‹ La mouche des crochesChapitre 4 sur 9 · REPRISE DE « WERTHER · texte numérisé non relu

REPRISE DE « WERTHER

C'est curieux comme la musique de ce pauvre M. Massenet vieillit vite I Tous les gens que j'ai placés ce soir à l'Opéra-Comique — sans difficulté, car il y avait trois fauteuils vides pour un spectateur, — tous, dis-je, écoutaient à se décrocher la mâchoire ces airs chenus de Werther, ces mélodies branlantes, ces couplets ridés... M.Edouard Colonne n'en revenait pas ; je l'avais installé au fauteuil 186, et il suivait sur sa partition, sans lever le nez, pour éviter la vue du fâcheux Mouliérat.

Mais, malgré cette utile précaution, malgré la satisfaction que lui devait causer un

chœur de gamines à l'âge de la mue, piaulant leur Noël aussi faux qu'auraient pu le faire les braillards dominicaux du Châtelet, malgré l'enthousiasme de la claque, Tonctueux capellmeister demeurait enlisé en des songeries mélancholieuses, oh ! combien ! Si encore il m'avait donné un pourboire... M. Mouliérat, pour des raisons qu'il me sera reconnaissant de ne pas développer longuement, ne pouvait songer à faire oublier, dans le rôle du suicidé sympathique, son prédécesseur Ibos — qui, cependant, n'avait pas été bien étincelant; — conscient de son insuffisance, et des notes qui lui manquent dans le grave, et de celles qu'il n'a point dans le médium, et de celles qu'il ne saurait décrocher dans le haut, il cherche à se distinguer par des intonations qui rappellent les jours, trop tôt enfuis, où le divin Lassouche distillait des couplets de vaudeville moins prétentieux que les ariosos mnssenéliques, mais d'égale valeur ; et puis, il inaugure des façons de reprendre son souffle adorablement comiques, par exemple : Le bois soupire ainsi (fui !) quune harpe.

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S'il veut m'en croire, il prosodiera. dorénavant, comme ceci : Le bois soupire ainsi qu'u... (fui !) ne harpe, et ce sera de la sorte tout à fait galant.

Quant à sa mimique, elle ferait fureur dans une pantomime bouffe ; je vous recommande, particulièrement, les gestes dont il souligne cette confldence coprologique : Il m'attire et me plaît, ce mur, et ce coin sombre. Vous comprenez l'intention? Vous la sentez ? Ça lui portera peut-être bonheur.

D'ailleurs, bien mis : bottes idéales, culotte jaune serin, chapeau tronconique et revers à la Floquet, comme en porta longtemps MaximiHen de Robespierre, tel est le costume sous lequel nous égayé ce Werther amoureux d'une étoile.

L'étoile, c'est Delna. Elle rayonne. Pourquoi ne peut-elle chanter seule, pendant toute la soirée I Grâce aux vibrations tragiques de son admirable organe, grâce à sa diction de netteté puissante, grâce à cet art qui s'ignore, elle magnifie le rôle de Charlotte, elle le démassenetise, elle transforme ces strophes : Les larmes quon ne pleure paSy comme elle sauvait les banales impré-

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cations de VAttaque du Moulin. Quelle artiste 1 Elle ferait quelque chose d'une romance de Joncières !

Quelques détails ont un instant réveillé Tattention, dirai-je torpide? du public : la lune qui (après la première sortie de Bouvet, mari barytonnant) répand une lumière brillante, suivie d'un petit morceau d'orchestre également brillant — comme la lune; l'inventaire de la chambre de Charlotte : « Voici le clavecin, et les bouquins, et les pistolets, etc.. » débité par Werther d'une voix d'huissier ; les couplets imbéciles de la petite sœur : Le rire a des ailes, c^ est un petit n' oiseau, accompagnés d'un triangle qui s'amuse et de bois qui s'esclaffent, sans dérider les auditeurs ; les trilles mirifiquement exécutés par les cors au commencement du deux; l'obstination de la neige à tomber verticale, rigoureusement perpendiculaire au sol, malgré les rafales qui font rage à l'orchestre et dans la coulisse ; et, dans une première loge, la belle Madame Gauthereau.

13 janvier 189 (t,

Décidément, Colonne fait feu des quatre pieds! Il débite Parsifal par tranches, il se paie des chœurs dans la coulisse, des concertos par Pugno ; rien ne l'arrête ; je suis heureuse de saluer les bonnes intentions dont ce blond fatigué pave le Châtelet, je rends justice à ses efforts, je constate que son immense salle est bondée et je regrette qu'un chef d'orchestre cher à mon cœur, autrement fort que cet Edouard, se laisse manger par lui l'herbe sous le pied.

La première partie du concert a été plutôt crevante; le public ne peut se résoudre à trouver le moindre intérêt aux Larmes, à Penses-tu? (si j'y pense !), à ce stock de romances du général Oui — on l'a fait venir de Russie pour être compositeur — que vingt civils, Français de naissance, confec*

lionneraient tout aussi congrûment. Murmurées au piano chez madame Colonne par mademoiselle Pregi devant trente personnes ça peut aller ; murmurées au piauo chez M. Colonne par mademoiselle Pregi, devant plus de deux mille personnes, ça fait un four ; malgré la correction de la jeune cantatrice et Télégance de sa berthe grenat, cette armée de mélodies slaves a été repoussée avec berthe et fracas. Le compagnon Engel, en revanche, — un « vaillant », — lance ses couplets dynamitards, Les Petiots, comme des bombes; c'est l'enthousiasme qui a éclaté après cette BruandaiUe ; succès aussi pour Les Songeants, une pièce où Richepin a entassé de la mélancolie, du pittoresque familier, du mauvais goût, des trouvailles, toutes les herbes delà Songeant, à propos de deux vieux « qui jusqu'au fond de l'être avaient Tair de jouir... » (Mazette!) On les redemande, mais l'excellent ténor n'aime pas le bis Cui. Ptaoul Pugno se fait acclamer dans un bon Grieg qu'on appelle le Concerto en la mineur, parce qu'il se termine en la majeur. Et pendant la deuxième « Danse circassienne » toutes mes

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collègues, dans les couloirs, dansent du ventre. Saint-Cère avec elles.

Durant Tentr'acte, j'examine les têtes illustres ; y en a des tas : Bruneau, méconnaissable depuis qu'il est rasé, — il aura entendu trop souvent TA^^aque du moulin, — l'éditeur Durand fils et son père aux favoris neigeux, le jeune et beau Boisardet son ami Jullien (Adolphe), qui confie à Hubert que l'Ouvreuse est une « petite rosse » — pourquoi petite ? — Albert Montel et Georges Hue m'embrassent pour me consoler, Alfred Ernst m'affirme que les jugements de ce Debater sont sujets à caution, Le Borne l'approuve et l'ibsénien Gabriel Marie s'écrio avec onction: « Que qu'ça fait, pourvu qu'on s'isole f » — opinion qu'il a chipée à Veber, m'assurent Georges Lecomte, subtil esthète, et Gustave Geoffroy, esthète subtil. Gaston Paulin me boude, Victor Roger me sourit.

. J'aurais bien voulu vous signaler encore Paz, homme rempli de bonne volonté {Paz hominibusbonsevoluntatis) ; René Benoist qui me prend la taille {heureusement qu'il me l'a rendue); Alcanter dont l'Arriviste,

me dit Straus, a causé bien des suicides; le major Heitner, au regret qu'on ne chante pas Parsifal en anglais, à cause du caractère tout napolitain de cette œuvre ; mademoiselle Devoyodtrès en beauté, Peletaussi, Lorrain, baryton de son état, et le pompier de service, qui répond au nom de Schneider ; malheureusement je n'ai pas de place. Soyons franche, ces fragments de Parsifal — que le Patron nous donnera bientôt au Cirque, exécutés avec sa perfection coutumière, — Colonne les a joués mieux, beaucoup mieux, infiniment mieux que je ne m'y attendais. Assurément le Prélude est mené trop allègrement {Sehr langsam, a écrit Wagner, mon bon Monsieur), et l'on regrette l'absence de Gurnemanz, deTiturel et' de Parsifal au deuxième tableau du premier acte, et les cloches sonnent aussi faux qu'un engagement de candidat à la députation, pas fichues d'ailleurs de donner le le mi grave, et les JiXnglinge, aussi bien queles i^nappen, chantent dans la coulisse un texte ébouriffant qui n'est point la traduction de Wilder, non plus que la poésie, retapée d'après ces vers wilderiens, qui

figure au programme ; malgré ces faiblesses, malgré la coupure béante de la fin (plus de 60 mesures !), l'effort est à louer, l'effet est bon. Dans la scène des Filles- Fleurs fait florès M"»^ Jeanne Remacle prodiguant des si bémol de pureté cristalline, et le public se pâme aux caresses de Tinsidieuse valse lente soupirée par les magiques Belles-de-Nuit qui multiplient autour du chaste fol leurs invites câlines et leurs promesses d'être bien gentilles à Toeil. Wir spielen nicht um Gold. A la neuvième mesure, un cor chargéjie lancer le motif en mi bém,ol de Parsifal a poussé des barrissements èléphantastiques.

Au Cirque, où j'admire Stéphane Mallarmé rouge de teint et blanc de poil, le Patron a reçu, en plein cœur, une ovation frénétique après l'andante de la Symphonie en ut m^ineur, « cette élégie sublime », disait Berlioz qui en adorait les hardiesses prohibées, la tenue des flûtes et des clarinettes à Taigu sur le w,i hémol^ tandis qu'au-dessous les cordes se permettent un audacieux

accord de sixte ré hémol, fa, si bémol; les impromptues dissonances de seconde produites au cours de la phrase incidente par une flûte, un hautbois et deux clarinettes se mouvant en mouvement contraire, etc., etc. M. Lamoureux a fait également applaudir la marche (incomplète toujours et toujours trop vivement conduite) de Tanhœuserei la Marche funèbre pour Hamlet, sans souci des excommunications ménesxtreloïdes d'un Boutarel, furieux de voir notre orchestre interpréter des œuvres « consacrées ailleurs par des succès enthousiastes ». Cet « ailleurs » est un poème. J'espère que M. Colonne saura reconnaître tant de dévouement à sa cause. Dans le Prélude de Tristan acclamé par Diémer, le cor anglais de Dorel, me dit Eymieu, a mieux fonctionné que certain cor français... On lit dans le Ménestrel : « Les soporifiques accents de Siefried-Idylle, les non moins soporifiques accents du prélude de Tristan, massive ouverture des Maîtres- Chantexirs qui semble une étude de contrepoint mal venue.... ))0hllà!là!

l'i janvier 180 k.

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