LE BŒUF DE SAINT LUC
(Église de Sainte-Praxède, à Rome, ixc siècle.)
n’est plus le doux adolescent de Ravenne, c’est un homme dur, sévère; on comprend que bientôt ce sera le Christ vengeur : comme l’idée morale ne peut se traduire dans la physionomie, on se contente de le faire plus grand de taille que ses apôtres. La composition est banale : le principal personnage occupe le centre, et autour de lui, les autres sont rangés en ligne sur un même plan, immobiles et figés, face en avant; c’est à peine si, plus loin, quelques groupes accusent un mou-
vement, mais alors les gestes sont désordonnés et tous semblables. Il ne reste plus qu’une chose, l’éclat des couleurs, justement vanté par les inscriptions; les fonds d’or resplendissent, les vêtements blancs sont rehaussés de rouge et de bleu, les nimbes sont colorés par opposition, sans aucun souci de l’iconographie; les nuages sont intenses et vifs; les mosaïstes n’ont plus que le sentiment de la coloration comme les peuplades sauvages. La couleur sans dessin, la composition uniforme et sans inspiration, l’idée morale remplacée par la dimension et les attributs : tels sont les caractères de cette période, la plus triste entre toutes dans l’histoire de Fart.
A quel genre, à quelle école doit-on attribuer ce style étrange? On veut y voir l’influence byzantine, étant donné qu’on nomme byzantin ce qui s’éloigne de l’antiquité classique et se manifeste par la roideur et l’immobilité; nous ne pensons pas qu’il faille chercher si loin. Constantinople n’était pas, au ixe siècle, en rapports suivis avec Rome que les papes avaient émancipée et, du reste, l’art en Orient n’était pas tombé dans une si profonde décadence. Un pape, Pascal Ier, est élevé au pontificat, il aime le faste et le luxe; peut-être est-il désireux de passer a la postérité, car il a soin de faire mettre son portrait et son nom dans tous les ouvrages qu’il ordonne; peut-être aussi veut-il réagir contre les iconoclastes toujours sur le trône. Il conçoit le projet de reprendre un genre de décoration, le seul alors essentiellement chrétien; il commande des mosaïques pour Sainte- Praxède , Sainte-Marie-de-la-Nacelle, Saint- Pierre, Sainte-Cécile; il confie les travaux à qui sait les faire, un peu au hasard, comme il arrive souvent; les
ouvriers sont ignorants et inhabiles; au lieu d’aller consulter les belles mosaïques de l’arc triomphal de Saint- Paul et l’église de Sainte-Pudentienne, ils ne vont