FIGURE DU CHRIST
(Basilique de Saint-Jean-de-Latran.)
Dessiné d’après un estampage.
Torriti, on a dit que le mosaïste de Florence n’étant pas de force à composer et à exécuter un ouvrage comme
celui de Saint-Jean, cette œuvre devait être entièrement attribuée à Gaddo Gaddi. Il est facile de retrouver la vérité ; il existe entre la mosaïque de Florence et celle de Saint-Jean une telle différence de style et de facture qu’il est impossible que le maître qui, en composant Saint-Jean a eu le pressentiment de Part de la Renaissance, soit le même que celui qui ne s’est inspiré que de la décadence byzantine pour remplir le baptistère de Florence de personnages ridicules. Vasari reconnaît cette infériorité du baptistère, car en parlant de l’un des mosaïstes qui y travaillaient, il dit que ce fut pour lui un grand bonheur de vivre dans un temps où, en faisant des œuvres barbares, on arrivait à attirer l’estime sur ce qui n’était point estimable. Mais si même nous ne connaissions pas le travail de Florence, ne suffit-il pas, pour démontrer qu’il n’y a pas identité entre les deux Jacopo, de prendre les dates et de faire remarquer que le mosaïste qui a terminé Florence en 1225 n’a pu, en raison de son âge, commencer Saint-Jean en 1291. Puis l’inscription plantée dans le ciment est là depuis près de six siècles; si elle a été respectée par tous, y compris le rude et jaloux Gaddo Gaddi, c’est que tous ont reconnu que fra Jacopo Torriti avait eu le droit de signer l’ouvrage. Mais si nous n’hésitons pas à attribuer à Torriti l’ensemble de la composition, à quelle époque faut-il rattacher la figure du Sauveur? La date d’un ouvrage d’art peut être déterminée par les textes, le caractère de l’ouvrage, les matériaux employés. Le peuple de Rome entoure l’image d’une profonde vénération et veut qu'elle ait apparu à Constantin le jour de la consécration de l'église, mais c'est là une légende, car il a été démontré
que la cérémonie n’eut lieu qu’en 323 ou 324, sous le pontificat de Sylvestre Ier. En 590, le pape Grégoire le Grand embellit la basilique; plusieurs auteurs pensent que c’est à ce moment que la figure fut composée en mosaïque. Depuis cette époque, Saint-Jean subit les incendies et les effondrements, mais la figure ne fut jamais, selon la Tabula Magna « ni brûlée ni mutilée, quoiqu’elle fût livrée sept fois aux flammes et qu’elle passât par la porte sainte située sous le portique. » Une inscription placée au-dessus des fenêtres rappelle que le pape Nicolas IV a ordonné, en 1290, de remettre la figure à sa place primitive. Il est encore un autre témoignage; les mosaïstes Torriti et Camerino, fiers et heureux d’avoir été admis à toucher à l’image miraculeuse, relatent le. fait dans une inscription en mosaïque située dans l’abside : « Il (le pape Nicolas IV) prend cette vénérable figure du Sauveur qui avait apparu aux yeux des hommes, sans la briser, là où elle était, où elle restait, et la remet dans la même situation. » Les textes et la tradition sont donc d’accord : il y a toujours eu à cette place une image en buste du Christ; l’image a-t-elle toujours été en mosaïque? c’est fort probable. Mais a-t-elle toujours été la même? malgré les textes nous ne pouvons l’admettre. Les rédacteurs des inscriptions ont voulu perpétuer la légende, et le soin qu’ils ont pris à diverses époques de confirmer la tradition, marque clairement l’intention. Les yeux sont grands ouverts, le regard fixe et doux, les sourcils minces; les pommettes des joues sont peu saillantes; les coins de la bouche légèrement ouverte sont abaissés, la lèvre inférieure lippue; les cheveux, épais, lisses et noirs, sont très abondants, séparés
sur le front par la raie médiane à la mode des Nazaréens ; ils retombent en ondes sur les épaules en encadrant le visage; la barbe est entière et forte, elle se termine en pointe arrondie. La physionomie est empreinte d’une résignation triste et douce, elle est grave et majestueuse. La robe est grise avec une légère bordure rouge brun, elle est découpée en carré et laisse voir un cou puissant; un pallium d’or est posé sur l’épaule droite. Le nimbe est un champ d’or plein et uni. Ce caractère répond-il aux Christs figurés des premiers siècles? Non, certainement. A cette époque régnait encore l’usage, remarqué dans les catacombes, de représenter le Christ sous les traits d’un bel adolescent imberbe ; nous le trouvons ainsi dans les mosaïques de Ravenne, jeune, souriant, heureux. Ce n’est que plus tard que les choses et la religion s’assombrissent; le Christ perd sa grâce juvénile, il devient triste d’abord, sérieux et sévère, puis souffrant; la coupe carrée du devant de la robe et le pallium se trouvent avant le vie siècle, mais ils persistent longtemps après. L’examen des matériaux ne peut rien nous apprendre de précis sur la date de l’ouvrage; nous indiquerons, dans la partie de ce livre consacrée à la technique, comment s’opèrent les fontes et les mélanges d’émaux, et pourquoi ces manipulations s’opposent à une recherche sur l’époque de la fabrication. Ainsi, ni par les inscriptions et les textes, ni par le caractère de la physionomie, ni par les smaltes, on ne peut déterminer d’une façon absolue l’origine de la figure du Sauveur. Elle a été successivement transformée; en i663, le pape Nicolas VII fit restaurer la mosaïque, et c’est alors sans doute qu’on reprit les joues et le nez, car ils sont mo-
delés comme l’usage en commençait; les cheveux et la barbe ont été refaits précédemment par la même main, peut-être celle de Torriti; enfin, malgré la légende qui persiste, il y a certitude de restaurations récentes, le fait nous ayant été affirmé par un mosaïste dont le père a travaillé à la figure, il y a moins de soixante ans. En résumé, nous écartons l’hypothèse du vie siècle, et nous inclinons à penser que le type actuel a été composé par Torriti; le maître était de force à tenter un pareil travail, il l’a prouvé tant à Saint-Jean que dans sa belle mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, mais par respect pour la tradition il a commis un pieux mensonge, et a déclaré qu’il avait simplement et par ordre de son pape replacé la mosaïque intacte au lieu où elle apparut. Il faut savoir gré à tous ceux qui ont touché à la figure depuis le xive siècle, de n’en avoir pas trop dénaturé la physionomie et le caractère; on ne ressent point, en effet, dans la basilique de Saint-Jean la pénible impression que procure la vue de la mosaïque du Triclinium du palais de Latran, transportée surplace en 1743, ou le désappointement plus grand encore que donnent les restaurations modernes dans Saint-Marc de Venise. Nous reproduisons 1 le modèle des embrasures des quatre fenêtres de l’abside; elles sont alternativement à fond d’or ou bleu, les ornements sur fond d’or sont en couleur et réciproquement; si les parois sont plus variées et plus coloriées que les ornements géométriques et les terrains figurés, c’est qu’elles reçoivent la lumière frisante et qu’elles doivent corriger l’effet peu agréable