LA MÈRE MARTHE, LE VOYAGEUR
Le voyageur, à la mère Marthe qui commence à mettre le couvert sur la table de gauche. C'est votre fils, ce beau garçon-là?
La mère Marthe Oui, monsieur, c'est mon fils.
Le voyageur Il manque un peu de personnalité.
La mère Marthe Comment dites-vous ?
Le voyageur
De personnalité... je veux dire de caractère. Il
ne sait pas bien ce qu'il vaut. Ou plutôt, il ne sait
pas imposer aux autres ce qu'il vaut et ce qu'il
est. N'avez-vous pas remarqué combien les vrais
caractères, les caractères vraiment libres et forts sont rares ? On rencontre des intelligences... Oh ! oui, des esprits d'une surprenante intelligence, comprenant tout ce qu'il est possible à un cerveau humain de comprendre, inventant, oui, inventant des choses inconcevables pour nous autres petits, rivalisant par leurs créations avec le créateur, découvrant le mot de questions qui paraissaient insolubles, qui ne se posaient même pas,.. Mais des hommes décidés à rester eux-mêmes, quelle que soit d'ailleurs l'humilité de leur condition, des hommes foncièrement jaloux de leur indépendance, il n'y en a pas, madam^e, il y en a très peu.
La mère Marthe
Ne dites pas cela de mon fils. Si vous le connaissiez autrement que pour l'avoir vu passer tout à l'heure, impatient d'aller retrouver sa promise, vous sauriez qu'il n'y a pas dans le pays, unie à tant de jugement , une volonté si ferme et si résolue. Lorsque Claude s'est mis quelque chose entre les dents, il est difficile, il est imprudent de Ten faire démordre. Allez, monsieur, l'auberge et le champ voisin, qui nous appartient aussi, sont en de bonnes mains.
Le voyageur Ne lui disiez-vous pas devant moi...
La mère Marthe Hélas oui ! que voulez-vous ! ce garçon est devenu amoureux. Il s'est féru d'une fille, et il va l'épouser... il veut l'épouser. Dans un mois ce sera fait. Tenez, vous entendez... {Montrant par la fenêtre.) Vous voyez les banderoles d'ici. Il y a fête aujourd'hui au village, on danse. Il a été la rejoindre. Je ne lui en veux pas: c'est de son âge. Le voyageur, sans bouger.
Je comprends ;la place est forte, mais l'ennemi est dedans.
La mère Marthe L'ennemi, oui : l'amour.
Ah ça, bonne femme, vous êtes donc jalouse de votre future bru ?
La mère Marthe Jalouse, non : quoiqu'il ne soit pas gai pour moi de voir entrer en reine dans ma maison une femme qui n'a pas d'autre droit que celui de... comment appelez-vous ça ?
Le voyageur Le droit de conquête.
La mère Marthe Le droit de conquête... oui, cela rend bien mon idée. Mais ce n'est pas pour moi que j'ai peur. Moi, je ne suis qu'une vieille mère; je suis faite pour céder. Mais lui ! Lui ! qui est-ce qui respectera maintenant son intégrité ?... j'entends l'intégrité de ses pensées et de ses désirs, l'ordre qu'il a établi pour sa vie, ses habitudes les plus chères, tout ce qui fait qu'il estlui, mon fils, mon Claude, lui et non pas un autre, et non pas l'homme qui passe là sur la route? J'ai vu que vous aviez la même pensée que moi... et maintenant j'ai bien plus peur. Vous avez remarqué, sans savoir d'où cela venait, qu'il y avait déjà une dépression, que quelque chose faisait défaut, et vous l'avez accusé de manquer de... comment appelez-vous ça ? Le voyageur De personnalité.
La mère Marthe De personnalité ! Ah ! ah ! il en a, il en a bien de la personnalité ! Mais qui est-ce qui la respectera maintenant? Est-ce cette mijaurée qui vient s'installer ici et profiter de lui de tout le pouvoir qu'elle a su prendre sur son cœur? Sa personnalité, elle la lui mangera.
C'est déjà fait.
La mère Marthe
Tandis que moi, quelle précaution je mettais à vivre avec Claude ! Jamais je n'ai essayé de lui prendre la plus petite parcelle de liberté. Il est vrai qu'il n'était pas homme à s'en rien laisser prendre. Moi, il ne m'aime pas : c'est-à-dire il m'aime, mais d'un amour qui n'est pas de la faiblesse. Ah ! Claude, tu n'as pas su apprécier le bonheur que tu as eu jusqu'ici de jouir de toi! Tenez^ monsieur, puisque vous êtes perspicace, j'aime mieux tout vous dire. Cet enfant n'a jamais eu d'autre éducateur que la nature. Il ne sait ni lire, ni écrire. C'est lui qui l'a voulu ainsi. Il a toujours eu peur qu'une autre volonté, qu'une autre intelligence que la sienne ne vint s'implanter dans son cerveau. Ce qu'il sait, ill'a découvert, et il le sait mieux que si on le lui avait appris. "Vous ne vous figurez pas tout ce que disent à un être comme Claude la campagne, les bois, la terre, le ciel, les bêtes ! Il sent tout cela autrement et bien mieux que ne le sentent ceux qui ne s'appartiennent plus. La compagnie des hommes elle-même lui est profitable. Tout ce
qui passe ici sur la route, tout ce qui entre ici pour boire ou pour traiter des affaires, voituriers, rouliers, marchands et paysans, il comprend tout, il domine tout, tout cède à sa volonté et tout marche comme il l'entend. Ah ! il est fort, mon gars... Il était fort.
Le voyageur Il n'était pas fort, puisqu'il a suffi d'un cotillon...
Il a suffi d'un cotillon, comme vous dites, pour l'affoler. Je ne sais comment cela s'est fait. Pourquoi celle-là? Ah 1 l'homme est bien drôle 1 II ne lui faut pas une femme, il lui en faut une >certaine, une entre cent, une entre mille, et c'est celle-là qui le dompte ! Mon pauvre fils I Enfin, il change, il change! Ce n'est plus le même! Je ne le reconnais plus! Il passait sur un chemin, le long des bois, il l'a rencontrée, elle l'a agacé avec ses jolis yeux, ils ont bu à une source ensemble... et depuis ce moment il a tout vu différemment, le soleil, les blés, les bêtes, les hommes et les autres femmes. Mais dites-moi, que va-t-il devenir? Que va-t-il devenir quand il s'apercevra qu'il n'est plus lui ? Car s'il est encore dans ce
premier trouble qui empêche de se rendre compte de ce qui se passe, il arrivera un moment où il s'en apercevra.
Le voyageur Quand il s'en apercevra, il souffrira énormément. Mais ce sera trop tard.
La mère Marthe Trop tard, n'est-ce pas? Il y aura à ce momentlà quelque chose de brisé.
Le voyageur Lui.
La mère Marthe Mais je parle, je parle... je vous entretiens de ces choses qui ne vous intéressent pas... {Elle continue de mettre le couvert.) Le voyageur Q.ui m'intéressent au contraire, qui me fortifient dans moi-même.
Et je ne m'occupe pas de votre dîner. Il faut pourtant que je voie s'il est prêt. (Criaiit.JLa, Brifarde ! La Brifarde !