine suivit quelque temps son chemin en silence à côté
de son tiileur; puis tout à coup le timbre grave et harmonieux de sa voix résonna doueement dans la nuit.
— Mon oncle, dit-elle, je crains que madame de Vaudricourt ne soit sérieusement malade... ne le pensez-vous pas?
— Mais non, mon enfant, Dieu merci!...
on ne meurt pas de rien.
— Elle a eu tantôt une syncope si complète et si prolongée que j'ai eu peur.
— Oui... rien d'effrayant comme une syncope... et, cependant, quand il n'y a pas d'affection organique, c'est un accident sans gravité. — Madame de Vaudricourt n'a rien au cœur... c'est de l'anémie, simplement.
— Mais, mon oncle, n'ai-je pas lu, — je ne sais où, — que certains cas d'anémie ont eu des terminaisons fatales?
— Sans doute.,., on a vu des anémiques épuisés périr brusquement dans une syncope... mais ce sont des cas infiniment rares, et avec une constitution à peine atteinte comme
celle de madame de Vaiidricourt, — presque impossibles...
— C'est qu'elle dit qu'elle est sujette à ces accidents depuis longtemps déjà...
— Oui... pauvre petite femme!... c'est un esprit tourmenté... elle se fait des chimères.
— Alors vous n'êtes pas inquiet?
— Pas du tout, — jusqu'à présent.
— Tant mieux, mon oncle.
Ils étaient alors arrivés devant la grille de La Saulaye, et leurs ombres se perdirent dans l'épaisse obscurité projetée par les grands saules.
A la fm de la même semaine, quelques amis de Paris, attirés par la beauté de la saison, venaient passer trois ou quatre jours à Valmoutiers. C'était la vieille amie de Bernard et d'Aliette, la duchesse de Castel-Moret, qui s'était mise à la tête de cette caravane. Les lettres d'Aliette et de son mari Pavaient naturellement tenue au courant de la maladie de
la petite Jeanne et des incidents de sa miraculeuse guérison. A peine arrivée, elle manifesta la curiosité de connaître cette jeune voisine dont on lui avait dépeint Tétrange personnalité :
— Et votre belle juive, dit-elle à Bernard, est-ce que nous ne la verrons pas?
— Quelle juive, ma chère duchesse?
— Mais celle qui a soigné Jeanne?
— Mademoiselle Tallcvaut?... Mais elle n'est pas juive !
— Vraiment?... Moi, je la croyais juive... probablement à cause de ces belles juives à turban, qui faisaient de la médecine au moyen ^ âge... et qui pansaient les chevaliers blessés, comme Rébecca dans Ivanhoe... Enfin," juive
ou non, elle m'intéresse;... est-ce qu'on ne peut pas la voir?
Pour complaire à la duchesse, une voiture fut envoyée à La Saulaye avec un billet rédigé par Alielte, et adressé au docteur Tallevaut. Elle s'excusait de lui enlever encore une fois
sa nièce pour la faire profiter d'une aimable visite qu'elle venait de recevoir.
Sabine arriva dans raprès-miui et obtint auprès des hôtes passag3rs de Valmoutiers le succès de beauté et de distinction originale qu'elle méritait.
— C'était, dit la duchesse, la Vénus sévère.
Cependant, madame de Vaudricourt, que ses empressements de maîtresse de maison avaient apparemment fatiguée, éprouva dans la matinée du lendemain, à l'heure de son lever, une crise de faiblesse, et dut se résigner, sur l'avis du docteur Raymond, à garder sa chambre. Elle n'y reçut dans la journée que son mari, mademoiselle Tallevaut et la duchesse, laquelle n'aimant pas à s'ennuyer, repartit le soir même pour Paris avec ceux qu'elle avait amenés.
Mademoiselle Tallevaut se disposait ellemême à retourner chez son oncle quand, au moment de son départ, Aliette fut prise d'une nouvelle syncope qui se prolongea pendant
plusieurs minutes et qui effraya beaucoup son mari. Il pria instamment Sabine de rester au château et n'osant envoyer chercher M. Tallevaut, dont il craignait de fatiguer la complaisance, il appela le docteur Raymond. Celui-ci constata que cette dernière syncope si rebelle avait laissé le pouls un peu plus faible et moins régulier que de coutume. Il ne vit d'ailleurs aucun symptôme inquiétant dans l'état de la malade; il prescrivit simplement de continuer, en augmentant un peu les doses, la médication tour à tour tonifiante et calmante à laquelle madame de Vaudricourt était soumise, et dont le vin de quinquina, l'éther, et la valériane formaient les principaux éléments.
Le lendemain, quoique madame de Vaudricourt eût encore pu se lever, les demi-défaillances se répétèrent dans la journée, avec des intermittences d'agitation et de profond malaise.— Vers le soir, elle tomba de nouveau dans un complet évanouissement dont on eut
peine à la faire revenir. — Quand elle eut repris connaissance, elle demanda sa fille, qu'elle n'avait pas vue depuis la veille; elle lui sourit en secouant doucement sa tête affaiblie, l'embrassa longuement, et dit à l'enfant touf étonnée de voir des larmes sur les joues de sa mère :
— Va jouer, ma cbère petite !
M. de Vaudricourl et Sabine, secondés activement par la vieille Victoire, toujours présente, se relayaient jour et nuit dans la chambre d'Aliette, la soignaient avec un égal dévouement, en affectant de lui laisser voir une entière sécurité d'esprit. — M. de Vaudricourt, cependant, commençait au fond du cœur à se troubler profondément, et s'étant ménagé quelques minutes de tête-à-tète avec Sabine :
— Mais enfin, Mademoiselle, lui dit-il, êtesvous sûre qu'on ne se trompe pas? Je ne puis avoir que la plus absolue conOance dans le diagnostic du docteur Tallevaut... et, cependant, je ne puis m'empêcher de voir de grands chan-
LA MOIîTfc: 237
gemenls... une grande altération du visage... Est-ce que cela ne vous frappe pas?
— Mon Dieu ! Monsieur, dit mademoiselle Tallevaut, je ne puis que me rappeler... et que vous répéter ce que mon oncle me disait il y a deux jours : elle n'a aucun organe atteint et on ne meurt pas de rien.
Elle le laissa dans la cour du château, où il marcha quelque temps à grands pas autour de la pelouse. — Tout à coup il vit paraître à l'entrée de la grille le curé de Valmoutiers, qui arrivait avec une hâte évidente ; en même temps il aperçut la vieille Victoire qui du haut du perron semblait surveiller son arrivée.
— C'est vous, malheureuse, s'écria-t-il violemment, qui avez fait venir le prêtre ?
— Oui, Monsieur, répondit-elle en le regardant avec fermeté.
— Est-ce que Madame l'a demandé?
— Non, Monsieur, mais quoi qu'on en dise, je trouve madame très mal...
MORTE
— Mais c'est vous, misérable, qui allez la tuer en lui donnant une émotion pareille !
Avant que Victoire eût pu répondre, l'apparition soudaine de mademoiselle Tallevaut sur le seuil du vestibule mit fin brusquement à cette discussion.
— Monsieur, dit Sabine avec une gravité un peu émue, je crois devoir vous prier d'envoyer chercher mon oncle sans retard.
M. de Vaudricourt l'interrogea d'un coup d'œil rapide et poussa une douloureuse exclamation, en joignant les mains avec éclat; un domestique prit aussitôt ses ordres et courut aux écuries.
Se tournant alors vers le curé de Valmoutiers :
— Monsieur le curé, dit Bernard, veuillez me suivre... mais permettez-moi, je vous prie, de prévenir ma femme.
Le prêtre s'inclina.
Bernard monta chez Aliette. — Elle était couchée sur sa chaise longue, et elle parais-
sait sommeiller : elle entr'ouvrit les yeux quand son mari entra.
— Ma chère enfant, dit-il en lui prenant une main qu'elle lui abandonna, je viens de gronder votre vieille Victoire... elle perd vraiment la tête... Malgré les assurances répétées des médecins, elle s'est effrayée de vous voir un peu plus souffrante aujourd'hui, et elle a fait appelernotre curé..., est-ce que vous voulez le recevoir?
— Je vous en prie.
Elle soupira péniblement et attacha sur son mari ses grands yeux bleus remplis d'une détresse si poignante et si étrange, qu'il sentit la moelle de ses os se glacer.
Il ne put s'empêcher de lui dire avec une profonde émotion :
— Est-ce que vous ne m'aimez plus, Aliette?
— Toujours ! murmura la pauvre enfant.
Il se pencha sur elle et lui mit au front un
long baiser. — Elle vit des larmes s'échapper des yeux de son mari et parut comme surprise.
Il retourna aussitôt à la porte, fit signe au prêtre qui l'attendait sur l'escalier, et se retira.
Pendant une denli-heure mortelle, M. de Vaudricourt se promena dans le grand salon de son château, s'arrêtant à toute minute devant les fenêtres qui donnaient sur la cour. Mademoiselle Tallevaut, silencieuse et très pâle, était assise près d'un guéridon et s'y tenait accoudée, dans sa pose familière, la tête dans sa main. — De temps à autre, Bernard laissait échapper dans son agitation des paroles entrecoupées et confuses :
— Mais ce n'est pas possible!... De quoi mourrait-elle?... C'est la foudre!... Non! ce n'est pas possible !
— Attendons mon oncle, répondait simplement Sabine.
On vint avertir M. de Vaudricourt, comme il en avait donné l'ordre, que le curé avait quitté la chambre de sa femme. — Il y remonta aussitôt et Sabine l'y suivit. Mais Aliette
qui paraissait très absorbée, ne parut pas les voir. Elle prit cependant de la main de son mari la potion qu'il lui présentait. Victoire dit à Bernard que le curé, sur la prière de la malade, devait revenir un peu plus tard dans la soirée avec les sacrements.
Vers sept heures, le docteur Tallevaut arriva; dès qu'il se trouva en face d'Aliette, une expression de stupeur passa sur son visage, comme un nuage rapide. Puis reprenant subitement l'impassibilité professionnelle, il souleva le bras glacé de la jeune femme, toucha son pouls à peine sensible, contempla un moment ses traits décolorés, ses yeux à demi voilés, et lui murmura en s'inclinant sur elle quelques paroles d'encouragement très douces et très tendres, comme s'il eût parlé à un enfant.
11 emmena alors Bernard dans un boudoir contigu à la chambre et lui serrant la main avec force :
— Monsieur, lui-il, je vous demande par-
donî... C'est une chose affreuse à vous dire..., mais ma misérable science a été en défaut..., et maintenant elle est impuissante..., votre femme va mourir I...
Un cri retentit dans la chambre, puis un bruit de sanglots! — M. de Yaudricourt s'élança éperdu...
Aliette était mortel
... Après la première heure de désordre et d'affolement, M. de Yaudricourt sortit de la torpeur et de l'espèce d'égarement où l'avait plongé une catastrophe si inattendue et si soudaine pour poser brusquement au docteur cette question :
— Mais, enfin, de quoi est-elle morte?
— Elle est morte d'un arrêt du cœur...
Et M. Tallevaut lui expliqua brièvement que les affections anémiques avaient quelquefois ce dénouement fatal, mais dans des cas si rares, si exceptionnels qu'ils déjouaient toutes les prévisions de la science. — 11 ajouta qu'il
se reprocherait cependant éternellement de n'avoir pas tenu compte même de Tinvraisemblable, même de l'impossible, quand il s'agissait d'une santé et d'une vie si précieuses.
Il était onze heures du soir quand le docteur Tallevaut et sa nièce prirent congé de leur hôte. Un coupé les attendait au bas du perron. Sabine y prit place à côté de son oncle : absorbés tous deux dans leurs pensées, ils arrivèrent à La Saulaye sans avoir échangé un seul mot. Le coupé roula sourdement autour de la sombre pièce d'eau et les déposa devant le seuil du cottage.
YIl
Suivant son usage quotidien, M. Tallevaut conduisit sa pupille jusqu'à la porte de sa chambre, l'embrassa sur le front en lui serrant la main et entra chez lui.
Environ une heure et demie plus tard, quand il put croire Sabine endormie, le docteur Tallevaut, qui ne s'était point couché, sortit de sa chambre avec une extrême précaution, traversa le long couloir et descendit l'escalier. Le bougeoir qu'il tenait à la main éclairait la pâleur et la contraction de son
visage. — 11 entra dans la grande pièce du rez-de-chaussée qui lui servait de salon et de bibliothèque, et de là, soulevant une lourde portière en tapisserie, il passa dans son laboratoire. Il alla droit à une sorte de buffet en vieux chêne, formant encoignure dang un des angles du mur, et où étaient enfermées les substances dangereuses qu'il employait dans sa médication ou dans ses expériences. Ce buffet se fermait par une de ces serrures qui n'ont pas de clef et dont il faut connaître l'appareil secret. Après qu'il eut fait jouer la plaque tournante de la serrure, le docteur Tallevaut parut hésiter quelques secondes avant d'ouvrir le panneau du meuble ; — puis, d'un geste violent, il ouvrit le panneau. Aussitôt son front pâle se couvrit d'une teinte ^ livide; dans une série de flacons qui étaient rangés sur la plus haute tablette du buffet, son premier coup d'œil avait reconnu une place vide. En même temps, de ses lèvres
agitées par une légère convulsion, un
2i6 LA MORTE
mot s*cchappait faible comme un souffle :
— Aconit !
Tout à coup, il lui sembla entendre quelque bruit dans l'intérieur de la maison. — Il éteignit son flambeau et prêta l'oreille. — Quelques minutes après, il distingua nettement le glissement d'un pas furtif et un froissement de soie dans la pièce voisine. Il se rapprocha vivement de la porte et attendit. La nuit, très pure, était éclairée par un croissant de lune qui jetait dans le laboratoire, à travers les fenêtres du jardin, quelques rayons blanchâtres. — La portière se souleva et Sabine parut : dans cette même seconde, le bras du docteur Tallevaut s'abattit sur le bras de sa pupille.
La jeune fille poussa un cri étouffé et, laissant échapper dans sa première surprise un flacon qui sonna sur les dalles, elle se rejeia en courant dans la pièce voisine. — Près de la grande table qui en occupait le milieu, elle s'arrêta brusquement, s'y appuya
LA MORTE m
d'une main et fit face à son tuteur qui marchait vers elle.
Dans la bibliothèque comme dans le laboratoire les fenêtres, ouvrant sur le jardin, n'avaient point de volets, et la clarté polaire du ciel y répandait, par places, un vague demijour. — M. Tallevaut put voir dans les yeux et sur le visage de Sabine un air de bravade farouche.
— Mais, malheureuse! lui dit-il d'une voix sourde, défends-toi donc!... Dis-moi que tu t'es trompée. .. l'aconitine est aussi un médicament... tu m'as vu moi-même l'employer quelquefois... Tu as pu être imprudente... étourdie... et tu as eu peur de mes reproches... Voilà pourquoi tu te cachais ! Voyons... Parle!...
— A quoi bon? répondit-elle, avec un geste dédaigneux de la main, vous ne me croi-
riez pas... vous ne vous croyez pas vousîme!
Le malheureux homme s'affaissa sur son
même !
fauieiiil de travail, en se parlant haut à luimême dans son trouble profond :
— Non!... murmura-t-il, — c'est vrai... c'est impossible... elle est incapable d'une erreur si grossière !. .. Hélas ! elle n'a que trop bien su ce qu'elle faisait!... Avec quelle habi-
V' leté infernale elle a choisi ce poison... dontles effets devaient imiter les symptômes de la maladie elle-même... se confondre avec eux... et les aggraver tout doucement jusqu'à la mort!... Oui... C'est un crime... un crime odieusement prémédité contre cette aimable et douce créature!
El après un silence :
— Oh! quelle misérable dupe j'ai été!... Puis dressant la tête vers Sabine :
— Dis-moi, au moins, que son mari est ton complice... que c'est lui qui t'a poussée à cette infâme action !
— Non, dit Sabine, il l'ignore... Je l'aime et je sais que j'en suis aimée... Rien de plus.
Le docteur Tallevaut, après quelques mi-
miles de muet accablement, reprit avec fermeté, quoique d'une voix sensiblement altérée:
— Sabine, si vous avez compté sur quelque faiblesse criminelle de ma part, vous m'avez méconnu ; mon devoir, dès ce moment, est de vous livrer à la justice et, si horrible que soit ce devoir, je vais le remplir.
— Vous y réfléchirez auparavant, mon oncle, dit froidement la jeune fille qui se tenait debout en face de son tuteur de l'autre côté de la table : — car si vous me livrez à la juslice, si vous donnez au monde la joie d'un pareil procès, vous devez prévoir ce que dira le monde : il dira que je suis votre élève, et il ne dira que la vérité !
— Mon élève, misérable? Vous ai-je donc jamais enseigné d'auires principes que ceux que je pratiquais moi-même? Vous ai-je jamais donné, par ma parole ou par mon exemple, d'autres leçons que des leçons de droiture, de justice, d'humanité, d'honneur?
— Vous me surprenez, mon oncle. Com-
ment un esprit tel que le vôtre ne s'est-il jamais douté que je pouvais tirer de vos doctrines et de nos communes études des conséquences, des enseignements différents de ceux que vous en tiriez vous-même?... L'arbre de la science, mon oncle, ne produit pas les mêmes fruits sur tous les terrains... Vous me parlez de droiture, de justice, d'humanité, d'honneur?... Vous vous étonnez que les mêmes théories qui vous ont inspiré ces vertus ne me les aient pas inspirées à moi-même?.., La raison en est pourtant bien simple... vous savez comme moi que ces prétendues vertus sont en réalité facultatives... puisqu'elles ne sont que des instincts... de véritables préjugés que la nature nous impose... parce qu'elle en a besoin pour la conservation et le progrès de son œuvre... 11 vous plaît devons soumettre à ces instincts... et à moi il ne me plaît pas... voilà tout!
— Mais ne t'ai-je pas dit et répété mille fois, malheureuse, que le devoir, l'honneur, le
bonheur même étaient dans la soumission à ces lois naturelles, à ces lois divines I
— Vous me Tavez dit, vous le croyez... Moi, je crois le contraire. Je crois que le devoir, que l'honneur d'une créature humaine est de se révolter contre ces servitudes, de secouer ces entraves dont la nature... ou Dieu, comme vous voudrez, nous charge et nous opprime, pour nous faire travailler, malgré nous, à un / but inconnu... à une œuvre qui ne nous regarde pas... Ah! certes, oui, vous m'avez dit et r( pété que c'était pour vous non seulement un devoir, mais une joie de contribuer humblement, par vos travaux et vos vertus, à je ne sais quelle œuvre divine, à je ne sais quel but supérieur et mystérieux vers lequel l'univers est en marche... Mais vraiment, ce sont là des plaisirs quimelaissentparfaitementinsensible; je me soucie peu, je vous jure, de me priver, de me contraindre, de souffrir toute ma vie pour préparer à je ne sais quelle humanité future un état de bonheur et de perfection
dont je ne jouirai pas, des l'êtes dont je ne serai pas et des paradis où je n'entrerai pas !...
Sous Tempire des émotions qui l'agitaient en ce moment terrible, sa parole, d'abord calme et glaciale, s'était animée peu à peu et prenait, par degrés, un caractère de violente exaltation. Elle avait quitté sa première attitude et elle s'était mise à marcher à pas lents d'un bout à l'autre de la bibliothèque, s'arrêtant par intervalles pour accentuer son langage d'un geste énergique. — M. Tallevaut, toujours immobile dans son fauteuil, ne lui répondait plus que par de vagues exclamations d'indignation et paraissait suivre de l'œil avec stupeur, cette ombre spectrale qui parfois se perdait dans les ténèbres, tantôt s'éclairait des lueurs pâles du dehors.
— Faut-il tout vous dire? poursuîvît-elle. Je m'ennuyais mortellement; je m'ennuyais dans le présent, dans le passé, dans l'avenir... L'idée de passer ici ma vie, penchée sur vos livres ou sur vos fourneaux... avec la perspec-
live de la perfection finale de l'univers pour toute distraction et pour tout réconfort. . . cette idée m'était insupportable ! Une telle vie peut suffire à un être (Jui est tout cerveau comme vous ; mais à ceux qui ont des nerfs sous la peau, du sang dans les veines et des passions dans le cœur,., jamais! Je suis une femme, et j'ai toutes les aspirations, toutes les passions d'une femme; elles sont même chez moi plus puissantes que chez d'autres, parce que je n'ai ni les superstitions ni les préjugés qui, chez d'autres, peuvent les amortir... Je rêvais de grandes amours, je rêvais une existence de luxe, de plaisirs, d'élégance au milieu des fêtes mondaines. Je sentais que j'avais reçu du hasard tous les dons qui pouvaient me faire jouir de tout cela avec plénitude... et il fallait y renoncer à jamais !... A quoi m'eût servi alors cette indépendance d'esprit que j'avais conquise? à quoi me servait toute ma science ' si je n'en tirais aucun profit pour mes ambi- ^ lions, aucune arme pour mes passions?... Une
occasion s'est présentée. .. J'ai aimé cet homme et j'ai compris qu'il m'aimait; j'ai compris que, s'il élait libre, il m'épouserait... et alors... j'ai fait ce que j'ai fail!... Un crime! mais c'est un mot!.. Qu'est-ce qui est bien et qu'est-ce qui est mal?... qu'est-ce qui est vrai, ou qu'est-ce qui est faux?.. En réalité, vous le savez bien, le code de la morale humaine n'est plus aujourd'hui qu'une page blanche où chacun écrit ce qu'il veut, suivant son intelligence et son tempérament. Il n'y a plus que des catéchismes individuels... Le mien est celui-là même que la nature me prêche par son exemple : elle élimine avec un égoïsme impassible tout ce qui la gène: elle supprime tout ce qui fait obstacle à son but; elle écrase le faible pour faire place au fort... et ce n'est pas d'aujourd'hui, soyez sûr, que cette doctrine est celle des esprits vraiment libres et supérieurs. On a dit de tout temps : Les bons s'en vont ! Non! ce sont les faibles quis'en vont... et ils ne font que leur devoir, et quand on les y aide.
un peu, on ne fait, après tout, que ce que fait Dieu!.. Relisez votre Darwin, mon oncle!...
Mais celui à qui elle parlait avait cessé de Tentendre. En se retournant vers lui pour lui adresser sa sauvage apostrophe, elle vit que son corps s'était incliné lourdement enavani et que sa tête gisait inerte sur la table. — il n'avait pu soutenir l'effroyable choc qui Tavait frappé en même temps au cerveau et au cœur. Sous ce coup terriblQ, ses sentiments, ses idées sa foi, son courage, — toute sa vie intellectuelle et morale s'écroulait. Sa jeune pupille n'était pas seulement pour lui une compagne, une fiancée bien-aimée : elle était, dans son étrange beauté, comme l'image même de sa religion philosophique; c'était en elle que cette religion resplendissait, lui souriait. T'enchantait. En voyant tout à coup apparaître le monstre sous ce masque charmant et adoré, sa pensée s'éteignit, puis sa vie. — Une congestion l'avait foudroyé.
Que se passa- t-il en ce moment dans l'esprit
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et dans l'âme de cette jeune créature qu'une philosophie trouble avait jetée hors de l'humanité? On ne sait. Mais, après un premier saisissement silencieux, quand elle tint sous sa main le cœur à jamais glacé de celui qui, depuis tant d'années, l'avait comblée de bienfaits et de tendresse, elle s'affaissa sur ses genoux et sanglota convulsivement.
Puis elle se releva d'un mouvement soudain et parut réfléchir quelques minutes en s'essuyant les yeux. Se dirigeant alors vers le laboratoire, elle ramassa le flacon qui était resté sur les dalles, et le remit à sa place dans le buffet de chêne. — Elle remonta ensuite l'escalier avec précaution et se retira chez elle.
Aux premières lueurs du matin, un bruit de pas désordonnés, de cris et d'appels confus dans la maison l'avertit que la lugubre découverte était faite; sa femme de chambre affolée vint la chercher en toule hâte. Elle courut et versa encore quelques larmei, peut-être sin-
cères, devant le corps inanimé de son tuteur.
Au docteur Raymond, qui ne put que constater la mort par congestion, Sabine dit simplement qu'elle avait laissé la veille au soir son oncle dans la bibliothèque sous l'impression très profonde et très douloureuse que lui avait causée la mort de madame de Vaudricourt, pour laquelle il avait une vive affection. Elle l'avait entendu, ajoutait-elle, se reprocher avec une sorte de colère d'avoir été, par son imprévoyance, en partie cause de ce malheureux événement. Elle s'était étonnée et même inquiétée de le voir affecté par cette pensée à un degré extraordinaire. Le docteur Raymond admit que M. TaUevaut, fatigué et usé par des excès de travail, avait pu succomber subitement à l'émotion d'un violent chagrin. Celte version se répandit et s'accrédita dans le pays, et il s'établit ainsi entre ces deux catastrophes également soudaines une espèce de lien qui les expliquait l'une par l'autre.
L'idée que la mort de madame de Vaudri-
court pût être le résultat d'un crime n'était venue et ne pouvait véritablement venir à personne; on avait vu depuis plusieurs mois la santé de cette jeune femme affaiblie et languissante : l'affection bien connue dont elle souffrait avait paru suivre son cours normal, et les derniers accidents qui avaient brusquement emporté la malade ne différaient pas sensiblement de ceux auxquels elle était sujette depuis longtemps. Une perversité savante avait su choisir et doser la substance toxique de façon à en dissimuler les effets sous les symptômes réguliers de la maladie, toî en les accentuant jusqu'à les rendre mortelb. Quant aux indices qui auraient pu trahir le poison, la science et la sagacité supérieures du docteur Tallevaut avaient seules pu les soupçonner; on sait du reste que l'aconit, entre tous les poisons végétaux généralement si rebelles à l'analyse scientifique, est celui qui laisse le moins de traces soit extérieures soit intérieures dans l'organisme.
LA MORTE 2o9
Pendant que mademoiselle Tallevaiit, héritière de son oncle, continuait d'habiter La Saulaye avec sa mère infirme, le comte de Vaudricourt, après avoir rendu à sa femme les devoirs suprêmes, partait avec la petite Jeanne pour Varaville. Il y resta plusieurs semaines, mêlant son deuil à celui de la mère et des parents d'Alielte. Ce deuil était sincère. Si M. de Vaudricourl avait souffert de son mariage mal assorti, s'il avait maudit plus d'une fois le jour où il s'était uni à une femme dont tous les sentiments et tous les goûts étaient contraires aux siens, s'il avait enfin conçu à côté d'elle une passion violente pour une autre femme, il n'en éprouvait pas moins, surtout dans ces premiers temps, à la pensée de celle qui n'était plus, une douleur profonde et confuse, où dominait une pitié poignante.
Vers l'automne, Bernard se rendit- en Angleterre chez les parents des Gourteheuse, et il y demeura une partie de l'hiver, chassant et voyageant. Revenu en France, et après un
nouveau séjour à Varaville près de sa fille, il retourna à Valmouliers pour la première fois depuis son veuvage. Il en était parti sans avoir revu Sabine; mais aussitôt arrivé à Varaville, il lui avait écrit pour lui exprimer à l'occasion de la mort de M. Tallevaut sa douloureuse / sympathie et ses regrets personnels. Elle lui avait répondu sur le même ton de politesse brève et réservée. Plus tard, étant en Angleterre, il lui avait écrit de nouveau à deux ou trois reprises avec plus d'abandon, en revenant peu à peu au ton amical et enjoué qui marquait autrefois leurs relations, mais sans jamais faire allusion à la scène d'intimité tendre qui avait précédé de si peu de jours la mort d'Aliette.
Quand il la revit, elle était encore en grand deuil, et sa toilette sévère relevait encore le caractère de sa beauté, de cette beauté sombre et passionnée qui l'avait suivi au delà du détroit, et qui avait effacé peu à peu dans son souvenir l'image de la pauvre morte.
Toutefois il hésita quelque temps avant de prendre la résolution qui semblait lui être fatalement imposée. Quelque chose en lui se débattait sourdement contre l'idée de son union avec mademoiselle Tallevaut, et pourtant il finit par se persuader qu'après ce qui s'était passé entre eux, après la véritable déclaration qu'il lui avait adressée, la délicatesse même et l'honneur lui commandaient de l'épouser, dès qu'il était libre et qu'elle l'était aussi. Il était d'ailleurs trop jeune pour ne pas se remarier, et après la douloureuse expérience de son premier mariage, comment ne pas choisir entre toutes cette jeune fille d'une éducation exceptionnelle, chez laquelle il ne trouverait ni les vices d'une précoce dépravation mondaine ni Tétroitesse du préjugé religieux, mais fimplement, avec une haute culture d'esprit, les sentiments et les principes d'un honnête homme?
Par-dessus tout, il savait qu'il ne pouvait la posséder qu'en l'épousant ; et la possession de
cette créature superbe, vaillante et farouche, était devenue la pensée maîtresse, la pensée unique, la pensée brûlante de ses jours et de ses nuits.
Il voulut laisser passer l'anniversaire de la mort d'AIiette, et ce fut seulement au mois de juin qu'il retourna à Varaville pour fairepart à madame deCourteheuse de sa détermination. Il lui représenta que n'ayant pas de fils, il croyait devoir à son nom et à la mémoire de son oncle de se remarier : il épousait mademoiselle Tallevaut, qui était une personne d'élite et qui, en outre, se recommandait à lui par le dévouement qu'elle avait autrefois montré à sa fille et à sa femme. Pour adoucir à la mère d'AIiette le coup qu'il lui portait, il lui déclara qu'il comptait lui laisser la petite Jeanne, tout en lui demandant la permission de venir la voir souvent à Yarayille. Ce ne fut pas sans une véritable amertume de cœur qu'il se décida à se séparer ainsi de sa fille, qu'il aimait tendrement. Mais c'était un secret
hommage qu'il rendait encore, malgré lui, à celle qui n'était plus là pour veiller sur son enfant.
Trois mois après, Sabine Tallevaut était la femme de Bernard, et dans l'hiver de la même année, après un voyage dans différentes contrées de l'Europe, le comte et la comtesse de Yaudricourt s'installaient à Paris dans un somptueux appartement de l'avenue des Champs-Elysées.
Ce fut environ deux ans après son mariage avec Sabine que M. de Yaudricourt crut devoir reprendre la plume, et ajouta à son journal secret, depuis si longtemps interrompu, les pages suivantes.