‹ La mosaïqueChapitre 38 sur 91 · Girault de Pangey. Monuments arabes et moresques · texte numérisé non relu

Girault de Pangey. Monuments arabes et moresques

réalité, ont été devancés de plus d’un siècle par nos/ rudes et vaillants mosaïstes; c’est le motif qui nous a fait insister sur le rôle prépondérant de la mosaïque pendant le moyen âge.

Rome : les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul. —

Florence : le baptistère de Saint- Jean, Andréa Tafi,

Apollonius, Jacobus, Gaddo Gaddi, Sainte-Marie-des-

Fleurs. — Pise. — Rome : l’église de Saint-Clément,

LA BASILIQUE DE SAINT-jEAN-DE-LATRAN, JACQUES TORRITI.

LES COSMATI, GlOTTO, LA CHAPELLE DU PALAIS COLONNA.

Venise. — Spoleto. — Parenzo.

Maintenant le chemin est ouvert et la grande mosaïque décorative va s’épanouir dans les basiliques latines. Tous les ouvrages ne seront cependant pas irréprochables; les dispensateurs des commandes ne sont pas infaillibles : à toutes les époques ils peuvent se tromper sur la valeur d’un artiste et donner d’importants travaux à des mains inhabiles. L’art décoratif est plus particulièrement exposé à de semblables méprises, car il ne vit que par les commandes, le mosaïste ne pouvant, comme le peintre et le sculpteur, se renfermer dans un atelier et travailler au gré de son caprice ou de son inspiration. Avant de lui confier un premier ouvrage, le dispensateur doit en quelque sorte deviner l’homme; les papes, les doges et les seigneuries ont rarement manqué de cette faculté. Du reste, Part ne se me-

sure point par des moyennes; à toutes les époques il a eu des défaillances, mais il faut ne juger que par les grandes choses. Le génie d’une nation se concentre toujours dans quelques individualités, l’architecte inconnu d’une cathédrale majestueuse résume dans sa conception le talent de tous les architectes de son temps et le sentiment religieux du peuple dont il sort. Nous concentrerons donc notre attention sur les plus belles mosaïques du xiii* siècle et en particulier sur celles qui subsistent encore.

La basilique de Saint-Pierre avait été bâtie, dans le commencement du ive siècle, sur l’emplacement du cirque de Néron et, dès les premiers temps ornée de mosaïques; mais elle eut toujours beaucoup à souffrir et fut l’objet d’incessantes réparations, jusqu’à ce que Nicolas V prît le parti , en 1450, de la reconstruire entièrement. Le pape Innocent III (1198-1216) remplaça la mosaïque de la tribune de l’abside par une composition nouvelle, dont il ne reste plus que le dessin : le Christ est sur un trône avec saint Pierre à sa gauche et saint Paul à sa droite; les apôtres sont vus de profil et semblent discuter avec le maître; les brebis traditionnelles forment la frise, mais aux côtés de l’agneau sont'le pape et l’Église romaine, représentée par une femme couronnée; la composition, fort simple, est d’un grand intérêt; elle s’affranchit delà tradition. A Saint-Paul-hors-les-Murs, qui fut embelli de mosaïques quelques années plus tard, l’artiste alla encore plus loin : les brebis furent supprimées et remplacées par les douze apôtres; le pape Honorius III (1216-1227) décora de mosaïques la voûte et l’arc de l’abside; ces ouvrages, ainsi que Parc triomphal

de Galla Placidia, périrent en grande partie dans l’incendie de 1823; on en voit actuellement à leur place une médiocre reproduction. Le successeur d’Honorius Grégoire IX, fit couvrir la façade de Saint-Pierre d’une mosaïque qui ne comprenaitpas moins detreiite personnages de grandeur naturelle; ce travail a disparu dans la démolition. Ainsi, durant les cinquante premières années du xme siècle, les ateliers de mosaïque furent en pleine activité à Rome. Certes, les papes ne ménageaient pas l’argent, mais ce n’est pas avec l’argent seul qu’on travaille, il faut des artistes, et les surfaces décorées prouvent qu’ils étaient alors fort nombreux; l’école, absolument italienne, dont nous avons vu le point de départ à Sainte-Marie-en-Transtevère , au siècle précédent, avait donc été fertile. Grâce à Vasari1 et aux signatures incrustées dans les murs, nous allons pouvoir dorénavant enregistrer la plupart des noms des mosaïstes ; quoique Vasari ait fait quelques confusions, on ne saurait se passer de son livre.

Florence ne voulut pas se laisser devancer plus longtemps. Elle entreprit, en 1225, la décoration de son baptistère et fit couvrir de mosaïques la voûte de la tribune, la coupole et la galerie; le sujet choisi fut le Jugement dernier. Un monde de saints, d’archanges, de patriarches, d’élus et de damnés est figuré dans des attitudes d'une roideur exagérée; le Christ, colossal, est un vengeur plutôt qu’un juge; l’impression est pénible à cause du style, et confuse, parce que les divisions de l'espace n’ont pas été suffisamment raisonnées; cepen-

i . Vasari. Vie des peintres, sculpteurs et architectes .

dant, les figures de la galerie sont mieux traitées et moins barbares. C’est que bien des mosaïstes ont collaboré à l’ouvrage. Selon Vasari, la coupole avait été confiée à Andréa Tafi (1213-1294), embarrassé parla technique, alla à Venise recruter son atelier parmi les mosaïstes grecs de Saint-Marc; il ramena à Florence un certain Apollonius et l’associa avec lui. D’après les uns, Apollonius est bien un Grec, d’après les autres, c’est un Italien ; selon toute vraisemblance, ce ne fut pas la seule recrue d’Andréa Tafi, car le dessin des figures dénote une évidente participation des mosaïstes grecs, très en décadence alors; mais avant Tafi un franciscain, nommé Jacobus, avait fait et signé, en 1225, les mosaïques de la tribune « Jacobus sancti Francisci frater»,de sorte que le récit de Vasari est sujet à caution, d’autant plus que cet auteur, comme d'autres qui se sont contentés de le copier, confondent ce Jacobus avec Jacobus Torriti, le mosaïste de Saint-Jean-de-Latran 1. Andréa Tafi fit aussi travailler avec lui dans la coupole Gaddo Gaddi (1239-13 12), qui bientôt fut plus fort que son maître. Gaddo exécuta seul, vers 1265, les Prophètes qui sont sous les fenêtres, s’appliquant « à mélanger la manière grecque avec celle deCimabue »; la Seigneurie fut satisfaite et lui commanda le Couronnement de la Vierge que l’on voit encore à Santa-Maria-del-Fiore ; nous le retrouverons à Rome. Apollonius avait enseigné Andréa Tafi la méthode de cuire les smaltes et de composer le ciment; la recette des émaux était bonne, mais le ciment était mauvais et, vers le milieu du siècle

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