SCÈNE ni
LES MÊMES, LA BRIFARDE, par intervalles.
La Brifarde, répondant de la cuisine.
Hé?
La mère Marthe Le dîner du voyageur est-il prêt?
La Brifarde, montrant sa tête à la porte. L'homme au coffre ?
La mère Marthe Oui, le dîner de monsieur.
La Brifarde, disparaissant.
Il est prêt.
La mère Marthe
Alors, sers. [An voyageur.) Excusez, monsieur, la simplicité de notre servante. Elle parle son L'engage ; mais c'est une bonne fille.
Le voyageur, 5^ levant pour aller se mettre à table.
Il ne me déplaît pas qu'on m'appelle l'homme au coffre.
La mère Marthe
C'est à cause de ce coffre singulier que vous avez apporté avec vous et que vous avez tenu à monter vous-même dans votre chambre.
La Brifarde, entrant avec des plats.
Et il était lourd, le coffre ! J'étais dansl'escalier, derrière le bonhomme, qui grimpait, grimpait, en suant et en soufflant, et j'avais peur, oh ! mais peur de le voir dégringoler sur moi avec son fardeau.
Le voyageur La vie n'est déjà pas si légère par elle-même. Qu'est-ce, lorsque nous la chargeons encore d'un principe \ Mais ça, c'est ma dignité à moi, c'est ce que j'ai de plus précieux.
La Brifarde, servant.
Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans votre coffre ?
La >[ére Marthe Laisse donc, la Brifarde, tu es trop curieuse !
La Brifarde Des trésors, hein ?
— iq —
La mère Mi^RTHE
Des souvenirs, peut-être !
La Brifarde Il a peut-être vendu son âme au diable !
La mère Marthe Il l'a peut-être donnée à Dieu : c'est un vœu !
Le voyageur Q.uoi qu'il en soit, le coffre est lourd, mais je suis fier de le porter.
La mère Marthe, â la Brifardc.
Allons, les œufs et le fromage I [LaBri'farde disparaît. Aîi voyageur.) Si je pouvais vous être utile dans le pays, usez de moi : je connais tous les gens d'ici ; un bon renseignement peut servir. Vous me plaisez. Vous êtes un fier homme : cela se sent dans vos paroles, et plus encore dans vos silences.
Le voyageur Merci, je n'ai besoin de rien... Je voyage, je voyage... Je fais des affaires. Ma vie extérieure importe peu.
La mère Marthe Restez-vous ici plusieurs jours ?
Le a'oyageur Kon, je suis de passage. Je pars demain matin.
La mère Marthe On ne vous reverra plus ?
Le voyageur Dans huit jours, j'aurai oublié le nom de ce \iU lage. Il ne faut pas faire attention aux lieux où l'on ne doit que passer.
La mère Marthe J'aurais voulu que vous restiez quelque temps ici. Votre influence aurait peut-être rendu à mon fils un peu de sa vigueur d"âme.
[La Brifardc rentre avec des plats.)
Le voyageur Le caractère ne se communique pas. On ne peut que provoquer de stériles luttes.
La mère Marthe Vous n'avez jamais aimé ?
Lh VOYAGEUR
J'ai su me préserver de Tamour. Mes victoires ont été parfois chèrement achetées... mais enfin je suis resté libre.
C'est une noble satisfaction.
La Brifarde Qu'est-ce que je demandais, moi ? Je ne voulais pas être aimée ! Je m'offrais, je me donnais, sans
rien en échange. Il était le maître. Il pouvait me frapper, m'ordonner de me trainer à terre devant lui. J'aurais été sa chose, sa bête, son esclave ! Oh I oui, sa pauvre petite esclave fidèle, qui aurait été trop heureuse de tout souffrir pour lui. Mais il n'a pas daigné me regarder. Je l'ai servi sans qu'il pensât à tourner la tête. Je n'ai rien exigé : je n'ai point prononcé de paroles ; mais mes regards lui disaient : fais de moi ce que tu veux ! Il n'a rien voulu faire de moi. Le voyageur, la conicmplani avec sympathie et admiration.
Et tu serais restée la servante?
La Brifarde La servante, oui ; je n'ambitionnais pas d'autre titre.
La mère Marthe Il a mieux aimé une maitresse.
Le voyageur, à la Brifarde.
Et tu partiras d"ici, lorsqu'elle y entrera ?
La Brifarde Je ne partirai pas, à moins qu'il ne me chasse. Je suis toujours sa servante.
Le voyageur Pauvre fille ! j'admire ce dévouement ! C'est un
fou, assurément un fou !
La mère Marthe Ce malheur semble vous affecter extraordinairement. Les autres, ceux qui passent ici d'habitude, en rient. Mais vous, monsieur, vous avez bien senti que c'était un malheur. J'ai eu tort de vous en parler, puisqu'il n'y a rien à faire. N'en parlons plus, laissons aller les choses. La Brifarde Il me semble qu'il y a de la fumée dans la salle.
La mère Marthe Oui, n'est-ce pas ?
Le voy-ageur Il faudrait ouvrir la fenêtre.
La mère Marthe Ouvre la fenêtre, la Brifarde. [La Brifarde ouvre la fenêtre.)
La Brifarde, regardant au dehors.
Il va faire un beau soir, un beau coucher de soleil.
La mère Marthe, regardant aussi.
Mais il pourrait bien pleuvoir demain.
La Brifarde Oui, je crois qu'il pleuvra.
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les pousser, de les diriger en un mot. C'est une tâche difficile et qui exige les plus grands efforts. J'en juge par moi-même, qui ai toujours eu besoin d'une extrême contention pour rester ce que je voulais être, ce que je sentais devoir être. J'en juge aussi par les autres, qui n'apparaissent le plus souvent que comme des nacelles dévoyées, en proie à tous les vents contraires. D'ailleurs, il n'est pas si simple que cela de laisser aller les choses. Il faut une âme enfantine et primitive comme celle de la Brifarde, qui ne sait pas ce que c'est que la destinée et l'accepte cependant avec une naïveté qui émeut. La plupart ne sont que des résignés, des découragés, qui ont essayé de lutter, de se conserver, et qui ont été dépassés par les circonstances. Ils ont oublié l'éternel pour le possible. Mieux vaut, certes, se restreindre à une petite sphère et rester soi. C'est une preuve de sagesse autant que de force. A se borner, fûtce au seul domaine de sa seule pensée, on risque moins de voir envahi le territoire de son indépendance.
La mère Marthe Vous parlez en égoïste. Moi, je vis pour mon fils.
Le voyageur
Et vous serez vaincue avec lui.
La mère Marthe
Cela ne vaut-il pas mieux que la victoire seul?
Moi, je suis, je veux rester indépendant. Ah! pour cela, il a fallu borner mon ambition! Vous croyez peut-être que je m'intéresse aux autres? Non, j"ai trop peur que cet intérêt porté à autrui n'aliène de ma liberté. Pour s'intéresser aux autres sans rien perdre de soi-même, il faut une puissance de despotisme dont je ne me sens pas capable. « Moi seul, et c'est assez I » La vie n'est peut-être pas très gaie ainsi, mais elle est exempte de passions et elle demeure digne. Je n^e regarde les autres que comme enseignement pour moi-même. C'est à ce titre que je m'occupe de votre fils. Mais je ne ferai rien pour le sauver. Tout au plus pourrais-je lui servir d'exemple. S'il daigne lever les yeux sur moi, il verra un homme libre; il réfléchira.
La mère Marthe, d la Brifarde, q?ii après avoir
porté la vaisselle à la cuisine rentre et^ debout au
milieu de la salle, écoute ce que dit le voyageur .
Qu'est-ce que tu fais là, la Brifarde?
La Brifarde J'écoute, et je cherche à comprendre ce qu'on dit.
Le voyageur
Tu nepeux pas comprendre, la Brifarde. N'astu pas dit que tu étais une petite esclave ? La Brifarde
Sa petite esclave.
Le voyageur
Je t'ai admirée tout à l'heure, parce ce que tu es tout dévouement et que tu n'as pas de volonté autre que celle de te soumettre. Certes, tu es la femme qu'il faut à celui qui veut rester libre, lorsqu'il n'a pas le caractère immense des conquérants et des dompteurs. Mais, par cela même, tu n'as aucune idée de ce que c'est qu'un cœur viril. Ne cherche pas à comprendre, la Brifarde : reste inconsciente, mon enfant. Ah ! je suis ébloui du sommet où je suis et d'où je contemple tristement la foule humaine. Q.ue de remous qui ne m'atteignent pas, que de tempêtes, que de flots ! Je ne dirai pas que le ciel soit bleu au-dessus de ma tête : mais, au moins, mes pieds reposent sur un roc. {Se levant et après un instant de silence.) Je vais vous montrer quelque chose.
La mère Marthe Ce quïl y a dans le coffre ?
Le voyageur Quelque chose de remarquable, quelque chose que personne, certainement, personne sauf moi ne possède.
La Brifarde Ce qu'il y a dans le coffre î Le voyageur Oui, ce qu'il v a dans le coffre. Attendez-moi. (// se dirige vers l'escalier dit fond.) La Brifarde, le suivant.
Je vais vous aider à le transporter ici.
Le voyageur Reste, la Brifarde, je saurai bien le porter "tout seul.
La Brifarde Non, j'ai peurque vous ne tombiez. (^//6'/^ s/^/V, et ils sortent par l'escalier.)